Le web documentaire : une nouvelle forme                   d’écriture documentaire ?                            Morgane Mo...
REMERCIEMENTS      Je tiens à remercier tout particulièrement Laure Delesalle, qui a accepté dem’accompagner dans ce mémoi...
SOMMAIREINTRODUCTION.........................................................................................................
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Il n’existe à ce jour aucun ouvrage formel sur le web documentaire, mais cegenre suscite de nombreux débats sur Internet, ...
I. Du documentaire au web documentaire : enjeux et perspectives    “A mon sens ce sont des histoires que nous racontons   ...
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Figure 2 : Exemple de graphe hypertextuel © Philippe Bootz8    3. La nature protéiforme du web documentaire        Le web ...
c’est une recherche d’une nouvelle narration dans le documentaire ».9 ThomasSalva, réalisateur de Brèves de trottoirs, con...
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ligne. L’audience butine, ça et là, un article, un billet ou une vidéo, sans s’attarderdurablement sur un contenu précis »...
web documentaires pour aborder la réalité. Michel Reilhac, Directeur du CinémadArte France, n’hésite pas à amplifier ce ph...
II. Le web documentaire : une ouverture des possibilités narratives        « A nos yeux, le web documentaire est avant tou...
propre parcours, son histoire, va voir des compléments, mais avant tout on raconteune histoire de quelqu’un à quelqu’un »....
d’alimenter le site en contenu régulièrement permettent de mettre en parallèle destemps et des espaces différents, de conf...
2. Les formes de délinéarisation du récit          a) Un véritable défi       On voit bien que pour la première fois dans ...
Dans Voyage au bout du charbon, l’internaute se retrouve ainsi acteur dès ledébut du récit grâce à un procédé d’identifica...
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C’est sûrement dans Thanatorama, sous-titré : « Une aventure dont vous êtesle héros mort », que le procédé d’identificatio...
sont ses choix qui donnent le tempo à la narration. Il peut ainsi sintéresser à unchapitre ou à un thème précis, il peut s...
interactive ou par les thèmes spécifiques à chaque ville auxquels sont liées desvidéos (cf. Captures d’écran 9).   Dans le...
et de laisser sinstaller lémotion, qui est facilement brisée dans les structures nonlinéaires. Par exemple, le web documen...
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subjectivité du spectateur (cf. Capture d’écran 15). Il peut aussi se lancer dans uneversion omnibus, combinatoire, constr...
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3.   Faire participer l’internaute à la narration     En effet, un web documentaire est aussi interactif au sens où il tir...
b) Inciter l’internaute à devenir co-auteur : un appel à contribution     Au-delà de ces options participatives, à plusieu...
Outre l’aspect participatif, un autre facteur, plus formel, entre en jeu dans laconstruction narrative des web documentair...
Dans Prison Valley, le récit alterne séquences animées et clichés, soutenus parune voix off, ou des bruits d’ambiance cara...
L’agence Upian excelle aussi dans ses interfaces puisque chacune dentre ellesépouse une histoire : ce nest jamais du desig...
III. Le web documentaire, accueil et limites : quel avenir ?       Si à l’heure actuelle les web documentaires sont encore...
b) Il requiert une certaine familiarité avec le web      Le web documentaire, quoi qu’on en dise, requiert une certaine fa...
2. Les failles du web documentaire              a) Exploitation des outils du web vs. qualité du contenu        Un des ris...
Ainsi, pour être crédible, le web documentaire doit s’appuyer sur une éthiquedocumentaire          solide. L’exploration d...
l’heure actuelle s’efforce de concilier avec intelligence ces deux impératifs. Lesauteurs proposent un récit fermé puisque...
passer l’internaute par des points névralgiques qui viennent argumenter le récit, et àpartir de ce moment là proposer des ...
oppressante et le rythme de l’ensemble, trop rapide, est très difficile à suivre : toutsagite en permanence, l’utilisateur...
3. Pourquoi les documentaristes sont-ils réticents à se lancer dans le web          documentaire ?          Dans le milieu...
auteurs la laisse au spectateur. Je suis notamment intéressé dans mon travail sur lafaçon dont on peu jouer sur la durée. ...
Mémoire Professionnel : "Le web documentaire : une nouvelle forme d\'écriture documentaire ?"
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Mémoire Professionnel : "Le web documentaire : une nouvelle forme d\'écriture documentaire ?"

  1. 1. Le web documentaire : une nouvelle forme d’écriture documentaire ? Morgane Mollé Sous la direction de Laure DelesalleMaster II Pro Conseil Editorial et Gestion des connaissances numérisées 2009/2010
  2. 2. REMERCIEMENTS Je tiens à remercier tout particulièrement Laure Delesalle, qui a accepté dem’accompagner dans ce mémoire et dont je tiens à saluer l’investissement : saprésence, ses conseils, ses avis critiques, ainsi que les personnes qu’elle m’a offertl’opportunité de rencontrer tout au long de ce mémoire ont constitué une aideprécieuse. Je souhaite également remercier les professionnels qui ont bien voulurépondre à mes questions et me faire partager leurs expériences, leur façon detravailler et leur point de vue.
  3. 3. SOMMAIREINTRODUCTION.............................................................................................................................................................1I. Du documentaire au web documentaire : enjeux et perspectives ...........................................................3 1. Le cinéma documentaire : une narration historiquement linéaire .................................................3 2. Le web documentaire : un glissement vers une narration délinéarisée ........................................4 3. La nature protéiforme du web documentaire ...................................................................................6 4. Les possibilités narratives qu’offre Internet au web documentaire ................................................8 5. Le web documentaire : une forme adaptée aux usages et aux attentes des internautes .......9II. Le web documentaire : une ouverture des possibilités narratives ............................................................ 12 1. Une narration plus proche de l’internaute ......................................................................................... 12 2. Les formes de délinéarisation du récit................................................................................................. 15 3. Faire participer l’internaute à la narration.......................................................................................... 25 4. Le graphisme et le multimédia comme supports de narration ...................................................... 27III. Le web documentaire, accueil et limites : quel avenir ? ............................................................................ 30 1. Explorer un web documentaire : les préalables indispensables..................................................... 30 2. Les failles du web documentaire ......................................................................................................... 32 3. Pourquoi les documentaristes sont-ils réticents à se lancer dans le web documentaire ? ....... 37 4. Des documentaristes freinés par des contraintes d’ordre pratique .............................................. 42 5. Un élan vers les projets de web documentaires................................................................................ 47 6. Le web documentaire a-t-il un avenir ou est-ce une mode passagère ? ................................... 49CONCLUSION . ........................................................................................................................................................... 53BIBLIOGRAPHIE et WEBOGRAPHIEANNEXES  Typologie des web documentaires (Tableau)  URL des web documentaires cités  Captures d’écran de web documentaires  Interview de Josefa Lopez et Aurélien Chartendrault sur leur projet de web documentaire  Questionnaire destiné aux documentaristes sur leur perception du web documentaire
  4. 4. Depuis presque deux ans, on assiste à l’avènement d’une nouvelle formed’écriture : le web documentaire. Encore peu connu du grand public, ce genrehybride inspiré du documentaire traditionnel explore le champ des possibles que luiouvre Internet en termes de format, de narration et d’interface. Le webdocumentaire commence à acquérir une certaine visibilité dans les médias et ilsemble séduire producteurs et diffuseurs : de nouveaux projets voient le jour chaquemois. L’un après l’autre et sans se plier à une grammaire commune, les webdocumentaires égrènent les idées innovantes et révèlent des interactions inédites.Cette forme d’expression, dont on est aujourd’hui incapable de donner unedéfinition et qui échappe à toute règle, soulève déjà beaucoup de questions etdonne lieu à des débats qui mobilisent les réalisateurs de ces projets, mais aussi lesinternautes et les réalisateurs de documentaires. J’ai découvert les web documentaires tardivement sur le site du monde.fr,avec Le Corps Incarcéré. Cette nouvelle manière de retranscrire le réel m’a tout desuite intriguée : j’ai alors entrepris d’explorer les œuvres similaires que je croisais surInternet. Ce mémoire m’offre l’opportunité de réfléchir à la possibilité de création denouvelles formes documentaires sur le web et de me pencher sur uneproblématique spécifique : celle de la réinvention de la narration dans les webdocumentaires grâce aux outils spécifiques qu’offre Internet. Les webdocumentaires sont parfois qualifiés de “web reportages” : j’ai choisi pour ma partde ne pas les traiter comme des objets journalistiques, mais comme des œuvres decréation. En ce sens, les perspectives qu’ils ouvrent au métier de photojournaliste neseront pas abordées. On tentera plutôt d’analyser comment ce genre est capablede repenser la structure narrative propre au documentaire traditionnel ens’aventurant vers une narration délinéarisée et par s’il parvient à impliquerl’internaute dans le récit tout en lui préservant son autonomie en matière denavigation. On verra aussi que cette nouvelle forme d’écriture qui se propage sur leweb recèle actuellement des failles qui indisposent les internautes et tiennent àdistance les cinéastes documentaristes. Ainsi, au terme de cette étude on essaierade saisir les possibilités d’évolution de ce genre et ses chances de trouver un public. 1
  5. 5. Il n’existe à ce jour aucun ouvrage formel sur le web documentaire, mais cegenre suscite de nombreux débats sur Internet, en particulier dans la blogosphère. Sion en recense plus de 150 dans le monde, il m’a paru indispensable de restreindrema réflexion à dix web documentaires afin de m’appuyer sur des exemplesconcrets : Prison Valley, Gaza/Sderot, Thanatorama, Le Challenge, Voyage au boutdu charbon, Homo Numericus, Portraits d’un nouveau monde, Afrique, 50 ansd’indépendance, PIB, Le Corps incarcéré. Au cours de ces pages, je fais souventréférence aux interfaces de ces web documentaires : j’ai placé à chaque fois unecapture d’écran en annexe afin de permettre au lecteur de les visualiser. De même,pour permettre une meilleure appréhension du sujet, j’ai réalisé une typologie desweb documentaires, qui expose les caractéristiques de 21 projets de ce genre (cf.Tableau en annexe). 2
  6. 6. I. Du documentaire au web documentaire : enjeux et perspectives “A mon sens ce sont des histoires que nous racontons par le documentaire. Je crois que c’est pareil pour tous les auteurs-réalisateurs : nous racontons une histoire. Nous racontons tous des histoires”, Richard Copans1 Il convient dans un premier temps de tenter de saisir la notion de webdocumentaire, car il règne de nombreuses confusions autour de ce que certains serésignent à définir comme un « O.W.N.I » (Objet Web Non Identifié). On ne sait mêmepas encore comment l’orthographier : avec un trait d’union ? en un ou deux mots ?Ni comment le qualifier, tant ses formes sont diverses et échappent à tout cadre et àtout formatage. Le lexique relatif à cette nouvelle forme d’écriture reste flou et varié: récit multimédia, animation flash interactive, documentaire multimédia, visuelinteractif etc. Les termes ne manquent pas et fleurissent lors de chaque nouvellepublication d’un web documentaire : ce genre qui évolue pour le moment sansrègles se définit progressivement, au gré des expérimentations. Seule certitude : leréel et la scénarisation sont les matières premières du web documentaire, tout droitinspirées du documentaire dit « traditionnel ». Pour savoir ce qui est en jeu avec lanarration dans le web documentaire, il faut donc revenir sur les caractéristiques ducinéma documentaire. 1. Le cinéma documentaire : une narration historiquement linéaire On peut définir le documentaire comme un film qui trouve son inspiration dansle réel grâce à un dispositif narratif et à l’adoption d’un point de vue. Pour reprendreles explications du cinéaste documentariste Richard Copans, ce qui est essentielc’est qu’ « Il doit y avoir une force dans l’idée, une volonté de raconter une histoire,l’affirmation d’être l’unique personne à pouvoir la raconter, la seule à être le passeurde cette réalité, la seule à pouvoir toucher les autres avec cette histoireparticulière ».2 La narration, c’est à dire la façon dont on va raconter une histoire, estdonc l’un des fondements du documentaire. C’est ce que vient confirmer PierreMaillot, professeur de Lettres à l’Ecole Louis Lumière : « Lhistoire, au cinéma, comme1 Richard Copans in MAURO Didier Le Documentaire, Cinéma – Télévision – Internet, Dixit, 20102 Entretien avec Richard Copans MAURO Didier Le Documentaire, Cinéma – Télévision – Internet, Dixit,2010 3
  7. 7. dans les romans, est la moindre des choses : limportant est dans la façon deraconter, cest à dire dans le sens quon lui donne ».3 Or, le documentaire offre denombreuses façons de raconter des histoires et une multiplicité de possibles entermes d’écriture. Selon le cinéaste documentariste et sociologue de la cultureDidier Mauro, « Le mode narratif peut être conçu de façons distinctes en fonctiondes choix d’écritures. Toutes les audaces sont permises, puisque le documentaire estun espace de création et d’improvisation permanente. L’important est que les choixsoient assumés, comme étant des choix d’écriture ; et qu’ils soient conçus, justifiés,en relation avec la logique interne qui traverse l’œuvre ».4 Historiquement, le récit est fondé sur le schéma classique aristotélicien, quisuppose un début (une exposition), un nœud (le développement), et undénouement (une conclusion). La narration est donc traditionnellement linéaire, enlittérature comme au cinéma, et à fortiori dans le documentaire de création. Elle estconstituée de séquences que l’on regarde dans un ordre défini par l’auteur. Figure 1 : Exemple de structure linéaire © Philippe Bootz 5 2. Le web documentaire : un glissement vers une narration délinéarisée Comme pour le documentaire, le web documentaire possède un sujetprincipal nourri de thèmes secondaires. Il exprime le point de vue documenté d’unou de plusieurs auteurs sur le monde, à travers un récit doté d’une forme narrativequi lui est propre, et il propose au spectateur une représentation de la réalité quil’incite à faire travailler son imaginaire. Mais avec le web documentaire, on s’éloigne de la narration linéaireproposée dans les documentaires traditionnels pour se rapprocher d’une3 MAILLOT Pierre, Lécriture cinématographique, Armand Colin, 19974 MAURO Didier Le Documentaire, Cinéma – Télévision – Internet, Dixit, 20105 Schémas issus de l’essai en ligne Que sont les hypertextes et les hypermédias de fiction ?http://www.olats.org/livresetudes/basiques/litteraturenumerique/8_basiquesLN.php 4
  8. 8. déconstruction narrative, qui donne plus de liberté de choix à l’utilisateur,empruntant aux codes des plateformes de sites web interactives et des jeux vidéo.Internet et les nombreux outils qu’il met à la disposition des réalisateurs est devenu lesupport d’une nouvelle forme d’écriture. Cela n’implique pas forcément que l’ondoive comparer documentaire et web documentaire : on devrait plutôt parler deglissement et de possibilités de dialogue entre les deux, ce qui n’a rien de surprenantsi l’on en croit les propos de Pierrette Ominetti, directrice de l’Unité DocumentairesdARTE France : « Le documentaire est un art qui avance en même temps que latechnologie et l’évolution du monde dans sa diversité. La technologie influence lesécritures ».6 Il est difficile de retracer l’émergence de cette nouvelle forme de narrationsur le web. Les premières tentatives de production de documentaires intégrantdifférents supports et diffusés sur Internet consistent en des audioramas. Le pluscélèbre est sans conteste celui du New York Times : One in 8 million.7 Il sagit deportraits de New-yorkais à travers leur propre témoignage. On les écoute en mêmetemps que défilent des photos prises par un photojournaliste qui les a suivis durantune journée. Ce modèle sest rapidement exporté : certains y ont ajouté un peu devidéo, ont commencé à travailler l’interface graphique, à explorer les outils du webet à réfléchir à la place du spectateur, donnant peu à peu naissance à ce que l’onappelle désormais communément « web documentaire ». Progressivement,l’interactivité a été exploitée par les réalisateurs conscients que, renforcée par lecaractère hypertextuel d’Internet, elle permet de fournir plusieurs points d’entrée àl’internaute, une liberté de navigation, et donc des alternatives dans la narration. Le web documentaire offre donc au spectateur des choix dans la lecture desinformations : il peut activer des liens, emprunter des parcours informatifs et narratifspersonnalisés, opérer des bifurcations selon ses envies. Ainsi, l’internaute navigue autravers de l’interface du web documentaire de façon totalement délinéarisée, enélaborant son propre itinéraire et en décidant de son menu éditorial. Il se construitun cheminement personnel et donc unique, qui lui permet de faire émerger du sensselon ses choix de structuration du documentaire.6 MAURO Didier Le Documentaire, Cinéma – Télévision – Internet, Dixit, 20107 http://www.nytimes.com/packages/html/nyregion/1-in-8-million/ 5
  9. 9. Figure 2 : Exemple de graphe hypertextuel © Philippe Bootz8 3. La nature protéiforme du web documentaire Le web documentaire fait son chemin sur la Toile : certains journalistes,photographes et réalisateurs s’en sont emparé, explorant des pistes très variées enmatière de narration et de mise en scène. Si bien que proposer une définitionexhaustive de ce terme est à l’heure actuelle impossible tant ce néologisme,employé à tout-va pour qualifier chaque nouvelle forme « web native », englobe enson sein plusieurs concepts, plus ou moins flous eux aussi. Ce terme regroupe en effetdes « objets » très différents : certaines créations web ressemblent davantage à desdiaporamas sonores sophistiqués, tandis que d’autres mettent en place des parcoursnarratifs élaborés, une délinéarisation totale et font entrer en jeu l’interactivité. Denombreux acteurs du secteur avouent être encore en phase d’expérimentation : il ya des innovations tous les jours et, si des critères déterminants se dégagent, la formereste ouverte, en plein épanouissement. Les documentaristes rencontrent la mêmedifficulté, inhérente à toute forme en perpétuelle évolution, pour qualifier leuroeuvre. Afin d’avoir un aperçu le plus large possible des réalités que peut regrouper leweb documentaire, il m’a paru indispensable de recueillir la définition qu’endonnent leurs auteurs et leurs producteurs. Selon le photographe GuillaumeHerbault, qui est en train de réaliser Retour à Tchernobyl, « Le web documentaire,8 Schémas issus de l’essai en ligne Que sont les hypertextes et les hypermédias de fiction ?http://www.olats.org/livresetudes/basiques/litteraturenumerique/8_basiquesLN.php 6
  10. 10. c’est une recherche d’une nouvelle narration dans le documentaire ».9 ThomasSalva, réalisateur de Brèves de trottoirs, confirme qu’il s’agit avant tout de relater unehistoire diffusée sur le web : « C’est une histoire racontée avec des médiascomplémentaires à la photo, il n’est pas question de linéarité, de construction, derendre l’internaute actif, c’est une histoire racontée sur Internet ».10 A cette définition, Alexandre Brachet, qui a produit Prison Valley avec sasociété Upian, ajoute l’exploitation des multiples possibilités offertes par Internet : « Lewebdocumentaire, cest raconter des histoires et faire passer de lémotion sur unécran dordinateur. Cest un travail long, qui demande du recul et un point de vuedauteur, raconté avec tous les nouveaux outils du web. Il faut savoir faire des sites,raconter une histoire et inventer des process ».11 Son avis est partagé par leréalisateur Benoît Cassegrain, à l’origine du site web-reporter.net : « Un Webdocumentaire est un documentaire avant tout, mais adapté au web. Le web offredes outils et des capacités différents de la télévision et beaucoup plus larges : onpeut intégrer d’autres médias. Le Web documentaire c’est donc plus large qu’undocumentaire classique avec toutes les possibilités obtenues grâce au web ». 12Marie-Claude Dupont, productrice du web documentaire canadien PIB, introduit laplace de l’internaute dans sa définition : c’est « un objet audiovisuel où l’on peutpousser à fond l’utilisation de la vidéo, de l’image, de la photo, du son, del’infographie, des animations, offrant du coup à l’internaute une expériencemultiple, immersive, émotive et non linéaire, qu’il pourra maîtriser à son proprerythme et selon le parcours qu’il aura choisi ou non de suivre ».13 Ainsi, on retiendra que le web documentaire est un objet d’un genrenouveau, créé spécifiquement pour le web, qui a vocation à évoquer des faits réelsen racontant une ou plusieurs histoires. Il s’agit d’un documentaire interactif danslequel l’internaute devient potentiellement acteur d’une narration qui n’est plusforcément linéaire. C’est sans doute le plus grand bouleversement que cettenouvelle forme impose au genre du documentaire, puisqu’en explosant le récit et9 http://linterview.fr/new-reporter/les-webdocumentaires-revolution-ou-effet-de-mode/10 http://www.zmala.net/a_l_affiche/le-webdocumentaire-3/5/11 http://mediawatch.afp.com/?post/2010/04/22/Webdocumentaire-Prison-Valley-:-un-nouveau-journalisme-est-deja-la12 http://linterview.fr/new-reporter/les-webdocumentaires-revolution-ou-effet-de-mode/13 http://linterview.fr/new-reporter/les-coulisses-de-pib-interview-avec-marie-claude-dupont/ 7
  11. 11. en donnant la main à l’internaute, l’interactivité pourrait aboutir à une redéfinitiondes rôles du spectateur et de l’auteur. 4. Les possibilités narratives qu’offre Internet au web documentaire Internet ne doit pas être considéré uniquement comme un support dediffusion, mais comme un lieu possible de création qui met à disposition desréalisateurs un panel d’outils leur permettant d’explorer de nouvelles formes denarration. La principale ouverture qu’apporte le web est l’interactivité, qui permet àl’internaute d’entrer en communication avec le documentaire : l’interface webréagit à son action. C’est le clic qui est le garant de l’interactivité : il permet au“spect-acteur”, comme le définit Jean-Louis Weissberg, maître de conférence enSciences de l’information et de la communication à l’Université Paris-XIII, d’explorerun web documentaire et de prendre des décisions qui orientent sa navigation. Ilbénéficie donc d’une liberté de navigation et de personnalisation de son parcours,grâce en grande partie à l’hypermédia (l’extension multimédia de l’hypertexte),c’est à dire tous les nœuds qui permettent de relier le contenu. L’internaute peutrebondir à tout moment dans l’interface, que ce soit pour revenir en arrière, sauterune séquence, accéder à plus d’informations. Internet recèle aussi des possibilitésmultimédia : sur un même support, sons, vidéos, photos, textes, infographies peuventse croiser ou se superposer. Autre particularité : le contenu peut être mis en ligne entemps réel, ce qui permet d’actualiser et d’alimenter le site en permanence. De làdécoule donc l’opportunité de laisser le public participer au web documentaire enlui proposant d’agréger ses propres contenus : une façon d’entamer avec lui unerelation autour du projet. Enfin, d’un point de vue plus pragmatique, la diffusion ducontenu via les réseaux sociaux et les possibilités de partage entre les internautesconstituent un véritable atout pour la visibilité du web documentaire. Ces outils, qui déploient des ouvertures inédites dans la production de webdocumentaires, suggèrent aussi certains usages du web chez les internautes, etprovoquent des attentes de la part du public. C’est dans ce sens que les réalisateurs 8
  12. 12. de ce genre de projets adaptent leurs productions en termes de constructionnarrative : le fait que le spectateur puisse participer constitue un aspect novateurpar rapport au documentaire diffusé à la télévision ou au cinéma. 5. Le web documentaire : une forme adaptée aux usages et aux attentes des internautes A l’heure actuelle, la souris d’ordinateur est en train de dévorer latélécommande : il s’agit désormais de rattraper un public fugueur qui s’en va butinersur le Net. Or, pour attirer les internautes, il est important de s’adresser à eux de lafaçon dont ils consomment des contenus et d’utiliser les codes du web. Selon Eric Scherer,14 directeur de la stratégie de lAgence France Presse, onassiste à une évolution importante : le « multitasking » des consommateurs demédias, et en particulier des jeunes. Aujourd’hui, ils sont capables de consommer 20heures d’équivalent média en 7 heures, via trois ou quatre supports différents : 60 à70 % des gens consomment plusieurs médias à la fois. Or, Internet permet justementà ces consommateurs d’exploiter tous ces médias à la fois, avec une flexibilitéd’accès que l’on ne retrouve sur aucun autre média : on peut très bien écouter dela musique, surfer et regarder un film en même temps, que ce soit sur un ordinateurou sur un support mobile (Smartphones, tablettes numériques…). En parallèle, surInternet, une génération « On demand » émerge : les gens veulent avoir le contrôleet avoir accès à l’information, à la culture, aux connaissances, en tout lieu et à toutmoment. Le producteur Arnaud Dressen de la société Honkytonk explique : « Ce quiest sûr c’est que les internautes demandent à avoir toutes les clefs et à pouvoiraccéder au contenu comme ils le souhaitent, où et quand ils veulent : ils souhaitentavoir la flexibilité d’accès ».15 Ce multitasking induit inévitablement une baisse de l’attention en ligne :Nicolas Marronnier, responsable éditorial du Social Media Club, explique : « Le fluxincessant d’information dans lequel nous plongent les médias digitaux explique lagénéralisation du multitasking et donc une tendance à la baisse de l’attention en14 Eric Scherer est l’auteur du blog de réflexion sur les médias http://mediawatch.afp.com/15 http://linterview.fr/new-reporter/les-webdocumentaires-revolution-ou-effet-de-mode/ 9
  13. 13. ligne. L’audience butine, ça et là, un article, un billet ou une vidéo, sans s’attarderdurablement sur un contenu précis ».16 Sur Internet, tout est donc plus court, plus rapide, car les gens ont besoin deréagir, de voter, de cliquer. Conséquence : un internaute qui ne clique pas pendantune minute est rapidement considéré comme inactif. Ce constat engendre unecontrainte pour les auteurs de web documentaires, celle de la durée : ils doiventveiller à ne pas plonger l’internaute dans un état de passivité trop longtemps, depeur de le perdre. C’est ce qu’analyse le photographe Samuel Bollendorff, auteurde Voyage au bout du charbon : « On s’est rendus compte que le temps dedisponibilité de l’internaute est assez restreint, il ne faut pas excéder 15/20minutes ».17 Et ce qui séduit particulièrement le public, c’est la vidéo. « On voit bienque depuis 5 ans (ce qui correspond à la naissance de Youtube), les internautesconsomment et produisent massivement de la vidéo »,18 explique Joël Ronez,responsable du pôle web d’Arte France. Un chiffre évocateur : Youtube compte unmilliard de vidéos vues par jour. A noter aussi que la pratique du partage de contenu de pair-à pair s’estgénéralisée sur Internet. La plupart des interfaces intègrent désormais desfonctionnalités de recommandation sur les réseaux sociaux afin de permettre unelarge diffusion d’un programme. Internet est un média social, fréquenté par unpublic qui crée des choses et qui a besoin de participer. Il faut donc savoir donnersa place à l’audience dans un web documentaire et valoriser sa production, que cesoit par la restitution de la popularité ou par la fourniture de contenu (commentairesetc.). Enfin, les « Digital natives » sont déjà habitués à de nouvelles formes de narration :le jeu vidéo a complètement marqué la manière dont on appréhende le récit etdont on raconte des histoires. Il n’est donc pas anodin que l’on retrouve dans lesweb documentaires la création d’une véritable ambiance et d’une identité visuelleet sonore, avec de fortes possibilités d’interaction : comme dans les interfaces desjeux vidéo. Le ludisme et le didactisme sont les créneaux choisis par de nombreux16 http://socialmediaclub.fr/2010/04/le-storytelling-digital-formes-emergentes-nouveaux-metiers-business-models/17 http://3web documentaireoc.com/fr/2010/04/22/interview-de-samuel-bollendorff/18 http://atelier.rfi.fr/profiles/blogs/emission-1161-depart-de?xg_source=msg_mes_network#5 10
  14. 14. web documentaires pour aborder la réalité. Michel Reilhac, Directeur du CinémadArte France, n’hésite pas à amplifier ce phénomène : « Dans tous les domaines latendance est à une relation facilitée à la compréhension, à une tentative desimplification systématique des complexités du monde tel quil va ou ne va pas dutout… Tout est devenu en apparence plus léger, plus "fun", plus "cool", plus ludique.Lennui est lennemi. Ce que les Anglo-saxons appellent le "game play" est devenuune technique narrative impliquante qui favorise linteraction avec lhistoire, sonappropriation par le spectateur/joueur, sa projection dans la trame même du récit.La mécanique ludique employée pour raconter une histoire nest plus synonymeautomatiquement et seulement de légèreté, dinsouciance, de naïveté… Je pensequil faut bien plus lassocier à des concepts de fluidité, dempathie, dimplicationnarrative, de proximité… ».19 Face à ces différents usages du web, l’enjeu des web documentaires est deréussir à s’adresser au plus de monde possible : de mettre en place une propositionéditoriale qui implique autant les natifs du web que les gens qui ont une pratiqueplus limitée d’Internet. Joel Ronez relève une difficulté supplémentaire : il s’agit ausside capter une audience qui se veut en grande partie passive. Il explique : « Si lonexamine le public dun programme web, 80% des gens sont là pour voir, pourconsommer, ils sont passifs et nont pas envie de fabriquer leur programme.Linteractivité, dans ce cas, cest de pouvoir choisir son chemin. Après, vous avez 15à 19% dutilisateurs occasionnels, qui veulent un peu plus : laisser un commentaire,voter, signaler le programme à un ami, sabonner à une newsletter ou à un flux RSS...Enfin, vous avez un petit pourcentage dutilisateurs engagés. Ils iront de laproduction et de la fourniture déléments, qui seront éventuellement réintégrés danslœuvre, à la participation à un jeu grandeur nature ».20 A partir de là, une formidable création est possible. Le web offre des ouverturesen termes d’écriture et de narration que l’on commence à peine à explorer.Comment les web documentaires exploitent-ils ces opportunités pour réinventer unenarration historiquement linéaire et redéfinir la place du spectateur ?19 http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/07/02/quand-les-recits-transmedia-se-preparent-a-re-enchanter-notre-quotidien_1382030_3232.html20 http://television.telerama.fr/television/arte-lance-arte-webdocs-sa-plate-forme-documentaire-sur-internet,52886.php 11
  15. 15. II. Le web documentaire : une ouverture des possibilités narratives « A nos yeux, le web documentaire est avant tout un travail d’auteurs et un mode de diffusion. Une liberté retrouvée, la fusion des métiers et la profusion des styles. Sans carcans, sans Bible, sans codes. C’est une vision neuve d’un vieux métier : raconter des histoires, avec les outils d’aujourd’hui », David Dufresne21 Il y a eu l’invention de l’écriture, puis du cinéma : avec Internet, une nouvelleécriture est à trouver. Le web documentaire semble une opportunité d’exprimer laréalité à travers l’éclosion d’une narration multimédia et interactive, dont lespossibilités pourraient être résumées à travers trois notions : visionner, explorer,participer. On les retrouve dans l’interface du web documentaire Montréal en 12lieux comme autant de choix d’appréhender le sujet (cf. Capture d’écran 1). Comment le web documentaire se sert-il actuellement des outils à sadisposition - l’interactivité, le temps réel et l’hypermédia, pour initier de nouvellesstructures narratives ? 1. Une narration plus proche de l’internaute a) Intimité et émotion Selon leurs auteurs et leurs producteurs, dans les web documentaires les histoirespeuvent être racontées de façon plus intime. Cette nouvelle écriture privilégie laproximité avec le narrateur comme avec les personnages dont il s’agit de faire leportrait ou de raconter l’histoire. Laurence Bagot, co-directrice avec Cécile Cros del’agence Narrative qui a co-produit la série de web documentaires Portraits d’unnouveau monde, explique : « Le média Internet est particulier par rapport à laTélévision parce qu’on le regarde souvent seul et on est proche de l’écran (à moinsde 70cm). On voulait donc raconter des histoires très intimes : c’est presque l’auteurqui raconte à l’internaute ce qu’il a vu et entendu. Après, l’internaute se fait son21 David Dufresne est l’un des deux auteurs de Prison Valley, citation extraite du blog accompagnantl’élaboration du web documentaire http://prisonvalley.arte.tv/blog/ 12
  16. 16. propre parcours, son histoire, va voir des compléments, mais avant tout on raconteune histoire de quelqu’un à quelqu’un ».22 Dans les Portraits d’un Nouveau Monde, qui décryptent les grandsbouleversements du 21e siècle dans le monde à travers six thématiques (La Chine,l’émigration, l’urbanisation, l’économie, l’écologie et vivre ensemble), l’histoireracontée cherche à susciter une réponse émotionnelle forte pour gagner l’adhésion.Les quatre volets de la thématique Chine illustrent clairement cette volonté demettre la réalité en récit émouvant (cf. Capture d’écran 2). On y parle de destinsindividuels qui témoignent d’une réalité plus large, et on y privilégie l’incarnationdans des personnages. Le traitement est heureusement sensible et pudique, car surle fond on pourrait discuter cette volonté systématique de provoquer une émotionsuperficielle chez l’internaute. Chaque web documentaire des Portraits d’unnouveau monde se construit autour d’un récit linéaire de treize minutes enmoyenne, enrichi de prolongements vidéo ou sonores, de cartographies ou detextes. « Ces bonus viennent apporter un éclairage factuel à une narration qu’onveut plutôt émotionnelle », justifie Cécile Cros.23 b) Le temps réel Contrairement au documentaire traditionnel, le web documentaire peutraconter une histoire dans une temporalité éclatée : de nombreux webdocumentaires nont ni début, ni fin, mais font lobjet de mises à jour etd’enrichissements réguliers. C’est une des particularités d’Internet : l’œuvre peut êtrenourrie, transformée, réinventée en permanence. C’est donc un projet évolutif, quiimplique les internautes en créant des rendez-vous avec eux, en les incitant à revenirconsulter le projet. Ainsi, l’originalité du projet Canadien PIB, qui tente de mesurerl’impact de la crise économique sur la population, tient au fait que les réalisateurssuivent et diffusent des histoires en temps réel, ou presque (cf. Capture d’écran 3).Ce projet, que la productrice Marie-Claude Dupont définit comme une œuvre« collective, évolutive et interactive », propose de suivre pendant un an la vie deplusieurs personnages, comme un feuilleton, à travers la publication régulière decourtes vidéos et d’essais photographiques, auxquels les internautes peuventproposer d’agréger leurs propres réalisations. Une narration éclatée et la possibilité22 http://atelier.rfi.fr/profiles/blogs/emission-1161-depart-de?xg_source=msg_mes_network#523 http://atelier.rfi.fr/profiles/blogs/emission-1161-depart-de?xg_source=msg_mes_network#5 13
  17. 17. d’alimenter le site en contenu régulièrement permettent de mettre en parallèle destemps et des espaces différents, de confronter des analyses et de mettre enperspective plusieurs histoires individuelles. Marie-Claude Dupont24 précise que : « Cefacteur d’instantanéité favorise les rapprochements avec la communauté desinternautes : des Canadiens portent un regard sur des Canadiens et ce regardimmédiat sur la problématique de la crise vécue par des individus enrichitl’expérience ». On retrouve ce principe de temps réel dans le web documentaire Gaza/Sderot,La vie malgré tout, qui a diffusé toutes les semaines du 26 octobre au 23 décembre2008 deux courtes chroniques vidéo de deux minutes, tournées par une équipepalestinienne et une équipe israélienne dans chacune des villes. Ce processus apermis de raconter la vie quotidienne de ces deux villes et de rendre compte de laréalité telle qu’elle est vécue par des hommes, des femmes et des enfants à Gaza età Sderot: leur vie et leur survie au jour le jour. Le web documentaire permet doncaussi un déploiement de lespace et une mise en évidence simultanée de diverséléments, porteuse de sens. Ainsi, le web documentaire permet d’exploiter une écriture qui se construit au grédes expérimentations. C’est ce qu’explique Marie-Claude Dupont : « La spécificitéde PIB, c’est qu’une fois que nous commençons à filmer un sujet, nous neconnaissons pas l’issue de l’histoire. Les récits principaux sont renouvelésmensuellement, parfois plus vite selon les événements qui se rattachent à chacun.La courbe narrative des histoires s’élabore ainsi au fil des tournages, offrant parfoisdes revirements inattendus. Rien n’est écrit d’avance, tout se joue au fil du temps,avec comme trame de fond, la crise économique »,2524 http://linterview.fr/new-reporter/les-coulisses-de-pib-interview-avec-marie-claude-dupont/25 http://linterview.fr/new-reporter/les-coulisses-de-pib-interview-avec-marie-claude-dupont/ 14
  18. 18. 2. Les formes de délinéarisation du récit a) Un véritable défi On voit bien que pour la première fois dans l’histoire de l’humanité qui a toujoursfonctionné sur des narrations linéaires sur le plan oral, écrit ou du cinéma, qu’avecInternet on a des outils qui vont permettre d’explorer des champs non linéaires. Avecles web documentaires, on nous confronte à un système qui est organisé parl’hypertexte et on nous offre un choix de lecture, avec donc une part d’aléatoire :c’est une logique qu’on a évidemment du mal à modéliser et c’est un défi énorme.« On fait des petits bouts, on essaye de les mélanger entre eux et de faire qu’il y aitla possibilité de passer de l’un à l’autre à travers le maximum de pistes hypertextespossibles. Mais ça reste rudimentaire. Il y a une industrie qui a réussi ça, c’est celle dujeu vidéo : on est complètement dans une forme délinéarisée, on est dans l’espace,le temps, l’action », explique Joël Ronez.26 On peut relever plusieurs grands types de narration actuellement dans le webdocumentaire, qui s’appuient sur l’interactivité et l’hypermédia, pour proposer unrécit plus ou moins délinéarisé. b) Une narration à cheminement imposé Le premier type de narration est celui que l’on pourrait qualifier d’astreint ou deforcé. On parle alors de narration « à cheminement imposé », qui consiste à mener lespectateur dans la démarche d’un reporter ou d’un explorateur. L’idée est deplonger le visiteur dans un univers dans lequel il n’est pas tout puissant, dans lequel iln’y a pas de « retour à la case départ ». C’est un peu le même principe que pour les« livres dont vous êtes le héros » : l’internaute suit le récit proposé par l’auteur et secontente de faire des choix qui orientent au fur et à mesure l’histoire. On peutsymboliser ce type de narration par ce schéma :26 http://www.scam.fr/tabid/363252/articleType/ArticleView/articleId/6988/Doc-on-web.aspx 15
  19. 19. Dans Voyage au bout du charbon, l’internaute se retrouve ainsi acteur dès ledébut du récit grâce à un procédé d’identification instauré par cette adressedirecte qui lui est faite : « Vous êtes journaliste indépendant. Vous avez décidé demener une grande enquête en Chine sur les conditions de travail des ouvriers quichaque jour recommencent le “miracle chinois”. Vous commencez votre enquêtepar les mines de charbon réputées les plus dangereuses... Votre voyage au bout ducharbon est basé sur des faits réels, seuls les noms ont été changés ». Le fil du documentaire se construit au gré de ses choix : à chaque intersection durécit, l’auteur propose à l’internaute de prendre une décision : « … Vous êtes arrivé àla mine de charbon de Junhuagong, dans la province du Shanxi en Chine, vouspouvez soit la visiter, soit continuer votre chemin. » (cf. Capture d’écran 4). Chacunede ces décisions a un impact sur le parcours qui va être suivi, parcours qui donnel’illusion d’être personnalisé, alors qu’il est établi à l’avance par le réalisateur. Dans lapeau d’un journaliste, l’internaute a l’impression de mener l’enquête, ce qui al’avantage de lui laisser le choix d’avancer vers ce qui l’intéresse vraiment. Ce typede narration permet dimmerger l’internaute dans lambiance des mines chinoises etde le responsabiliser : son choix dactions et de questions a de véritables impacts surlévolution du documentaire, il peut même aller jusqu’à se faire emmener par lapolice pour avoir posé des questions trop dérangeantes. « Dans Voyage au bout du 16
  20. 20. charbon, on ne voulait pas donner toutes les clefs à l’internaute, on voulait quandmême créer des effets de surprise, une attente, une curiosité pour le contenu etdonc du coup on a créé une forme de narration qui donnait seulement une partiedes clefs », explique Arnaud Dressen.27 Ce mode de navigation s’appuie sur unscénario riche et réaliste, et permet à l’internaute de choisir son parcours pouréventuellement redéployer l’histoire et de se fabriquer lui-même son univers, ce quifait vraiment partie de l’immersion : « On lui donne juste assez d’éléments pour savoirquels sont les faits et après il les refabrique avec sa propre expérience, du coup il abeaucoup plus d’éléments pour être touché et pour avoir envie de continuer dansl’histoire », soutient Samuel Bollendorff.28 On retrouve le même procédé dans Le Challenge : linternaute est invité à menerlenquête en Equateur sur le procès de la multinationale pétrolière Texaco.L’internaute adopte le rôle dun journaliste qui recherche des informations et destémoins, et il est chargé de poser des questions au choix aux personnages qu’ilrencontre (cf. Capture d’écran 5). Un « Bloc-notes » très fourni en indicationshistoriques, géographiques et politiques, lui permet de se renseigner sur cette affaireafin de préparer au mieux ses entretiens. Il contient des photos et des archives vidéodes années 1960 et 1970, une carte interactive, des chiffres et des dates clefs ainsique des documents officiels (cf. Capture d’écran 6). Au cours du documentaire,l’internaute est régulièrement incité à consulter ce bloc-notes, car il estindispensable pour suivre l’histoire et mener l’enquête. La mise à disposition d’unevéritable base documentaire sur le sujet permet aussi de mettre à niveau chaquespectateur en lui donnant le même bagage de connaissances. Contrairement à Voyage au bout du charbon, dans Le Challenge l’internautea le choix de se rendre directement aux étapes suivantes en utilisant les entréesdirectes par lieux et par personnages proposées dans une carte interactiveaccessible à tout moment (cf. Capture d’écran 6). Le scénario est donc plusfragmenté, même si chaque chapitre pris individuellement reste cohérent parrapport au reste de l’histoire : l’auteur réserve à l’internaute une marge de libertésupplémentaire, ce qui a aussi pour impact de réduire son implication dans le récitpuisqu’il peut le quitter à tout moment pour l’explorer autrement.27 http://linterview.fr/new-reporter/les-webdocumentaires-revolution-ou-effet-de-mode/28 http://3web documentaireoc.com/fr/2010/04/22/interview-de-samuel-bollendorff/ 17
  21. 21. C’est sûrement dans Thanatorama, sous-titré : « Une aventure dont vous êtesle héros mort », que le procédé d’identification est le plus fort. Lorsqu’on s’apprête àse lancer dans l’aventure, une voix off sur fond de musique angoissante nousexplique : « Vous êtes mort ce matin. Est-ce que la suite vous intéresse » ? A traversce web documentaire, l’internaute suit le parcours de son corps après sa mort, enorientant sa découverte à travers différents choix : l’enterrement, l’incinération etc.Tout au long du récit, le narrateur s’adresse directement à l’internaute pour luiraconter ce qu’il lui arrive, comme lors de l’exhumation : « Pour vous le temps s’estarrêté, mais là-haut à la surface les choses changent […] On s’active autour devotre sépulture. Il y a déjà plus de deux ans que votre tombe est considérée commeabandonnée. » (cf. Capture d’écran 7). L’internaute est happé par l’histoireextrêmement documentée qui lui est proposée et qu’il construit, plongé dans uneambiance de jeu vidéo. En adoptant une forme ludique, la frontière entre réalité etfiction est parfois moins marquée, mais force est de reconnaître que cedocumentaire immersif dans le monde funéraire, si peu connu, est d’autant plusenrichissant du fait qu’il implique l’internaute dans son exploration. L’élaboration duscénario est complexe puisqu’elle doit tenir compte des différents parcours quepeut emprunter l’internaute en conservant sens et cohérence, est accompagnéd’une voix off dont le texte est très bien écrit. Comme dans Le Challenge, une carteaccessible à tout moment rappelle à l’internaute à quelle étape du récit il est renduet lui permet de se rendre à une autre séquence (cf. Capture d’écran 8). Dans ce genre de web documentaire, l’essentiel du travail de l’auteurconsiste à déterminer les itinéraires de découverte qui peuvent être proposés àl’internaute et, pour chaque étape, le meilleur moyen de transmettre l’information.L’auteur réfléchit en termes d’ « expérience utilisateur » et pense la structure nonlinéaire du récit en amont afin de proposer à chacun un parcours de lectureindividualisé. Dans d’autres web documentaires, la forme de récit choisie n’impliquepas une telle projection de l’internaute dans l’histoire. c) Une narration à cheminement libre ou en étoile Dans ce second type de narration à « cheminement libre » ou « en étoile »,l’internaute est omnipotent. « Pour le meilleur comme pour le pire, cest à luiquincombe la charge délaborer et dorganiser sa vision/lecture du reportage. Ce 18
  22. 22. sont ses choix qui donnent le tempo à la narration. Il peut ainsi sintéresser à unchapitre ou à un thème précis, il peut se concentrer sur un élément particulier duweb docu ou passer plus rapidement sur une partie quil jugera moins intéressante »,expliquent les blogueurs Camille et Guillaume.29 Nous sommes ici très proche duconcept de site web interactif et multimédia, ou des vieux CD-Rom ludo-éducatifs.L’internaute est tout puissant, il a le pouvoir d’aller partout, à tout moment. Tout luiest dû : les menus interactifs ont été crées pour être à son service et s’adapter à sesdésirs. Les propriétés narratives de ces projets sont inédites : l’internaute peut au gréde ses envies enchaîner les séquences qui sont liées à un personnage, à un lieu oud’autres éléments informatifs, qui lui permettent de former un documentaire uniquesuivant ses envies. L’hypertexte prend ici tout son sens puisqu’il propose unenavigation démultipliée, confiée à l’internaute. Tout ce qui est cliquable vientrenforcer l’histoire, ce sont des excroissances du récit : de nouveaux personnages,des compléments documentaires, des chiffres ou des invitations à participer. Ainsi, on accède à la possibilité d’un voyage vraiment délinéarisé dans ledocumentaire : un mode de narration qui n’a jamais pu être mis en oeuvreauparavant faute de dispositif technique. Gaza-Sderot ou Havana-Miami en sontdes exemples remarquables. Il s’agit d’une agrégation de contenus multimédia, liésentre eux formellement, mais sans récit imposé. L’internaute est amené à picorerde-ci de-là des bribes de témoignages et une multitude de points de vue, sansaucune synthèse ou mise en perspective. Certains de ces web documentaires seprésentent alors parfois comme une énorme base documentaire sur un sujet, quitteà négliger la teneur narrative et à déléguer à l’internaute le soin de reconstruire lui-même un récit dans sa tête, et de faire émerger du sens de cette masse de contenudont il dispose. L’originalité de l’exploitation de ce genre narratif dans Gaza/Sderot vient de sespossibilités de navigation : ce web documentaire est construit sur de courtesproposition vidéos qui ne sont pas uniquement agencées entre elles par letruchement de l’interface, mais articulées selon différents schémas de navigationtemporels, thématiques, ou par personnage. C’est une histoire dans laquelle on peutpénétrer à travers plusieurs points d’entrée : par une chronologie grâce à unetimeline qui divise lécran, par les sept personnages, par les lieux à travers une carte29 http://www.mediapart.fr/club/blog/camilleguillaume/190310/webdocs-en-stock 19
  23. 23. interactive ou par les thèmes spécifiques à chaque ville auxquels sont liées desvidéos (cf. Captures d’écran 9). Dans le web documentaire Afrique, 50 ans d’indépendance, on peut dès lapage daccueil choisir un pays, un personnage ou bien entrer par une carte del’Afrique. Quel que soit le procédé choisi, on accède à une vidéo où un personnagese présente comme notre guide de la ville africaine où il réside : on a alors le choixde ce que l’on veut visiter. Une timeline dans l’interface nous permet de nous rendreà létape de notre choix, de sarrêter sur certaines séquences, de consulter lesinformations complémentaires disponibles. L’internaute navigue entre les différentspersonnages et parcourt les pays d’Afrique en récoltant ce qui l’intéresse (cf.Capture d’écran 10). Ainsi, dans ces web documentaires, la narration est minimale et l’interactivitédéterminante : l’internaute, sollicité en permanence, dispose de divers élémentsmultimédia qu’il organise à sa façon, grâce à la liberté de navigation offerte parl’interface. Une autre catégorie de web documentaires a souhaité laisser cettemarge de manoeuvre à l’internaute, tout en lui donnant le choix d’être passif et des’en remettre au récit proposé par le réalisateur. d) Un récit principal linéaire mais ouvert à l’interaction Dans ce troisième type de narration, l’auteur soumet à l’internaute un récitlinéaire et construit, conservant un point de vue d’auteur affirmé, tout enménageant une certaine liberté au spectateur. L’internaute peut choisir de resterpassif et de laisser défiler le documentaire, mais il peut aussi intervenir dans lanarration en faisant des haltes, en se rendant directement à une autre séquence, ouen consultant des informations complémentaires. Si la délinéarisation du contenu est largement appliquée dans les webdocumentaires, on constate que dans certains le récit principal reste cadré par unetrame linéaire. C’est le cas des différents projets qui constituent les Portraits d’unNouveau monde. Dans ces web documentaires, on incite l’internaute à regarderune histoire de façon linéaire, ce qui lui permet d’être porté –transporté, par le récit 20
  24. 24. et de laisser sinstaller lémotion, qui est facilement brisée dans les structures nonlinéaires. Par exemple, le web documentaire Un somalien à Paris propose un récitprincipal d’une quinzaine de minutes qui est linéaire, même si linternaute conserveune marge d’action. En effet, il peut sauter les chapitres visibles sur l’interface oustopper l’histoire afin d’approfondir un thème lorsque la possibilité lui est donnéed’accéder à un bonus (cf. Capture d’écran 11). Mais dans tous les cas, il ne perdjamais le fil de la narration : les bonus s’ouvrent en pop-up (au-dessus de la fenêtreprincipale), ce qui lui permet de reprendre facilement le cours du récit (cf. captured’écran 12). Après avoir visionné l’œuvre, le spectateur est invité à consulter desliens annexes mis à disposition en bas de page, ou à lire un texte de présentation duweb documentaire écrit par le réalisateur lui-même, qui justifie ses choix et exprimeson point de vue. C’est l’occasion pour l’internaute d’approfondir sa réflexion sur lesujet traité (cf. Capture d’écran 13). Dans les web documentaires des Portraits d’unNouveau monde, le visionnage d’un récit linéaire où transparaît un fort point de vued’auteur semble être la condition imposée à l’internaute s’il veut par la suites’émanciper et picorer des informations lui-même. Les projets de cette série font lechoix d’une narration plus classique, d’une faible interactivité et d’une participationde l’internaute limitée (les commentaires sont positionnés très bas dans la page etpeu utilisés). Le Corps Incarcéré adopte le même fonctionnement. L’internaute est invité àsuivre un reportage photo d’une dizaine de minutes, qui traite sous tous ses aspectsle thème du corps en prison, à travers le témoignage de quatre personnages. Lerécit, linéaire, est agrémenté d’une timeline où sont détaillés les thèmes abordés aufil du reportage : l’internaute peut donc parcourir le récit en navigant entre lesdifférents chapitres. Autour de ce récit principal gravitent des complémentsdinformation : l’interview vidéo de trois spécialistes et de courts textes deprésentation des personnages qui permettent à l’internaute de bénéficier d’untraitement approfondi du sujet (cf. Capture d’écran 14). Si les web documentaires qui ont adopté une délinéarisation totale de lanarration s’accommodent très bien de l’hypertexte, véritable révolution en matièred’organisation des contenus, cet outil pose néanmoins des problèmes à ce genrede projets qui imposent un récit principal linéaire. En effet, l’hypertexte, qui constitue 21
  25. 25. une coupure et une possibilité de rebond dans la narration, entre en contradictionavec le format linéaire qu’est la vidéo ou le diaporama sonore puisque ce sont desimages qui se succèdent et que l’on regarde dans l’ordre. Certains webdocumentaires comme les Portraits d’un nouveau monde tentent d’y apporter unesolution en proposant de stopper momentanément le récit afin de consulter desbonus, puis de reprendre le cours de l’histoire là où on l’avait laissé. D’autres commeLe Corps Incarcéré choisissent de séparer les deux et mettent les complémentsd’information à part pour conserver toute la force du récit linéaire. A l’heureactuelle, seul le web documentaire Prison Valley semble avoir réussi à déployer unscénario suffisamment habile pour mêler étroitement linéarité du récit ethypermédia. e) Prison Valley : un dosage habile de ces différents procédés narratifs Prison Valley, « road movie participatif » sur l’univers carcéral américain, est unprojet hybride qui tire parti avec justesse des outils Internet et qui parvient àcontourner les écueils qu’imposent les différents types de narration étudiésprécédemment. Toute la subtilité de ce web documentaire réside dans le fait qu’il existe deuxfaçons de l’aborder. Alexandre Brachet explique : « L’interactivité doit toujours êtreau service de l’histoire. L’internaute se construit un récit personnel. Nous on essayede construire des parcours utilisateurs riches. Dans Prison Valley, il y a le choix pour lesinternautes qui ne voudraient pas s’impliquer de regarder ce documentaire commeon pourrait le regarder à la télé ou au cinéma. On a toujours combattu uneconstruction en arbre, qui est contraire au récit et à la posture d’auteur et deréalisateur, je parlerais plus avec une image d’élasticité : si tu t’écartes du récit il fauttoujours que tu puisses revenir dans le chemin que les réalisateurs ont décidé deconstruire ».30 Ainsi, l’internaute peut choisir de regarder un documentaire de 59’ de façonlinéaire, sans arrêt, qui se présente comme un reportage vidéo avec un récit à lapremière personne, un « nous » qui articule fort à propos subjectivité des auteurs et30 http://atelier.rfi.fr/profiles/blogs/emission-1161-depart-de?xg_source=msg_mes_network#5 22
  26. 26. subjectivité du spectateur (cf. Capture d’écran 15). Il peut aussi se lancer dans uneversion omnibus, combinatoire, construite en rhizome ou en arête de poisson. Cettedeuxième façon de parcourir le web documentaire propose donc une narrationtrès construite puisqu’elle met en scène un propos (un début et une fin, un filconducteur, des temps forts), une progression (un principe de navigation orientédans une direction) et une ouverture (un épilogue, une synthèse des informations,des débats, des équivalences dans le contexte français…) mais avec la possibilitéde faire des digressions (une arborescence, des péripéties pour creuser certainsaspects du sujet traité). Tout est organisé autour d’un véritable dispositif interactif : lespossibilités de navigation offertes au visiteur sont multiples, facilitent une narrationmodulable et tous les contenus sont présentés sous forme hypertextuelle. On peutsymboliser cette version par ce schéma : Si l’internaute choisit de parcourir lui-même le web documentaire, alors il estinvité à s’inscrire et à prendre une chambre au Riviera Motel, qui est le point dedépart de son exploration et fait aussi office de QG accessible à tout moment. Eneffet, c’est depuis cette chambre, dans laquelle il peut agir sur tous les éléments,que le visiteur peut tout entreprendre : lancer le documentaire linéaire, consulterdivers documents recueillis pendant son enquête (vidéos, photos, cartes), retrouverdes informations sur les personnages rencontrés, regarder la télévision, se rendre surle forum, regarder par la fenêtre (web cam sur rue), envoyer des messages auxprincipaux protagonistes ou retourner à la carte interactive pour reprendre le fil du 23
  27. 27. récit (cf. Captures d’écran 16). Le Motel n’a pas été choisi par hasard : c’est ici quele week-end, les familles qui rendent visite aux détenus viennent se loger. Alain Joannes, créateur de la Web Radio d’Arte, explique : « On a une structurenarrative modulaire dans Prison Valley : l’internaute qui ouvre un compte pour vivrepar procuration ce véritable road movie documentaire a toujours le choix de suivre,ou non, le cheminement des deux journalistes. Il peut, exactement comme quandon erre en voiture dans les immensités américaines, revenir au motel pour consulter,approfondir, dialoguer, changer de direction. La métaphore visuelle du motel estnon seulement très pertinente; elle est aussi extrêmement confortable pour unenavigation attentive à l’intérieur du reportage ».31 En effet, à chaque nœud du récit,l’internaute a le choix de revenir au motel afin d’approfondir la séquence qu’il vientde regarder, ou de poursuivre son exploration. Mais même s’il choisit de parcourir ledocumentaire à sa façon, il doit suivre la structure narrative préconisée par les deuxauteurs : il ne peut accéder à une séquence sans avoir visionné les chapitresprécédents (cf. Capture d’écran 17). Ainsi, on trouve dans Prison Valley une intelligence du web ET du documentaire.La dimension documentaire existe en soi et pourrait se passer du web, si ce n’estqu’elle ne le fait pas et que l’interactivité est justement dosée pour susciterl’immersion dans le récit. L’internaute peut choisir sa manière d’assimiler un contenuriche, dense et complexe comme il le veut et quand il le veut : en s’inscrivant, il secrée un compte qui lui permet de reprendre son exploration là où il l’avait laissée, etde revenir approfondir sa découverte du sujet en s’appuyant sur les documents qu’ila récolté au fil du documentaire. Ces compléments d’information permettentd’ajouter de l’épaisseur au récit et de la profondeur au sujet traité. Mais l’interactivité, particulièrement dans Prison Valley, ne se résume pas à unequestion de navigation : c’est aussi pouvoir participer à un web documentaire(laisser des commentaires, tchatter etc.).31 http://hypermedia.vox.com/library/post/prison-valley-analyse-dun-chef-doeuvre.html 24
  28. 28. 3. Faire participer l’internaute à la narration En effet, un web documentaire est aussi interactif au sens où il tire profit d’autrespoints de vue, en l’occurrence ceux des internautes qui peuvent enrichir, nuancerou contester la réalisation avec leurs propres témoignages, ajoutant au besoin desimages et des sons. « Autour d’un contenu de base, d’une histoire préexistante, desbriques participatives sont ainsi amenées à enrichir l’univers narratif, et de nouveauxéléments (commentaires, témoignages, photos…) viennent se greffer à la créationoriginale de l’auteur », explique Nicolas Marronnier.32 a) Donner la parole à l’internaute : des projets communautaires et participatifs La plupart des web documentaires proposent les fonctionnalités participatives etcommunautaires basiques : commenter, partager sur les réseaux sociaux, envoyerpar mail etc. (cf. Capture d’écran 18). Tout est fait pour donner une place àl’internaute et pour le fidéliser, comme dans PIB où il peut choisir de suivre les récitsqui l’intéressent en s’abonnant à un flux RSS spécifique (cf. Capture d’écran 19). Dans Prison Valley, ces aspects sont beaucoup plus développés puisquel’internaute dispose d’un compte et d’un pseudonyme. Ainsi, les internautespeuvent discuter entre eux : il y a des pauses dans le récit où l’on invite l’internaute àplonger dans des zones interactives qui vont lui permettre de débattre avecl’audience connectée au même moment. Ils peuvent aussi échanger leurs idées surdes forums thématiques proposés par les auteurs. Comme il est indiqué sur la paged’accueil des forums : « Ici, on discute des prisons, on partage les savoirs, et ondébat entre internautes du monde entier ». L’audience peut même discuterdirectement avec les personnages du web documentaire. Enfin, des tchats « enlive » avec des personnalités du milieu carcéral sont fréquemment organisés : ilspermettent à l’internaute de prolonger sa réflexion après avoir visionné ledocumentaire et d’obtenir des réponses à des questions restées en suspend (cf.Captures d’écran 20).32 http://socialmediaclub.fr/2010/04/le-storytelling-digital-formes-emergentes-nouveaux-metiers-business-models/ 25
  29. 29. b) Inciter l’internaute à devenir co-auteur : un appel à contribution Au-delà de ces options participatives, à plusieurs reprises Prison Valley proposemême au spectateur de contribuer au contenu du web documentaire. Parexemple, à l’issue d’un portfolio relatant la cérémonie annuelle des surveillantsmorts, il est invité à livrer son avis sur ce qu’il ressent et peut consulter les réponses desautres spectateurs. Un peu plus loin, il a aussi la possibilité de s’enregistrer en vidéopour répondre à une question posée à tous les personnages : « Qu’est-ce que lapeur ? » (cf. Capture d’écran 21). Certains projets suivent la tendance amorcée par Prison Valley et croient aupotentiel créatif de l’internaute et à sa capacité d’enrichir une œuvre en faisantappel à sa contribution. « De plus en plus, on se rend compte qu’on a uneparticipation de l’audience créative et qu’on pourrait réutiliser », explique lerédacteur en chef du site web du Monde, Boris Razon.33 Ainsi, dans Havana/Miami,l’internaute est invité à compléter lui-même le contenu éditorial par du texte, desimages fixes ou animées. « Nous attendons des témoignages, bien sûr, mais aussi lacréation d’un vrai débat public, à la fois sur notre site et ailleurs sur Internet », 34souligne son producteur, Serge Gordey. Outre-Atlantique, cette démarche a été véritablement exploitée dans leprojet canadien de l’ONF, PIB. Les internautes sont invités à envoyer leurs proprestémoignages sur la crise économique, sous forme de photos ou de vidéos, lesquelssont ensuite sélectionnés et diffusés sur le site (cf. Capture d’écran 22). « L’idée étaitde documenter la crise économique grâce aux nouvelles technologies et depermettre aux Canadiens de participer. Une communauté s’est créée autour despersonnages. Nous voulions aussi que les internautes s’impliquent avec la possibilitéde mettre en ligne leurs vidéos ou photos »,35 explique Hélène Choquette, ladocumentariste à l’origine du projet.33 http://www.scam.fr/tabid/363252/articleType/ArticleView/articleId/6988/Doc-on-web.aspx34 http://www.letemps.ch/Facet/print/Uuid/5321e0f0-1ffa-11df-b561-f36c76562c2e/La_nouvelle_%C3%A9criture_documentaire35 http://www.la-croix.com/Visages-de-la-crise-canadienne/article/2436750/25041 26
  30. 30. Outre l’aspect participatif, un autre facteur, plus formel, entre en jeu dans laconstruction narrative des web documentaires : les choix en matière de graphismeet de multimédia. 4. Le graphisme et le multimédia comme supports de narration a) Le multimédia : des choix pertinents pour la narration Dans les web documentaires, une histoire est racontée avec l’ensemble destypologies de médias qu’offre Internet. Non seulement il s’agit d’agencer leséléments du réel au travers du tournage vidéo, mais aussi de créer du sens à partird’autres éléments tels que les photos, le texte, la cartographie, ou tout simplementgrâce à l’ergonomie de l’interface proposée à l’utilisateur. La dimension artistique(qualité de la narration, du traitement, du montage, du mixage) est évidemmentpour beaucoup dans l’appréciation du visiteur et dans sa réception du programme.Par exemple, la bande-son est primordiale, elle permet de contextualiser, debaigner le spectateur dans une ambiance ; elle permet également de donner de laprofondeur aux images : c’est le cas dans Thanatorama. De même, les bruitagescontribuent au sens du récit et permettent de plonger l’internaute dans l’histoire,comme dans Le Corps Incarcéré ou dans Prison Valley. Quant à l’utilisation de l’écrit,non pas pour expliquer mais plutôt pour interagir avec les images et les sons, c’estune voie prometteuse, explorée dans Homo Numericus. La variété des formes narratives des web documentaires de la série Portraits d’unnouveau monde reflète l’amplitude de la palette multimédia qui s’offre à ce genre.Les uns optent pour la galerie de portraits comme Chanteloup, ma France, les autrespour une interface qui traduit sur l’écran la cohabitation géographique et culturellede deux communautés : La double vie de Bradford. Au Pied du mur s’organisecomme un ensemble triangulaire que l’on peut faire pivoter physiquement, pouraccéder à ses trois volets (« traverser à tout prix », « face à la clandestinité », « au-delà du rêve américain »), dotés chacun d’une couleur particulière. Le plus linéairereste le documentaire de Patrick Zachman, Un Somalien à Paris, récit sobre et fluidequi mêle photos et vidéos. 27
  31. 31. Dans Prison Valley, le récit alterne séquences animées et clichés, soutenus parune voix off, ou des bruits d’ambiance caractéristiques. Tous les moyens d’expressionnumérique – texte, sons, images fixes et animées, liens – sont utilisés de manière nonseulement pertinente mais parfois très subtile. Les vidéos se fondent sans hiatus visueldans les diaporamas photographiques. Le texte est réduit à sa meilleure utilisation,concentrée : chaque mot typographié semble avoir été pesé pour produire lemeilleur impact. Quant aux graphismes de données, ils sont eux aussi dispersés avecune finesse qui décuple leur intérêt. Ainsi, la structure narrative dans le web documentaire est influencée par lagestion du multimédia : une utilisation habile de plusieurs médias peut nonseulement contribuer à plonger l’internaute dans le récit mais aussi être créatrice desens. b) Le graphisme comme narration Certains web documentaires travaillent énormément l’identité visuelle del’interface dans laquelle évolue l’internaute. Le graphisme peut alors devenir unsupport à la narration, porteur de sens. C’est le cas d’Homo Numericus, dont l’environnement graphique estremarquable. « On a vraiment essayé de déployer une narration graphique : on ades éléments de narration visuelle qui viennent enrichir le temps de l’image fixe »,explique Samuel Bollendorff.36 En effet, le récit est élaboré autour de photographiesen plan fixe avec des témoignages audio, ce qui, contrairement à une successionde vidéos, permet à l’internaute de laisser libre cours à sa pensée. Ces temps deréflexion sont d’autant plus stimulés par un travail plastique d’une grande virtuositéoù le fond et la forme se rejoignent. Alors que nous sommes toujours en arrêt surimage, le second plan est animé par un déroulement incessant d’écrans figurantl’activité numérique de la personne interrogée, représentant ce monde numériqueen construction perpétuelle dans lequel l’individu choisit de se connecter ou de sedéconnecter (cf. Capture d’écran 23). La mise en abyme de l’écran dans l’écranoffre ainsi différents niveaux de lecture : ce déploiement dans l’espace constituecertainement un des grands apports du web documentaire.36 http://3web documentaireoc.com/fr/2010/04/22/interview-de-samuel-bollendorff/ 28
  32. 32. L’agence Upian excelle aussi dans ses interfaces puisque chacune dentre ellesépouse une histoire : ce nest jamais du design pour lamour du design, mais pourtransmettre des messages parfois très forts. C’est le cas de cette ligne verticale quipartage lécran de Gaza/Sderot pour opposer deux réalités : elle sépare des vidéosquon ne peut visionner simultanément, parce que, décrypte Caspar Sonnen,37 « onne peut pas comprendre les deux camps en même temps ». On a donc enpermanence des vidéos des deux villes sous les yeux qui senclenchent au survol dela souris : ce choix graphique, porteur de sens, réussit le pari de mettre en parallèledeux réalités (cf. Capture d’écran 24). Enfin, dans les web documentaires de Brèves de trottoir, qui proposent unesuccession de portraits de parisiens “typiques” de chaque arrondissement, legraphisme est très travaillé. Une fois encore, il est porteur de sens puisqu’il proposeun environnement personnalisé pour chaque personnage, afin d’évoquer en un clind’oeil son univers (cf. Capture d’écran 25). Avec un grand sens du détail, uneambiance est recréée à chaque fois à travers une interface simple et intuitive. Ainsi, la variété d’usage des outils du web au service d’une palette de structuresnarratives, montre assez clairement l’amplitude des possibles du genre qu’est le webdocumentaire. Entre ces différents types de narration, il se dessine un grand nombred’ouvertures tant du point de vue de l’interactivité que de l’écriture, que lesréalisateurs tentent d’explorer. Et pourtant, force est de constater que le webdocumentaire et les nouveaux codes qu’il initie soulèvent des questions, voire desréticences, chez les internautes et les documentaristes.37 Pilote du Doc Lab et spécialiste des nouvelles écritures interactives au Festival international dudocumentaire dAmsterdam (IFDA) 29
  33. 33. III. Le web documentaire, accueil et limites : quel avenir ? Si à l’heure actuelle les web documentaires sont encore à la recherche d’unedéfinition, ils soulèvent déjà beaucoup de débats, principalement sur la placedonnée à l’internaute dans l’élaboration de la narration, sur la redéfinition du pointde vue de l’auteur, mais aussi sur les dérives auxquelles les outils Internet exposent lerécit : en particulier l’interactivité. Loin de faire l’unanimité, cette nouvelle façon deraconter la réalité séduit, intrigue, déçoit ou choque le public et les professionnels del’audiovisuel. Et pourtant, les principaux concernés, les documentaristes, tardent à selancer dans de tels projets. Il m’a paru important dans cette dernière partie dedécrypter les défaillances auxquelles s’expose ce nouveau genre et d’analyser lafaçon dont il est reçu, afin d’évaluer dans quelles directions il pourrait se développer. 1. Explorer un web documentaire : les préalables indispensables a) Un bon matériel est nécessaire La consultation des web documentaires nécessite une bonne connexionInternet et un bon matériel informatique. Les problèmes de chargement avec uneconnexion wifi, les séquences vidéos coupées régulièrement, l’interface « loading »qui n’en finit pas de charger pour finalement aboutir sur une page d’erreur sontmonnaie courante pour les projets web qui pèsent lourd, comme Homo numericuset Thanatorama. Les temps de chargement sont si longs sur les web documentairesdu journal argentin Clarin tels que Narcoguerra, En la tierra de Diego, quel’internaute qui, rappelons le, ne supporte pas d’attendre, a vite fait de fermer lafenêtre de son navigateur et d’allumer la télé. Certains web documentaires ontrésolu ce problème en proposant des versions en bas débit, comme Prison Valley ouAfrique, 50 ans d’indépendance. D’un point de vue technique, l’internaute peutaussi pâtir des problèmes de compatibilité : certains web documentaires s’affichentmal sous Mac (c’est le cas de Afrique, 50 ans d’indépendance) ou sur certainsnavigateurs. 30
  34. 34. b) Il requiert une certaine familiarité avec le web Le web documentaire, quoi qu’on en dise, requiert une certaine familiaritéavec l’usage d’un ordinateur et a fortiori du web, ce qui a pour conséquence derestreindre la cible de ce nouveau format. L’ordinateur n’est effectivement pas, enmatière de documentaire et pour un large public, un lieu naturel et légitime (qualitémédiocre, confort tout relatif…). Aurélie Hamelin raconte en plaisantant qu’elle sevoit fréquemment répondre lorsqu’elle évoque les projets qu’elle mène : « ça à l’airtrès intéressant mais je ne peux pas plutôt le voir à la télé ? ». L’intérêt du webdocumentaire, la confrontation à cette nouvelle forme de narration, est loin d’êtreune évidence pour le public. Pour Aurélie Hamelin, l’enjeu principal aujourd’hui estd’installer le web documentaire comme un genre à part entière et de toucher unpublic aussi large que possible. Un impératif qui explique la priorité donnée dans lepremier volet des Portraits du nouveau monde à la simplicité d’accès. Si le web documentaire doit dépasser une audience limitée aux convaincuset aux technophiles, il lui faut en effet privilégier une facilité d’accès à travers unprojet explicitement présenté, une interface qui donne toute sa place au contenu,qui canalise les interactions pour mieux focaliser l’attention et qui limite le « bruit »que pourrait engendrer la multiplication de fonctionnalités interactives. Certains webdocumentaires (cf. Captures d’écran 26) ont solutionné ce problème en imposantdès l’ouverture une courte introduction vidéo (Prison Valley), audio (Thanatorama)ou textuelle (Voyage au bout du charbon), qui présente le sujet ou expliquecomment et pourquoi utiliser les différents outils (Afrique, 50 ans d’indépendance). On retombe sur une règle d’ergonomie web : une interface destinée à unlarge public doit se prêter aussi bien aux usages d’experts que de néophytes. Enparticulier pour ce nouveau genre qui mêle dans sa narration images (fixes ouanimées), son et texte : ce mélange ne va pas de soi et lutilisateur peut vite se sentirdérouté. 31
  35. 35. 2. Les failles du web documentaire a) Exploitation des outils du web vs. qualité du contenu Un des risques majeurs de ces web documentaires à l’esthétique trèstravaillée, du graphisme, en passant par la navigation et les impératifsergonomiques, est que la forme peut pervertir le fond, et la réalité être travestie auprofit de l’effet produit. Les impératifs de mise en scène, l’interface graphique,l’identité visuelle et sonore de l’interface et les jeux d’interactivité peuventrapidement prendre le dessus sur le sens du web documentaire, séduire l’internautemais cacher un objet creux ou dont le sens reste insaisissable. Puis, comme on l’évoquait plus haut, à trop emprunter les codes du jeu vidéo,la frontière entre fiction et réalité s’estompe rapidement, au détriment de la qualitéet parfois de la véracité du contenu. Les auteurs de Voyage au bout du charbonont reconnu avoir pris quelques libertés dans le scénario pour atteindre une tellerichesse de contenu et mettre en place ce système de construction narrative par lesinternautes : « Il y a des choses qu’on a été obligé de réécrire et c’est pour ça qu’il ya un avertissement au départ. Rien nest faux dans ce documentaire, mais il fallaitscénariser les choses afin de fabriquer un parcours pour linternaute. La réalité enconstitue la plus grande partie ».38 Le web documentaire est l’affirmation du point de vue d’un auteur. Cedernier peut se tromper dans ses choix, dans ses partis pris, mais il n’a pas le droit depervertir ce qu’il capte de la réalité. « Le web documentaire, est une affaireéminemment morale. Tout est possible en réalisation, tous les tons sont acceptables,c’est affaire de style. Mais rappelons qu’on ne badine pas avec la réalité ni avec lestémoignages des personnes. C’est en appliquant ces préceptes que l’auteur assoirasa respectabilité, et que le web documentaire pourra être pris comme uneréférence », explique le blogueur Olivier Crou.3938 http://3web documentaireoc.com/fr/2010/04/22/interview-de-samuel-bollendorff/39 http://linterview.fr/new-reporter/de-lecriture-de-la-conception-et-de-la-realisation-dun-webdocumentaire-part-1/ 32
  36. 36. Ainsi, pour être crédible, le web documentaire doit s’appuyer sur une éthiquedocumentaire solide. L’exploration des possibles en matière d’écriture vial’exploitation des outils du web ne peut pas être un prétexte pour travestir la réalitéau profit d’une plus grande interactivité ou pour noyer le contenu documentairedans des interfaces web visuellement très élaborées. C’est en ce sens qu’AurélieHamelin justifie le positionnement des Portraits d’un nouveau monde : « On a fait lechoix d’une interactivité au service du contenu et pas l’inverse ».40 La qualité du contenu peut aussi se détériorer selon l’usage qui est fait del’hypertexte. Les auteurs peuvent être tentés de mettre énormément d’informationsà la disposition de l’internaute, sans cohérence narrative et sans pertinence avec lesujet traité. Bruno Masi explique : « Le web documentaire demande d’êtredoublement plus vigilant : on peut avoir la sensation de ne plus avoir de contraintede place et d’espace, ça demande donc d’être doublement plus vigilant sur cequ’on met à disposition de l’internaute puisque sinon on serait tenté de tout mettre,et si on met tout on se demande un peu ce que vaut notre travail ».41 L’auteur, s’il ne propose pas un récit linéaire, peut tout de même servir unminimum de guide à l’internaute afin que ce dernier puisse s’orienter dans le webdocumentaire et en extraire des informations exploitables. Mais cela signifie alorsrestreindre sa liberté de navigation. Or, avec ce dilemne, on touche à quelquechose qui est consubstantiel à l’idée même de web documentaire et qui naît dutélescopage de deux impératifs contradictoires : ceux dictés par le support, Internet,et ceux dictés par le genre du documentaire. b) Progression du récit vs. liberté du visiteur En effet, l’une des règles cardinales de l’ergonomie des interfaces web estque l’internaute doit rester maître de sa navigation et pouvoir toujours contrôler lesystème. La narration quant à elle repose sur l’idée que le spectateur n’a pas lecontrôle mais au contraire se voit proposer un enchaînement qui suit une progressionpensée par l’auteur. Prison Valley est selon moi le seul web documentaire qui à40 http://www.scam.fr/tabid/363252/articleType/ArticleView/articleId/6988/Doc-on-web.aspx41 http://linterview.fr/new-reporter/les-webdocumentaires-revolution-ou-effet-de-mode/ 33
  37. 37. l’heure actuelle s’efforce de concilier avec intelligence ces deux impératifs. Lesauteurs proposent un récit fermé puisque le visiteur doit suivre la progression du récitet ne peut accéder aux séquences que dans l’ordre pensé par David Dufresne etPhilippe Brault. Mais en même temps ce récit est construit en séquences qui, àchaque transition, offrent une ouverture vers des compléments d’information et despossibilités d’interaction où est réintroduit le contrôle par le visiteur de sa navigation. D’autres web documentaires tentent de dépasser cette problématique eninstaurant ce qu’on peut appeler une « fausse interactivité ». En effet, la notiond’adaptation du web documentaire aux désirs de linternaute doit être nuancée.Comme pour tout récit, lécriture seffectue sur la base dun scénario pensé enamont : l’internaute est maintenu dans l’illusion que ses choix ont un impact sur lecontenu informatif du web documentaire, alors qu’ils lui permettent seulement dedonner un sens différent, personnel, à ce contenu. Si certains projets valorisent unenarration immersive, avec le côté « documentaire-dont-vous-êtes-le-héros », en faitles options ne sont jamais infinies, tout a déjà été prévu et programmé : l’internautese contente seulement d’emprunter les parcours élaborés à l’avance par l’auteur.Dans certains projets on dit à l’internaute qu’il est actif, mais à chaque fois qu’ilclique il n’a qu’un seul choix, comme souvent dans Le Challenge. Ce webdocumentaire peut d’ailleurs être doublement agaçant pour l’internaute puisque lesquestions qu’il peut poser au fil du récit sont souvent limitées et le fruit d’une réflexionsimpliste, voire manichéenne : il aimerait pouvoir poser ses propres questions. D’un autre côté, lorsque plusieurs choix sont vraiment proposés, commedans Voyage au bout du charbon, l’internaute peut facilement être frustré : avoirl’impression qu’en faisant des choix il a raté une partie du contenu en empruntanttel parcours. « Même si on fait se croiser les narrations, il est essentiel de scénariserpour être sûr que l’internaute passe par des moments clefs parce qu’il ne s’agit pasnon plus que les gens puissent se balader et qu’ils parcourent un documentaire quine leur apporte rien », explique Samuel Bollendorff.42 Il faut donc faire attention à ce que les gens ne circulent pas à la périphériedu projet, ce qui rend l’écriture documentaire très complexe. En effet, il faut faire42 http://3web documentaireoc.com/fr/2010/04/22/interview-de-samuel-bollendorff/ 34
  38. 38. passer l’internaute par des points névralgiques qui viennent argumenter le récit, et àpartir de ce moment là proposer des digressions, mille chemins, mais à conditionseulement que le spectateur soit passé par ces points stratégiques. A l’heureactuelle, très peu de web documentaires ont réussi ce défi qui freine de nombreuxdocumentaristes à se lancer dans de tels projets et qui désarçonne facilement lesinternautes. c) Quand l’interactivité vient détruire le récit L’internaute peut très bien ne pas être réceptif à l’interactivité. Un projetcomme La Cité des mortes, qui évoque la disparition des femmes dans la ville deCiudad Juarez au Mexique, va très loin en utilisant des procédés narratifs quiéclatent le récit au point de le rendre pénible même pour un internaute confirmé.Tous les éléments qui composent ce web documentaire sont d’une grande richessepris individuellement (extraits radio, galeries photos, carte interactive etc.) et mis enscène dans un environnement graphique et interactif remarquable. Mais on doitrécolter soi-même des informations qui ne sont pas liées entre elles, et agir sur deséléments de l’interface sans en comprendre vraiment l’intérêt : il n’y a aucun fildirecteur pour guider l’internaute et l’ensemble s’apparente plutôt à un gadgetsophistiqué (cf. Captures d’écran 27). Ce web documentaire, qui est né suite à lapublication d’un livre sur le même sujet, est donc difficile à exploiter si lon a pas lul’ouvrage avant : il se présente plutôt comme un complément d’information quecomme une œuvre qui fait sens en soi. Il requiert aussi une certaine patience afin desaisir les possibilités de navigation et d’interaction avec l’interface. L’interactivité, c’est donc aussi quelque chose que tout le monde ne maîtrisepas forcément, contrairement à la simple action d’appuyer sur la touche “play” etde laisser filer l’histoire. Dans Montréal en 12 lieux, cest à linternaute de naviguerentre les différents contenus afin de construire son propre parcours entre lesdifférents quartiers de la ville. Mais ce web documentaire est difficile à manier : onne comprend pas comment exploiter lensemble des informations. L’interactivité esttrès développée puisque tout est à faire par l’internaute qui doit explorer plusieursentrées et activer des onglets en permanence. Mais si le graphisme et l’ambiancesonore sont très travaillés, l’interface n’est pas intuitive du tout, la musique 35
  39. 39. oppressante et le rythme de l’ensemble, trop rapide, est très difficile à suivre : toutsagite en permanence, l’utilisateur est perdu et il est compliqué pour lui d’exploitercette masse de contenu. L’interactivité peut aussi très bien être source d’ennui. Dans Voyage au boutdu charbon, différents choix sont donnés à l’internaute à chaque nœud du récit. Lesauteurs ont choisi de matérialiser et d’expliquer à l’internaute ces choix par delongues séquences textuelles. Or, le défilement de ces textes descriptifs sur uneimage fixe est souvent très lent ce qui rend la lecture longue : le passage à uneautre séquence est laborieux, on sennuie rapidement (cf. Capture d’écran 28). A l’heure actuelle, la mode est à l’interactivité à tout va : on n’envisage pasde web documentaire sans cette possibilité pour l’internaute d’agir sur tous leséléments de l’interface et de contrôler un minimum la narration. Or, si elle est forcée,l’interactivité peut détruire un récit : certains types de narration requièrent justementune absence d’interactivité. Andrew DeVigal, chef du multimédia au New YorkTimes, revendique une certaine retenue dans l’usage de cet outil : « L’interactivitépermet de personnaliser l’expérience. Et il y a des circonstances pour cela, tous lestypes de narrations ne sont pas adaptés à l’interactivité. D’autres vont naturellementamener à l’interaction ou même la rendre nécessaire pour bien comprendre unsujet. Mais si elle est forcée, elle peut très bien détruire un récit.Les gens ne réagissent pas spécialement à l’interaction, ils s’intéressent au contenu.Et ils veulent que cela soit fluide. On doit toujours le garder à l’esprit quand ondéveloppe des contenus interactifs. Il suffit que l’histoire soit facile à comprendre,c’est tout ! ».43 Il faut donc impérativement laisser le choix à l’utilisateur de ne rienfaire, ce que Cécile Cros et Laurence Bagot ont mis en application dans les Portraitsd’un nouveau monde. Les différents web documentaires ont une narration linéaire,et si le spectateur a la possibilité de sauter certaines séquences, il a tout intérêt àlaisser défiler le film ou le diaporama sonore s’il veut garder le fil du récit. Ces problématiques mettent en valeur les difficultés auxquelles sont confrontésles auteurs de web documentaires.43 http://webdocu.com/?p=215 36
  40. 40. 3. Pourquoi les documentaristes sont-ils réticents à se lancer dans le web documentaire ? Dans le milieu du web documentaire, les gens viennent d’un peu partout. Il y a beaucoup de professionnels de l’audiovisuel et du journalisme qui s’intéressent à Internet comme nouvel espace de diffusion et d’expression et aux nouveaux outils qui sont à leur disposition. Comment se fait-il que les plus concernés par le sujet, les documentaristes, soient les moins investis dans ce genre de nouveau projet ? Dans cette partie, j’ai décidé de donner une place importante aux témoignages des cinéastes documentaristes d’ADDOC.44 Certains ont accepté de me faire partager leur perception de ce nouveau genre en répondant à un questionnaire (cf. Annexes 3). a) Quelle place donner à l’internaute ? Est-il intéressant pour un objet documentaire de s’ouvrir aux contributionsextérieures ? Risque-t-on d’y perdre le sens ? Doit-on permettre à l’utilisateur degénérer du contenu ? Autant de questions que soulève le web documentairequand on réfléchit à la place que doit occuper l’internaute dans sa constructionnarrative, et qui sèment un certain scepticisme chez les documentaristes. On l’a vuprécédemment, il s’avère risqué à l’heure actuelle de restreindre l’utilisateur à unrôle passif de consultation, de peur de le perdre : il est devenu impératif del’impliquer dans un projet web en lui donnant la main, et la parole. « Avant il y avaitun photographe ou un réalisateur qui travaillait sur un sujet, donc c’est une histoirequi se faisait à deux et qui redescendait vers un public passif. Aujourd’hui, il y atoujours un photographe ou un réalisateur, un sujet et un public. Mais ce public a lamain, il est actif, il est même interactif et donc le fait de travailler à trois nous oblige ànous préoccuper de la position de l’internaute », explique Samuel Bollendorff.45 Mais alors dans quelle mesure est-il possible de laisser le public participer àune oeuvre, tout en conservant une structure narrative forte et la signature de sonauteur ? A ce sujet, Seb Coupy a une position très tranchée : « Les glissements desens, les liens, le montage, me semble une question trop importante pour que les44 Association des cinéastes documentaristes45 http://3web documentaireoc.com/fr/2010/04/22/interview-de-samuel-bollendorff/ 37
  41. 41. auteurs la laisse au spectateur. Je suis notamment intéressé dans mon travail sur lafaçon dont on peu jouer sur la durée. La durée que l’on ne peut zapper. Le doc, etplus largement le cinéma est pour moi une affaire de durée, de rythme, c’est uneaffaire très musicale et je crois que de ce point de vue là, le web doc ce situeailleurs ». Et pourtant, certains web documentaires parviennent à trouver descompromis entre la place de l’internaute et le point de vue de l’auteur. Dans lesPortraits du Nouveau Monde, Cécile Cros et Laurence Bagot entendent privilégier laforce des regards de leurs auteurs : la participation du public n’est pas l’angled’attaque de ces web documentaires, et, on l’a vu précédemment, la narration desdifférents projets est linéaire : l’internaute a une marge de manoeuvre très restreinte.Selon elles, le documentaire n’a pas grand-chose à gagner à s’ouvrir auxcontributions extérieures ou au contenu généré par l’utilisateur. Les possibilitésd’interaction sont donc minimisées et les commentaires sont relégués en bas depage. Ce choix peut découler du refus de céder au mirage du « public comme co-auteur » et d’une certaine frilosité face à un processus difficile à canaliser pour qu’ilserve réellement le sens : la participation des internautes requiert un travail demodération en arrière-plan, qui peut vite s’avérer chronophage. Dans l’ensemble, les cinéastes documentaristes sont partagés sur la questionde la place de l’internaute : si Chantal Quaglio considère que l’internaute est« spectateur dabord et donc ouvert à une démonstration et à une réflexion »,Solveig Dubois considère que sa place doit être « la même que pour les autresformes en termes de réception, mais il peut être plus engagé en matière deréflexion, par l’ajout de commentaire, de critiques, par sa manière d’interagir avecla forme proposée ». Or, comme le justifie Seb Coupy, « laisser le spectateurconstruire le réçit implique forcément de le laisser s’inventer son histoire, son temps etdonc de diluer progressivement le point de vue de l’auteur ». Et c’est là ce quecraignent de nombreux documentaristes. 38

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