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À PROPOS DE QUELQUES CYTHÈRES MÉCONNUES
Confins (Grenoble), I (1995), p. 21-30.
…et, tout autour, une blanche écume sortait du membre divin. De cette écume une fille se forma, qui
toucha d’abord à Cythère la divine, d’où elle fut ensuite à Chypre qu’entourent les flots; et c’est là que
prit terre la belle et vénérée déesse qui faisait autour d’elle, sous ses pieds légers, croître le gazon et que
les dieux aussi bien que les hommes appellent Aphrodite, pour s’être formée d’une écume, ou encore
Cythérée, pour avoir abordé à Cythère (Théogonie, 190-198).
On a beaucoup parlé de Cythère; la bibliographie à ce sujet est abondante, spécialement en ce
qui concerne le monde antique1. Néanmoins, nous voudrions ici nous livrer à une étude de ces
“Cythères” qui, même contrairement au rôle prédominant que certaines d’entre elles ont joué
postérieurement, comme c’est le cas du XIXe siècle français, n’ont pas eu la chance d’attirer l’attention,
en pareille mesure, des critiques et des historiens. Ce n’est pas parce qu’elles sont moins traitées que
nous pouvons les taxer de peu éminentes, loin de là; c’est toutefois le résultat d’un fait comparatif ou,
tout au moins, d’un privilège accordé à la récurrence quantitative sur la qualitative.
Nos “Cythères”, comme nous aurons l’occasion de le constater, se limitent donc à apparaître
par-ci et par-là, telles la pointe d’un iceberg qui cache en dessous une sensationnelle quantité de
possibilités d’interprétations. Loin de vouloir se singulariser, elles ne cherchent pas à être de tout: en
parfaite harmonie avec d’autres épices, elles préfèrent, s’il nous est permis de parler ainsi, assaisonner
avec leur discrète saveur l’assaisonnement général de toute l’œuvre dans laquelle elles s’insèrent. Dans
ce travail sur les Cythères moins connues, nous porterons d’abord notre attention sur la littérature
espagnole pour ensuite étudier leur évolution en France. Bien sûr, la référence aux occurrences
habituelles est un point de passage obligatoire mais nous ne le ferons que dans le but de mieux éclairer
les Cythères qui gisent dans les replis ombrageux de l’histoire.
Mais avant de passer à considérer leurs présences, il nous semble intéressant de notifier leurs
absences. En effet, en nous restreignant au domaine de la littérature espagnole, on peut dire que nous
ne les rencontrerons pas là où on pouvait l’espérer et, cependant, elles feront acte de présence, de
façon toujours ponctuelle, là où l’on s’y attendait le moins. Ce qui représente un indice clef que le
thème de Cythère n’a pas suivi, comme c’est arrivé dans les traditions italienne et française, le sentier
habituel. Ainsi, Cythère est la grande absente du Diccionario de Autoridades et, curieusement, on peut
en dire autant du très varié Tesoro de la lengua castellana o española, édité pour la première fois par l’insigne
Sébastien de Covarrubias en 1611. Plus encore, la disparition de Cythère ne se limite pas aux grandes
œuvres d’érudition castillane: c’est en vain que nous la chercherions parmi les incalculables
productions du Siècle d’Or espagnol: l’éminent Góngora, expert en tout ce qui concerne le thème
mythologique, ne nous dit rien à ce sujet, pas plus que Gracián ou Mexía, de même qu’elle n’est point
citée dans les très divers Autos sacramentales de Calderón. Observons, de plus, que cette éclipse
cythéréenne concerne le cadre topographique mais surtout le motif itinéraire, effacement dont la
1 Il suffit de nommer quelques exemples parmi les Grecs: la Théogonie d’Hésiode (190-198, que nous venons de citer),
l’Iliade (XV, 431 et 438, dans les textes qui font référence à l’île) et l’Odysée (VIII, 288 et XVIII, 193), Hérodote (qui ne fait pas
référence à Vénus cythéréenne mais à l’île dans I, 82 et 105 et VII, 235), Pausanias (Description de la Grèce, I, XIV, VII, 1, 27, 5;
2, 2, 8 et 3, 23, 1: textes où il est question de l’île). Parmi les Latins, retenons, l’Énéide de Virgile (I, 681, pour l’île) et les
Épigrammes d’Ausonius (357, 83 “Ingressus ad cubiculum”; LVI [XXXIX, d’après d’autres éditions], 5, LXVII [LVII], 5 et CII [C],
1 –nous utilisons l’édition de R. Peiper, Stuttgart, Teubner Verlag, 1976).
2
cause relève du domaine de la réception comparée. L’Espagne, pour des raisons autres que celles de
l’époque romantique, était à l’évidence beaucoup moins penchée que la France ou l’Italie sur ce
domaine mythologique.
Les présences, comme on le déduit de ce qui est signalé ci-dessus, sont minimes. Cythère
apparaît dans l’Universal vocabulario d’Alfonso de Palencia, dont l’original remonte à l’année 1490. Le
texte latin de l’auteur castillan dit ainsi: “Cytherea: idest Venus ab urbe Cytherea: in quam prumum
deuectam esse dicunt concham cum in mari esset concepta: hec festus pompeius. Cythera est insula
veneris”2 (sic). Malheureusement, cette référence toponymique passera inaperçue: le Vocabulario de
Palencia, hâtivement négligé par le Diccionario latino-español de Nebrija (1492), n’a pas imprégné,
comme nous pourrions l’espérer, la base de l’érudition castillane et il a été relégué au rang des
“classiques oubliés”. Il en est de même pour le très intéressant traité d’iconographie mythologique
écrit par Juan Pérez de Moya sous le titre de Philosophia secreta (1585). Très semblable à la Généalogie des
dieux païens de Boccace, cette œuvre aborde, en détail, tout ce qui concerne la déesse Vénus. Elle se
détient, de façon particulière, dans le nombre total des déesses qui ont ce nom (digression que fera
postérieurement Nerval lui-même dans son Voyage en Orient), ainsi que dans ses attributs principaux.
Comme l’on s’y attendait dans une étude aussi érudite que la Philosophia secreta, l’auteur ne pouvait
passer sous silence le sujet dont nous nous occupons à présent. Cythère est citée, pour le première
fois, dans la relation que Pérez de Moya fait des différents noms reçus par la déesse: “Ils l’ont nommée
de plusieurs noms: Vénus, Citerea, Acidalia, Hesperus, Vesperugo, Lucifer, Ericina, Salamina, Pafia,
Adalia, Gnidia, Cilenia, Melanis, Migonites, Aserea, Colias, Epistrofa, Euplea, Ambologera, Olimpia,
Especulatria, Ontica, et ainsi d’autres”3. Dans un autre passage, Pérez de Moya consacre quelques
pages à expliquer la plus grande partie de ces noms; par le détail avec lequel il énumère même les plus
inhabituels, la profondeur conférée par l’auteur à son étude y est déjà évidente. Curieusement, l’île de
Cythère n’apparaît pas nommée dans la description que notre auteur fait de la naissance de Vénus: il
est connu de tous que, selon la tradition classique, deux îles auraient vu accoster sur elles la fille de
Célio; Pérez de Moya ne cite, en revanche, que l’une d’entre elles: “Ceux de l’île de Chypre l’ont eue
en grande vénération, sujet à propos duquel Pomponius Mela dit (De situ orbis) que les habitants de
Paphos, ville de Chypre, affirment avoir été les premiers à voir Vénus sortir toute nue de la mer et
s’être élevée là-bas” (ibid., p. 34). En revanche, il mentionne Cythère dans un autre passage, où l’auteur
se propose d’expliquer un par un les noms que la déesse reçoit: “Cythère: ce nom est très commun à
Vénus, dès qu’elle fut femme, à cause de l’endroit ou l’on affirme qu’elle est née, qui est l’île Cythère,
laquelle au début avait pour nom Porfiris. Et selon saint Isidore, nous dirions qu’elle s’appelle Cythère
grâce à une montagne élevée où elle était très honorée et où elle avait un célèbre temple” (ibid., p. 39).
Dans le domaine strictement littéraire, nous pourrions déjà dire que les allusions à Cythère
sont extraordinairement peu abondantes. Les chansonniers, si enclins à la mythologie, semblaient
présenter un terrain de culture enclin au recours à l’île qui vit naître la déesse de l’amour; néanmoins,
ceci n’aura pas lieu, et nous devrons nous résigner à la concise évocation qui apparaît dans le Cancionero
de Estúñiga. Il s’agit d’une glose en prose de son poème Juego de naipes. L’auteur indique à l’artiste
comment il doit peindre l’une des cartes du jeu: “Le valet [de coupes] doit avoir pour aspect la façon
dont Pâris vola Hélène du Temple de Diane dans l’île Cythère”4. Comme chacun sait, même si aucun
d’entre eux ne provenait de Cythère, les amants fugitifs ont passé un bref séjour dans l’île; celle-ci a
dû être une image qui est restée fortement gravée dans le subconscient de l’auteur du chansonnier.
2 Universal vocabulario en latín y en romance collegido por el cronista Alfonso de Palencia, Madrid, Comisión permanente de la
Asociación de Academias de la Lengua Española, 1967, éd. fac-similé, tome I, fol. LXXVIII.
3 Madrid, Compañía Iberoamericana de Publicaciones, coll. “Los clásicos olvidados”, 1928, p. 36.
4 Madrid, Alhambra, 1987, appendice II, p. 665.
3
En effet, nous ne pouvons pas expliquer autrement qu’une œuvre aussi riche dans le sujet
mythologique puisse offrir ce genre d’erreur.
Notre île apparaît aussi, à deux reprises, dans les Fábulas mitológicas de Juan de la Cueva. En
somme, il s’agit des pleurs de Vénus pour son bien-aimé Adonis. Après avoir parlé de la déesse et
“des cygnes qui tiraient le char”, l’auteur passe à nous décrire la rencontre létale du chasseur avec le
sanglier; suit la mort du jeune homme, mort qui provoque immédiatement les sanglots de sa bien-
aimée. Sans nul doute, ceux-ci devaient être des sanglots très tendres car, d’après ce que l’on nous
raconte, ils étaient capables d’émouvoir tous “ceux qui étaient dans les pleurs cythéréens”5. Mais la
fidélité à la tradition vénérienne n’en finit pas là: Juan de la Cueva, en approfondissant dans le tragique
moment connu par la déesse Vénus, nous la représente courant parmi les ronces et les buissons; elle
traverse même un énorme rosier qui lui écorche la peau. L’image mérite que nous lui consacrions
quelques mots. En effet, de la Cueva nous déclare qu’avant la mort d’Adonis c’était un rosier à roses
blanches; d’autre part, tel que Boccace ou Juan Pérez de Moya le disaient, on a la coutume d’attribuer
à Vénus des roses, concrètement des roses rouges. Comment expliquer alors cette discordance? Il
nous faudra suivre les pas rapides de l’inconsolable déesse: anxieuse d’arriver au plus vite au corps
déjà refroidi de son bien-aimé, elle ne s’arrête devant aucune difficulté: “la déesse entra par un frais
buisson”, nous dit l’auteur. Or les épines blessèrent considérablement sa chair qui commença à
saigner sans mesure jusqu’à imprégner même les roses blanches dudit rosier en leur donnant la
couleur rouge qu’elles conservent aujourd’hui encore.
En marge, maintenant, de cette fidélité au legs classique, il faut remarquer l’insistance de Juan
de la Cueva au sujet des pleurs de Vénus; ce n’est pas en vain qu’il lui consacre le chant le plus long.
Précisément ce chant va donner lieu à la seconde récurrence du sujet; le désarroi et la souffrance de
Vénus en sont la cause
que dejando las diosas su reposo
viniesen al citereo descontento
Que, laissant les déesses leur repos,
Elles vinssent au cythéréen mécontentement (p. 171, str. 37).
Évidemment, ces références adjectivales déterminent un objet de par lui-même négatif. On
pourrait déduire, d’après une interprétation thématologique de l’univers imaginaire du mythe en
question, que cette apparition n’est pas un non-sens. Qui plus est, la même morphologie des pleurs
exige l’apparition de cet élément liquide distinct de l’eau –comme l’est aussi l’écume de mer d’où vient
la déesse– que sont les larmes. Toutes deux, les humeurs lacrymogènes et les humeurs marines
(auxquelles nous pourrions ajouter le sang que le père de Vénus a versé), ont en commun le caractère
liquide nécessaire pour la naissance et la métamorphose auxquelles nous assistons. Comme plus tard
chez Rimbaud, la fluidité ajoute l’idée de la fécondité, de la fertilité dont Vénus est simultanément le
fruit et l’origine.
C’est précisément dans ce sens qu’il faut interpréter la seule récurrence de “phénix des génies”.
Lope de Vega coïncide avec cette allusion légendaire à la naissance de la déesse. Il s’agit dans ce cas
d’une chaleureuse apostrophe adressée à la déesse:
Hermosa Venus, alma cytherea,
a quien la fiera patricida mano
dio vida, que los cielos hermosea,
con el cándido humor del Océano6.
5 Madrid, Editora Nacional, 1984, p. 167, str. 22.
6 La rosa blanca, dans Obras de Lope de Vega, Antonio Sancha (éd.), Madrid, 1776, t. III, p. 137.
4
Belle Vénus, âme cythéréene,
À qui la cruelle main parricide
Donna la vie, celle que les cieux embellissent,
Avec la candide humeur de l’Océan.
Les humeurs que nous observions auparavant réapparaissent à présent, d’une façon plus
explicite si l’on peut dire, dans lesquelles la liquidité acquiert cette faculté générative. L’origine,
pratiquement incontestable, tout comme pour Juan de la Cueva et pour Juan Pérez de Moya, est
Boccace qui décrit de la même façon la naissance de Vénus dans sa Généalogie (l. III, chap. XXII).
Nous pouvons en dire plus: cette dernière référence du Siècle d’Or espagnol nous invite à la
mettre en rapport avec l’un des autres grands auteurs italiens qui ont exercé une importante influence
sur la poésie espagnole. Ainsi, Dante fait allusion lui aussi à la naissance d’un nouveau jour avec
l’arrivée de l’aube:
Ne l’ora, credo, che de l’oriente
prima raggiò nel monte Citerea,
che di foco d’amor par sempre ardente,
giovane e bella in sogno mi parea
donna vedere cindar per una landa
cogliendo fiori7.
La réminiscence de ces vers est manifeste chez Nerval; en effet, quand le poète français arrive,
lors de son voyage imaginaire, à l’île de Cythère –nous savons aujourd’hui qu’il ne l’avait que
contournée–, il commente avec un emportement presque mystique: “Les roues du navire chassaient
l’écume éclatante, qui laissait bien loin derrière nous sa longue traînée de phosphore. –“Au-delà de
cette mer, disait Corinne en se tournant vers l’Adriatique, il y a la Grèce. Cette idée ne suffit-elle pas
pour émouvoir? –Et moi, plus heureux qu’elle, plus heureux que Winckelmann, qui la rêva toute sa
vie, et que le moderne Anacréon, qui voudrait y mourir, –j’allais la voir enfin, lumineuse, sortir des
eaux avec le soleil!”8. Les trois textes précédents –espagnol, italien, et français– nous permettent de
formuler certaines réticences au sujet de ce que l’on a remarqué à propos de l’île: “Les Îles fortunées
recueillent les héros morts; Aphrodite, née de l’écume des flots, aborde à Cythère, puis à Chypre, où
l’accueillent les Saisons qui la conduisent chez les Immortels: l’île est la porte de la Mort, comme la
Mer est le lieu privilégié de la Vie”9. Nous ne voulons pas dire avec ceci qu’il y ait ou pas des îles
mortuaires: parmi les îles il y en a des néfastes, et même des fatidiques, comme il est arrivé à Ulysse
et à ses compagnons de voyage; mais en l’occurrence, là où tant de possibilités s’offrent au voyageur,
toute généralisation peut nous mener à des interprétations plutôt risquées. Qui plus est, en suivant
cette ligne d’allusions peu connues –nous exceptons, naturellement, le célèbre voyage nervalien–,
nous constatons que le classicisme français succombe aussi face à cet aspect aussi bucolique que
séduisant de l’île ensoleillée. Il s’agit, dans cette occasion, de Théophile de Viaux, qui dans ses œuvres
poétiques raconte le chant imaginaire que Vénus adressait aux reines: celles-ci ne sont autres que la
femme de Louis XIII, Anne d’Autriche, et la reine mère, Marie de Médicis. Nous reproduisons ici
quelques vers du ballet:
Lors que je sortis de la mer
Moins couverte d’eau que de flames,
La beauté qui me fait aymer
Me destina Reyne des ames,
7 Purgatorio, XXVII, v. 94-99.
8 Voyage en Orient. XII, L’Archipel, dans Œuvres, tome II, Paris, Garnier, 1958, p. 73.
9 Préface de L’Île, territoire mythique, François Moreau éd., Paris, Aux Amateurs de Livres, 1989, p. 7.
5
Et me dist que je cederois
À vos yeux qu’elle a fait mes Roys.
Le Soleil monstrant son flambeau,
Par Cythere et par Amathonte,
Lors qu’il eut veu le mien si beau,
Il faillit à mourir de honte:
Mais vous emportez aujourd’huy
L’avantage que j’eus sur luy10.
À nouveau l’aube, comme chez Nerval, à cinq heures du matin, quand il s’apprêtait sur le pont
du vaisseau à voir la Grèce si attendue. Nous assistons aussi à une dénomination jusqu’ici peu connue
de Vénus la cythéréenne. En effet, tel que nous l’indique Backès à propos de son aspect oriental11, la
déesse de l’amour reçoit aussi l’épithète d’amanthontique, inspiré précisément du mont sur lequel,
selon Viaux, le soleil pointe. Signalons, par la même occasion, que curieusement notre petite île
recommence à souffrir d’une vexation. Cythère apparaît nommée, en effet, par son aspect purement
orographique, le toponyme étant tiré de la montagne où se trouve le temple de Vénus. Mais les
diverses connotations du voyage amoureux qui, néanmoins, se déduisent de façon logique de par leur
relation avec la déesse de l’amour, disparaissent à nouveau. Comme cela s’est produit avec la
Philosophie secreta de Pérez de Moya, Chypre a le dessus lorsque l’auteur français décrit l’édifice cultuel
où, de génération en génération, Vénus a reçu les honneurs qui lui sont dus:
Les bords de Cypre où mon Autel
Autresfois en si belle estime
M’avoit rendu chasque mortel
Tributaire d’une victime…
Les endroits de Chypre, où le culte de la déesse Vénus était habituel12, sont très bien
documentés, mais cela ne signifie en aucune façon que Cythère doive être sous-estimée. Grigson
compare l’importance des respectifs sanctuaires des deux îles (p. 197), et quoiqu’il reconnaisse que
celui de la petite île est “plutôt inconnu” (p. 126), il souligne avec soin son importance et son
antériorité dans le temps: il s’agit, en effet, d’une petite statue en bois “conservée dans son temple de
Cythère, précisément celui où son culte fut établi pour la première fois” (p. 64).
Déjà au XVIIIe siècle Bouganville parlait, comme nous le savons, de la “Nouvelle Cythère”,
c’est-à-dire, Tahiti13. De ce texte nous remarquerons seulement, face à la description extrêmement
précise et réaliste que l’auteur fait de l’ancrage du navire, le récit hautement idyllique de cet autre
“embarquement à la façon de Watteau” que la jeune fille fait à bord de “La Boudeuse”: “[elle] laissa
tomber négligemment un pagne qui la couvrait et parut aux yeux de tous, telle que Vénus se fit voir
au berger phrygien. Elle en avait la forme céleste” (p. 58). Les Cythères ont fleuri dans le Siècle des
Lumières, spécialement dans le domaine de l’opéra, où l’allégorie philosophique et néoclassique
surpasse quelquefois la frivolité fantastique et féerique qui l’avait précédée14. Pensons, par exemple,
à Esope à Cythère, de Pierre Vachon, musicien français de Frédéric II; le cas de la Cythère assiégée, opéra
comique de Charles-Simon Favart (1759)15, où l’on décrit les menaces causées par toute guerre, est
10 Œuvres complètes. Première partie, poème LXXI, p. 491. À voir aussi les Cythères de Ronsard dans ses Amours (CVIII) et
dans la Continuation de ses amours (II).
11 Vid. Dictionnaire des mythes littéraires, Pierre Brunel éd., Poitiers, Éditions du Rocher, 1988.
12 Au sujet des sanctuaires dédiés à Vénus et, en général, au sujet du culte que cette déesse a reçu au long des siècles,
vid. Geoffrey Grigson, The Goddess of Love. The Birth, Triumph, Death and Return of Aphrodite, London, Constable, 1976.
13 Vid. Voyages autour du monde par la frégate du Roi “La Boudeuse” et le flûte “L’Étoile”, II, I (1771).
14 Cfr. Bourde, “L’Île dans l’opéra baroque”, dans L’Île, territoire mythique, op. cit., p. 37.
15 De 40 pages d’extension, le lecteur la trouvera dans la Bibliothèque Nationale de Paris sous la cote 16-Yf-1245 (I).
6
très différent. On ne peut pas dire pour autant que la matière ait été sensiblement enrichie; il nous
fallait pourtant noter ces apparitions de Cythère afin de témoigner de sa pérennité au cours des siècles.
On a beaucoup écrit au sujet des trois “voyages” à Cythère que firent Nerval, Baudelaire et
Hugo. De nos jours nous savons déjà que l’auteur des Fleurs du mal s’est inspiré du Voyage en Orient de
Gérard de Nerval et, plus précisément, du chapitre consacré à San-Nicolo; il en est de même en ce qui
concerne l’auteur des Contemplations. Comme Carofiglio l’a très bien signalé, il s’agit là de l’“écho d’un
écho d’un écho”16: ainsi, bien qu’Albouy n’ose que le supposer17, nous voyons dans certains vers
hugoliens une réminiscence indéniable; il suffit de mentionner ce vers sonore “La conque de Cypris
sacrée au sein des mers” (p. 704), et de le juxtaposer au texte dans lequel Nerval dit: “…pas un
coquillage le long de ce bord où les Néréides avaient choisi la conque de Cypris” (L’Archipel, p. 73).
Un commentaire sur cette prolifération de voyages à Cythère nous semble extrêmement
intéressant. Indépendamment d’autres raisons d’ordre symbolique et mythologique, nous pensons
que son apparition réitérée à l’époque romantique est due à la période critique connue par la Grèce
au début du XIXe siècle. Il suffit de lire, par exemple, Les Orientales, pour s’apercevoir de l’intérêt des
romantiques pour la civilisation hellénique soumise au joug turc. La France, en collaboration avec
d’autres puissances européennes, semblait décidée à venir en son aide. Ce n’était pas le cas de
l’Espagne, pays qui traversait un moment de crise à niveau politique, social et économique.
L’Espagne, étrangère alors au monde européen, démembrée et dépouillée de ses colonies d’Amérique,
contemplait, avec une parcimonieuse nostalgie, le déclin définitif de ses anciennes gloires. Dans cette
situation, nous pouvons comprendre parfaitement son faible intérêt face à la conjoncture que
traversait la Grèce. Si elle n’avait guère de recours pour empêcher son propre naufrage, il est
compréhensible qu’elle n’ait même pas pu lui adresser un gage de compassion. Ce qui avait lieu à
niveau social, allait avoir ses répercussions dans le domaine littéraire: ici se trouve la raison de
l’absence de thèmes grecs et orientaux dans les lettres espagnoles du XIXe siècle; l’absence aussi de
voyages à Chypre et à Cythère comme ceux de la littérature française.
Néanmoins, à notre avis, ces voyages à Cythère connaîtront à partir de ce moment un sérieux
déclin. Le désenchantement de la vision terrestre nervalienne, qui contrastait tellement avec
l’enthousiasme qui l’avait saisi quand, pour la première fois, il aperçut Cythère18, semble se diriger, à
présent, vers des sentiers de dégénération: “le sublime a disparu, le terrestre a dégénéré”, commentait
à ce sujet Carofiglio. Cela se passait aussi chez Baudelaire et chez Hugo, si portés à l’idée romantique
du grotesque très adroitement exposée dans la préface de Cromwell, même si ce dernier laisse toujours,
comme dans Vingtième siècle, une porte ouverte à l’espoir et au progrès de l’humanité. Il n’en est pas
ainsi avec les futures Cythères. En nous limitant au domaine du début de notre siècle, nous constatons
que Cythère ne représente plus ce lieu idyllique, port propice où la déesse allait être honorée et allait
distribuer à pleines mains ses bénédictions. Nous assistons donc à une démythification de l’île au sens
propre comme au figuré. Pensons, par exemple, à Une Cythère mystique de Raymond Hubert (1920),
où l’on discute sur l’organe de propagande du renouveau prétendu catholique dans la période d’entre-
deux-guerres. D’une façon plus banale, nous pouvons dès lors penser aussi à la Cytherea de Joseph
Hergesheimer, traduite au français par Maurice Rémon (1932), ou au curieux Voyage à Cythère de Jean
16 “Le désastre de Cythère: du voyage nervalien aux contemplations poétiques”, dans Vers l’Orient par la Grèce, avec Nerval
et d’autres voyageurs, L. Droulia et V. Mentzou éds., Paris, Klincksieck, 1993, p. 166.
17 Vid. son commentaire de Cérigo, dans Œuvres poétiques de Victor Hugo, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade,
1967, tome II, p. 1588, nt. 1.
18 À noter aussi l’exaltation d’Apollinaire lorsqu’il combine ce mythe avec la naissance du Christ (Mort de Pan, dans Le
Guetteur mélancolique).
7
Mascaraigne (1929), grossier feuilleton où le nom mythique de l’île se dégrade au niveau d’un simple
prétexte pour un récit érotique de la prostituée Rosette.
Ceux-ci étaient quelques-uns des commentaires au sujet des Cythères peu connues. De ces
lignes nous pouvons extraire quelques conclusions, spécialement en ce qui concerne son absence
dans la littérature espagnole, à la suite d’une mauvaise tradition du legs mythologique correspondant.
Au détriment de Cythère, Chypre semble avoir accaparé le plus grand intérêt des écrivains. De plus,
les allusions à notre île semblent être d’ordre purement géographique, de sorte que les voyages se
font rares: pur épithète de la déesse Vénus, l’île voit sa présence progressivement dégradée dans la
littérature espagnole jusqu’à disparaître complètement; qui plus est, comme c’est le cas de la France,
le voyage lui-même en viendrait parfois à subir une série de métamorphoses qui modifient de façon
considérable sa propre essence mythologique.

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À propos de quelques Cythères méconnues.pdf

  • 1. 1 À PROPOS DE QUELQUES CYTHÈRES MÉCONNUES Confins (Grenoble), I (1995), p. 21-30. …et, tout autour, une blanche écume sortait du membre divin. De cette écume une fille se forma, qui toucha d’abord à Cythère la divine, d’où elle fut ensuite à Chypre qu’entourent les flots; et c’est là que prit terre la belle et vénérée déesse qui faisait autour d’elle, sous ses pieds légers, croître le gazon et que les dieux aussi bien que les hommes appellent Aphrodite, pour s’être formée d’une écume, ou encore Cythérée, pour avoir abordé à Cythère (Théogonie, 190-198). On a beaucoup parlé de Cythère; la bibliographie à ce sujet est abondante, spécialement en ce qui concerne le monde antique1. Néanmoins, nous voudrions ici nous livrer à une étude de ces “Cythères” qui, même contrairement au rôle prédominant que certaines d’entre elles ont joué postérieurement, comme c’est le cas du XIXe siècle français, n’ont pas eu la chance d’attirer l’attention, en pareille mesure, des critiques et des historiens. Ce n’est pas parce qu’elles sont moins traitées que nous pouvons les taxer de peu éminentes, loin de là; c’est toutefois le résultat d’un fait comparatif ou, tout au moins, d’un privilège accordé à la récurrence quantitative sur la qualitative. Nos “Cythères”, comme nous aurons l’occasion de le constater, se limitent donc à apparaître par-ci et par-là, telles la pointe d’un iceberg qui cache en dessous une sensationnelle quantité de possibilités d’interprétations. Loin de vouloir se singulariser, elles ne cherchent pas à être de tout: en parfaite harmonie avec d’autres épices, elles préfèrent, s’il nous est permis de parler ainsi, assaisonner avec leur discrète saveur l’assaisonnement général de toute l’œuvre dans laquelle elles s’insèrent. Dans ce travail sur les Cythères moins connues, nous porterons d’abord notre attention sur la littérature espagnole pour ensuite étudier leur évolution en France. Bien sûr, la référence aux occurrences habituelles est un point de passage obligatoire mais nous ne le ferons que dans le but de mieux éclairer les Cythères qui gisent dans les replis ombrageux de l’histoire. Mais avant de passer à considérer leurs présences, il nous semble intéressant de notifier leurs absences. En effet, en nous restreignant au domaine de la littérature espagnole, on peut dire que nous ne les rencontrerons pas là où on pouvait l’espérer et, cependant, elles feront acte de présence, de façon toujours ponctuelle, là où l’on s’y attendait le moins. Ce qui représente un indice clef que le thème de Cythère n’a pas suivi, comme c’est arrivé dans les traditions italienne et française, le sentier habituel. Ainsi, Cythère est la grande absente du Diccionario de Autoridades et, curieusement, on peut en dire autant du très varié Tesoro de la lengua castellana o española, édité pour la première fois par l’insigne Sébastien de Covarrubias en 1611. Plus encore, la disparition de Cythère ne se limite pas aux grandes œuvres d’érudition castillane: c’est en vain que nous la chercherions parmi les incalculables productions du Siècle d’Or espagnol: l’éminent Góngora, expert en tout ce qui concerne le thème mythologique, ne nous dit rien à ce sujet, pas plus que Gracián ou Mexía, de même qu’elle n’est point citée dans les très divers Autos sacramentales de Calderón. Observons, de plus, que cette éclipse cythéréenne concerne le cadre topographique mais surtout le motif itinéraire, effacement dont la 1 Il suffit de nommer quelques exemples parmi les Grecs: la Théogonie d’Hésiode (190-198, que nous venons de citer), l’Iliade (XV, 431 et 438, dans les textes qui font référence à l’île) et l’Odysée (VIII, 288 et XVIII, 193), Hérodote (qui ne fait pas référence à Vénus cythéréenne mais à l’île dans I, 82 et 105 et VII, 235), Pausanias (Description de la Grèce, I, XIV, VII, 1, 27, 5; 2, 2, 8 et 3, 23, 1: textes où il est question de l’île). Parmi les Latins, retenons, l’Énéide de Virgile (I, 681, pour l’île) et les Épigrammes d’Ausonius (357, 83 “Ingressus ad cubiculum”; LVI [XXXIX, d’après d’autres éditions], 5, LXVII [LVII], 5 et CII [C], 1 –nous utilisons l’édition de R. Peiper, Stuttgart, Teubner Verlag, 1976).
  • 2. 2 cause relève du domaine de la réception comparée. L’Espagne, pour des raisons autres que celles de l’époque romantique, était à l’évidence beaucoup moins penchée que la France ou l’Italie sur ce domaine mythologique. Les présences, comme on le déduit de ce qui est signalé ci-dessus, sont minimes. Cythère apparaît dans l’Universal vocabulario d’Alfonso de Palencia, dont l’original remonte à l’année 1490. Le texte latin de l’auteur castillan dit ainsi: “Cytherea: idest Venus ab urbe Cytherea: in quam prumum deuectam esse dicunt concham cum in mari esset concepta: hec festus pompeius. Cythera est insula veneris”2 (sic). Malheureusement, cette référence toponymique passera inaperçue: le Vocabulario de Palencia, hâtivement négligé par le Diccionario latino-español de Nebrija (1492), n’a pas imprégné, comme nous pourrions l’espérer, la base de l’érudition castillane et il a été relégué au rang des “classiques oubliés”. Il en est de même pour le très intéressant traité d’iconographie mythologique écrit par Juan Pérez de Moya sous le titre de Philosophia secreta (1585). Très semblable à la Généalogie des dieux païens de Boccace, cette œuvre aborde, en détail, tout ce qui concerne la déesse Vénus. Elle se détient, de façon particulière, dans le nombre total des déesses qui ont ce nom (digression que fera postérieurement Nerval lui-même dans son Voyage en Orient), ainsi que dans ses attributs principaux. Comme l’on s’y attendait dans une étude aussi érudite que la Philosophia secreta, l’auteur ne pouvait passer sous silence le sujet dont nous nous occupons à présent. Cythère est citée, pour le première fois, dans la relation que Pérez de Moya fait des différents noms reçus par la déesse: “Ils l’ont nommée de plusieurs noms: Vénus, Citerea, Acidalia, Hesperus, Vesperugo, Lucifer, Ericina, Salamina, Pafia, Adalia, Gnidia, Cilenia, Melanis, Migonites, Aserea, Colias, Epistrofa, Euplea, Ambologera, Olimpia, Especulatria, Ontica, et ainsi d’autres”3. Dans un autre passage, Pérez de Moya consacre quelques pages à expliquer la plus grande partie de ces noms; par le détail avec lequel il énumère même les plus inhabituels, la profondeur conférée par l’auteur à son étude y est déjà évidente. Curieusement, l’île de Cythère n’apparaît pas nommée dans la description que notre auteur fait de la naissance de Vénus: il est connu de tous que, selon la tradition classique, deux îles auraient vu accoster sur elles la fille de Célio; Pérez de Moya ne cite, en revanche, que l’une d’entre elles: “Ceux de l’île de Chypre l’ont eue en grande vénération, sujet à propos duquel Pomponius Mela dit (De situ orbis) que les habitants de Paphos, ville de Chypre, affirment avoir été les premiers à voir Vénus sortir toute nue de la mer et s’être élevée là-bas” (ibid., p. 34). En revanche, il mentionne Cythère dans un autre passage, où l’auteur se propose d’expliquer un par un les noms que la déesse reçoit: “Cythère: ce nom est très commun à Vénus, dès qu’elle fut femme, à cause de l’endroit ou l’on affirme qu’elle est née, qui est l’île Cythère, laquelle au début avait pour nom Porfiris. Et selon saint Isidore, nous dirions qu’elle s’appelle Cythère grâce à une montagne élevée où elle était très honorée et où elle avait un célèbre temple” (ibid., p. 39). Dans le domaine strictement littéraire, nous pourrions déjà dire que les allusions à Cythère sont extraordinairement peu abondantes. Les chansonniers, si enclins à la mythologie, semblaient présenter un terrain de culture enclin au recours à l’île qui vit naître la déesse de l’amour; néanmoins, ceci n’aura pas lieu, et nous devrons nous résigner à la concise évocation qui apparaît dans le Cancionero de Estúñiga. Il s’agit d’une glose en prose de son poème Juego de naipes. L’auteur indique à l’artiste comment il doit peindre l’une des cartes du jeu: “Le valet [de coupes] doit avoir pour aspect la façon dont Pâris vola Hélène du Temple de Diane dans l’île Cythère”4. Comme chacun sait, même si aucun d’entre eux ne provenait de Cythère, les amants fugitifs ont passé un bref séjour dans l’île; celle-ci a dû être une image qui est restée fortement gravée dans le subconscient de l’auteur du chansonnier. 2 Universal vocabulario en latín y en romance collegido por el cronista Alfonso de Palencia, Madrid, Comisión permanente de la Asociación de Academias de la Lengua Española, 1967, éd. fac-similé, tome I, fol. LXXVIII. 3 Madrid, Compañía Iberoamericana de Publicaciones, coll. “Los clásicos olvidados”, 1928, p. 36. 4 Madrid, Alhambra, 1987, appendice II, p. 665.
  • 3. 3 En effet, nous ne pouvons pas expliquer autrement qu’une œuvre aussi riche dans le sujet mythologique puisse offrir ce genre d’erreur. Notre île apparaît aussi, à deux reprises, dans les Fábulas mitológicas de Juan de la Cueva. En somme, il s’agit des pleurs de Vénus pour son bien-aimé Adonis. Après avoir parlé de la déesse et “des cygnes qui tiraient le char”, l’auteur passe à nous décrire la rencontre létale du chasseur avec le sanglier; suit la mort du jeune homme, mort qui provoque immédiatement les sanglots de sa bien- aimée. Sans nul doute, ceux-ci devaient être des sanglots très tendres car, d’après ce que l’on nous raconte, ils étaient capables d’émouvoir tous “ceux qui étaient dans les pleurs cythéréens”5. Mais la fidélité à la tradition vénérienne n’en finit pas là: Juan de la Cueva, en approfondissant dans le tragique moment connu par la déesse Vénus, nous la représente courant parmi les ronces et les buissons; elle traverse même un énorme rosier qui lui écorche la peau. L’image mérite que nous lui consacrions quelques mots. En effet, de la Cueva nous déclare qu’avant la mort d’Adonis c’était un rosier à roses blanches; d’autre part, tel que Boccace ou Juan Pérez de Moya le disaient, on a la coutume d’attribuer à Vénus des roses, concrètement des roses rouges. Comment expliquer alors cette discordance? Il nous faudra suivre les pas rapides de l’inconsolable déesse: anxieuse d’arriver au plus vite au corps déjà refroidi de son bien-aimé, elle ne s’arrête devant aucune difficulté: “la déesse entra par un frais buisson”, nous dit l’auteur. Or les épines blessèrent considérablement sa chair qui commença à saigner sans mesure jusqu’à imprégner même les roses blanches dudit rosier en leur donnant la couleur rouge qu’elles conservent aujourd’hui encore. En marge, maintenant, de cette fidélité au legs classique, il faut remarquer l’insistance de Juan de la Cueva au sujet des pleurs de Vénus; ce n’est pas en vain qu’il lui consacre le chant le plus long. Précisément ce chant va donner lieu à la seconde récurrence du sujet; le désarroi et la souffrance de Vénus en sont la cause que dejando las diosas su reposo viniesen al citereo descontento Que, laissant les déesses leur repos, Elles vinssent au cythéréen mécontentement (p. 171, str. 37). Évidemment, ces références adjectivales déterminent un objet de par lui-même négatif. On pourrait déduire, d’après une interprétation thématologique de l’univers imaginaire du mythe en question, que cette apparition n’est pas un non-sens. Qui plus est, la même morphologie des pleurs exige l’apparition de cet élément liquide distinct de l’eau –comme l’est aussi l’écume de mer d’où vient la déesse– que sont les larmes. Toutes deux, les humeurs lacrymogènes et les humeurs marines (auxquelles nous pourrions ajouter le sang que le père de Vénus a versé), ont en commun le caractère liquide nécessaire pour la naissance et la métamorphose auxquelles nous assistons. Comme plus tard chez Rimbaud, la fluidité ajoute l’idée de la fécondité, de la fertilité dont Vénus est simultanément le fruit et l’origine. C’est précisément dans ce sens qu’il faut interpréter la seule récurrence de “phénix des génies”. Lope de Vega coïncide avec cette allusion légendaire à la naissance de la déesse. Il s’agit dans ce cas d’une chaleureuse apostrophe adressée à la déesse: Hermosa Venus, alma cytherea, a quien la fiera patricida mano dio vida, que los cielos hermosea, con el cándido humor del Océano6. 5 Madrid, Editora Nacional, 1984, p. 167, str. 22. 6 La rosa blanca, dans Obras de Lope de Vega, Antonio Sancha (éd.), Madrid, 1776, t. III, p. 137.
  • 4. 4 Belle Vénus, âme cythéréene, À qui la cruelle main parricide Donna la vie, celle que les cieux embellissent, Avec la candide humeur de l’Océan. Les humeurs que nous observions auparavant réapparaissent à présent, d’une façon plus explicite si l’on peut dire, dans lesquelles la liquidité acquiert cette faculté générative. L’origine, pratiquement incontestable, tout comme pour Juan de la Cueva et pour Juan Pérez de Moya, est Boccace qui décrit de la même façon la naissance de Vénus dans sa Généalogie (l. III, chap. XXII). Nous pouvons en dire plus: cette dernière référence du Siècle d’Or espagnol nous invite à la mettre en rapport avec l’un des autres grands auteurs italiens qui ont exercé une importante influence sur la poésie espagnole. Ainsi, Dante fait allusion lui aussi à la naissance d’un nouveau jour avec l’arrivée de l’aube: Ne l’ora, credo, che de l’oriente prima raggiò nel monte Citerea, che di foco d’amor par sempre ardente, giovane e bella in sogno mi parea donna vedere cindar per una landa cogliendo fiori7. La réminiscence de ces vers est manifeste chez Nerval; en effet, quand le poète français arrive, lors de son voyage imaginaire, à l’île de Cythère –nous savons aujourd’hui qu’il ne l’avait que contournée–, il commente avec un emportement presque mystique: “Les roues du navire chassaient l’écume éclatante, qui laissait bien loin derrière nous sa longue traînée de phosphore. –“Au-delà de cette mer, disait Corinne en se tournant vers l’Adriatique, il y a la Grèce. Cette idée ne suffit-elle pas pour émouvoir? –Et moi, plus heureux qu’elle, plus heureux que Winckelmann, qui la rêva toute sa vie, et que le moderne Anacréon, qui voudrait y mourir, –j’allais la voir enfin, lumineuse, sortir des eaux avec le soleil!”8. Les trois textes précédents –espagnol, italien, et français– nous permettent de formuler certaines réticences au sujet de ce que l’on a remarqué à propos de l’île: “Les Îles fortunées recueillent les héros morts; Aphrodite, née de l’écume des flots, aborde à Cythère, puis à Chypre, où l’accueillent les Saisons qui la conduisent chez les Immortels: l’île est la porte de la Mort, comme la Mer est le lieu privilégié de la Vie”9. Nous ne voulons pas dire avec ceci qu’il y ait ou pas des îles mortuaires: parmi les îles il y en a des néfastes, et même des fatidiques, comme il est arrivé à Ulysse et à ses compagnons de voyage; mais en l’occurrence, là où tant de possibilités s’offrent au voyageur, toute généralisation peut nous mener à des interprétations plutôt risquées. Qui plus est, en suivant cette ligne d’allusions peu connues –nous exceptons, naturellement, le célèbre voyage nervalien–, nous constatons que le classicisme français succombe aussi face à cet aspect aussi bucolique que séduisant de l’île ensoleillée. Il s’agit, dans cette occasion, de Théophile de Viaux, qui dans ses œuvres poétiques raconte le chant imaginaire que Vénus adressait aux reines: celles-ci ne sont autres que la femme de Louis XIII, Anne d’Autriche, et la reine mère, Marie de Médicis. Nous reproduisons ici quelques vers du ballet: Lors que je sortis de la mer Moins couverte d’eau que de flames, La beauté qui me fait aymer Me destina Reyne des ames, 7 Purgatorio, XXVII, v. 94-99. 8 Voyage en Orient. XII, L’Archipel, dans Œuvres, tome II, Paris, Garnier, 1958, p. 73. 9 Préface de L’Île, territoire mythique, François Moreau éd., Paris, Aux Amateurs de Livres, 1989, p. 7.
  • 5. 5 Et me dist que je cederois À vos yeux qu’elle a fait mes Roys. Le Soleil monstrant son flambeau, Par Cythere et par Amathonte, Lors qu’il eut veu le mien si beau, Il faillit à mourir de honte: Mais vous emportez aujourd’huy L’avantage que j’eus sur luy10. À nouveau l’aube, comme chez Nerval, à cinq heures du matin, quand il s’apprêtait sur le pont du vaisseau à voir la Grèce si attendue. Nous assistons aussi à une dénomination jusqu’ici peu connue de Vénus la cythéréenne. En effet, tel que nous l’indique Backès à propos de son aspect oriental11, la déesse de l’amour reçoit aussi l’épithète d’amanthontique, inspiré précisément du mont sur lequel, selon Viaux, le soleil pointe. Signalons, par la même occasion, que curieusement notre petite île recommence à souffrir d’une vexation. Cythère apparaît nommée, en effet, par son aspect purement orographique, le toponyme étant tiré de la montagne où se trouve le temple de Vénus. Mais les diverses connotations du voyage amoureux qui, néanmoins, se déduisent de façon logique de par leur relation avec la déesse de l’amour, disparaissent à nouveau. Comme cela s’est produit avec la Philosophie secreta de Pérez de Moya, Chypre a le dessus lorsque l’auteur français décrit l’édifice cultuel où, de génération en génération, Vénus a reçu les honneurs qui lui sont dus: Les bords de Cypre où mon Autel Autresfois en si belle estime M’avoit rendu chasque mortel Tributaire d’une victime… Les endroits de Chypre, où le culte de la déesse Vénus était habituel12, sont très bien documentés, mais cela ne signifie en aucune façon que Cythère doive être sous-estimée. Grigson compare l’importance des respectifs sanctuaires des deux îles (p. 197), et quoiqu’il reconnaisse que celui de la petite île est “plutôt inconnu” (p. 126), il souligne avec soin son importance et son antériorité dans le temps: il s’agit, en effet, d’une petite statue en bois “conservée dans son temple de Cythère, précisément celui où son culte fut établi pour la première fois” (p. 64). Déjà au XVIIIe siècle Bouganville parlait, comme nous le savons, de la “Nouvelle Cythère”, c’est-à-dire, Tahiti13. De ce texte nous remarquerons seulement, face à la description extrêmement précise et réaliste que l’auteur fait de l’ancrage du navire, le récit hautement idyllique de cet autre “embarquement à la façon de Watteau” que la jeune fille fait à bord de “La Boudeuse”: “[elle] laissa tomber négligemment un pagne qui la couvrait et parut aux yeux de tous, telle que Vénus se fit voir au berger phrygien. Elle en avait la forme céleste” (p. 58). Les Cythères ont fleuri dans le Siècle des Lumières, spécialement dans le domaine de l’opéra, où l’allégorie philosophique et néoclassique surpasse quelquefois la frivolité fantastique et féerique qui l’avait précédée14. Pensons, par exemple, à Esope à Cythère, de Pierre Vachon, musicien français de Frédéric II; le cas de la Cythère assiégée, opéra comique de Charles-Simon Favart (1759)15, où l’on décrit les menaces causées par toute guerre, est 10 Œuvres complètes. Première partie, poème LXXI, p. 491. À voir aussi les Cythères de Ronsard dans ses Amours (CVIII) et dans la Continuation de ses amours (II). 11 Vid. Dictionnaire des mythes littéraires, Pierre Brunel éd., Poitiers, Éditions du Rocher, 1988. 12 Au sujet des sanctuaires dédiés à Vénus et, en général, au sujet du culte que cette déesse a reçu au long des siècles, vid. Geoffrey Grigson, The Goddess of Love. The Birth, Triumph, Death and Return of Aphrodite, London, Constable, 1976. 13 Vid. Voyages autour du monde par la frégate du Roi “La Boudeuse” et le flûte “L’Étoile”, II, I (1771). 14 Cfr. Bourde, “L’Île dans l’opéra baroque”, dans L’Île, territoire mythique, op. cit., p. 37. 15 De 40 pages d’extension, le lecteur la trouvera dans la Bibliothèque Nationale de Paris sous la cote 16-Yf-1245 (I).
  • 6. 6 très différent. On ne peut pas dire pour autant que la matière ait été sensiblement enrichie; il nous fallait pourtant noter ces apparitions de Cythère afin de témoigner de sa pérennité au cours des siècles. On a beaucoup écrit au sujet des trois “voyages” à Cythère que firent Nerval, Baudelaire et Hugo. De nos jours nous savons déjà que l’auteur des Fleurs du mal s’est inspiré du Voyage en Orient de Gérard de Nerval et, plus précisément, du chapitre consacré à San-Nicolo; il en est de même en ce qui concerne l’auteur des Contemplations. Comme Carofiglio l’a très bien signalé, il s’agit là de l’“écho d’un écho d’un écho”16: ainsi, bien qu’Albouy n’ose que le supposer17, nous voyons dans certains vers hugoliens une réminiscence indéniable; il suffit de mentionner ce vers sonore “La conque de Cypris sacrée au sein des mers” (p. 704), et de le juxtaposer au texte dans lequel Nerval dit: “…pas un coquillage le long de ce bord où les Néréides avaient choisi la conque de Cypris” (L’Archipel, p. 73). Un commentaire sur cette prolifération de voyages à Cythère nous semble extrêmement intéressant. Indépendamment d’autres raisons d’ordre symbolique et mythologique, nous pensons que son apparition réitérée à l’époque romantique est due à la période critique connue par la Grèce au début du XIXe siècle. Il suffit de lire, par exemple, Les Orientales, pour s’apercevoir de l’intérêt des romantiques pour la civilisation hellénique soumise au joug turc. La France, en collaboration avec d’autres puissances européennes, semblait décidée à venir en son aide. Ce n’était pas le cas de l’Espagne, pays qui traversait un moment de crise à niveau politique, social et économique. L’Espagne, étrangère alors au monde européen, démembrée et dépouillée de ses colonies d’Amérique, contemplait, avec une parcimonieuse nostalgie, le déclin définitif de ses anciennes gloires. Dans cette situation, nous pouvons comprendre parfaitement son faible intérêt face à la conjoncture que traversait la Grèce. Si elle n’avait guère de recours pour empêcher son propre naufrage, il est compréhensible qu’elle n’ait même pas pu lui adresser un gage de compassion. Ce qui avait lieu à niveau social, allait avoir ses répercussions dans le domaine littéraire: ici se trouve la raison de l’absence de thèmes grecs et orientaux dans les lettres espagnoles du XIXe siècle; l’absence aussi de voyages à Chypre et à Cythère comme ceux de la littérature française. Néanmoins, à notre avis, ces voyages à Cythère connaîtront à partir de ce moment un sérieux déclin. Le désenchantement de la vision terrestre nervalienne, qui contrastait tellement avec l’enthousiasme qui l’avait saisi quand, pour la première fois, il aperçut Cythère18, semble se diriger, à présent, vers des sentiers de dégénération: “le sublime a disparu, le terrestre a dégénéré”, commentait à ce sujet Carofiglio. Cela se passait aussi chez Baudelaire et chez Hugo, si portés à l’idée romantique du grotesque très adroitement exposée dans la préface de Cromwell, même si ce dernier laisse toujours, comme dans Vingtième siècle, une porte ouverte à l’espoir et au progrès de l’humanité. Il n’en est pas ainsi avec les futures Cythères. En nous limitant au domaine du début de notre siècle, nous constatons que Cythère ne représente plus ce lieu idyllique, port propice où la déesse allait être honorée et allait distribuer à pleines mains ses bénédictions. Nous assistons donc à une démythification de l’île au sens propre comme au figuré. Pensons, par exemple, à Une Cythère mystique de Raymond Hubert (1920), où l’on discute sur l’organe de propagande du renouveau prétendu catholique dans la période d’entre- deux-guerres. D’une façon plus banale, nous pouvons dès lors penser aussi à la Cytherea de Joseph Hergesheimer, traduite au français par Maurice Rémon (1932), ou au curieux Voyage à Cythère de Jean 16 “Le désastre de Cythère: du voyage nervalien aux contemplations poétiques”, dans Vers l’Orient par la Grèce, avec Nerval et d’autres voyageurs, L. Droulia et V. Mentzou éds., Paris, Klincksieck, 1993, p. 166. 17 Vid. son commentaire de Cérigo, dans Œuvres poétiques de Victor Hugo, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1967, tome II, p. 1588, nt. 1. 18 À noter aussi l’exaltation d’Apollinaire lorsqu’il combine ce mythe avec la naissance du Christ (Mort de Pan, dans Le Guetteur mélancolique).
  • 7. 7 Mascaraigne (1929), grossier feuilleton où le nom mythique de l’île se dégrade au niveau d’un simple prétexte pour un récit érotique de la prostituée Rosette. Ceux-ci étaient quelques-uns des commentaires au sujet des Cythères peu connues. De ces lignes nous pouvons extraire quelques conclusions, spécialement en ce qui concerne son absence dans la littérature espagnole, à la suite d’une mauvaise tradition du legs mythologique correspondant. Au détriment de Cythère, Chypre semble avoir accaparé le plus grand intérêt des écrivains. De plus, les allusions à notre île semblent être d’ordre purement géographique, de sorte que les voyages se font rares: pur épithète de la déesse Vénus, l’île voit sa présence progressivement dégradée dans la littérature espagnole jusqu’à disparaître complètement; qui plus est, comme c’est le cas de la France, le voyage lui-même en viendrait parfois à subir une série de métamorphoses qui modifient de façon considérable sa propre essence mythologique.