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Poésie, de Philippe Jaccottet, est un recueil de poèmes écrits entre 1946 et 1967. Lui-même composé
de quatre recueils, cet ouvrage occupe une place centrale dans l’œuvre de Jaccottet. Ce dernier est
né en 1925 à Moudon et la poésie marque sa vie dès sa jeunesse à travers sa rencontre du poète
Gustave Roud ainsi que par la découverte du romantisme allemand. Plus tard, il entame des études
de lettres et s’installe à Paris où il traduit et publie des textes dans la presse. L'Effraie, le premier des
quatre recueils, est publié en 1953. Jaccottet s’installe après la Seconde Guerre mondiale à Grignan,
dans la Drôme, où il vivra jusqu’à sa mort en 2021. De nature humble est réservée, il opte pour une
poésie lucide et sans artifices, ce qui permet à ses textes d’acquérir une certaine clarté. En ce sens,
Philippe Jaccottet écrit : “L’effacement, soit ma façon de resplendir.” (L’Ignorant, p.76). Outre sa
nature antithétique, ce vers constitue la thèse centrale de son œuvre. Ainsi, afin de mieux comprendre
cette citation, il s’agit de s’interroger sur les différentes concrétisations de cet effacement : en quoi la
poésie de Jaccottet peut-elle être considérée comme un effacement ? Tout d’abord, c’est l’effacement
partiel de l’auteur qui sera soutenu. Ensuite, il sera avancé que les mots eux-mêmes subissent une
forme de mise en retrait, avant de développer un effacement général devant la vie et sa complexité.
Le caractère sobre de l’œuvre peut aisément être lié à ses considérations esthétiques : en effet,
l’auteur, sans vouloir d’un quelconque anonymat, évite toute exaltation du Moi et semble au contraire
ouvert à la remise en question et au doute. Cette démonstration d’humilité est présente dès le
premier poème de L’Effraie, dans lequel l’auteur, au moment d’évoquer son inquiétude devant la
mort, rejette tout lyrisme exacerbé au profit d’une angoisse apaisée : “Et déjà notre odeur est celle
de la pourriture au petit jour, déjà sous notre peau si chaude perce l’os, tandis que sombrent les étoiles
au coin des rues (p.25). Sur fond de carpe diem, Jaccottet s’éloigne du romantisme et privilégie une
approche de la mort plus lucide et humaniste. Par ailleurs, ce sont également les convictions
profondes du poète qui s’effacent et se soumettent à un regard critique, comme semble l’indiquer le
recueil L’Ignorant. En effet, le poète ne se contente pas d’établir une position inamovible, mais avoue
son ignorance et ses failles : “Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance, plus j’ai vécu, moins je possède
et moins je règne.” (p.63) Cependant, cet aveu de faiblesse ne saurait placer l’auteur dans un état de
plainte et de désespoir total, mais semble plutôt l'inviter à exercer une "veille” constante en tant que
poète : “L’ouvrage d’un regard d’heure en heure affaibli n’est pas plus de rêver que de former des
pleurs, mais de veiller comme un berger et d’appeler tout ce qui risque de se perdre s’il s’endort.”
(p.64) Enfin, la conception-même de la figure du poète selon Jaccottet est elle aussi privée de toute
notion de hauteur ou d’unicité intrinsèque. Par opposition à Baudelaire, qui se comparaît à un albatros
majestueux dans les airs et moqué sur Terre, Jaccottet utilise également l’image de l’oiseau mais de
manière différente : “Fragile est le trésor des oiseaux. Toutefois, puisse-t-il scintiller toujours dans la
lumière.” (p.56) Ici, le poète insiste sur la beauté fragile du chant de l’oiseau (la poésie) plutôt que sur
la figure de l’oiseau en lui-même (le poète), de manière à effacer l'auteur au profit du texte.
Néanmoins, le texte aussi, d’une certaine façon, subit un effacement. En effet, Jaccottet évite le
surplus de mots afin d’offrir une plus grande clarté et efficacité à ses poèmes. Leur format, qui tend à
devenir de plus en plus bref au fil des recueils, indique clairement cette volonté : inspirés des haïkus
japonais, ces courts poèmes en sont de bons exemples. “La foudre d’août - une crinière secouée -
balayant la poudre des joues – si hardie que lui pèse-même la dentelle" (p.122). De plus, le poète place
souvent des espaces vides au sein de ses poèmes, ce qui semble confirmer cette volonté d’éviter le
superflu et donc de donner à ses vers une plus grande lucidité : “Qu’est-ce que le regard ? Un dard
plus aigu que la langue la course d’un excès à l’autre (…) un rapace” (p.114). En concluant le poème
de cette façon, l’auteur semble montrer que quelques mots peuvent “dire” plus que mille vers, et en
l’occurrence, qu’un simple groupe nominal peut regrouper autant d’éléments qu’une strophe de
quatre vers. Enfin, Jaccottet cherche plus globalement la clarté, au niveau de la signification comme
au niveau de la lumière, de façon à créer des poèmes au travers desquels le lecteur peut voir - comme
dans les espaces entre les vers - mais dont la beauté n’est pas altérée. Ce souhait à la fois stylistique
et philosophique est illustré dans le poème contenant la citation : “Moins il y a d’avidité et de faconde
en nos propos, mieux on les néglige pour voir jusque dans leur hésitation briller le monde” (p.76).
Selon Jaccottet, la poésie doit donc être plus transparente et lucide pour ensuite mieux scintiller.
Dernièrement, il s’agit de relever un effacement plus général devant la vie, dans ses aspects les plus
sombres (la mort) comme dans ceux plus joyeux (la beauté). Dans Leçons, recueil dont le thème central
est la mort puis le deuil suite au décès de son beau-père, l’auteur se questionne sur la manière
d’appréhender le deuil ainsi que ce qui peut “suivre le maître sévère" : "ni la lanterne des fruits, ni
l’oiseau aventureux, ni la plus pure des images - plutôt le linge et l'eau changés, la main qui veille,
plutôt le cœur endurant” (p.162). Le poète semble contraint par la mort à revenir vers des éléments
de la vie quotidienne plutôt que vers des images lointaines et floues, comme s’il évoquait une
soumission ou un effacement devant les aléas et le rythme imposés par la vie. De plus, l’auteur
développe une idée similaire au sujet de la beauté, distinguant l’idéal de Beauté de la beauté réelle.
Contrairement aux symbolistes, Jaccottet donne des traits plus positifs à la beauté concrète : “Ce n’est
pas la Beauté que j’ai trouvée ici (…) mais celle qui s’enfuit, la beauté de ce monde”, tandis qu’il dresse
un portrait plus mitigé de l’idéal de Beauté : “L’autre, je l’ai peut-être vue en ton visage, mais notre
cours aura ressemblé à ces eaux (…) que l’été boit aussitôt” (p.38). Le poète considère donc l’idée de
Beauté comme éphémère, par opposition aux symbolistes qui y voyaient le seul monde de répit et
d’éventuel apaisement. Dernièrement, l’auteur propose également une réflexion plus globale, en
estimant qu’une quelconque tentative d’explication ou de compréhension de la vie et de la beauté
serait futile, et risquerait de briser le merveilleux du monde : “Ne faut-il pas plutôt laisser monter aux
murs le silencieux lierre de peur qu’un mot de trop ne sépare nos bouches et que le monde merveilleux
ne tombe en ruine ? “ (p.58) Ici encore, l’auteur tente d’effacer les tendances explicatives ou trop
rationnelles face à la beauté du monde, dans le but de ne rien perdre de l’éclat et de la lumière de la
poésie.
Pour conclure, un triple effacement a été constaté : tout d’abord celui de l’auteur, qui, en accord avec
ses traits de caractère, favorise la sobriété et la retenue et n’hésite pas à porter un regard critique sur
ses propres conceptions artistiques ainsi qu’à constamment veiller sur ce qui pourrait se perdre.
L’auteur s’efface également en évitant de se considérer comme un être “à part”, en cherchant plutôt
à rendre sa poésie “à part”. Deuxièmement, les mots et la forme des poèmes font eux aussi face à un
effacement, comme les haïkus ou les espaces vides qui visent à dire beaucoup en peu (voire pas) de
mots. Ces éléments sont accompagnés d’une constante volonté de clarté et de lucidité, évitant ainsi
tout artifice ou excès. Enfin, c’est l’effacement général devant la force de la vie qui a été mis en avant :
face à la mort et au deuil, lorsque l’inéluctable retour à la vie quotidienne prend le dessus, mais aussi
face à la beauté, dont l’aspect réel est supérieur à un idéal de Beauté passager et impalpable.
Au vu de ces considérations, Philippe Jaccottet semble indiquer que malgré ses aspérités (la mort, le
deuil, la peur), c’est la vie concrète qui procure le plus d’émotions : grâce à la nature, grâce à ses lieux
(Grignan, Agrigente) et grâce à ses mots (la poésie). Dans un monde fait de réalité virtuelle,
d’intelligence artificielle et d’idéologies orwelliennes, il semble capital de rappeler les bienfaits du
contact avec le réel, si l’on veut éviter de vivre dans un monde virtuel, factice et en proie à la dystopie
généralisée.

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  • 1. Poésie, de Philippe Jaccottet, est un recueil de poèmes écrits entre 1946 et 1967. Lui-même composé de quatre recueils, cet ouvrage occupe une place centrale dans l’œuvre de Jaccottet. Ce dernier est né en 1925 à Moudon et la poésie marque sa vie dès sa jeunesse à travers sa rencontre du poète Gustave Roud ainsi que par la découverte du romantisme allemand. Plus tard, il entame des études de lettres et s’installe à Paris où il traduit et publie des textes dans la presse. L'Effraie, le premier des quatre recueils, est publié en 1953. Jaccottet s’installe après la Seconde Guerre mondiale à Grignan, dans la Drôme, où il vivra jusqu’à sa mort en 2021. De nature humble est réservée, il opte pour une poésie lucide et sans artifices, ce qui permet à ses textes d’acquérir une certaine clarté. En ce sens, Philippe Jaccottet écrit : “L’effacement, soit ma façon de resplendir.” (L’Ignorant, p.76). Outre sa nature antithétique, ce vers constitue la thèse centrale de son œuvre. Ainsi, afin de mieux comprendre cette citation, il s’agit de s’interroger sur les différentes concrétisations de cet effacement : en quoi la poésie de Jaccottet peut-elle être considérée comme un effacement ? Tout d’abord, c’est l’effacement partiel de l’auteur qui sera soutenu. Ensuite, il sera avancé que les mots eux-mêmes subissent une forme de mise en retrait, avant de développer un effacement général devant la vie et sa complexité. Le caractère sobre de l’œuvre peut aisément être lié à ses considérations esthétiques : en effet, l’auteur, sans vouloir d’un quelconque anonymat, évite toute exaltation du Moi et semble au contraire ouvert à la remise en question et au doute. Cette démonstration d’humilité est présente dès le premier poème de L’Effraie, dans lequel l’auteur, au moment d’évoquer son inquiétude devant la mort, rejette tout lyrisme exacerbé au profit d’une angoisse apaisée : “Et déjà notre odeur est celle de la pourriture au petit jour, déjà sous notre peau si chaude perce l’os, tandis que sombrent les étoiles au coin des rues (p.25). Sur fond de carpe diem, Jaccottet s’éloigne du romantisme et privilégie une approche de la mort plus lucide et humaniste. Par ailleurs, ce sont également les convictions profondes du poète qui s’effacent et se soumettent à un regard critique, comme semble l’indiquer le recueil L’Ignorant. En effet, le poète ne se contente pas d’établir une position inamovible, mais avoue son ignorance et ses failles : “Plus je vieillis et plus je croîs en ignorance, plus j’ai vécu, moins je possède et moins je règne.” (p.63) Cependant, cet aveu de faiblesse ne saurait placer l’auteur dans un état de plainte et de désespoir total, mais semble plutôt l'inviter à exercer une "veille” constante en tant que poète : “L’ouvrage d’un regard d’heure en heure affaibli n’est pas plus de rêver que de former des pleurs, mais de veiller comme un berger et d’appeler tout ce qui risque de se perdre s’il s’endort.” (p.64) Enfin, la conception-même de la figure du poète selon Jaccottet est elle aussi privée de toute notion de hauteur ou d’unicité intrinsèque. Par opposition à Baudelaire, qui se comparaît à un albatros majestueux dans les airs et moqué sur Terre, Jaccottet utilise également l’image de l’oiseau mais de manière différente : “Fragile est le trésor des oiseaux. Toutefois, puisse-t-il scintiller toujours dans la lumière.” (p.56) Ici, le poète insiste sur la beauté fragile du chant de l’oiseau (la poésie) plutôt que sur la figure de l’oiseau en lui-même (le poète), de manière à effacer l'auteur au profit du texte. Néanmoins, le texte aussi, d’une certaine façon, subit un effacement. En effet, Jaccottet évite le surplus de mots afin d’offrir une plus grande clarté et efficacité à ses poèmes. Leur format, qui tend à devenir de plus en plus bref au fil des recueils, indique clairement cette volonté : inspirés des haïkus japonais, ces courts poèmes en sont de bons exemples. “La foudre d’août - une crinière secouée - balayant la poudre des joues – si hardie que lui pèse-même la dentelle" (p.122). De plus, le poète place souvent des espaces vides au sein de ses poèmes, ce qui semble confirmer cette volonté d’éviter le superflu et donc de donner à ses vers une plus grande lucidité : “Qu’est-ce que le regard ? Un dard plus aigu que la langue la course d’un excès à l’autre (…) un rapace” (p.114). En concluant le poème de cette façon, l’auteur semble montrer que quelques mots peuvent “dire” plus que mille vers, et en
  • 2. l’occurrence, qu’un simple groupe nominal peut regrouper autant d’éléments qu’une strophe de quatre vers. Enfin, Jaccottet cherche plus globalement la clarté, au niveau de la signification comme au niveau de la lumière, de façon à créer des poèmes au travers desquels le lecteur peut voir - comme dans les espaces entre les vers - mais dont la beauté n’est pas altérée. Ce souhait à la fois stylistique et philosophique est illustré dans le poème contenant la citation : “Moins il y a d’avidité et de faconde en nos propos, mieux on les néglige pour voir jusque dans leur hésitation briller le monde” (p.76). Selon Jaccottet, la poésie doit donc être plus transparente et lucide pour ensuite mieux scintiller. Dernièrement, il s’agit de relever un effacement plus général devant la vie, dans ses aspects les plus sombres (la mort) comme dans ceux plus joyeux (la beauté). Dans Leçons, recueil dont le thème central est la mort puis le deuil suite au décès de son beau-père, l’auteur se questionne sur la manière d’appréhender le deuil ainsi que ce qui peut “suivre le maître sévère" : "ni la lanterne des fruits, ni l’oiseau aventureux, ni la plus pure des images - plutôt le linge et l'eau changés, la main qui veille, plutôt le cœur endurant” (p.162). Le poète semble contraint par la mort à revenir vers des éléments de la vie quotidienne plutôt que vers des images lointaines et floues, comme s’il évoquait une soumission ou un effacement devant les aléas et le rythme imposés par la vie. De plus, l’auteur développe une idée similaire au sujet de la beauté, distinguant l’idéal de Beauté de la beauté réelle. Contrairement aux symbolistes, Jaccottet donne des traits plus positifs à la beauté concrète : “Ce n’est pas la Beauté que j’ai trouvée ici (…) mais celle qui s’enfuit, la beauté de ce monde”, tandis qu’il dresse un portrait plus mitigé de l’idéal de Beauté : “L’autre, je l’ai peut-être vue en ton visage, mais notre cours aura ressemblé à ces eaux (…) que l’été boit aussitôt” (p.38). Le poète considère donc l’idée de Beauté comme éphémère, par opposition aux symbolistes qui y voyaient le seul monde de répit et d’éventuel apaisement. Dernièrement, l’auteur propose également une réflexion plus globale, en estimant qu’une quelconque tentative d’explication ou de compréhension de la vie et de la beauté serait futile, et risquerait de briser le merveilleux du monde : “Ne faut-il pas plutôt laisser monter aux murs le silencieux lierre de peur qu’un mot de trop ne sépare nos bouches et que le monde merveilleux ne tombe en ruine ? “ (p.58) Ici encore, l’auteur tente d’effacer les tendances explicatives ou trop rationnelles face à la beauté du monde, dans le but de ne rien perdre de l’éclat et de la lumière de la poésie. Pour conclure, un triple effacement a été constaté : tout d’abord celui de l’auteur, qui, en accord avec ses traits de caractère, favorise la sobriété et la retenue et n’hésite pas à porter un regard critique sur ses propres conceptions artistiques ainsi qu’à constamment veiller sur ce qui pourrait se perdre. L’auteur s’efface également en évitant de se considérer comme un être “à part”, en cherchant plutôt à rendre sa poésie “à part”. Deuxièmement, les mots et la forme des poèmes font eux aussi face à un effacement, comme les haïkus ou les espaces vides qui visent à dire beaucoup en peu (voire pas) de mots. Ces éléments sont accompagnés d’une constante volonté de clarté et de lucidité, évitant ainsi tout artifice ou excès. Enfin, c’est l’effacement général devant la force de la vie qui a été mis en avant : face à la mort et au deuil, lorsque l’inéluctable retour à la vie quotidienne prend le dessus, mais aussi face à la beauté, dont l’aspect réel est supérieur à un idéal de Beauté passager et impalpable. Au vu de ces considérations, Philippe Jaccottet semble indiquer que malgré ses aspérités (la mort, le deuil, la peur), c’est la vie concrète qui procure le plus d’émotions : grâce à la nature, grâce à ses lieux (Grignan, Agrigente) et grâce à ses mots (la poésie). Dans un monde fait de réalité virtuelle, d’intelligence artificielle et d’idéologies orwelliennes, il semble capital de rappeler les bienfaits du
  • 3. contact avec le réel, si l’on veut éviter de vivre dans un monde virtuel, factice et en proie à la dystopie généralisée.