Robert Reich : un réformateur social

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A l'aube de la campagne présidentielle américaine pour les élections de Novembre 2016, Robert Reich affiche ses engagements politiques.
Augmentation du salaire minimum, lutte contre les inégalités de revenus, création de "bons emplois", repositionnement des instances sociales (selon le modèle allemand, par exemple) et des méthodes de management, révisions des taxes (de sécurité sociale, sur les ventes), ...
"Un président a besoin d'un public informé, engagé, mobilisé...pour qu'on règle ces problèmes économiques et sociaux".
A l'instar de Bernie Sanders, son discours plein d'espoir affiche haut et clair ce que la population pense tout bas !
Un modèle d'engagement pour nos politiques français en cette période de défiance de l'électorat envers la "chose publique" ?

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Robert Reich : un réformateur social

  1. 1. 1 1/5 Robert Reich : « Reprendre le contrôle de notre économie et de notre démocratie » PAR IRIS DEROEUX COMPLETE PAR ERIC LEGER ARTICLE MEDIAPART INITIAL PUBLIÉ LE LUNDI 3 AOÛT 2015 À l’heure où la Maison-Blanche se félicite des bons résultats de l’économie américaine – le chômage est tombé à son plus bas depuis 2008 en juin, à 5,3 % –, l’économiste Robert Reich analyse ce qui se cache derrière les chiffres de la croissance et du chômage. Ancien de l’administration Carter, ex-ministre du travail de Bill Clinton, il revient sur les débats politiques et économiques du moment, de l’augmentation du salaire minimum à la lutte contre les inégalités de revenus, en passant par les négociations autour du traité transatlantique (TTIP). Il insiste sur la nécessité de réformes politiques. [lire aussi : Le phénomène Bernie Sanders : un socialiste en campagne aux Etats-Unis a la suite de cet article] Économiste engagé appartenant à la gauche modérée, hyperactif sur les réseaux sociaux et sur le terrain, allant de rencontres en conférences, il milite pour un interventionnisme d’État intelligent, seul capable de corriger les injustices sociales et économiques. De nature optimiste, il reste persuadé qu’il est possible de trouver un terrain d’entente entre électeurs démocrates et républicains, entre gauche et droite, « afin de reprendre le contrôle de notre économie, de notre démocratie ». Un message qu’il véhicule aussi grâce à des ouvrages et des films, notamment le documentaire Inégalité pour tous (en version originale sous-titrée en français). Les échanges ont lieu sur le campus de Berkeley, en Californie, où il continue d’enseigner les politiques publiques et l’économie. La Maison-Blanche ne cesse de se féliciter des bons chiffres de l’emploi : plus de 200 000 sont créés chaque mois depuis quasiment un an, le taux de chômage est tombé à 5,3 % début juillet, son meilleur taux depuis 2008… L’économie américaine se serait donc relevée de la crise des subprimes. Sauf que d’autres indicateurs sont beaucoup moins encourageants : les salaires stagnent, les emplois à temps partiel augmentent, l’économie repose de plus en plus sur les free- lance et des méthodes de type « just-in-time- scheduling » (l’employé sera prévenu le jour même si l'on a besoin de lui)… Comment analysez-vous cette situation ? Ce paysage économique contrasté prend tout son sens quand on le situe bien dans son contexte américain : le pays est plutôt bon pour créer de l’emploi en période de croissance, mais ne crée pas de bons emplois. Ce sont surtout des emplois à bas salaire. La plupart des nouveaux emplois créés depuis 2009 paient en moyenne moins que ceux ayant été perdus pendant la récession. Et ce sont des jobs sans aucune forme de sécurité ! Nombre d’entre eux sont des emplois de free-lance, de travailleurs indépendants… Ce sont des tâches externalisées, sans les protections que les travailleurs considéraient comme acquises il y a trente ans. Ce sont donc les deux faces d’une même pièce : c’est facile de créer des emplois quand ceux-ci sont médiocres. Au bout du compte, l’esclavage était aussi un système de plein emploi ! J’exagère délibérément en disant cela, car le principe est le même : s’il n’y a pas de véritable sécurité de l’emploi, si le seuil du salaire minimum n’est pas relevé en étant indexé sur l’inflation [c’est le cas en France – ndlr], eh bien, beaucoup d’emplois finissent par être de très mauvaise qualité. Le relèvement du seuil du salaire minimum, aujourd’hui fixé à 7,25 dollars de l’heure au niveau fédéral, est l’une des grandes batailles politiques du moment. La majorité républicaine au Congrès s’y oppose. Ce qui paraît insensé quand on sait que ce Il explique de manière limpide la mécanique des inégalités économiques grandissantes aux États Unis. https://1fichier.com/?tgx466jqbn (cliquer en bas de la page de l'hébergeur sur le bouton télécharger pour récupérer la vidéo)
  2. 2. 2 2/5 seuil n’a pas bougé depuis 2009, qu’il équivaut à seulement 38 % du salaire médian (contre 60 % en France par exemple). Pourquoi cela reste-t-il un sujet d’opposition partisane ? C’est typique des batailles du moment… La droite ne veut pas augmenter le salaire minimum parce qu’elle estime que cela nuirait à l’emploi. Elle respecte ainsi la volonté de groupes représentant les intérêts de l’industrie et du commerce, comme la National Restaurant Association, qui n’ont aucune envie de dépenser plus pour mieux payer leurs travailleurs. C’est aussi simple que ça. Les chiffres ne sont pourtant pas compliqués : si l'on prend le salaire minimum tel qu’il était fixé en 1968 et qu’on l’indexe sur l’inflation, on obtient déjà un salaire minimum à 10,10 dollars de l’heure. Et si l'on prend en compte les gains de productivité enregistrés depuis 1968, on arrive à 21 dollars de l’heure. C’est presque trois fois le taux actuel. Il n’y a aucun argument valable pour s’opposer à une hausse. Ceux qui prétendent que l’employé type touchant le salaire minimum est un adolescent pouvant ainsi gagner de l’argent de poche se trompent. Ces emplois ont tendance à être le principal gagne-pain d’une famille. Les travailleurs sont souvent des parents célibataires élevant seuls leurs enfants et souvent des femmes. Ils ont tout simplement besoin d’un salaire plus élevé. Quant aux projections économiques, quasiment toutes montrent que le salaire minimum peut être augmenté sans avoir d’impact négatif sur l’économie, au contraire. Par exemple, mieux payer un employé, c’est aussi lui permettre de dépenser plus et par ricochet favoriser l’emploi. L’augmentation du salaire minimum permet en outre de faire revenir sur le marché du travail des gens qui ne cherchent même plus, ce qui permet aux employeurs d’avoir plus de choix, de s’entourer d’employés plus stables, de limiter le turnover. À défaut de réforme fédérale, des initiatives existent au niveau local. Plusieurs villes et États américains se sont prononcés en faveur d’une augmentation du salaire minimum au sein de leurs frontières. Ça devient aussi un argument pour de grandes entreprises, annonçant fièrement qu’elles augmentent les salaires minimums, la dernière en date étant le géant Wallmart. Les avancées locales sont intéressantes bien sûr. Seattle a voté pour une augmentation graduelle afin d’atteindre 15 dollars de l’heure d’ici quelques années. San Francisco a aussi voté en ce sens. Mais cela ne doit pas servir de substitut à une hausse du salaire au niveau fédéral. Nous devons avoir une définition commune de ce qui est décent. Quant aux stratégies de grandes entreprises, ce ne sont rien d’autre que des opérations de relations publiques… Wallmart – qui est le plus gros employeur aux États-Unis – a annoncé vouloir augmenter ses plus bas salaires d'un dollar de l’heure. Le salaire minimum de l’entreprise ne sera plus de 7,25 dollars mais de 8,25 dollars de l’heure. C’est minuscule. À ce rythme, même si un salarié Wallmart avait un emploi à temps plein dans l’entreprise, et peu en ont un, son salaire annuel s’élèverait à 17 000 dollars par an (15 154 euros). Dans la plupart des villes américaines, c’est impossible de vivre avec ce salaire. Précisons que le seuil de pauvreté est fixé à 22 000 dollars par an aux États-Unis. Cela signifie que pour éviter que ces travailleurs ne tombent dans une trop grande pauvreté, le reste d’entre nous finance des aides sociales sous forme de bons alimentaires, d’aides au logement, d’aides aux soins médicaux. Celles-ci se transforment en quelque sorte en subventions pour Wallmart ! Cela n’aurait pas lieu d’être si le groupe payait mieux ses employés. C’est la même chose pour McDonald's, Burger King et tous les autres. Au-delà de la question du salaire minimum, se pose celle plus vaste des inégalités de revenus. Celles- ci sont de plus en plus exposées et débattues dans les médias américains, comme s’ils réalisaient enfin leur ampleur. Elles ont explosé, 1 % d’Américains les plus riches concentrent aujourd’hui plus de 22 % du revenu national et plus de 40 % des richesses du pays. Comment en est-on arrivé à de tels niveaux ?
  3. 3. 3 3/5 Ça ne s’est pas fait en un jour. Les inégalités ont commencé à se creuser à la fin des années 1970, quand le revenu médian s’est mis à décrocher [un salaire imaginaire servant de référence, partageant la population à parts égales entre la moitié qui gagne plus et celle qui gagne moins – ndlr], à ne plus progresser au rythme des gains de productivité. Il y a plusieurs raisons à cela, les deux principales étant la globalisation et l’impact de la technologie sur l’emploi. C’est à peu près à cette période qu’il est devenu plus facile pour les entreprises d’externaliser des tâches, notamment en ayant recours aux porte-conteneurs et à la communication par satellite. Ces technologies créées pendant la guerre du Viêtnam commencent alors à être disponibles à la vente. Arrive ensuite la révolution numérique, qui contribuera aussi à bouleverser l’emploi. Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que d’autres pays sont passés par le même processus, la globalisation et le changement technologique, sans parvenir au même degré d’inégalités atteint par les États-Unis. Ici, s’est ajouté le fait que le pouvoir politique a suivi l’argent, il est allé du côté des plus riches. Les entreprises ont pu commencer à casser les syndicats. Le nombre de travailleurs syndiqués dans le secteur privé était de 35 % en 1955, il est désormais de moins de 7 %. La plupart des travailleurs n’ont par conséquent pas un pouvoir de négociation suffisant. En parallèle, le gouvernement fédéral a commencé à moins investir dans l’éducation, les infrastructures, la recherche et le développement ; des investissements permettant pourtant de former, d’augmenter la valeur des travailleurs. Ensuite, sous Ronald Reagan, le système d’imposition fédéral a été restructuré d’une telle façon que le taux maximal d’imposition des plus hauts revenus est tombé de 70 % à 28 %. Et nous ne sommes jamais revenus aux niveaux d’avant 1981. Au même moment, les taxes dites de « sécurité sociale » (finançant l’assurance vieillesse, chômage, de couverture santé des plus pauvres, etc.) ont augmenté, sachant que c’est un impôt relativement régressif (les pauvres paient proportionnellement plus que les riches). Les taxes sur les ventes ont aussi augmenté, et elles fonctionnent elles aussi de manière régressive. Enfin, il y eut une révolution des méthodes de management dans les sociétés américaines. Avant les années 1980, les entreprises tentaient de se soucier des intérêts de leurs employés et de leurs actionnaires de manière à peu près équilibrée. La dynamique a changé dans les années 1980, après une série de rachats hostiles ; des entreprises ou des individus prenant le contrôle de sociétés avec le seul but de les rendre plus profitables. Il ne s’agit plus de se préoccuper du bien- être des différents groupes composant l’entreprise, mais de satisfaire les actionnaires. À l’intérieur de l’entreprise, cela se traduit par un effort continu pour réduire au minimum les salaires des travailleurs. Vous estimez que l’administration Obama a fait quelque chose pour s’attaquer à ces multiples problèmes économiques et sociaux. Que retiendrez- vous de ces deux mandats ? La contribution la plus importante de Barack Obama aura été la réforme de l’assurance santé, qui a permis de couvrir des millions de personnes ne pouvant pas se le permettre auparavant. C’est imparfait, les défauts sont nombreux, mais c’est un pas dans la bonne direction. C’est une politique de redistribution. Pour le reste, disons qu’après la crise de 2008, la politique de relance nous a permis de ne pas sombrer dans une dépression digne de celle des années 1930. Celle-ci aurait été autrement plus grave. Quant à des politiques plus ciblées, telles que des programmes pour aider les plus démunis, des programmes d’aide au retour à l’emploi, pour l’éducation, c’est simple : les républicains font bloc contre le président. Il n’y a rien de comparable dans l’histoire récente. Il faut au moins remonter aux années 1920 pour trouver le même type d’opposition virulente, pour voir un parti républicain aussi conservateur.
  4. 4. 4 4/5 Je crois que c’est notamment dû à la colère et à la frustration de tant d’Américains qui se sentent abandonnés. Les républicains ont cette manie de désigner les pauvres, les gens de couleur, les immigrants comme les coupables… Depuis des années, ils répètent à leur électorat issu de la classe ouvrière blanche que l’ennemi est le pauvre, le Noir, l’hispanique, et ça marche. Même si c’est faux, même si ceux qui s’accaparent les richesses sont surtout en haut de l’échelle. En ce moment, le gouvernement américain est en train de négocier deux grands traités internationaux visant à libéraliser un peu plus les échanges, l’un avec onze pays asiatiques (le partenariat transpacifique ou TPP), l’autre avec la Commission européenne (le partenariat transatlantique, TTIP). La plupart des élus démocrates sont opposés à ces négociations. L’opposition citoyenne est aussi de plus en plus importante. Mais l’administration Obama continue de les défendre malgré ce scepticisme. Que pensez-vous de ces traités ? Ce n’est qu’une histoire d’argent ! Le TPP et le TTIP sont soutenus par le « big business » et par Wall Street, qui s’avèrent financer un gros pourcentage des campagnes électorales des élus républicains mais aussi de démocrates. Et Wall Street veut que ces accords soient signés. Les travailleurs américains et la plupart des citoyens n’en tireront aucun bénéfice, au contraire. Ces accords devraient permettre à une entreprise d’attaquer un État devant un tribunal ad hoc si jamais cet État instaure de nouveaux standards de sécurité, de protection de la santé ou du travail et que l’entreprise les estiment nuisibles à ses bénéfices (mécanisme d’arbitrage). C’est une idée ridicule ! Plus les Américains découvrent la teneur de ces accords, plus ils y sont opposés. La plupart des élus démocrates y sont opposés. Donc je dois dire que je ne sais pas pourquoi l’administration Obama s’est lancée là-dedans. Je crois que l’influence de Wall Street et du big business est très importante, et pas seulement en termes financiers. C’est aussi une influence sociale. J’ai été en poste au sein d’administrations, j’ai été secrétaire du travail sous Bill Clinton, j’ai vu comme le président devenait de plus en plus sensible aux arguments des représentants de Wall Street. Le département du Trésor est rempli de gens venant du milieu de la finance, ils siègent à des conseils, des commissions… Quand tu es président, tu es en relation avec ces gens-là, ils t’entourent, tu les écoutes. À un moment donné, ils te diront que pour ton héritage, tu dois lancer un grand projet ayant à voir avec le commerce. Et tu fais cette idée tienne. En théorie, le commerce est une bonne chose, surtout si les gagnants compensent les perdants. Mais ils ne le font pas et les perdants n’en finissent plus de perdre. Dans la pratique, quand on se retrouve avec des inégalités de plus en plus grandes, le commerce international – surtout celui qui repose sur les investissements directs à l’étranger – n’apporte pas grand-chose de bon. Nous sommes au tout début d’une nouvelle campagne présidentielle pour les élections de novembre 2016. Qu’aimeriez-vous entendre de la bouche des candidats ? Il y a tant de choses… Savoir s’ils feront ces propositions, c’est un autre débat, mais voilà ce que j’aimerais entendre : nous devons augmenter l’impôt pour les contribuables les plus aisés afin de financer un meilleur système éducatif public, de la maternelle à l’université. Cet argent servirait aussi à reconstruire nos infrastructures qui sont mal entretenues et dans un état lamentable. Cela permettrait d’avoir un meilleur système de transport public par exemple. Il y a une crise du logement sévère dans ce pays. Dans de nombreuses villes, les foyers à bas revenus n’arrivent pas à se loger à proximité de leur lieu de travail. Si les transports publics étaient plus développés, ils pourraient au moins vivre un peu plus loin, avoir accès à des logements plus abordables, et réussir à se rendre sur leur lieu de travail sans trop de problèmes. On pourrait donc commencer par faire tous ces investissements ! Comment l’expliquez-vous ? Nous sommes la société la plus riche au monde, nous sommes plus riches que nous ne l’avons jamais été, mais ces richesses sont concentrées entre les mains de quelques-uns. Que le taux d’imposition des plus hauts revenus soit suffisant pour que le reste de la société ait une chance de s’en sortir, c’est quand même le moins qu’on puisse faire !
  5. 5. 5 5/5 Ensuite, il faut que Wall Street soit mieux contrôlée. La finance reste beaucoup trop puissante, les risques d’une autre crise comme celle de 2008 sont encore trop élevés. C’est un monopole ! Nous devons séparer les banques d’investissement des banques commerciales. La taille des grandes banques doit être impérativement réduite. Il faut s’attaquer aux failles de nos lois qui permettent à Wall Street d’échapper à l’impôt… Enfin, le salaire minimum doit absolument être augmenté pour atteindre quelque chose comme 15 dollars de l’heure. Il faut en outre élargir l’accès au « earned income tax credit », qui est un crédit d’impôt ciblé sur les foyers les plus modestes. Les deux combinés permettront à de nombreux Américains de ne plus vivre sous le seuil de pauvreté. Je peux continuer comme ça pendant des heures ! Vous pensez que ne serait-ce que 10 % de ce programme peut être mis en œuvre par un candidat démocrate sérieux ? Tout dépend de ce qu’il se passe aux élections de 2016, à la fois aux présidentielles et aux législatives [en même temps que les présidentielles, auront lieu les élections à la Chambre et au Sénat, qui sont organisées tous les deux ans – ndlr]. Nous verrons si les électeurs comprennent ce qui est en jeu et se déplacent aux urnes, y compris les jeunes, les Afro-Américains, les Latinos, les femmes… Alors on pourrait obtenir un Congrès représentatif de ces gens, de leurs besoins, et un président qui tient parole. Lors des dernières élections fédérales de mi-mandat (au cours desquelles le Congrès a donc été renouvelé, en novembre 2014), seuls 32 % des électeurs se sont déplacés aux urnes. C'est le pourcentage le plus bas jamais enregistré depuis 1942, une année de guerre au cours de laquelle de nombreux électeurs étaient sur le champ de bataille. En attendant, vous militez sans relâche sur les réseaux sociaux et sur le terrain pour que les Américains comprennent la dynamique des inégalités de revenus, pour qu’ils se réveillent. Avez-vous l’impression de toucher un public qui n’est pas déjà convaincu par ce que vous dites ? Je défends l’idée que la classe moyenne inférieure qui vote républicain doit s’unir avec les Américains les plus pauvres qui votent démocrate, et qu’ensemble ils peuvent reprendre le contrôle de notre économie, de notre démocratie. Je me promène à travers le pays pour parler de cela, je vais bientôt me rendre en Caroline du Nord, dans le Tennessee, des États du sud qui sont traditionnellement républicains. À vrai dire, je passe le plus de temps possible dans les « Red States »[des États acquis aux républicains – ndlr]. Les gens sont très polis, on arrive à avoir de bonnes discussions. Mais enfin il ne s’agit pas que de moi, on doit tous parler avec ceux qui ne sont pas d’accord avec nous afin de sortir de cet état de paralysie qui caractérise la politique américaine. On sent même des désaccords et des tensions au sein des démocrates, entre les démocrates de gauche et les centristes… Oui, enfin, ça a toujours été le cas. En 1964, les démocrates se déchiraient sur le fait d’accepter ou non une délégation du Mississippi pro-droits civiques et composée d’Afro-Américains à la convention nationale du parti. Ensuite, ils n’arrivaient pas à s’entendre sur la guerre du Viêtnam… Le parti démocrate a toujours été composé de gens qui ne sont pas d’accord les uns avec les autres. Mais ces temps-ci, je crois que la presse exagère leurs divisions. Je connais Hillary Clinton depuis qu’elle a 19 ans, nous nous sommes rencontrés lors de nos premières années d’université [au Wellesley College]. La question à laquelle je ne peux répondre pour le moment, seul le temps le dira, c’est de savoir à quel point elle pourra se montrer courageuse, jusqu’où elle sera capable d’aller pour défendre ces idéaux. Et aucun président ne peut faire ça seul. Un président a besoin d’un public informé, engagé, mobilisé, prêt à sacrifier de son temps et de son argent pour qu’on règle ces problèmes économiques et sociaux.
  6. 6. 1 1/4 Le phénomène Bernie Sanders : un socialiste en campagne aux Etats-Unis PAR IRIS DEROEUX COMPLETE PAR ERIC LEGER ARTICLE MEDIAPART INITIAL PUBLIÉ LE MERCREDI 29 JUILLET 2015 Bernie Sanders en meeting à Washington, le 22 juillet 2015 Depuis qu’il a fait son entrée dans la campagne pour les primaires démocrates, Bernie Sanders réjouit et réveille la gauche américaine. Son succès populaire surprend ou dérange. « Ciel, un socialiste », s’affolent les républicains, tandis qu’Hillary Clinton se retrouve – une fois encore – à devoir composer avec un encombrant outsider. Mais qui est-il donc, et pourquoi un tel succès ? Qu’il y ait un candidat de gauche aux primaires démocrates pour les élections présidentielles américaines, cela n’a rien de très exceptionnel. En attestent les candidatures d’Eugene McCarthy, séduisant les étudiants, les pacifistes et les intellectuels lors des élections de 1968, du progressiste George McGovern, en 1972, ou encore d’Howard Dean, en 2004. En revanche, que ce même candidat suscite dès les prémices de sa campagne plus d’enthousiasme de la part des électeurs que tous les autres candidats, républicains ou démocrates, voilà de quoi titiller la curiosité du grand public et des médias. À quinze mois des élections présidentielles de 2016, Bernie Sanders, 73 ans, sénateur indépendant rattaché au groupe parlementaire démocrate, défendant son étiquette de « socialiste » depuis plus de quarante ans, perturbe le train-train d’une campagne électorale qui n’excitait pas vraiment les foules jusque- là. Ces premiers mois ont été marqués par la perspective peu engageante d’un duel Clinton-Bush, l’incompréhensible ballet des candidats républicains – seize à ce jour ! – ou encore le verbiage haineux de l’homme d’affaires et candidat Donald Trump, occupant l’espace médiatique en comparant par exemple les immigrés mexicains à des trafiquants de drogue et des violeurs. Bernie Sanders, actuellement sénateur du Vermont, un État du Nord-Est réputé pour son progressisme et ses produits « bio », apporte tout simplement un peu de fraîcheur au débat. Depuis qu’il est entré en campagne, en mai dernier, l’argumentaire qu’il déroule peut se résumer ainsi : les inégalités économiques doivent être combattues en augmentant l’impôt sur les hauts revenus, en doublant le salaire minimum pour qu’il atteigne au moins 15 dollars de l’heure, en contrôlant mieux le secteur bancaire, en luttant contre l’évasion fiscale, en investissant dans l’éducation et en allégeant la dette étudiante ou encore en lançant un nouveau programme de grands travaux. Bernie Sanders se prononce en faveur de politiques sociales-démocrates à l’européenne, citant à l’envi les pays scandinaves (et la France). « Vous savez, ces pays où l’accès aux soins de santé est gratuit, où l’éducation est quasi gratuite, où les travailleurs ont des congés payés. C’est de ce type de socialisme- là dont je parle », expliquait-il ainsi lors d’un long entretien avec la journaliste Katie Couric, en juin (ici). S’il parle surtout d’économie, il insiste aussi sur la réforme du système de financement des campagnes électorales – sans plafond actuellement – afin de « mettre fin à l’oligarchie » qui menace la politique américaine. Il ne manque jamais d’alerter sur les effets du changement climatique et milite en faveur de la transition énergétique. Il s’oppose encore à la collecte massive de données par la NSA. Ce message séduit. Depuis juin, Bernie attire des foules de plus en plus larges, qui débordent systématiquement des auditoriums prévus pour l’occasion : 2 600 personnes dans l’Iowa, 3 000 personnes dans le Minnesota, 10 000 personnes dans le Wisconsin début juillet et 11 000 personnes à Phoenix en Arizona, samedi dernier… lorsque nous nous sommes tous retrouvés étudiants à la faculté de droit de Yale, même s’ils ne m’attribuent pas cette rencontre. J’ai foi en ses idéaux. C’est une idéaliste, qui se soucie de tous les problèmes que nous venons d’évoquer.
  7. 7. 2 2/4 Aucun autre candidat démocrate ou républicain n’a réussi à rassembler à ce jour un tel public. Sa cote de popularité dans les sondages suit la même courbe ascendante : en un mois, il est passé de 8 à 15 % des intentions de vote des électeurs se disant démocrates. Si cette percée est remarquable, Bernie Sanders reste cependant loin derrière la candidate de choix des cadres du parti démocrate, Hillary Clinton, qui recueille à ce jour plus de 60 % des intentions de vote. À comparer leurs comptes de campagne, on a même du mal à croire qu’ils jouent dans la même catégorie. Bernie Sanders a levé 15,2 millions de dollars de fonds provenant uniquement de petits donateurs, puisqu’il refuse catégoriquement l’argent des « Super Pacs »* qui se déverse sur les campagnes américaines depuis 2010. Le comité de campagne d’Hillary Clinton en est lui à 47,5 millions de dollars… Dans ce contexte, aucun expert de la vie politique américaine n’envisage pour le moment que Bernie Sanders remporte les primaires démocrates ou devienne le prochain président des États-Unis. « Mais l’enjeu n’est pas là, analyse le sociologue Walter Benn Michaels. Bernie Sanders réussit à dire tout haut ce que tant d’Américains pensent tout bas sans forcément savoir l’articuler. Il connaît son sujet, il propose des solutions, il est crédible. Il parle donc à des gens qui commençaient à vraiment se désintéresser de la chose publique. » Le succès de Bernie Sanders, c’est d’abord l’expression d’une contestation, d’une défiance à l’égard des candidats de l'« establishment », comme Hillary Clinton, d’un rejet de la tiédeur centriste du parti démocrate sur les questions économiques. Il se retrouve à porter la colère et l’espoir d’une portion de l’électorat qui aurait pu tout aussi bien se ranger derrière la candidature d’une Elizabeth Warren, sénatrice démocrate dénonçant avec fougue les errements du néolibéralisme et le pouvoir de l’industrie bancaire. Sauf que, malgré sa popularité, celle-ci a choisi de ne pas entrer dans la mêlée. *En 2010, la Cour suprême américaine rend l’arrêt « Citoyens unis contre la commission élection électorale fédérale », qui permet désormais à tout entreprise, syndicat ou individu de financer sans limite de fonds des comités d’action politique – surnommés « PAC » –, afin de venir en aide au candidat de leur choix. Concrètement, cela permet à de riches entrepreneurs d’investir des millions de dollars dans de coûteux spots publicitaires ou des campagnes d’affichage servant notamment à dénigrer les candidats faisant de l’ombre à leur favori. Cette tendance est encore plus marquée dans le camp républicain que chez les démocrates. Bernie, lui, n’a pas hésité à entrer dans la campagne, en ayant toute la légitimité nécessaire pour occuper le vide laissé à gauche. « Cela fait quarante ans qu’il répète la même chose, qu’il défend l’intervention de l’État pour corriger les inégalités et s’oppose au pouvoir du “big business” », nous explique Greg Guma, auteur d’un ouvrage sur Bernie Sanders et le Vermont, The People’s Republic, Vermont and the Sanders Revolution. « La nouveauté, c’est que son discours résonne désormais un peu partout dans le pays. C’est le bon moment pour parler inégalités de revenus et pour être entendu», poursuit-il. Il note que le mouvement Occupy Wall Street a préparé le terrain, que le débat sur le creusement des inégalités est de mieux en mieux relayé par les médias. Les sondages indiquent en outre un glissement à gauche d’une partie de l’électorat démocrate : selon une étude de l'institut Gallup, le pourcentage de démocrates s’identifiant comme « libéraux » (au sens américain du terme, c’est-à-dire de tendance sociale- démocrate) sur les questions sociales et économiques a augmenté de 17 points depuis 2001. « Les recettes qu’il préconisait quand il courtisait la mairie de Burlington sont quasiment les mêmes qu’il préconise aujourd’hui pour le pays», poursuit Greg Guma, insistant sur le laboratoire qu’a représenté le Vermont pour cet homme politique. Né dans une famille juive de Brooklyn, à New York, Bernie Sanders s’installe dans le Vermont dans les années 1960 en même temps qu’une vague de hippies prônant le retour à la nature. Dans ses bagages, quelques
  8. 8. 3 3/4 années de militantisme anti-guerre du Vietnam à l’université de Chicago, une passion pour la chose publique et un intérêt soutenu pour la théorie marxiste. Il rejoint rapidement un petit parti de gauche, fondé en 1970, nommé le Liberty Union Party et se définissant comme pacifique et «socialiste non violent». Dédié à la politique, enchaînant les petits boulots pour survivre, Bernie Sanders se présente à plusieurs élections sénatoriales, perd à chaque fois, puis, à partir de 1976, poursuit son chemin hors du parti en tant qu’indépendant solidement ancré à gauche. Une étiquette qu’il conserve aujourd’hui. Bernie Sanders en meeting à Washington, le 22 juillet 2015 « Depuis son entrée en politique, il a mené près de 20 campagnes. Il adore ça », souligne Greg Guma. Sa première victoire, celle qui le lance enfin, date de 1981: avec seulement dix voix d’avance, il remporte la mairie de Burlington. Son message de l’époque ? «Burlington n’est pas à vendre.» Autrement dit, les grands groupes immobiliers ne doivent pas s’approprier le centre-ville, Burlington doit rester une ville accessible aux classes moyennes et populaires. Sa gestion municipale convainc les habitants et il est réélu pour trois mandats successifs. Des années au cours desquelles il visite le Nicaragua, soutient le régime sandiniste, et initie le jumelage de Burlington avec la ville de Iaroslavl en Union soviétique. La prochaine étape est logiquement Washington : il est élu représentant du Vermont à la Chambre de représentants, en 1990. C’est le premier indépendant élu en quarante ans. Il choisit cependant d’être affilié au groupe parlementaire démocrate, ce qui signifie qu’il suit le vote démocrate sur un grand nombre de textes de lois. Il a d'ailleurs créé un groupe d’élus démocrates progressistes au Congrès, qui existe toujours. «Il entretient un rapport compliqué avec le parti démocrate, ayant oscillé au fil de sa carrière entre le rejet des partis et l’union avec les démocrates. Dernièrement, il a choisi d’être dans le parti et il a convaincu les gens de gauche que c’était le seul moyen d’être entendu, d’être efficace, étant donné notre système bipartisan», analyse Greg Guma. En 2006, il poursuit sa percée et devient cette fois-ci sénateur du Vermont, un siège qu’il occupe toujours. Encore une fois, son étiquette indépendante n’est pas un obstacle, il est soutenu par les démocrates les plus progressistes. Vote après vote, débat après débat, Sanders incarne ainsi parfaitement l’aile gauche du parti: il est opposé aux interventions en Irak, en 1991 comme en 2002; il est opposé au Patriot Act; opposé aux coupes budgétaires et baisses d’impôt qui affectent démesurément les plus démunis; il défend bec et ongles la transition énergétique et s’oppose à la construction de l’oléoduc Keystone XL. Après l’élection de Barack Obama en 2008, il devient un ardent défenseur de la réforme de l’assurance santé, militant pour un système entièrement géré par l’État (à savoir un système à la française; mais cette idée sera abandonnée face à l’opposition républicaine et les assurances privées garderont un rôle de premier plan dans la couverture maladie des Américains). Il milite alors pour que l’État investisse plus dans le réseau de centres de soins communautaires du pays acceptant les patients quels que soient leurs revenus, et son combat porte ses fruits. Sa constance et sa rigueur depuis son entrée en politique font qu’il est aujourd’hui difficile de douter de la sincérité de ses idéaux, de son engagement. C’est là sa force, notamment face à une Hillary Clinton souffrant de son image de reine des compromis et des petits arrangements entre amis. Cependant, son argumentaire n’est pas sans faiblesse. Ayant tendance à tout ramener à l’économie, il fait ainsi souvent l’impasse sur les questions identitaires, qui ont pris une très large place dans le débat américain. Autrement dit, comment le fait d’être homosexuel, hispanique ou afro-américain transforme son expérience de citoyen américain et donne lieu à des formes de discrimination particulières.
  9. 9. 4 4/4 Cela explique en partie les doutes exprimés par des experts de la vie politique américaine, comme Daniel Pfeiffer dans le Washington Post. Comparant les candidatures de deux outsiders, Barack Obama en 2008 et Bernie Sanders aujourd’hui, l’ancien conseiller en communication du président sortant tranche: Sanders n’est pas Obama, il aura beaucoup de mal à rassembler au fil de sa campagne une large coalition «arc-en-ciel», à parler aux électeurs modérés du parti, à avoir la même popularité auprès de l’électorat hispanique et surtout afro-américain. Une analyse qui n’empêche pas, en conclusion, Daniel Pfeiffer de tempérer son propos et de rappeler que «tout est possible en politique». « Le simple fait qu’un candidat n’ait pas peur de se dire de gauche, c’est déjà rafraîchissant, estime le sociologue Walter Benn Michaels. Sa candidature peut marquer le début de quelque chose. Elle peut obliger Hillary Clinton à faire campagne plus à gauche pour commencer. Il faudrait ensuite que des élus de premier plan lui apportent leur soutien, Elizabeth Warren par exemple. Au bout du compte, son succès pourrait réveiller la gauche en inspirant des élus au niveau local lors de futures élections. Cela permettrait de structurer l’enthousiasme qu’on a vu poindre au moment d’Occupy Wall Street.» À ce stade, la candidature de Bernie Sanders a le mérite d’insuffler une dose d’optimisme dans la politique américaine. C’est déjà beaucoup.

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