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LE ROMAN DES LUMIÈRES: VIN NOUVEAU DANS DES OUTRES NEUVES,
OU PERMANENCE DE DESCARTES
Métamorphoses du roman français. José Manuel Losada (éd.),
Louvain: Peeters, 2009, p. 115-124
La littérature et la philosophie sont deux sœurs jumelles partageant, chacune selon ses besoins,
le même radeau. Cette situation complexe devient critique dans les deux principales approches
philosophiques occidentales concernant l’être (l’essence et l’existence) et leurs idéologies respectives
(l’essentialisme et l’existentialisme). Je voudrais montrer ici de manière sommaire comment le roman,
qui, de façon générale, pendant la période classique avait embrassé la pensée essentialiste, emprunte
pendant la période des Lumières une voie résolument existentialiste et, par conséquent, une formule
narrative plus en accord avec cette conception. Enfin, on verra aussi que ce nouveau pas existentialiste
voit s’opposer à lui certaines productions plutôt essentialistes s’échelonnant tout au long du siècle.
Lecteur de Théophile, ami de Balzac, résolument moderne par son rejet du principe d’autorité,
Descartes s’adonne à l’étude de la “science générale”, vraie et infaillible, destinée à expliquer le monde
détaché “de toute matière”1: la célèbre quatrième partie de son Discours de la méthode élabore une
conception révolutionnaire de l’homme. À partir de l’idée évidente de sa propre existence, seule vérité
dont il affirme ne pouvoir douter, Descartes parvient à une conclusion certaine: “je pense, donc je suis”,
principe qui entraîne la définition de lui-même et, par là, de tout homme: “Je connus de là que j’étais
une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser”2. Cette formule, primordialement
essentialiste, rejoint, du moins en partie, les deux autres grandes conceptions essentialistes de la
pensée occidentale: celle de Platon et celle des néoplatoniciens; le premier conçoit l’idée –objective,
universelle et transcendante à l’esprit– comme l’essence pure dépourvue de toute individualité
matérielle; les seconds conçoivent l’âme émanant de l’Un comme conscience de l’originaire dans
l’altéré (Plotin), ou la personne comme substance individuelle de nature rationnelle –individua
substantia rationalis naturæ (Boèce)–, traçant ainsi la ligne qui va de Platon à Descartes, en passant par
Augustin et Anselme3.
D’une manière plus ou moins voilée, cet essentialisme sous-tend la plus grande partie des
romans classiques. Les principales productions de l’époque, L’Astrée, Polexandre, Cassandre, Cléopâtre,
Le Grand Cyrus, Clélie ou même La Princesse de Clèves reprennent les hauts paradigmes amoureux,
moraux et sociaux déjà présents dans les romans de chevalerie (notamment dans la série des Amadis)
qui adaptaient à leur tour les idéaux des romans bretons (Chrétien de Troyes), antiques (de Thèbes,
d’Énéas, de Troye) et byzantins (Floire et Blancheflor, Ipomédon); une étude plus approfondie n’aurait pas
de mal à trouver, au long de cette série régressive dans le temps, un rapport intime avec les principales
doctrines essentialistes, tantôt avec celle où la matérialité des individus renvoie à des idées pures
(Platon), tantôt avec celle où la beauté de ces individus manifeste la bonté céleste (Ficin et ses maîtres
néoplatoniciens4: “cette” dame représente tantôt l’idée de “la” dame parfaite, tantôt celle de la beauté
de l’“Un”. Je n’exclurais pas Descartes de cette série de rapports. Certes, son approche est
1
Baillet, cit. A. Adam, Histoire de la littérature française au XVIIe siècle, Domat, 5 vols., 1948, I, p. 324.
2
Éd. Geneviève Rodis-Lewis, GF Flammarion, 1992, p. 54.
3
J. Hirschberger, Abrégé d’histoire de la philosophie occidentale, adapt. Ph. Secretan, L’Âge d’Homme, 1971, p. 73.
4
Voir J. Festugière, La Philosophie de l’amour de Marsile Ficin et son influence sur la littérature du XVIe siècle, Vrin,
1941, p. 33.
2
uniquement philosophique, mais sa méthode fonde la certitude de la vérité du monde sur le degré de
clarté et de distinction avec lequel l’idée de ce monde se montre au sujet pensant.
On pourrait objecter que d’autres romans du XVIIe siècle s’alignent sur des postures étrangères
à l’essentialisme: Francion est un portrait comico-satirique de Paris au début du règne de Louis XIII et
Le Roman comique rapporte les aventures hasardeuses d’une troupe de comédiens ambulants pendant
le gouvernement de Mazarin. On peut remarquer que ces ouvrages, tout parodiques qu’ils sont, sont
cependant imprégnés des mêmes entéléchies romanesques de la période classique: ni Laurette ni
Agathe ne dissuadent Francion de se consacrer à la recherche de l’idéale Naïs5, ni les aventures de
Destin ne le font renoncer à poursuivre l’éblouissante Léonore6. Je n’avance pas ici une règle absolue
ni exhaustive mais une ligne de force que la littérature du XVIIe siècle affectionne: l’important n’est
pas que ces personnages de roman soient plus ou moins à l’abri des avatars de l’existence, mais qu’ils
aient tous pleine conscience de l’ordre inaltérable qui gouverne le monde et la société; mieux, qu’ils
sachent ce qu’ils sont et ce qu’ils se doivent d’être.
Deux commentaires, avant de passer au XVIIIe siècle. 1 Il est vrai que, par son attachement à
l’univers gréco-latin, par sa conception propre du naturel et de la raison en poésie, le classicisme
s’écarte de la dérive cartésienne et moderne7. Il existe néanmoins un lien étroit entre l’esprit classique
et les différents essentialismes: c’est l’usage de purger la narration romanesque d’intention réaliste8,
résultat d’un esprit de système et d’une démarche déductive auxquels se sont livrés, selon Voltaire,
Descartes et Pascal (Lettres philosophiques, l. XIV et XXV). 2 Chez Aristote, l’être, en son sens premier,
ne se rapporte pas à l’idée; seule la chose singulière est. Ce que Platon, Plotin et Ficin prennent pour
l’être réel n’est qu’un concept général9; ce que Descartes prendra pour condition d’évidence n’est
pour Aristote qu’un subjectivisme (où l’on identifie l’acte de l’être connu avec celui de l’être
connaissant10). Pour lui, chaque substance réalise à sa manière un universel, le fond de la chose, ce
qui la constitue et qu’il classe en essences sensibles éternelles et sensibles périssables d’un côté,
essence indivisible et éternelle de l’autre (Métaphysique, l. XII); de la sorte peuvent être expliquées
l’individualité et l’universalité du monde. Dans la métaphysique aristotélicienne, en bonne partie
adoptée par la scolastique, les essences sensibles ou composées ont une “manière d’être” particulière,
en raison non de la matière première, mais de leur forme substantielle: “la forme substantielle est le
facteur actuel ou déterminatif de l’essence”11. Cette conception d’Aristote a ouvert l’autre grande voie
sur la question de savoir ce qu’est la réalité; elle a divisé le monde entre idéalistes et réalistes, du moins
jusqu’à l’avènement des empiristes.
La philosophie empiriste vient se joindre au contentieux platonico-aristotélicien: de fait, elle
pose la vacuité de toute métaphysique, de toute essence transcendante: toute vérité se résume à
l’expérience sensible et se montre, comme elle, relative. Dans la foulée des matérialismes anciens
(Démocrite et Épicure surtout), ceux des XVIIe et XVIIIe siècles vont fonder leur logique à partir des
corps: toute pensée consiste à additionner et à soustraire des représentations; feuille blanche,
l’entendement n’a que faire des idées innées. Cette réduction de l’abstraction transcendante aux faits
de conscience (Locke) ou à l’habitude (Hume), rejette l’ancien processus de conscience participant
5
Éd. F. Garavini, Gallimard, “Folio classique”, 1996, p. 409.
6
Éd. Y. Giraud, Flammarion, 1981, p. 124.
7
G. Lanson, “L’influence de la philosophie cartésienne sur la littérature française”, dans Essais de méthode, de critique et
d’histoire littéraire, éd. Henri Peyre, Hachette, p. 227-228.
8
Ibid., p. 240.
9
Hirschberger, op. cit., p. 41.
10
Voir C. Cardona, René Descartes. Discurso del método, EMESA, 1975, p. 78.
11
A. Millán Puelles, Fundamentos de filosofía, Rialp, p. 285.
3
de l’entendement créateur des essences. Opposant à Descartes ce que jadis Aristote opposait à
Platon12, l’empirisme délaisse l’analyse des idées de la raison et s’exerce sur l’élaboration des contenus
de conscience: la raison n’est plus un dépôt d’idées ou de principes, mais une machine dont il faut
connaître la structure afin de connaître le réel: ce nouveau psychologisme soutient que seul le réel
concret et sensible existe (Locke), qu’il résulte d’une création de l’esprit individuel (Berkeley), que
seule l’expérience sensible existe (Hume).
Aussi assiste-t-on au XVIIIe siècle à une profonde transformation dans les idées et dans la
manière d’écrire: aux romans essentialistes succèdent les romans existentialistes. Face à la priorité
accordée aux idées, à la transcendance, à la nécessité, les Lumières opposent celle de la matière, de
l’immanence, de la contingence; celle, aussi, de la méthode inductive et du biologisme sensualiste. Ce
monde-ci n’est ni le monde parfait issu d’une idée parfaite et éternelle, ni le monde évident saisi de
manière claire et distincte, mais un monde parmi tant d’autres mondes possibles: perfectible et,
surtout, contingent. Son caractère imparfait tend à se manifester, dans la période dite de la Régence,
de deux manières différentes: la perplexité et l’accord.
Concernant la première, le passage d’une vision essentialiste vers une autre existentialiste ne se
fait pas de manière brusque et immédiate; loin de là! Les personnages des romans, tout en rejetant
d’emblée une métaphysique qu’ils considèrent comme périmée, se montrent incapables d’une
acceptation globale des conséquences de cette nouvelle option philosophique, d’où leur embarras
face aux contradictions d’un monde compris seulement à moitié. C’est ainsi que dans sa réponse à
Mirza sur le fondement du bonheur des hommes, Usbek préfère recourir à un “morceau d’histoire”
plutôt qu’à une “philosophie subtile”13; ailleurs, il est capable de discerner “quel [est] le gouvernement
le plus conforme à la raison”14; or, cet homme à la pensée clairvoyante est le même qui manifeste sa
perplexité face à la crise éclatée dans son sérail, dont il ne parvient pas à saisir les profondes
implications sociales et politiques, application pure et simple de ses propres principes. On pourrait
ajouter d’autres exemples où les personnages manifestent leur désarroi face à l’incompatibilité
frappante entre leur conception rationnelle, souvent teintée de l’idéalisme classique, et leur déception
vitale: des Grieux, Cleveland sont scandalisés par le désaccord entre leurs rêves de sagesse et de
perfection et la vanité de leurs efforts pour y parvenir dans un monde incomplet et fautif.
Mais il peut se faire également que tel personnage se trouve à l’aise dans ce nouveau monde,
qu’il ait convenablement assimilé le passage de l’ancienne rêverie métaphysique à la nouvelle
philosophie. Le Meilcour de Crébillon, dans Les Égarements du cœur et de l’esprit, effectue un parcours
initiatique: certes ce n’est pas sans inquiétude qu’il passe d’une période de naïveté en matière sensuelle
à la maîtrise dans l’art de la séduction; mais ce passage se fait déjà à l’intérieur d’un monde
existentialiste: nulle part le héros ne s’interroge sur ce que l’homme est ou doit être, nulle part il ne
décrie l’injustice d’un monde qui ne sied pas à ses idées préconçues sur la nature humaine; son
initiation est moins logique que psychologique. Le cas n’est pas isolé: le comte des Confessions de
Duclos, autre roman libertin, confirme cette assomption définitive d’un univers changeant et
indéterminé.
Mais il nous faut avancer. Si perplexité et accord cohabitaient dans le premier tiers du XVIIIe
siècle, la nouvelle littérature existentialiste, qui prend ensuite le dessus, exige une écriture radicalement
différente de celle qui l’a précédée; dans une littérature d’idées plus que dans une autre, les écrivains
12
Hirschberger, op. cit., p. 149.
13
Lettre XI dans Lettres persanes, éd. J. Starobinski, Gallimard, “Folio”, 1973, p. 67.
14
Lettre LXXX; p. 199.
4
cherchent à exprimer leurs propres réflexions philosophiques à travers leurs personnages. Voici,
succinctement énumérés, les principaux sujets que leur tiennent à cœur.
C’est tout d’abord une réflexion anthropologique. Les protagonistes des contes de Voltaire
sont tous porteurs d’une idée préconçue sur ce que l’homme est, ou plutôt sur ce qu’il doit être: le
savant doit être exempté des passions, le gouverneur doit être juste, l’homme bon doit être heureux;
ces maximes respectives de Memnon, de Zadig et de Candide répètent point par point la pensée
essentialiste du siècle précédent, tandis que leurs cris de détresse expriment leur perplexité. En cela,
les personnages de Voltaire semblent rejoindre aussi, du moins en partie, le système des héros de
Prévost, caractérisés par leur conception statique et absolue de la nature humaine; or, autant le
discours prévostien témoignait d’une marche résignée à l’échec (déception où des raisons d’ordre
janséniste ne sauraient être ignorées), autant celui des romans voltairiens mène à un démenti de cette
conception utopique et propose, par l’écriture enjouée de l’auteur et par l’apprentissage final des
protagonistes, une lecture différente: “Nous connaître dans notre essence est absolument impossible,
à supposer que notre être ait une essence et ne soit pas simplement la somme de nos impressions et
de nos réactions”15. Le dénouement de chaque conte le confirme: l’esprit céleste, l’ange divin et le
derviche turc enjoignent respectivement à Memnon, Zadig et Candide de ne pas vouloir tout
embrasser de leur raison étroite, d’adopter une attitude qu’aujourd’hui nous dirions “relativiste”.
La réflexion morale n’est pas moins présente. Le Neveu de Rameau fait parade de ses vices
pour “faire [son] bonheur”16; le valet de Jacques le Fataliste ne cèle ni son impuissance à suivre ses
principes ni son scepticisme à l’égard de la prétendue honnêteté de ceux qui prônent les valeurs de la
vertu17. Par ce relativisme, conglomérat de matérialisme biologique et d’utilitarisme individualiste, ces
personnages abandonnent des “conventions telles que l’unité de caractère, la peinture d’une “nature”
fixée d’avance”18 et soutiennent que le monde est la place où tous sans exception (les uns de manière
ouverte, les autres de manière voilée) poursuivent l’accomplissement de leur propre volonté sans
égard pour les prétendus principes de morale absolue: un ensemble de préférences nécessaires pour
l’achèvement de la propre satisfaction19.
Concernant la réflexion sociale, on connaît la lettre LXXXI de la marquise de Merteuil dans Les
Liaisons dangereuses, qui vaut plaidoyer en faveur de la femme, opprimée dans un monde injuste. Face
au mérite dérisoire de ceux qui se sont donné la peine de naître avec “une belle figure, pur effet du
hasard”, et avec “des grâces, que l’usage donne presque toujours”, les femmes sont réduites à la
“fortune […] de ne pas perdre”, à la “nécessité” de se défendre. La marquise se pose donc en vengeur
des femmes. Cette lettre, sorte d’autobiographie psychologique, est un condensé des “règles” et des
“principes”, de l’“étude” et du “travail” sur la manière d’obtenir l’honorabilité dans le monde, de
s’élever “au-dessus des autres femmes” afin de les venger toutes; elle est surtout un exposé raisonné
mais aussi expérimental des moyens dont une femme doit user avant de parvenir au libertinage
hypocrite.
Enfin, le roman des Lumières contient une réflexion politique et religieuse. Un exemple suffira:
Aline et Valcour de Sade. Dans le récit de son voyage en Afrique, Sainville décrit deux régimes de
gouvernement particulièrement opposés: la dystopie de Butua et l’utopie de Tamoé; dans celle-ci, la
longue exposition du roi Zamé attire l’attention du voyageur: seul le peuple élevé qui suit les principes
15
H. Coulet, Le Roman jusqu’à la Révolution, Armand Colin, 1967, p. 398.
16
Éd. J. Varloot, Gallimard, “Folio”, 1972, p. 69.
17
Éd. Y. Belaval, Gallimard, “Folio”, 1973, p. 71 et 125.
18
Op. cit., p. 28.
19
Voir A. MacIntyre, After Virtue. A Study in Moral Theory, University of Notre Dame Press (2e éd.), 1984, p. 25.
5
révolutionnaires (le roman date de 1793) est à même d’accomplir les idéaux des Lumières20. Le déisme
est aussi présent dans l’exposé de Zamé, mais c’est surtout dans la bouche de Léonore, épouse de
Sainville, que la religion catholique est tournée en dérision. Le récit des affronts subis à Lisbonne puis
à Madrid, ainsi que l’expérience au milieu des gitans qui l’accueillent21, est une attaque frontale contre
toute religion révélée.
Ces textes marquent déjà une inflexion colossale par rapport aux préoccupations du roman au
XVIIe siècle, à son idéalisme, à sa logique; par rapport, aussi, à celles de la Régence dont la nostalgie
d’un temps révolu affleure ça et là au milieu d’un psychologisme en hausse. Les nouveaux types de
réflexion philosophique s’y révèlent efficaces: l’écriture romanesque en est renouvelée –c’est ce que
j’ai voulu signifier par la première partie, évangélique, du sous-titre de cette communication. Le
professeur Javier del Prado rappelle souvent que toute transformation dans les idées correspond à
une nouvelle manière d’écrire; j’en viens donc aux modalités narratives propres aux quelques
romanciers dont il a été question.
En commençant par Voltaire. Tout aveu direct, toute intimité aurait rendu un piètre service à
son dessein; comme l’a très intuitivement noté Jacques Van den Heuvel, chez cet écrivain
“foncièrement inapte au genre de la confession, mais pourtant toujours avide de se manifester, la
forme du conte permet […] une manière de confidence «en biais» sous le voile de l’humour, en
conciliant chez lui une double exigence de pudeur et d’ostentation”22.
Certes le genre existait avant Voltaire, et le XVIIe siècle nous a en laissé de beaux exemples;
mais le conte voltairien, par le choc existentiel dont les personnages font l’expérience –espèce de
syncope résultant d’un échec d’adaptation à un monde incompréhensible à partir de principes
essentialistes–, semble particulièrement approprié à l’exposition du message des Lumières.
La norme se répète partout. Chez un auteur aussi peu enclin à la conception traditionnelle du
roman que Diderot, on comprend aisément que ni le Neveu ni Jacques ne se prêtent jamais à un
développement ouvert, calme et sincère de leur intimité; ces personnages adoptent la démarche
dialectique propre à leur créateur. Le cas du premier, au cynisme affiché, ne fait pas l’ombre d’un
doute; quant au valet, même pendant ses discours les plus intimes il adopte toujours une attitude
détachée à l’égard de chacune de ses maîtresses: autant le conte était pour Voltaire le cadre parfait
pour l’exposé en biais de ses principes, autant le roman dialogué, dynamique et souvent polémique,
offre à Diderot la texture la plus appropriée à son caractère et à son but philosophique.
Le reste des ouvrages offre ce qui ressemble à un paradoxe. C’est ainsi que la confidence
sincère et passionnée est partout dans les lettres de la Présidente de Tourvel comme dans celles de
Cécile de Volanges et de Danceny; or, ces personnages sont les dupes du couple de “chasseurs” formé
par Valmont et la Merteuil. Il en est autant pour Aline et Valcour, véritables amants échangeant dans
leurs lettres la détresse de leur condition malheureuse; leur caractère de victime contraste vivement
avec l’énergie vitale déployée par M. de Blamont, véritable meneur du jeu, ou encore avec celle de
Sainville et Léonore, qui dans leurs propos substituent la question philosophique aux longs
développements amoureux. Chez Laclos et chez Sade, le roman par lettres traditionnel est pour ainsi
dire perverti à partir du moment où un groupe de personnages s’en sert pour faire rire d’un autre
groupe attaché aux chimères d’amour, de vérité et de bonheur, qui jusqu’alors avaient caractérisé la
conception idéale et essentialiste du monde.
20
Éd. Jean M. Goulemot, Librairie Générale Française, “Le Livre de Poche”, 1994, p. 281-373.
21
Ibid., p. 476-638.
22
Candide ou l’optimisme. La princesse de Babylone et autres contes, éd. J. Van den Heuvel, Librairie Générale Française, “Le
Livre de Poche”, 1983, p. 10.
6
La subversion narrative de Voltaire et de Diderot, la perversion stratégique de Laclos et de
Sade ne sont pas les seules lignes de force du siècle; il en est une autre, à laquelle j’ai fait allusion en
rappelant, dans la seconde partie de mon sous-titre, Descartes –j’aurais dû dire plutôt l’esprit de
Descartes, car je ne vais pas m’occuper de l’auteur de la Méthode, mais des romanciers réactionnaires
à l’approche majoritairement existentialiste des Lumières. Il y a, à mon avis, tout un groupe d’écrivains
proches de l’essentialisme philosophique (lire: néoplatonisme et, en général, tout idéalisme, cartésien
ou non), qui, se rebellant contre cette inflexion narrative du genre romanesque, agissent à la manière
d’un frein contre l’évolution de la pensée existentialiste. Je me limiterai à trois exemples pour exposer
cette “évolution à rebours”, cette involution.
La fraîcheur et la vérité modernes de La Vie de Marianne ne cachent pas une conception
particulièrement attachée aux idéaux d’un monde parfait où la bonté, la beauté et les manières sont
l’apanage du sang noble dont l’héroïne se croit dépositaire. Placée chez la marchande de linge de M.
de Climal, Marianne comprend aussitôt qu’elle n’est pas là dans son milieu: “Je me disais déjà que,
dans le monde, il fallait qu’il y eût quelque chose qui valait mieux que cela […]. Dites-moi d’où cela
venait? Où est-ce que j’avais pris mes délicatesses? Étaient-elles dans mon sang? cela se pourrait
bien”23. Marianne se sent issue d’un haut et noble lignage; sa noblesse de sang et sa noblesse d’esprit
s’accordent parfaitement entre elles malgré l’imperfection du monde où elle doit vivre, “injustice”
qu’elle impute à la cassure initiale, à l’accident du carrosse; la suite du roman constitue le rachat de la
protagoniste, selon l’idée qu’elle s’est faite d’elle-même. Par son exigence intellectuelle et par son
scrupule analytique, “Marianne réagit et raisonne en disciple de Descartes”24; elle reste platonicienne,
logique et cartésienne dans la mesure où elle dédaigne les aléas de l’existence au profit de son
sentiment et de sa raison.
La Nouvelle Héloïse va plus loin que le roman de Marivaux dans la réticence à l’égard des
Lumières. On sait que l’idéal des deux jeunes amants n’y est pas fondé sur le sang, il s’en faut de
beaucoup, mais sur un naturalisme naïf et primesautier que la succession des événements ne tardera
pas à démentir. La “chute” de Julie –“Je suis tombée dans l’abîme d’ignominie dont une fille ne
revient point”25– vient confirmer que l’idéal de pureté naturelle a été rompu. Désormais, les amants
s’adonnent tant bien que mal à l’impossible tâche de récupérer, par la vertu, un état de paix et de
bonheur que seul le renoncement mutuel peut leur restituer. Rêve platonicien, rationaliste presque,
par l’absence de tout contentement sensuel –“Oui, mon bon et digne ami, pour nous aimer toujours
il faut renoncer l’un à l’autre”26–: voici donc “une résurrection du rêve platonicien, courtois et
précieux d’un amour qui triomphe du temps parce qu’il est spirituel”27, et que seule la mort de Julie
permettra d’atteindre, ratifiant ainsi l’incompatibilité de tout ajustement entre âme et corps,
entérinant, de la sorte, le dualisme cartésien sur le plan psychologique.
Paul et Virginie, enfin, publié juste un an avant la Révolution, représente le plus bel exemple de
roman rebelle au train des Lumières. Le but n’est point ici de regagner la reconnaissance sociale ou
la vertu morale que les “chutes” (physique et psychologique chez Marianne comme chez Julie) avaient
ôtées aux héroïnes. L’idylle de l’Île-de-France, vécue pendant un temps, s’effondre dès l’éveil de la
jeune vierge à la puberté, découverte biologique qui précède son départ vers la métropole, symbole
du vice et de la dépravation. On connaît la suite: le naufrage du Saint-Géran fait balancer l’héroïne
entre la pureté et la souillure avant qu’elle ne lève “en haut des yeux sereins, t[el] un ange qui prend
23
Éd. J. Dagen, Gallimard, “Folio”, 1997, p. 86.
24
Ibid., p. 16.
25
1e partie, lettre XXIX de Julie à Claire; éd. M. Launay, GF Flammarion, 1967, p. 59.
26
3e partie, lettre XVIII de Julie; p. 268.
27
L. Versini, Le XVIIIe siècle. Littérature française, Presses Universitaires de Nancy, 1988, p. 104-105.
7
son vol vers les cieux”28; l’impossible retour aux origines souligne que l’idéal, atteint pour un temps,
ne peut plus être récupéré dans ce monde.
Ainsi, tout au long du siècle, des romans ont fourni le contrepoint idéaliste aux Lumières: par
sa réhabilitation aristocratique, Marianne confirme la possibilité de racheter l’idéal biologico-social
jadis perdu; Julie parvient à l’idéal de vertu dans l’utopie sociale de Clarens avant de racheter par le
don de sa vie celle de son fils et de convaincre Saint-Preux de l’existence d’une paix et d’un bonheur
dans un monde autre que celui-ci29; Virginie, enfin, reste fidèle à son idéal de pureté par le
renoncement à toute utopie devenue illusoire après l’éveil sexuel et la découverte de la dépravation
sociale. Contrepoint aussi quant à l’adaptation au réel. Marianne, par son énergie, vainc tous les
obstacles et soumet le monde; Saint-Preux et Paul, solitaires et misanthropes, se montrent impuissants
face à un monde aussi mouvant qu’inflexible. Inadaptés, tous restent accrochés à l’essentialisme, à
l’idéalisme, à la conception statique et absolue de la nature humaine; ils sont, dans le siècle, l’emblème
d’une pensée autre, parallèle à la conception mouvante et relativiste de cette même nature, parallèle à
l’existentialisme triomphant des Lumières.
28
Éd. J. Ehrard, Gallimard, “Folio”, 1984, p. 225.
29
6e partie, lettre XII de Julie; op. cit., p. 564. N’oublions pas que, pour Rousseau, “toute existence temporelle [est] une
déperdition et une dénaturation” (H. Coulet, op. cit., p. 401-403).

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  • 1. 1 LE ROMAN DES LUMIÈRES: VIN NOUVEAU DANS DES OUTRES NEUVES, OU PERMANENCE DE DESCARTES Métamorphoses du roman français. José Manuel Losada (éd.), Louvain: Peeters, 2009, p. 115-124 La littérature et la philosophie sont deux sœurs jumelles partageant, chacune selon ses besoins, le même radeau. Cette situation complexe devient critique dans les deux principales approches philosophiques occidentales concernant l’être (l’essence et l’existence) et leurs idéologies respectives (l’essentialisme et l’existentialisme). Je voudrais montrer ici de manière sommaire comment le roman, qui, de façon générale, pendant la période classique avait embrassé la pensée essentialiste, emprunte pendant la période des Lumières une voie résolument existentialiste et, par conséquent, une formule narrative plus en accord avec cette conception. Enfin, on verra aussi que ce nouveau pas existentialiste voit s’opposer à lui certaines productions plutôt essentialistes s’échelonnant tout au long du siècle. Lecteur de Théophile, ami de Balzac, résolument moderne par son rejet du principe d’autorité, Descartes s’adonne à l’étude de la “science générale”, vraie et infaillible, destinée à expliquer le monde détaché “de toute matière”1: la célèbre quatrième partie de son Discours de la méthode élabore une conception révolutionnaire de l’homme. À partir de l’idée évidente de sa propre existence, seule vérité dont il affirme ne pouvoir douter, Descartes parvient à une conclusion certaine: “je pense, donc je suis”, principe qui entraîne la définition de lui-même et, par là, de tout homme: “Je connus de là que j’étais une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser”2. Cette formule, primordialement essentialiste, rejoint, du moins en partie, les deux autres grandes conceptions essentialistes de la pensée occidentale: celle de Platon et celle des néoplatoniciens; le premier conçoit l’idée –objective, universelle et transcendante à l’esprit– comme l’essence pure dépourvue de toute individualité matérielle; les seconds conçoivent l’âme émanant de l’Un comme conscience de l’originaire dans l’altéré (Plotin), ou la personne comme substance individuelle de nature rationnelle –individua substantia rationalis naturæ (Boèce)–, traçant ainsi la ligne qui va de Platon à Descartes, en passant par Augustin et Anselme3. D’une manière plus ou moins voilée, cet essentialisme sous-tend la plus grande partie des romans classiques. Les principales productions de l’époque, L’Astrée, Polexandre, Cassandre, Cléopâtre, Le Grand Cyrus, Clélie ou même La Princesse de Clèves reprennent les hauts paradigmes amoureux, moraux et sociaux déjà présents dans les romans de chevalerie (notamment dans la série des Amadis) qui adaptaient à leur tour les idéaux des romans bretons (Chrétien de Troyes), antiques (de Thèbes, d’Énéas, de Troye) et byzantins (Floire et Blancheflor, Ipomédon); une étude plus approfondie n’aurait pas de mal à trouver, au long de cette série régressive dans le temps, un rapport intime avec les principales doctrines essentialistes, tantôt avec celle où la matérialité des individus renvoie à des idées pures (Platon), tantôt avec celle où la beauté de ces individus manifeste la bonté céleste (Ficin et ses maîtres néoplatoniciens4: “cette” dame représente tantôt l’idée de “la” dame parfaite, tantôt celle de la beauté de l’“Un”. Je n’exclurais pas Descartes de cette série de rapports. Certes, son approche est 1 Baillet, cit. A. Adam, Histoire de la littérature française au XVIIe siècle, Domat, 5 vols., 1948, I, p. 324. 2 Éd. Geneviève Rodis-Lewis, GF Flammarion, 1992, p. 54. 3 J. Hirschberger, Abrégé d’histoire de la philosophie occidentale, adapt. Ph. Secretan, L’Âge d’Homme, 1971, p. 73. 4 Voir J. Festugière, La Philosophie de l’amour de Marsile Ficin et son influence sur la littérature du XVIe siècle, Vrin, 1941, p. 33.
  • 2. 2 uniquement philosophique, mais sa méthode fonde la certitude de la vérité du monde sur le degré de clarté et de distinction avec lequel l’idée de ce monde se montre au sujet pensant. On pourrait objecter que d’autres romans du XVIIe siècle s’alignent sur des postures étrangères à l’essentialisme: Francion est un portrait comico-satirique de Paris au début du règne de Louis XIII et Le Roman comique rapporte les aventures hasardeuses d’une troupe de comédiens ambulants pendant le gouvernement de Mazarin. On peut remarquer que ces ouvrages, tout parodiques qu’ils sont, sont cependant imprégnés des mêmes entéléchies romanesques de la période classique: ni Laurette ni Agathe ne dissuadent Francion de se consacrer à la recherche de l’idéale Naïs5, ni les aventures de Destin ne le font renoncer à poursuivre l’éblouissante Léonore6. Je n’avance pas ici une règle absolue ni exhaustive mais une ligne de force que la littérature du XVIIe siècle affectionne: l’important n’est pas que ces personnages de roman soient plus ou moins à l’abri des avatars de l’existence, mais qu’ils aient tous pleine conscience de l’ordre inaltérable qui gouverne le monde et la société; mieux, qu’ils sachent ce qu’ils sont et ce qu’ils se doivent d’être. Deux commentaires, avant de passer au XVIIIe siècle. 1 Il est vrai que, par son attachement à l’univers gréco-latin, par sa conception propre du naturel et de la raison en poésie, le classicisme s’écarte de la dérive cartésienne et moderne7. Il existe néanmoins un lien étroit entre l’esprit classique et les différents essentialismes: c’est l’usage de purger la narration romanesque d’intention réaliste8, résultat d’un esprit de système et d’une démarche déductive auxquels se sont livrés, selon Voltaire, Descartes et Pascal (Lettres philosophiques, l. XIV et XXV). 2 Chez Aristote, l’être, en son sens premier, ne se rapporte pas à l’idée; seule la chose singulière est. Ce que Platon, Plotin et Ficin prennent pour l’être réel n’est qu’un concept général9; ce que Descartes prendra pour condition d’évidence n’est pour Aristote qu’un subjectivisme (où l’on identifie l’acte de l’être connu avec celui de l’être connaissant10). Pour lui, chaque substance réalise à sa manière un universel, le fond de la chose, ce qui la constitue et qu’il classe en essences sensibles éternelles et sensibles périssables d’un côté, essence indivisible et éternelle de l’autre (Métaphysique, l. XII); de la sorte peuvent être expliquées l’individualité et l’universalité du monde. Dans la métaphysique aristotélicienne, en bonne partie adoptée par la scolastique, les essences sensibles ou composées ont une “manière d’être” particulière, en raison non de la matière première, mais de leur forme substantielle: “la forme substantielle est le facteur actuel ou déterminatif de l’essence”11. Cette conception d’Aristote a ouvert l’autre grande voie sur la question de savoir ce qu’est la réalité; elle a divisé le monde entre idéalistes et réalistes, du moins jusqu’à l’avènement des empiristes. La philosophie empiriste vient se joindre au contentieux platonico-aristotélicien: de fait, elle pose la vacuité de toute métaphysique, de toute essence transcendante: toute vérité se résume à l’expérience sensible et se montre, comme elle, relative. Dans la foulée des matérialismes anciens (Démocrite et Épicure surtout), ceux des XVIIe et XVIIIe siècles vont fonder leur logique à partir des corps: toute pensée consiste à additionner et à soustraire des représentations; feuille blanche, l’entendement n’a que faire des idées innées. Cette réduction de l’abstraction transcendante aux faits de conscience (Locke) ou à l’habitude (Hume), rejette l’ancien processus de conscience participant 5 Éd. F. Garavini, Gallimard, “Folio classique”, 1996, p. 409. 6 Éd. Y. Giraud, Flammarion, 1981, p. 124. 7 G. Lanson, “L’influence de la philosophie cartésienne sur la littérature française”, dans Essais de méthode, de critique et d’histoire littéraire, éd. Henri Peyre, Hachette, p. 227-228. 8 Ibid., p. 240. 9 Hirschberger, op. cit., p. 41. 10 Voir C. Cardona, René Descartes. Discurso del método, EMESA, 1975, p. 78. 11 A. Millán Puelles, Fundamentos de filosofía, Rialp, p. 285.
  • 3. 3 de l’entendement créateur des essences. Opposant à Descartes ce que jadis Aristote opposait à Platon12, l’empirisme délaisse l’analyse des idées de la raison et s’exerce sur l’élaboration des contenus de conscience: la raison n’est plus un dépôt d’idées ou de principes, mais une machine dont il faut connaître la structure afin de connaître le réel: ce nouveau psychologisme soutient que seul le réel concret et sensible existe (Locke), qu’il résulte d’une création de l’esprit individuel (Berkeley), que seule l’expérience sensible existe (Hume). Aussi assiste-t-on au XVIIIe siècle à une profonde transformation dans les idées et dans la manière d’écrire: aux romans essentialistes succèdent les romans existentialistes. Face à la priorité accordée aux idées, à la transcendance, à la nécessité, les Lumières opposent celle de la matière, de l’immanence, de la contingence; celle, aussi, de la méthode inductive et du biologisme sensualiste. Ce monde-ci n’est ni le monde parfait issu d’une idée parfaite et éternelle, ni le monde évident saisi de manière claire et distincte, mais un monde parmi tant d’autres mondes possibles: perfectible et, surtout, contingent. Son caractère imparfait tend à se manifester, dans la période dite de la Régence, de deux manières différentes: la perplexité et l’accord. Concernant la première, le passage d’une vision essentialiste vers une autre existentialiste ne se fait pas de manière brusque et immédiate; loin de là! Les personnages des romans, tout en rejetant d’emblée une métaphysique qu’ils considèrent comme périmée, se montrent incapables d’une acceptation globale des conséquences de cette nouvelle option philosophique, d’où leur embarras face aux contradictions d’un monde compris seulement à moitié. C’est ainsi que dans sa réponse à Mirza sur le fondement du bonheur des hommes, Usbek préfère recourir à un “morceau d’histoire” plutôt qu’à une “philosophie subtile”13; ailleurs, il est capable de discerner “quel [est] le gouvernement le plus conforme à la raison”14; or, cet homme à la pensée clairvoyante est le même qui manifeste sa perplexité face à la crise éclatée dans son sérail, dont il ne parvient pas à saisir les profondes implications sociales et politiques, application pure et simple de ses propres principes. On pourrait ajouter d’autres exemples où les personnages manifestent leur désarroi face à l’incompatibilité frappante entre leur conception rationnelle, souvent teintée de l’idéalisme classique, et leur déception vitale: des Grieux, Cleveland sont scandalisés par le désaccord entre leurs rêves de sagesse et de perfection et la vanité de leurs efforts pour y parvenir dans un monde incomplet et fautif. Mais il peut se faire également que tel personnage se trouve à l’aise dans ce nouveau monde, qu’il ait convenablement assimilé le passage de l’ancienne rêverie métaphysique à la nouvelle philosophie. Le Meilcour de Crébillon, dans Les Égarements du cœur et de l’esprit, effectue un parcours initiatique: certes ce n’est pas sans inquiétude qu’il passe d’une période de naïveté en matière sensuelle à la maîtrise dans l’art de la séduction; mais ce passage se fait déjà à l’intérieur d’un monde existentialiste: nulle part le héros ne s’interroge sur ce que l’homme est ou doit être, nulle part il ne décrie l’injustice d’un monde qui ne sied pas à ses idées préconçues sur la nature humaine; son initiation est moins logique que psychologique. Le cas n’est pas isolé: le comte des Confessions de Duclos, autre roman libertin, confirme cette assomption définitive d’un univers changeant et indéterminé. Mais il nous faut avancer. Si perplexité et accord cohabitaient dans le premier tiers du XVIIIe siècle, la nouvelle littérature existentialiste, qui prend ensuite le dessus, exige une écriture radicalement différente de celle qui l’a précédée; dans une littérature d’idées plus que dans une autre, les écrivains 12 Hirschberger, op. cit., p. 149. 13 Lettre XI dans Lettres persanes, éd. J. Starobinski, Gallimard, “Folio”, 1973, p. 67. 14 Lettre LXXX; p. 199.
  • 4. 4 cherchent à exprimer leurs propres réflexions philosophiques à travers leurs personnages. Voici, succinctement énumérés, les principaux sujets que leur tiennent à cœur. C’est tout d’abord une réflexion anthropologique. Les protagonistes des contes de Voltaire sont tous porteurs d’une idée préconçue sur ce que l’homme est, ou plutôt sur ce qu’il doit être: le savant doit être exempté des passions, le gouverneur doit être juste, l’homme bon doit être heureux; ces maximes respectives de Memnon, de Zadig et de Candide répètent point par point la pensée essentialiste du siècle précédent, tandis que leurs cris de détresse expriment leur perplexité. En cela, les personnages de Voltaire semblent rejoindre aussi, du moins en partie, le système des héros de Prévost, caractérisés par leur conception statique et absolue de la nature humaine; or, autant le discours prévostien témoignait d’une marche résignée à l’échec (déception où des raisons d’ordre janséniste ne sauraient être ignorées), autant celui des romans voltairiens mène à un démenti de cette conception utopique et propose, par l’écriture enjouée de l’auteur et par l’apprentissage final des protagonistes, une lecture différente: “Nous connaître dans notre essence est absolument impossible, à supposer que notre être ait une essence et ne soit pas simplement la somme de nos impressions et de nos réactions”15. Le dénouement de chaque conte le confirme: l’esprit céleste, l’ange divin et le derviche turc enjoignent respectivement à Memnon, Zadig et Candide de ne pas vouloir tout embrasser de leur raison étroite, d’adopter une attitude qu’aujourd’hui nous dirions “relativiste”. La réflexion morale n’est pas moins présente. Le Neveu de Rameau fait parade de ses vices pour “faire [son] bonheur”16; le valet de Jacques le Fataliste ne cèle ni son impuissance à suivre ses principes ni son scepticisme à l’égard de la prétendue honnêteté de ceux qui prônent les valeurs de la vertu17. Par ce relativisme, conglomérat de matérialisme biologique et d’utilitarisme individualiste, ces personnages abandonnent des “conventions telles que l’unité de caractère, la peinture d’une “nature” fixée d’avance”18 et soutiennent que le monde est la place où tous sans exception (les uns de manière ouverte, les autres de manière voilée) poursuivent l’accomplissement de leur propre volonté sans égard pour les prétendus principes de morale absolue: un ensemble de préférences nécessaires pour l’achèvement de la propre satisfaction19. Concernant la réflexion sociale, on connaît la lettre LXXXI de la marquise de Merteuil dans Les Liaisons dangereuses, qui vaut plaidoyer en faveur de la femme, opprimée dans un monde injuste. Face au mérite dérisoire de ceux qui se sont donné la peine de naître avec “une belle figure, pur effet du hasard”, et avec “des grâces, que l’usage donne presque toujours”, les femmes sont réduites à la “fortune […] de ne pas perdre”, à la “nécessité” de se défendre. La marquise se pose donc en vengeur des femmes. Cette lettre, sorte d’autobiographie psychologique, est un condensé des “règles” et des “principes”, de l’“étude” et du “travail” sur la manière d’obtenir l’honorabilité dans le monde, de s’élever “au-dessus des autres femmes” afin de les venger toutes; elle est surtout un exposé raisonné mais aussi expérimental des moyens dont une femme doit user avant de parvenir au libertinage hypocrite. Enfin, le roman des Lumières contient une réflexion politique et religieuse. Un exemple suffira: Aline et Valcour de Sade. Dans le récit de son voyage en Afrique, Sainville décrit deux régimes de gouvernement particulièrement opposés: la dystopie de Butua et l’utopie de Tamoé; dans celle-ci, la longue exposition du roi Zamé attire l’attention du voyageur: seul le peuple élevé qui suit les principes 15 H. Coulet, Le Roman jusqu’à la Révolution, Armand Colin, 1967, p. 398. 16 Éd. J. Varloot, Gallimard, “Folio”, 1972, p. 69. 17 Éd. Y. Belaval, Gallimard, “Folio”, 1973, p. 71 et 125. 18 Op. cit., p. 28. 19 Voir A. MacIntyre, After Virtue. A Study in Moral Theory, University of Notre Dame Press (2e éd.), 1984, p. 25.
  • 5. 5 révolutionnaires (le roman date de 1793) est à même d’accomplir les idéaux des Lumières20. Le déisme est aussi présent dans l’exposé de Zamé, mais c’est surtout dans la bouche de Léonore, épouse de Sainville, que la religion catholique est tournée en dérision. Le récit des affronts subis à Lisbonne puis à Madrid, ainsi que l’expérience au milieu des gitans qui l’accueillent21, est une attaque frontale contre toute religion révélée. Ces textes marquent déjà une inflexion colossale par rapport aux préoccupations du roman au XVIIe siècle, à son idéalisme, à sa logique; par rapport, aussi, à celles de la Régence dont la nostalgie d’un temps révolu affleure ça et là au milieu d’un psychologisme en hausse. Les nouveaux types de réflexion philosophique s’y révèlent efficaces: l’écriture romanesque en est renouvelée –c’est ce que j’ai voulu signifier par la première partie, évangélique, du sous-titre de cette communication. Le professeur Javier del Prado rappelle souvent que toute transformation dans les idées correspond à une nouvelle manière d’écrire; j’en viens donc aux modalités narratives propres aux quelques romanciers dont il a été question. En commençant par Voltaire. Tout aveu direct, toute intimité aurait rendu un piètre service à son dessein; comme l’a très intuitivement noté Jacques Van den Heuvel, chez cet écrivain “foncièrement inapte au genre de la confession, mais pourtant toujours avide de se manifester, la forme du conte permet […] une manière de confidence «en biais» sous le voile de l’humour, en conciliant chez lui une double exigence de pudeur et d’ostentation”22. Certes le genre existait avant Voltaire, et le XVIIe siècle nous a en laissé de beaux exemples; mais le conte voltairien, par le choc existentiel dont les personnages font l’expérience –espèce de syncope résultant d’un échec d’adaptation à un monde incompréhensible à partir de principes essentialistes–, semble particulièrement approprié à l’exposition du message des Lumières. La norme se répète partout. Chez un auteur aussi peu enclin à la conception traditionnelle du roman que Diderot, on comprend aisément que ni le Neveu ni Jacques ne se prêtent jamais à un développement ouvert, calme et sincère de leur intimité; ces personnages adoptent la démarche dialectique propre à leur créateur. Le cas du premier, au cynisme affiché, ne fait pas l’ombre d’un doute; quant au valet, même pendant ses discours les plus intimes il adopte toujours une attitude détachée à l’égard de chacune de ses maîtresses: autant le conte était pour Voltaire le cadre parfait pour l’exposé en biais de ses principes, autant le roman dialogué, dynamique et souvent polémique, offre à Diderot la texture la plus appropriée à son caractère et à son but philosophique. Le reste des ouvrages offre ce qui ressemble à un paradoxe. C’est ainsi que la confidence sincère et passionnée est partout dans les lettres de la Présidente de Tourvel comme dans celles de Cécile de Volanges et de Danceny; or, ces personnages sont les dupes du couple de “chasseurs” formé par Valmont et la Merteuil. Il en est autant pour Aline et Valcour, véritables amants échangeant dans leurs lettres la détresse de leur condition malheureuse; leur caractère de victime contraste vivement avec l’énergie vitale déployée par M. de Blamont, véritable meneur du jeu, ou encore avec celle de Sainville et Léonore, qui dans leurs propos substituent la question philosophique aux longs développements amoureux. Chez Laclos et chez Sade, le roman par lettres traditionnel est pour ainsi dire perverti à partir du moment où un groupe de personnages s’en sert pour faire rire d’un autre groupe attaché aux chimères d’amour, de vérité et de bonheur, qui jusqu’alors avaient caractérisé la conception idéale et essentialiste du monde. 20 Éd. Jean M. Goulemot, Librairie Générale Française, “Le Livre de Poche”, 1994, p. 281-373. 21 Ibid., p. 476-638. 22 Candide ou l’optimisme. La princesse de Babylone et autres contes, éd. J. Van den Heuvel, Librairie Générale Française, “Le Livre de Poche”, 1983, p. 10.
  • 6. 6 La subversion narrative de Voltaire et de Diderot, la perversion stratégique de Laclos et de Sade ne sont pas les seules lignes de force du siècle; il en est une autre, à laquelle j’ai fait allusion en rappelant, dans la seconde partie de mon sous-titre, Descartes –j’aurais dû dire plutôt l’esprit de Descartes, car je ne vais pas m’occuper de l’auteur de la Méthode, mais des romanciers réactionnaires à l’approche majoritairement existentialiste des Lumières. Il y a, à mon avis, tout un groupe d’écrivains proches de l’essentialisme philosophique (lire: néoplatonisme et, en général, tout idéalisme, cartésien ou non), qui, se rebellant contre cette inflexion narrative du genre romanesque, agissent à la manière d’un frein contre l’évolution de la pensée existentialiste. Je me limiterai à trois exemples pour exposer cette “évolution à rebours”, cette involution. La fraîcheur et la vérité modernes de La Vie de Marianne ne cachent pas une conception particulièrement attachée aux idéaux d’un monde parfait où la bonté, la beauté et les manières sont l’apanage du sang noble dont l’héroïne se croit dépositaire. Placée chez la marchande de linge de M. de Climal, Marianne comprend aussitôt qu’elle n’est pas là dans son milieu: “Je me disais déjà que, dans le monde, il fallait qu’il y eût quelque chose qui valait mieux que cela […]. Dites-moi d’où cela venait? Où est-ce que j’avais pris mes délicatesses? Étaient-elles dans mon sang? cela se pourrait bien”23. Marianne se sent issue d’un haut et noble lignage; sa noblesse de sang et sa noblesse d’esprit s’accordent parfaitement entre elles malgré l’imperfection du monde où elle doit vivre, “injustice” qu’elle impute à la cassure initiale, à l’accident du carrosse; la suite du roman constitue le rachat de la protagoniste, selon l’idée qu’elle s’est faite d’elle-même. Par son exigence intellectuelle et par son scrupule analytique, “Marianne réagit et raisonne en disciple de Descartes”24; elle reste platonicienne, logique et cartésienne dans la mesure où elle dédaigne les aléas de l’existence au profit de son sentiment et de sa raison. La Nouvelle Héloïse va plus loin que le roman de Marivaux dans la réticence à l’égard des Lumières. On sait que l’idéal des deux jeunes amants n’y est pas fondé sur le sang, il s’en faut de beaucoup, mais sur un naturalisme naïf et primesautier que la succession des événements ne tardera pas à démentir. La “chute” de Julie –“Je suis tombée dans l’abîme d’ignominie dont une fille ne revient point”25– vient confirmer que l’idéal de pureté naturelle a été rompu. Désormais, les amants s’adonnent tant bien que mal à l’impossible tâche de récupérer, par la vertu, un état de paix et de bonheur que seul le renoncement mutuel peut leur restituer. Rêve platonicien, rationaliste presque, par l’absence de tout contentement sensuel –“Oui, mon bon et digne ami, pour nous aimer toujours il faut renoncer l’un à l’autre”26–: voici donc “une résurrection du rêve platonicien, courtois et précieux d’un amour qui triomphe du temps parce qu’il est spirituel”27, et que seule la mort de Julie permettra d’atteindre, ratifiant ainsi l’incompatibilité de tout ajustement entre âme et corps, entérinant, de la sorte, le dualisme cartésien sur le plan psychologique. Paul et Virginie, enfin, publié juste un an avant la Révolution, représente le plus bel exemple de roman rebelle au train des Lumières. Le but n’est point ici de regagner la reconnaissance sociale ou la vertu morale que les “chutes” (physique et psychologique chez Marianne comme chez Julie) avaient ôtées aux héroïnes. L’idylle de l’Île-de-France, vécue pendant un temps, s’effondre dès l’éveil de la jeune vierge à la puberté, découverte biologique qui précède son départ vers la métropole, symbole du vice et de la dépravation. On connaît la suite: le naufrage du Saint-Géran fait balancer l’héroïne entre la pureté et la souillure avant qu’elle ne lève “en haut des yeux sereins, t[el] un ange qui prend 23 Éd. J. Dagen, Gallimard, “Folio”, 1997, p. 86. 24 Ibid., p. 16. 25 1e partie, lettre XXIX de Julie à Claire; éd. M. Launay, GF Flammarion, 1967, p. 59. 26 3e partie, lettre XVIII de Julie; p. 268. 27 L. Versini, Le XVIIIe siècle. Littérature française, Presses Universitaires de Nancy, 1988, p. 104-105.
  • 7. 7 son vol vers les cieux”28; l’impossible retour aux origines souligne que l’idéal, atteint pour un temps, ne peut plus être récupéré dans ce monde. Ainsi, tout au long du siècle, des romans ont fourni le contrepoint idéaliste aux Lumières: par sa réhabilitation aristocratique, Marianne confirme la possibilité de racheter l’idéal biologico-social jadis perdu; Julie parvient à l’idéal de vertu dans l’utopie sociale de Clarens avant de racheter par le don de sa vie celle de son fils et de convaincre Saint-Preux de l’existence d’une paix et d’un bonheur dans un monde autre que celui-ci29; Virginie, enfin, reste fidèle à son idéal de pureté par le renoncement à toute utopie devenue illusoire après l’éveil sexuel et la découverte de la dépravation sociale. Contrepoint aussi quant à l’adaptation au réel. Marianne, par son énergie, vainc tous les obstacles et soumet le monde; Saint-Preux et Paul, solitaires et misanthropes, se montrent impuissants face à un monde aussi mouvant qu’inflexible. Inadaptés, tous restent accrochés à l’essentialisme, à l’idéalisme, à la conception statique et absolue de la nature humaine; ils sont, dans le siècle, l’emblème d’une pensée autre, parallèle à la conception mouvante et relativiste de cette même nature, parallèle à l’existentialisme triomphant des Lumières. 28 Éd. J. Ehrard, Gallimard, “Folio”, 1984, p. 225. 29 6e partie, lettre XII de Julie; op. cit., p. 564. N’oublions pas que, pour Rousseau, “toute existence temporelle [est] une déperdition et une dénaturation” (H. Coulet, op. cit., p. 401-403).