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Mémoire de Master 2 - Didactique des langues
Parcours « FLE, ingénierie des formations en langues »
La variation générationnelle dans la chanson rap marseillaise.
Le cas du chanteur Soso Maness.
Mémoire préparé sous la direction de Mme TOTOZANI Marine
Présenté et soutenu par Laetitia ANDRÉ
Année universitaire 2022-2023
Mémoire de Master 2 - Didactique des langues
Parcours « FLE, ingénierie des formations en langues »
La variation générationnelle dans la chanson rap marseillaise.
Le cas du chanteur Soso Maness.
Mémoire préparé sous la direction de Mme TOTOZANI Marine
Présenté et soutenu par Laetitia ANDRÉ
Année universitaire 2022-2023
À mes grands-parents marseillais
REMERCIEMENTS
Je tiens à remercier Mme Marine Totozani, mon encadrante pour ses précieux conseils
bibliographiques, pour son accompagnement dans la réflexion et l’élaboration de ce
travail.
Je remercie également mon mari et ma fille adorée pour leur patience et leur
compréhension sans faille ainsi que mes parents et ma sœur pour leurs encouragements.
Je voudrais exprimer ma reconnaissance à Michel et Louise pour leur regard extérieur.
Un grand merci à ma nièce Kanoumba pour avoir été la source d’inspiration de ce
mémoire.
NOTA
- Nous avons souligné d’une ligne les mots en espagnol.
- Les mots en arabe sont soulignés de deux lignes.
- Les mots en anglais sont quant à eux soulignés d’une ligne pointillée.
- Les quelques mots en occitan, en romani, en wolof, en comorien et en allemand sont
soulignés d’une ligne ondulée.
- S. est utilisé pour faire référence au rappeur Soso Maness.
- L. est utilisé pour faire référence au rappeur Lacrim.
- D. est utilisé pour faire référence au rappeur Da Uzi.
- HLP est utilisé pour faire référence au rappeur Hornet La Frappe.
SOMMAIRE
INTRODUCTION ……………....................................……………………………...... 8
CHAPITRE I : LE CONTEXTE DE LA RECHERCHE …….…………………… 11
1. Aspects sociolinguistiques d’une France plurielle …………..………....………..… 11
2. Aspects sociolinguistiques de la ville phocéenne, Marseille …………..…..……… 21
3. La chanson rap : espace de liberté et de création ..........………….……...……........ 30
CHAPITRE II : LA CHANSON, UN OBJET SOCIOLINGUISTIQUE : REPÈRES
THÉORIQUES ……………….....…………………………………..………...……... 33
1. Langue, essai de définition …………………………….....…………………..….... 33
2. La variation : une caractéristique inhérente à la langue …………………………... 38
3. La chanson : miroir d’une société ……………………………………………….... 49
CHAPITRE III : CHOIX MÉTHODOLOGIQUES ……….……….…………….. 56
1. Présentation du corpus …………………………………………………………….. 56
2. Présentation des chanteurs dans une perspective sociolinguistique ………………. 64
3. Les outils méthodologiques ……………………………………………………….. 70
CHAPITRE IV : L’ANALYSE DU CORPUS …………………....……………...… 73
1. Analyse des emprunts présents dans notre corpus …………………...…………… 74
2. La verlanisation comme processus créatif complexe …………………..…………. 84
3. Analyse des procédés d’abréviation : la siglaison et la troncation par apocope comme
éléments constitutifs du parler jeune .................………………………………...… 88
CONCLUSION .………………………………………………………………....….... 94
BIBLIOGRAPHIE …………………………………………….………….………..... 96
ANNEXES …………………………………………………….…………………….. 102
TABLE DE MATIÈRES …………………………...………………………………. 126
8
INTRODUCTION
Une conversation entre jeunes entendue dans la rue, une chanson de rap français à la
radio, tous parlent français et pourtant nous ne comprenons pas tout. Des différences
langagières évidentes avec le français que nous parlons apparaissent et nous interpellent.
Nous même, nous ne parlons pas de la même manière selon nos interlocuteurs, le lieu
d’où nous venons, notre âge etc. La langue que nous utilisons parlerait-elle de nous ? Ces
réflexions nous ont menée à nous intéresser à la variation linguistique et plus
particulièrement à la variation générationnelle qui se matérialise dans la langue que les
jeunes utilisent et particulièrement dans celle des jeunes des zones périurbaines. Le sujet
de notre étude porte donc sur le parler jeune dans la chanson rap marseillaise
contemporaine.
Notre intérêt pour la langue sous ses différentes formes est présent depuis notre
apprentissage de l’espagnol durant nos études puis comme professeure de la langue
vivante qu’est le français langue étrangère. En effet nous avons très vite remarqué l’intérêt
manifesté par nos jeunes étudiants pour l’apprentissage d’une langue actuelle, vivante,
parlée à la manière des locuteurs natifs. Ils ne veulent pas d’une langue formatée, vieillie.
Ils sont demandeurs, d’expressions idiomatiques, avides d’abréviations étant donné qu’ils
en utilisent dans leur langue. Par conséquent notre préoccupation pour l’enseignement-
apprentissage d’une langue contemporaine, vivante et diverse a guidé nos écoutes et nos
lectures. C’est ainsi que la créativité et la vivacité linguistique des chanteurs de rap
français contemporain a attiré toute notre attention. Créateurs d’un nouveau parler en
mouvement perpétuel, les rappeurs jouent avec leurs mots tels des jongleurs avec leurs
balles. Intriguée par cette innovation langagière nous nous sommes questionnée sur ce
que ces mots donnaient à voir de leurs locuteurs. Ainsi l’attrait linguistique de la chanson
s’associait à celui de son caractère social. En effet la chanson est une fenêtre sur la société
dans laquelle elle a été produite. Elle illustre une réalité sociale. Elle rend compte de
parlers existants mais également de revendications présentes. Elle aide à comprendre « le
monde humain et social »1
de son temps. C’est pour cela que nous avons choisi d’étudier
la chanson rap marseillaise contemporaine comme objet d’étude sociolinguistique. Quant
1
Blanchet P., 2015, « Pensée complexe ou objet complexe ? Sur les enjeux épistémologiques de la
complexité en linguistique et sociolinguistique », dans Cahiers internationaux de sociolinguistique, Nº 7,
pp. 57-74. https://doi.org/10.3917/cisl.1501.0057
9
au choix du rap marseillais, celui-ci s’explique non seulement par nos origines familiales
liées à cette ville mais aussi par l’importance de la scène marseillaise dans le rap français.
Le critère de rap contemporain est en outre lié à la volonté d’appréhender une langue
actuelle.
De nombreux travaux sur la langue des jeunes et ses variations témoignent de l’intérêt
des linguistes tels que Françoise Gadet, spécialiste française de la variation linguistique
ainsi qu’Henri Boyer spécialiste du parler jeune. Par ailleurs si l’intérêt pour la chanson
comme objet sociolinguistique n’est pas nouveau, il est toujours d’actualité comme le
montre l’ouvrage dirigé par Valeria Villa-Perez Minorisations en chansons Approches
sociolinguistiques2
publié en 2021, ainsi que de nombreux travaux universitaires sur ce
sujet. Néanmoins la chanson rap française contemporaine et particulièrement la chanson
rap marseillaise connaissant un renouvellement constant et étant liée à des interprètes aux
parcours singuliers, il nous semble qu’elle continue d’être un terrain d’étude à découvrir.
Mais quelle langue montre-t-elle ? Comment est-elle construite ? D’où proviennent ces
nouvelles formes langagières ? Que laissent-elles voir de leurs locuteurs et par
conséquent de la société contemporaine ? Ce questionnement nous a menée à notre
problématique :
En quoi la chanson rap marseillaise contemporaine rend-elle compte de la vivacité et de
l’hétérogénéité de la langue des jeunes dans l’espace urbain ainsi que de la pluralité de
leurs identités ?
Cette problématique nous a orientée vers trois hypothèses :
H1 : La chanson rap marseillaise contemporaine, témoignage de la créativité du « parler
jeune », est une démonstration des « habitus linguistiques » des jeunes de banlieues, le
reflet de leurs pratiques langagières variées.
H2 : La chanson rap marseillaise contemporaine est un espace où se mêle un ensemble de
variétés formant un continuum linguistique.
H3 : La chanson rap marseillaise contemporaine, reflet d’identités collectives et
plurielles, est un moyen de revendiquer une identité de groupe tout en affirmant ses
origines.
Afin de vérifier ces hypothèses et de répondre à notre problématique nous allons présenter
le contexte de notre sujet d’étude dans le premier chapitre. Après avoir exposé les aspects
2
Villa-Perez V., 2021, Minorations en chansons Approches sociolinguistiques, EME Edition, coll.
Proximités sociolinguistiques et langue française, Louvain-la-Neuve, 220 p.
10
sociolinguistiques d’une France pluriculturelle, nous verrons la manière dont Marseille
est devenue la ville multiculturelle et multilingue d’aujourd’hui, ce qui sera suivi d’une
présentation du rap comme vivier de prédilection du parler jeune. Le deuxième chapitre
porte sur la partie théorique de notre étude dans laquelle nous présenterons les deux
concepts clés de notre travail, la variation linguistique et la chanson ainsi que leur
articulation dans le cadre de notre recherche. Nous tenterons d’abord de définir ce qu’est
une langue puis nous proposerons trois approches de la variation linguistique en terminant
par la présentation de la variation générationnelle et les raisons de notre choix. Nous
présenterons par la suite la chanson comme objet social et linguistique suivi de la chanson
rap comme expression d’une jeunesse périurbaine. Le chapitre suivant portera sur les
méthodologies de recherche et d’analyse que nous avons adoptées dans le cadre de ce
travail afin de vérifier la validité des hypothèses qui ont guidé notre étude. Nous y
présenterons le corpus de chansons que nous analyserons, après avoir explicité les raisons
de ce choix, nous présenterons ensuite la démarche d’analyse que nous mettrons en place.
Le dernier chapitre portera sur l’analyse du corpus et les conclusions que nous en tirerons.
11
CHAPITRE I : LE CONTEXTE DE LA RECHERCHE
Lorsque nous nous intéressons à la chanson comme objet sociolinguistique nous nous
penchons sur la langue utilisée par des locuteurs que nous situons dans un lieu, une
époque, un contexte social. Selon notre vision de la langue, son étude ne peut être
dissociée ni de l’histoire de ses locuteurs ni du lieu où elle est parlée. Afin de mieux
appréhender la langue, l’étude du contexte social dans lequel elle est utilisée s’est imposé
comme première étape de cette recherche. Il s’agit de la France et plus particulièrement
de la ville de Marseille et de ses quartiers nord. Pour commencer dans la présentation et
l’analyse de ce contexte, nous rappellerons quelques faits de l’histoire de France qui ont
contribué à faire de ce territoire une terre riche de diversité où des peuples de cultures et
langues différentes se sont installés et ont cohabité. Dans cette première partie nous
aborderons la diversité géographique et populationnelle de la France en nous intéressant
à la richesse de ses régions et à son pluriculturalisme et en étudiant la politique
linguistique à contre-courant menée dans ce pays. Dans une deuxième partie nous
orienterons notre regard sur la ville de Marseille, sur sa banlieue et sur les quartiers nord
en particulier. Nous insisterons sur les origines méditerranéennes de la ville en portant
notre attention sur le rôle que l’immigration a joué sur sa population. Enfin nous nous
intéresserons aux quartiers nord de Marseille en fixant notre attention sur le
plurilinguisme de sa population.
1. Aspects sociolinguistiques d’une France plurielle
1.1. Aspects historiques : invasions et mélanges culturels
La France que nous la connaissons aujourd’hui est le résultat d’une histoire qui a défini
son territoire et sa culture. De nombreux peuples venus des quatre coins du monde s’y
sont installés, y ont été en contact, ont cohabité et mélangé leurs cultures et leurs langues
en créant un patrimoine riche de sa diversité.
Les Celtes, peuple d’Europe centrale arrivent dans l’Est de la France vers 750 av-JC.
C’est le temps des Gaulois, une société de guerriers. Ils apportent le fer, plus résistant que
le bronze. Ils ont des échanges commerciaux avec l’Italie mais aussi avec les Grecs. Ces
derniers arrivent dans le sud du territoire en 600 av-JC et fondent le port de Marseille
dont nous parlerons de façon plus détaillée dans la deuxième partie de ce mémoire. Grâce
12
aux échanges commerciaux, différentes cultures y seront en contact et en s’influençant
mutuellement. Les Celtes envahissent ensuite ce territoire que les Romains, leurs
ennemis, appellent La Gaule. Les différentes tribus qui s’y côtoient se combattent souvent
mais parlent la même langue, le gaulois appelé autrefois le gallique et qui est une langue
du groupe celtique continental3
. En 125 av-JC les Romains, dont l’empreinte est
considérable dans la culture française, arrivent à leur tour en Gaule par le Sud pour
défendre la cité de Marseille alors menacée par une tribu voisine, les Ligures. Les
Romains s’intéressent au sud de la Gaule d’un point de vue stratégique puisqu’elle peut
servir de liaison terrestre vers l’Espagne, désormais territoire romain. Le sud de la France,
allant des Alpes aux Pyrénées devient alors une province romaine appelée La provincia,
dont provient le nom de l’actuelle Provence. Une fois maîtres des lieux les Romains
tracent une route vers l’Espagne, la voie Domitienne. En 52 av-JC, après avoir fait face à
une forte résistance des Gaulois, incarnée par le chef de la tribu des Arvernes,
Vercingétorix, les Romains conquièrent le territoire. Les Gaulois continuent d’honorer
leurs divinités mais adoptent les us et les coutumes des Romains ainsi que leur langue, le
latin. L’époque gallo-romaine est une période d’apports réciproques sur le plan culturel
et matériel. Les Gaulois, spécialistes des techniques du bois, ont ainsi transmis la
tonnellerie qui sera utilisée dans tout le monde antique. La céramique, les salaisons sont
autant de techniques celtiques transmises à la civilisation romaine. Un des apports de
Rome à la civilisation gauloise est la paix et la sécurité du territoire grâce à une défense
des frontières contre les attaques des peuples d’au-delà du Rhin. L’influence romaine se
remarque notamment par la construction de voies de circulation rectilignes et d’édifices
tels que des théâtres et des amphithéâtres dont on retrouve encore les vestiges de nos jours
dans certaines villes du sud de la France. Le bois et le torchis des Gaulois sont abandonnés
au profit de la pierre et de la brique apportés par les Romains.
À la suite de cette longue période de domination romaine, des attaques barbares
commencent dès le IIIème siècle mais c’est au Vème siècle que la frontière du Rhin cède
et que l’Est du pays connaît l’intrusion de tribus germaniques. Une période tumultueuse
commence alors. Le territoire est ravagé par une succession d’invasions et vers la fin du
Vème siècle, les Wisigoths, les Alamans, les Burgondes et les Francs occupent tout le
3
Le concept de groupe celtique continental est un concept spatio-temporel qui s’applique aux langues
celtes éteintes aujourd’hui qui se parlaient sur le continent européen et en Asie Mineure. Hervé Abalain,
Histoire des langues celtiques, Jean-Paul Gisserot, 1998, consulté en ligne le 27 juin 2023, lien internet :
https://books.google.ch/books?id=S7RKLR-_1P0C&lpg=PA11&hl=es&pg=PA11#v=onepage&q&f=false
13
territoire : c’est la fin des Romains en Gaule. Ces nouveaux envahisseurs se partagent le
territoire pendant deux siècles. Durant la première moitié du VIIIème siècle, la Gaule
méridionale connait une nouvelle forme d’invasion, celle de troupes musulmanes venant
d’Espagne. La victoire de Charles Martel et des Wisigoths sur l’armée sarrasine met fin
à 40 ans de colonisation arabe du Languedoc.
À l’époque Carolingienne, Charlemagne, règne sur le royaume des Francs où le latin,
langue de l’église et des textes religieux est en recul. Il décide donc de faire revivre
l’enseignement en créant une école où se côtoient des religieux et des savants. À sa mort
au IXème siècle, son fils Louis le Pieux partage le territoire entre ses trois fils. Une lutte
fratricide s’ensuit qui aboutit au traité de Verdun en 843. Le territoire est alors divisé en
trois royaumes :
- la Francie occidentale qui devient aux cours des siècles en s’agrandissant, le royaume
de France,
- la Francie moyenne,
- la Francie orientale.
Profitant de ces luttes internes, de nouveaux envahisseurs venus du nord et appelés les
Vikings arrivent sur le territoire. C’est une nouvelle période d’instabilité qui va durer un
siècle. Aux raids des Vikings s’ajoutent les attaques des Sarrasins venus de la
Méditerranée et des Hongrois à l’Est.
Comme nous venons de le voir, de nombreuses civilisations comme les Celtes d’Europe
centrale, les Romains, les peuples germaniques, les Maures et les Vikings se sont installés
sur le territoire et ont été en contact avec des populations autochtones et parfois entre
elles. Ces contacts culturels continus et directs entre des populations de cultures
différentes ont provoqué des changements culturels mutuels, voire des phénomènes
d’acculturation4
successifs chez les populations dominées. Tout ceci montre que dès son
origine, ce territoire est empreint de diversité culturelle. Nous allons voir comment les
origines historiques pluriculturelles de la France ont influencé la France d’aujourd’hui.
4
Le concept d’acculturation, utilisé pour la première fois par l’américain John Wesley Powell en 1880,
désigne l’adoption et l’assimilation d’une culture étrangère, en ligne, lien internet :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Acculturation, consulté le 1/07/2023.
14
1.2. Un ou des territoires ?
Faut-il considérer la France comme un territoire homogène ou plutôt comme un ensemble
de territoires singuliers ? Existe-t-il une identité française ? La variété géographique de
la France est saillante. En effet, elle se compose de territoires situés en métropole mais
aussi de territoires lointains situés en Amérique, en Océanie, dans l’océan indien et en
Antarctique. Jusqu’en 2016, la France comptait vingt-sept régions et autant de cultures et
d’identités différentes. Depuis le premier janvier 2016, elle a réorganisé son territoire en
dix-huit grandes régions dont treize en métropole et cinq dans les territoires d’Outre-mer.
Les territoires d’Outre-mer ne se limitent pas à ces cinq régions, ils se composent
également de six collectivités d’Outre-mer et d’un territoire d’Outre-mer situé en
Antarctique. Chaque région a une histoire singulière et un patrimoine culturel propre qui
participent à la construction d’une identité culturelle particulière. En raison de leur passé
historique et de leur géographie, les différences culturelles entre les habitants des régions
d’Outre-Mer eux-mêmes mais aussi avec ceux de la métropole sont incontestables. Les
habitants de la métropole ont eux aussi des identités distinctes. Ainsi les Bretons, ont une
identité empreinte de leur passé celtique alors que les habitants de la région de Provence-
Alpes-Côte d’Azur ont une identité marquée par les peuples méditerranéens qui ont
occupé cette zone. Ces exemples nous montrent combien la France est composée d’une
variété de territoires aux identités singulières. Outre le passé historique distinct, la
géographie variée et les traditions singulières, un autre élément participe à la constitution
d’une identité culturelle propre : la langue. Comme le dit Martine Abdallah-Pretceille
« Les rapports entre langue et culture […] renvoient à une structuration profonde de la
personnalité et notamment à la construction et à la constitution de l’identité culturelle5
».
Une grande diversité de langues régionales est recensée sur le territoire, dix en métropole :
l’alsacien, le basque, le breton, le catalan, le corse, le flamand, le franco-provençal, les
langues d’oïl, l’occitan, le francique6
. Ces parlers régionaux rappellent les origines
culturelles de chaque zone géographique. Par exemple le breton témoigne du passé
celtique de la Bretagne et l’alsacien de son passé germanique.
5
Abdallah-Pretceille M., 1991, « Langue et identité culturelle », dans Enfance, tome 45, n°4, p. 306,
consulté le 26 juin 2023. www.persee.fr/doc/enfan_0013-7545_1991_num_44_4_1986
6
Leclerc, J., 2022, « Les langues régionales de France », dans L’aménagement linguistique dans le
monde, Québec, CEFAN, Université Laval.
15
Pour ce qui est des territoires d’Outre-mer, aux langues vernaculaires du Pacifique qui
comptent essentiellement le tahitien et les langues mélanésiennes s’ajoutent les créoles
parlés en Guyane, en Guadeloupe, en Martinique et à l’île de la Réunion7
et qui sont
autant d’identités culturelles singulières.
La diversité régionale, culturelle et linguistique présentée dépeint une France aux
paysages variés, aux origines diverses et aux langues régionales, pluriculturelle et
multilingue, en somme une France plurielle.
1.3. Terre d’immigration et de diversité culturelle
Au début du XIXème siècle, la révolution industrielle entraîne une transformation de la
société française. Les habitants les plus pauvres des zones rurales se déplacent vers les
villes dans le but de travailler dans les usines qui se développent. Cependant l’essor
industriel ne profite pas à tout le monde de la même manière, la société commence à se
diviser. Le concept de « classes sociales » apparaît alors. D’un côté il y a ceux qui
possèdent les richesses et de l’autre les travailleurs des usines qui constituent la classe
ouvrière. Ces migrations économiques des zones rurales vers les zones urbaines créent un
contact entre des populations de différentes régions. Dans ce cas, il s’agit de déplacements
volontaires de population d’une région à une autre. D’autres mouvements de population
ont eu lieu depuis le XIXème siècle mais cette fois-ci nous parlons d’immigration, soit,
pour reprendre les mots de Gérard Noiriel, historien français, de « déplacement dans
l’espace, mais aussi de franchissement d’une frontière8
». D’après cet historien français
pionnier de l’histoire de l’immigration en France, il y a eu trois grandes vagues
d’immigration depuis le XIXème siècle, une à la fin du XIXème siècle, la deuxième
durant les années 20 et la troisième pendant la période des Trente Glorieuses. Chaque
vague d’immigration correspond à une période de forte croissance économique pendant
laquelle les besoins de main d’œuvre étaient importants. La France était « autrefois la
terre d’immigration en Europe9
». Des populations de nationalités différentes se sont
rencontrées sur le territoire. Lors de la première vague d’immigration ce sont des
7
Leclerc, J., 2021, « La politique linguistique du français », dans L’aménagement linguistique dans le
monde, Québec, CEFAN, Université Laval. https://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/france-
2politik_francais.htm
8
Noiriel, G., 2010, « Une histoire du modèle français d'immigration », Regards croisés sur l'économie, 8,
p. 32. https://doi.org/10.3917/rce.008.0032
9
Ibid., p. 32.
16
populations des pays frontaliers de la France qui viennent pour chercher du travail. Des
Belges, des Espagnols et des Italiens s’installent dans les régions frontalières. La
deuxième vague d’immigration après la première guerre mondiale concerne des
populations polonaises, russes et arméniennes mais aussi des populations venant des
colonies. Cette immigration africaine est toute relative car les chiffres montrent qu’en
1930 sur trois millions d’étrangers recensés en France, seulement 100 000 étaient
Algériens, considérés d’ailleurs comme français puisqu’ils venaient de colonies
françaises10
. La troisième vague de mouvements de population importants se produit dans
la période de l’après-guerre, une période de reconstruction mais aussi de guerres dans les
colonies. Ce sont des populations du Maghreb et de la péninsule ibérique. La migration
d’Espagnols et de Portugais a été très importante jusque dans les années 80. Quant aux
mouvements de population du Maghreb, d’Afrique du Nord et de l’Afrique noire vers la
France, ils ont été renforcés par la crise et par la politique de regroupement familial.
Selon l’institut national de la statistique et des études économiques françaises, en 2012 la
France compte sept millions d’immigrés soit 10,3% de la population totale. La moitié des
immigrés sont originaires d’un des sept pays suivants : l’Algérie (12,79%, le Maroc
(12%), le Portugal (8,6%), la Tunisie (4,5%), l’Italie (4,1%), la Turquie (3,6%), l’Espagne
(3,5%)11
. La plus grande partie de ces populations étrangères est venue en France pour
des raisons essentiellement économiques, les autres ont fui leur pays pour des raisons
politiques.
Nous avons montré que les vagues successives d’immigration jouent un rôle important
dans la diversité culturelle actuelle de la France et contribue à son caractère pluriel. Il
convient maintenant d’étudier la prise en considération de cette multiculturalité et de ce
multilinguisme dans la politique linguistique française.
1.4. Une politique linguistique à contre-courant
La formation de la nation française est étroitement liée à l’histoire de la langue française.
Nous allons voir comment le fait d’imposer la langue française sur le territoire a fait partie
d’une volonté politique d’unité territoriale. Nous nous reporterons aux textes législatifs
10
Noiriel, G., 2010, « Une histoire du modèle français d'immigration », Regards croisés sur l'économie, 8.
https://doi.org/10.3917/rce.008.0032
11
INSEE, L’essentiel…sur les immigrés et les étrangers, consulté le 5 juillet 2023.
https://www.insee.fr/fr/statistiques/3633212
17
relatifs à la langue en France en insistant sur l’utilisation de la langue française comme
ciment unificateur de la nation. Ensuite, nous verrons comment la politique linguistique
de la France promeut le monolinguisme en ignorant la réalité d’une société multiculturelle
chaque fois plus prégnante.
Dans le but de réduire le pouvoir de l’église, qui parle latin, et de renforcer le pouvoir
monarchique, François Ier promulgue, en 1539, l’ordonnance de Villers-Cotterêts12
. Cette
ordonnance impose le français, alors langue de la cour de France, comme la langue du
droit et de l’administration française au détriment du latin avec l’objectif de faciliter la
compréhension des actes de l’administration et de la justice. C’est le texte législatif le
plus ancien encore en vigueur en France concernant la langue française. Il stipule que les
textes de lois doivent être rédigés en français et dans les autres langues de France c’est-
à-dire dans les langues régionales, les langues d’oïl, d’oc et autres afin que tous les
Français les comprennent. Il existe donc, à partir de cette ordonnance, une primauté du
français sur le latin, mais la reconnaissance des langues régionales à cette époque-là est à
remarquer également. Pourtant la volonté d’une hégémonie du français apparaît après la
Révolution française. En effet, en 1794, l’Abbé Grégoire, une des principales figures de
la Révolution, considère dans son rapport éponyme que tout ce qui est parlé en France
qui n’est pas le français, est patois et doit être détruit13
. En effet, le titre même de ce
rapport, Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser
l’usage de la langue française14
est révélateur du mépris, des patois parlés en France ainsi
que de la volonté explicite de les détruire. Le fait de qualifier les différents parlers du
territoire comme des patois les déprécie par rapport à la langue française en ne leur
reconnaissant pas le statut de langue. De même la volonté d’imposer la langue française
sur tout le territoire est avancée clairement dès le titre du rapport. La dévaluation de
certains parlers par rapport à d’autres ainsi que le fait d’imposer une langue au détriment
d’autres nous renvoient au concept de glottophagie introduit en 1974 par Louis- Jean
Calvet, linguiste et sociolinguiste renommé, dans son ouvrage intitulé Linguistique et
12
Leclerc, J., 2021, « La politique linguistique du français », dans L’aménagement linguistique dans le
monde, Québec, CEFAN, Université Laval. https://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/france-
2politik_francais.htm
13
Calvet L-J., 2017, « Ce que la mondialisation fait aux langues », Sciences humaines, Nº 295.
https://www.scienceshumaines.com/ce-que-la-mondialisation-fait-aux-langues-entretien-avec-louis-jean-
calvet_fr_38466.html#:
14
Leclerc, J., 2021, « La politique linguistique du français », dans L’aménagement linguistique dans le
monde, Québec, CEFAN, Université Laval. https://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/france-
2politik_francais.htm
18
colonialisme, petit traité de glottophagie. Pour l’auteur, la reconnaissance d’une seule
langue sur le territoire français montre une volonté politique d’asseoir la supériorité de la
langue française sur les autres en les « avalant » et donc en les faisant disparaître. Le fait
de nier la langue de l’Autre permet à ceux qui mettent en place ce processus de
glottophagie d’asseoir leur pouvoir.
Suivant l’idée d’unicité de la langue comme élément unificateur d’une nation, l’article 2
de la Constitution révisé en 1992, officialise la langue française comme la langue unique
de la République française. Ainsi selon cet article, le français est la langue de la France,
tandis que selon l’article 1er
alinéa 2 de la loi nº 94-665 du quatre août 1994, la langue
française est « la langue […] des services publics15
». La langue française devient par
conséquent, au même titre que le drapeau tricolore, l’hymne et la devise de la France, un
élément unificateur participant de l’unité nationale.
« La langue de la République est le français.
L’emblème national est le drapeau tricolore, bleu, blanc, rouge.
L’hymne national est « La Marseillaise ».
La devise de la République est « Liberté, Égalité, Fraternité ».
Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple16
».
L’article 2 la Constitution fait de la France un pays monolingue niant la diversité
territoriale, culturelle et linguistique qui compose pourtant son territoire.
Cependant une reconnaissance tardive des langues régionales apparait dans la
Constitution lors de la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008 dans l’article 75-1
dans ces termes :
« Les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France17
».
La mention des langues régionales comme faisant partie du patrimoine français, est exclue
de l’article 2 et reléguée à l’article 75. Le fait de ne pas ajouter cette mention dès l’article
2 montre encore une fois une volonté de ne pas les reconnaitre comme langues de France.
15
Constitution française,1958. https://www.conseil-constitutionnel.fr/le-bloc-de-constitutionnalite/texte-
integral-de-la-constitution-du-4-octobre-1958-en-vigueur
16
Article 2 de la Constitution française,1958. https://www.conseil-constitutionnel.fr/le-bloc-de-
constitutionnalite/texte-integral-de-la-constitution-du-4-octobre-1958-en-vigueur
17
Article 75-1 de la Constitution française,1958. https://www.conseil-constitutionnel.fr/le-bloc-de-
constitutionnalite/texte-integral-de-la-constitution-du-4-octobre-1958-en-vigueur
19
L’utilisation unique du terme « patrimoine » réduit les langues régionales à une « culture
ancienne » de la France et leur refuse le statut de langues parlées par les différentes
populations du territoire français.
L’enseignement généralisé du français sur tout le territoire est impulsé par les lois Jules
Ferry durant la IIIème République qui instaurent l’école gratuite et obligatoire. Le
français est alors la langue unique de l’école, sur tous les territoires, de métropole aussi
bien que d’Outre-mer. L’enseignement en langues locales est alors interdit. C’est
tardivement, en 1951, que la loi 51-46 dite loi Deixonne, première loi française sur
l’enseignement des langues et dialectes, autorise l’enseignement facultatif de certaines
langues régionales : le basque, le breton, le catalan et l’occitan peuvent dès lors être
enseignées. Les décrets de 1974, 1981 puis de 1992 élargissent le spectre des langues
régionales autorisées au Corse, au Tahitien et aux langues mélanésiennes. La loi régissant
l’enseignement des langues régionales est la loi Toubon de 199418
qui est dans la
continuité de la loi précédente. Par conséquent les langues et cultures régionales peuvent
être enseignées dans les territoires où elles sont en usage. Des classes bilingues en français
et en langues régionales sont mises en place à partir de 2007 dans différentes régions sur
la base du volontariat19
. Malgré cela la France maintient une politique de méfiance envers
les langues autres que le français. En effet, en dépit d’une reconnaissance des langues
régionales et minoritaires sur le plan européen, la France reste en marge de cette avancée
en ne ratifiant pas la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires,
contrairement à ses voisins. Elle justifie son positionnement par le fait que certains
principes de la Charte sont contraires aux principes d’indivisibilité de la République et
d’égalité et d’unicité du peuple français de l’article 1 de la Constitution ainsi qu’au
premier alinéa de l’article 220
.
Si des avancées ont eu lieu en matière de reconnaissance et d’enseignement des langues
régionales, la politique linguistique de la France face aux langues de l’immigration
demeure insuffisante. Malgré la signature d’accords internationaux entre la France et
plusieurs pays étrangers comme le Portugal, l’Italie, l’Espagne, le Maroc, la Yougoslavie,
le Turquie, et l’Algérie dans le but d’intégrer des cours de langues d’origine dans
18
Leclerc, J., 2021, « La politique linguistique du français », dans L’aménagement linguistique dans le
monde, Québec, CEFAN, Université Laval. https://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/france-
2politik_francais.htm
19
Ibid.
20
Ibid.
20
l’enseignement des populations immigrées, seules 200 classes ont été créées21
. Nous ne
pouvons donc pas parler de reconnaissance des langues issues de l’immigration sur le
territoire de la part de l’État français. Nous pouvons dire au contraire que ces langues,
« que l’usage social laisse à l’extérieur des institutions : l’école, la poste, les impôts, la
justice, etc…22
» sont des langues minorées23
.
Malgré quelques rares signes d’ouverture aux langues régionales, les politiques
linguistiques successives sont marquées par le monolinguisme. Comme nous l’avons vu,
le principe de langue unique est intimement lié au principe d’unité territoriale ce qui
semble représenter un frein à la reconnaissance d’autres langues en France malgré une
réalité multiculturelle du pays. La France est officiellement monolingue et pourtant selon
une enquête sur les pratiques culturelles des Français menée en 2018, par le ministère de
la culture, 44 % des répondants de France métropole affirmaient utiliser une autre langue
que le français dans la sphère privée comme dans la sphère professionnelle. La situation
linguistique des territoires ultramarins ou plus près encore de villes portuaires comme
Marseille est d’autant plus significative que le monolinguisme en langue française y est
minoritaire24
.
Les politiques linguistiques menées par les États ont un impact sur les représentations
linguistiques de tout un chacun. Comme nous venons de le voir, en établissant une langue
comme officielle, un État la favorise au détriment des autres langues parlées sur son
territoire. Pour Pierre Bourdieu, cette langue officielle forme une communauté
linguistique légitime25
. L’État, par le biais de sa politique linguistique établissant une
langue administrative et d’enseignement, accorde à la langue officielle le statut de langue
légitime et relègue les autres langues, dans une communauté linguistique non-légitime26
.
21
Leclerc, J., 2021, « La politique linguistique du français », dans L’aménagement linguistique dans le
monde, Québec, CEFAN, Université Laval. https://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/france-
2politik_francais.htm
22
Graci I., Rispail M., Totozani M., 2017, L’arc-en-ciel de nos langues. Jalons pour une école
plurilingue, Paris, L’Harmattan, collection Espaces Discursifs, p.59.
23
« Une langue minorée est une langue dont les domaines d’usages sont réduits par les dispositions
juridiques et les usages en vigueur. » Djordjević, K., 2006, « Mordve, langue minoritaire, langue minorée
: du discours officiel à l'observation du terrain », dans Éla. Études de linguistique appliquée, Nº143,
ÉditionsKlincksieck, p. 298.
24
Entre 3% et 26% de la population, pour les territoires utltramarins selon Berthomier, N., Louguet, A.,
M’Barki, J., Octobre, S., 2023, « Langues et usages des langues dans les consommations culturelles en
France », Culture Études, Ministère de la culture. Langues et usages des langues dans les consommations
culturelles en France [CE-2023-3]
25
Bourdieu P., 1982, Ce que parler veut dire : l’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard.
26
Ibid.
21
La langue officielle profite donc d’une représentation forte et constitue ainsi une
référence, la représentation de la norme. Par ailleurs, les politiques linguistiques ont
également un impact sur les représentations linguistiques à l’international. Pour Louis
Porcher, « culture et langue sont plus que des biens patrimoniaux, ce sont aussi des biens
de rayonnement, des moyens de répandre l’esprit national sur l’ensemble de la Terre27
».
C’est ce « rayonnement » au niveau mondial que De Gaulle voudra atteindre en mettant
en place, à la fin de la deuxième guerre mondiale lors de son retour en France, une
politique de diffusion de la langue et de la culture françaises. En effet, il avait remarqué
que la présence grandissante de la langue anglaise sur la scène mondiale contribuait à la
création de la représentation collective de l’Angleterre et des États-Unis comme
puissances mondiales. En instaurant une politique linguistique favorable au
développement du français au niveau mondial, De Gaulle voulait renforcer l’image de la
France au niveau international afin que le français projette une image de force, de
puissance. En 2022, la présence de 566 lycées français dans 138 pays, la volonté politique
de développement de l’enseignement du français à l’étranger et la volonté politique d’une
présence linguistique et culturelle française ont un impact sur la représentation du français
qu’ont les autres pays28
.
En somme, en maintenant l’unicité de sa langue, la France mène une politique qui va à
l’encontre de la réalité linguistique variée représentée par ses langues régionales ou liées
à l’immigration présentes sur son territoire.
La France est empreinte de pluralité en raison d’une histoire fondatrice faite d’influences
culturelles diverses, de territoires multiples et variés, ainsi que d’une population
hétérogène aux origines, aux cultures et langues différentes.
Nous allons voir maintenant comment cette pluralité se manifeste dans la ville de
Marseille.
2. Aspects sociolinguistiques de la ville phocéenne, Marseille
Le contexte de notre recherche sur la variation linguistique dans le rap marseillais du
« parler jeune » est celui de la cité phocéenne et tout particulièrement celui de la banlieue
27
Porcher, L., 1995, Le français langue étrangère : émergence et enseignement d’une discipline, Paris,
CNDP Hachette-Éducation, Coll. Ressources formation, p.7.
28
AEFE, Réseau scolaire mondial, consulté le 12 juillet. https://www.aefe.fr/reseau-scolaire-mondial/les-
etablissements-denseignement-francais-en-reseau#
22
des quartiers nord de Marseille. Tout d’abord nous évoquerons les origines de Marseille,
entre invasions et flux migratoires. Cela nous permettra d’aborder les spécificités de la
ville d’aujourd’hui, méditerranéenne, cosmopolite et multiculturelle dont l’activité
portuaire est la clé de voûte. Dans une deuxième partie nous verrons les aspects
sociolinguistiques de la banlieue des quartiers nord de Marseille.
2.1. Spécificités de Marseille, ville cosmopolite
2.1.1. Un carrefour méditerranéen : une histoire millénaire dont la ville
actuelle porte encore les traces
Marseille est une ville profondément méditerranéenne par sa position géographique et par
son histoire ancienne et récente. Située au sud-est de la France sur la côte méditerranéenne
et à l’embouchure du Rhône, elle est la plus ancienne cité de France. En effet, comme
nous l’avons dit précédemment, Marseille fut fondée en 600 av-JC par des Grecs d’Asie
Mineure venus de la ville de Phocée en Ionie, partie centrale de la côte occidentale de
l’Asie Mineure. C’est de cette origine grecque que lui vient le nom actuel de « cité
phocéenne ». À la recherche de ressources minières ou d’emplacements stratégiques pour
y installer des comptoirs, les Phocéens fondèrent différentes colonies en Occident,
Massalia (Marseille) tout d’abord, puis Emporion (Empurias) en Catalogne, Velia en
Italie, Alalia (Aleria) en Corse29
. Ils créent ainsi un réseau commercial. Les cultures de
l’olivier et de la vigne s’y installent pour la consommation propre et pour l’exportation
ainsi que la fabrication d’amphores. Massalia devient une des principales places
phocéennes en Occident lorsque, un demi-siècle après sa fondation, de nombreux
Phocéens d’Asie Mineure fuyant l’invasion persienne la rejoignent. À cette époque ce
grand port commercial ouvert sur toute la méditerranée compte entre 30000 et 40000
habitants. Pendant presqu’un siècle la ville connait une grande prospérité commerciale
grâce à ses échanges avec la Grèce, l’Asie Mineure, Rome et l’Égypte. Ces échanges
commerciaux sont autant de contacts avec des cultures différentes. Les massaliotes,
habitants de Massalia, parlent le grec, le latin et le gaulois. La croissance de Massalia et
celle des colonies massaliotes attisent l’intérêt des peuples ayant des comptoirs
29
Mossé C., « Phocée », Encyclopædia Universalis , (en ligne), consulté le 2 juillet 2023.
URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/phocee/
23
commerciaux dans cette région, les Carthaginois et les Étrusques. Ayant des ennemis
communs Rome et Massalia resserrent leurs liens. Après cinq siècles de domination
grecque, Massalia connait la domination romaine avec l’invasion de Jules César en 49 av
JC. Durant cette époque romaine, Massalia devient désormais Massilia. Elle conserve
son importance sur le plan commercial et jouit d’une opulence économique et d’un attrait
culturel. La ville conserve certaines traditions grecques comme ses écoles de rhétoriques
où les Romains viennent se former. Cependant Massilia perd de son importance au profit
d’Arles.
Bien que les découvertes archéologiques du passé de Marseille soient tardives, l’histoire
millénaire de la ville est aujourd’hui connue de tous. Les résultats de fouilles
archéologiques, vestiges du rayonnement qu’a eus la cité phocéenne dans l’antiquité, sont
aujourd’hui à la vue de tous les habitants. En effet des restes archéologiques du port grec,
sont visibles à l’intérieur du centre commercial de la Bourse ainsi que dans les jardins des
Vestiges au centre-ville. Nous insistons sur le fait que la culture millénaire de Marseille
est connue de tous et fait partie de l’identité collective marseillaise.
2.1.2. Une ville multiculturelle, reflet des grands mouvements migratoires
Le port de Marseille, ouverture sur la méditerranée joue un rôle central dans l’histoire de
la ville. Le port est un carrefour du commerce et de l’immigration depuis ses origines. A
partir du XVIIIème siècle Marseille devient un foyer d’attraction pour des migrants de
différentes origines (Suisses, Italiens, Allemands, Anglais, Grecs et Espagnols) qui y
transitent et parfois s’y installent30
. Différentes vagues successives d’immigration
caractérisées par une grande hétérogénéité culturelle et linguistique, jouent un rôle
important dans la formation de la population marseillaise. Dans un souci de clarté, nous
nous limiterons à présenter ici les trois grandes vagues migratoires qui selon l’historien
français Yvan Gastaut ont participé à la construction de la population marseillaise :
- l’immigration italienne à la fin du XIXème siècle.
- l’immigration arménienne et corse au début du XXème siècle,
- l’immigration maghrébine dans la deuxième moitié du XXème siècle (Gastaut, 2009).
Dans la deuxième moitié du XIXème siècle, le besoin de main d’œuvre lié à l’explosion
30
Témime E., 1985, « Marseille, ville de migrations », Vingtième Siècle, revue d'histoire, N°7, Étrangers,
immigrés, français, pp. 37-50 https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1985_num_7_1_1180
24
de l’activité portuaire et à la construction de nouvelles infrastructures telles que la voie
ferrée Paris-Lyon-Marseille, accélère l’arrivée et l’installation d’une importante main
d’œuvre italienne dans la ville. Il s’agit d’une immigration désirée. En 1914, la population
italienne atteint selon Émile Témime, historien français, 20% de la population
marseillaise31
. Ce dernier parle d’« invasion italienne 32
» ce qui montre l’ampleur de
l’immigration italienne à Marseille et par conséquent l’importance de cette culture dans
la population marseillaise.
Dans les années 1920, une vague migratoire va toucher la France en raison des besoins
de reconstruction du pays mis à mal par la première guerre mondiale. À Marseille bien
que la population italienne reste considérable - 103000 Italiens recensés sur 132000
étrangers en 192633
- le caractère cosmopolite de la ville se développe avec l’arrivée de
nouvelles populations parmi lesquelles des Arméniens, des Espagnols et des Corses.
Les mouvements de population étant majoritairement liés à des raisons économiques, la
croissance de l’après-Guerre attire de nouvelles populations à Marseille. Même si
l’immigration algérienne est présente avant le XXème siècle, elle augmente à partir de
1950. La décolonisation joue également un rôle important dans la migration des
populations d’Afrique du Nord. Il s’agit d’une immigration essentiellement algérienne
jusqu’en 1975. Un changement s’opère alors dans la répartition de la population étrangère
à Marseille : la population algérienne dépasse la population italienne34
. Marseille est
aussi, au moment de la décolonisation, le port d’accueil des « pieds-noirs », Français nés
en Algérie, descendants de populations européennes, essentiellement françaises, parties
s’installer en Algérie à partir de 1830. À ces groupes s’ajoutent des populations en
provenance d’Afrique noire, de certains pays du Moyen-Orient, de Turquie, du Liban et
du sud-Est asiatique.
L’intégration de ces populations n’a pas toujours été facile. Certaines ont subi des
phénomènes de rejet parfois extrêmement brutaux avec par exemple les violences anti-
italiennes des années 1880, ou les violences anti-algériennes des années 1970. Toutefois,
Émile Témime, dans son article intitulé « Marseille, ville de migrations », souligne
« l’aisance relative avec laquelle les nouveaux venus se sont adaptés aux nécessités de la
vie quotidienne, ce qui est, sans nul doute, facilité par la proximité des cultures
31
Témime E., 1985, « Marseille, ville de migrations », Vingtième Siècle, revue d'histoire, N°7, Étrangers,
immigrés, français, pp. 37-50 https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1985_num_7_1_1180
32
Ibid., p. 40.
33
Ibid.
34
Ibid.
25
méditerranéennes35
». Cette proximité culturelle favorise également la communication
entre les différents migrants méditerranéens mais aussi avec la population locale. Il
rappelle d’ailleurs que les ouvriers italiens de la fin du XIXème siècle, parlaient assez
rapidement « le dialecte marseillais36
». L’historien met également en avant la
ressemblance du « comportement familial » entre les communautés italienne, arménienne
et maghrébine37
. De plus ces populations suivent le même parcours migratoire,
débarquant successivement dans les mêmes quartiers proches de l’activité portuaire. Par
la suite leur installation durable les éloigne vers des zones périphériques, meilleur marché,
les quartiers Nord de Marseille. Outre le fait de partager les lieux de vies, ces populations
forment principalement une main d’œuvre « non spécialisée » et travaillent autour du
port, soit sur le port en tant que dockers soit dans les industries telles que les savonneries
marseillaises.
La population de Marseille est marquée dès ses origines par la diversité et l’hétérogénéité
culturelle qui en fait sa spécificité. Cette diversité provient des différentes strates
d’immigration qui ont formé au cours des siècles la population marseillaise. Ainsi pour
reprendre les mots d’Émile Témime, Marseille est « comme un miroir reflétant assez bien
les grands mouvements de migration méditerranéens38
».
2.1.3. La banlieue des quartiers nord : lieu de métissage culturel et linguistique.
2.1.3.1. Les quartiers nord : jeunesse, pauvreté, diversité
Dans les années 1960, afin de résorber les bidonvilles où vivaient les immigrés et de loger
le flux de nouveaux immigrés provenant des anciennes colonies du nord de l’Afrique, la
municipalité de Marseille a lancé la construction de cités dans la périphérie de la ville39
.
Cette zone géographique située au nord de Marseille, caractérisée par ses espaces naturels
avait été très prisée par les familles aisées marseillaises jusqu’au XIXème où elles avaient
construit des bastides. Par la suite, l’essor économique provoqué par l’industrialisation
avait poussé à construire des usines et des logements pour les ouvriers à l’extérieur du
35
Témime E., 1985, « Marseille, ville de migrations », Vingtième Siècle, revue d'histoire, N°7, Étrangers,
immigrés, français, p.46. https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1985_num_7_1_1180
36
Ibid., p.46
37
Ibid., p.49
38
Ibid., p.45
39
Témime E., 1985, « Marseille, ville de migrations », Vingtième Siècle, revue d'histoire, N°7, Étrangers,
immigrés, français. https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1985_num_7_1_1180
26
centre-ville, dans les quartiers nord. C’est donc cette zone située au nord de la ville que
le maire de l’époque, Gaston Defferre, lança la construction de grands ensembles. Le
choix politique de loger les immigrés hors du centre-ville montrait un certain rejet de ces
nouvelles populations de la part de la municipalité. Des barres et des tours se mêlaient
alors aux bastides et parfois même côtoyaient des exploitations agricoles comme dans le
cas des quartiers de Sainte-Marthe, Saint-Joseph ou Château-Gombert pour former les
quartiers nord de Marseille.
Cette banlieue marseillaise est aujourd’hui constituée des 13ème
, 14ème
, 15ème
et 16ème
arrondissements. En superficie, ces territoires représentent un tiers de la ville soit 7750
sur 24062 hectares et comptent plus d’un quart de la population de Marseille (soit 28,8%
de la population marseillaise)40
. Une des caractéristiques communes à tous les quartiers
qui constituent les quartiers nord de Marseille est l’extrême pauvreté qui y règne. En effet,
bien que dans certains quartiers il y ait des zones un peu plus aisées tels que l’Estaque,
Saint-Mitre ou Palama, les quartiers nords ont un taux de pauvreté très élevé et comptent
22 quartiers prioritaires. Cette qualification de « quartier prioritaire » concerne les zones
les plus pauvres du territoire sur lesquelles une intervention des pouvoirs publics est
menée. Pour illustrer davantage la pauvreté de ces quartiers, nous apportons le résultat
d’une étude menée en 2016 par l’agence nationale de la cohésion des territoires dans
laquelle les 14ème
et 15ème
arrondissements font parties des arrondissements les plus
pauvres de Marseille avec un taux de pauvreté supérieur à 39%41
. La jeunesse de la
population est également une composante commune aux quartiers nord de Marseille, en
effet 26,2% de la population a moins de 20 ans dans le 16ème
, 31,6% dans le 14ème
où le
taux est le plus élevé des quatre arrondissements des quartiers nord contre 24,8% à
Marseille (moyenne de tous les quartiers de Marseille y compris les quartiers nord)42
. La
précarité concerne également les jeunes qui sont, pour les plus de 15 ans, moins formés
que dans les autres quartiers de Marseille. De même le taux de chômage des moins de 25
ans est plus élevé dans cette banlieue nord. Par ailleurs la population des quartiers doit
40
Dumesnil H., Cantiteau C., 2012, « Etat des lieux préliminaires sur les quartiers Nord de Marseille »,
Observatoire régionale de la santé, SIRSé PACA, (en ligne), consulté le 4 juillet 2023.
http://sirsepaca.org/content/pdf/SIRSE_territoires/TERRITOIRE_COMMUNES/Diaporama_quartiers_N
ord_ORSPaca.pdf
41
Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT), consulté le 4 juillet 2023.
https://cartotheque.anct.gouv.fr/media/record/eyJpIjoiZGVmYXVsdCIsIm0iOm51bGwsImQiOjEsInIiOj
M1MH0=/
42
Dumesnil H., Cantiteau C., 2012, « Etat des lieux préliminaires sur les quartiers Nord de Marseille »,
Observatoire régionale de la santé, SIRSé PACA, (en ligne), consulté le 4 juillet 2023.
http://sirsepaca.org/content/pdf/SIRSE_territoires/TERRITOIRE_COMMUNES/Diaporama_quartiers_N
ord_ORSPaca.pdf
27
faire face à un isolement par rapport au reste de la ville de Marseille. Une étude de
l’observatoire régional de la santé Paca réalisée en 2012, souligne les contraintes que
rencontrent les habitants de ces quartiers au quotidien. En effet, il existe de nombreuses
difficultés de déplacement à cause non seulement d’une desserte des transports en
commun insuffisante mais aussi d’un morcellement urbain, dépourvu de connexions,
conséquence de l’urbanisation anarchique des années 1960-1970. Ces contraintes
entraînent un cloisonnement de ces populations qui restent essentiellement dans leurs
quartiers et donc fréquentent très peu le centre-ville. Les cités souffrent également de
pollution en raison de la proximité des autoroutes et, pour celles qui se situent à proximité
du port, d’une activité industrielle intense43
.
Néanmoins les quartiers nord possèdent une richesse indéniable, leur diversité. Ce
territoire occupe un espace très étendu et très varié. En effet, l’environnement
géographique de ces quartiers se caractérise par la pluralité de ses paysages, allant des
collines au port industriel. Outre leur variété géographique, les quartiers nord possèdent
une autre particularité : il s’agit de l’hétérogénéité de leur architecture. En effet ces
quartiers abritent des bastides ainsi que des pavillons qui côtoient les barres et les tours.
Les paysages, les formes d’urbanisation et d’habitat sont différents selon que les quartiers
voisinent le port commercial, les collines pour les quartiers les plus au nord ou encore les
voies ferrées, les échangeurs autoroutiers et les zones industrielles dans le sud des 14ème
et le 15ème
arrondissements.
Ce caractère hétérogène et diversifié se retrouve également au niveau de la composition
de la population, par ailleurs il s’agit d’une population très élevée : elle compte en effet
autant d’habitants que les villes de Bordeaux ou de Montpellier44
. Il s’agit essentiellement
des familles nombreuses, modestes et de différentes origines. Comme nous l’avons vu
plus haut les ouvriers travaillant dans les usines habitent ces quartiers côtoyant une
population issue de l’immigration ou descendant d’immigrés, des primo-arrivants et une
population gitane45
.
43
Ibid.
44
Dumesnil H., Cantiteau C., 2012, « Etat des lieux préliminaires sur les quartiers Nord de Marseille »,
Observatoire régionale de la santé, SIRSé PACA, (en ligne), consulté le 4 juillet 2023.
http://sirsepaca.org/content/pdf/SIRSE_territoires/TERRITOIRE_COMMUNES/Diaporama_quartiers_N
ord_ORSPaca.pdf
45
Ibid.
28
2.1.3.2. Le multilinguisme des quartiers nord : un terrain favorable à la
variation linguistique
En raison de leur population pluriculturelle, les quartiers nord de Marseille sont des lieux
de multilinguisme, des territoires où différentes langues sont présentes. En effet, l’enquête
Trajectoires et Origines (TeO) menée par l’institut national d’études démographiques en
2008 montraient qu’un descendant d’immigrés sur deux âgés de 18 à 50 ans était
plurilingue, généralement bilingue46
. Le plurilinguisme, cette compétence à utiliser
plusieurs langues à des degrés divers, caractérise les populations issues de l’immigration
et ceci pour différentes raisons. Tout d’abord il existe une transmission linguistique
familiale précoce dans la population immigrée d’autant plus importante que la migration
est récente. Parmi les langues transmises au sein de ces populations nous comptons
l’arabe loin devant le portugais, l’espagnol, l’italien et les langues nigéro-congolaises47
.
Cette transmission linguistique familiale est de nature orale. La langue transmise
oralement est alors accentuée selon la région d’origine des parents, modifiée parfois par
rapport à la forme écrite. Elle est donc empreinte de variation. En revanche, le français
est, quant à lui, la langue de scolarisation, « la langue apprise et utilisée à l’école et par
l’école48
». C’est une langue par laquelle sont véhiculés les savoirs. Son niveau
d’acquisition détermine la réussite scolaire et par conséquent l’insertion dans la société.
Une troisième langue étrangère étudiée à l’école, l’anglais majoritairement, peut
également faire partie des répertoires langagiers de ces populations. Nous utilisons le
concept de répertoire langagier selon la définition proposée par Isabelle Léglise,
chercheure et directrice au CNRS :
« le répertoire linguistique, verbal ou langagier est constitué de l’ensemble des formes et
des variétés à disposition d’une communauté ou d’un locuteur, c’est-à-dire les langues,
variantes dialectales, styles, registres, ou accents dans lesquels puiser pour
communiquer49
».
46
Berthomier, N., Louguet, A., M’Barki, J., Octobre, S., 2023, « Langues et usages des langues dans les
consommations culturelles en France », Culture Études, Ministère de la culture. Langues et usages des
langues dans les consommations culturelles en France [CE-2023-3]
47
Ibid.
48
Cuq J.-P.,2003, Dictionnaire de didactique du français- Langue étrangère et seconde, Clé
International, Paris, p.149.
49
Ledegen G., Léglise I., 2013, « Variations et changements linguistiques », Wharton S., Si-monin J.
Sociolinguistique des langues en contact Sociolinguistique des langues en contact, ENS Editions, p. 297.
https://www.researchgate.net/publication/280557676_Variations_et_changements_linguistiques
29
En effet il s’agit d’un ensemble de connaissances langagières plurilingues que le locuteur
a acquis tout au long de sa vie au contact des langues rencontrées. Il n’est pas composé
uniquement de formes standards, des variantes peuvent s’y introduire. Nous voyons donc
bien comment ce répertoire langagier est propre à chaque individu et constitue « une
compétence plurielle, complexe, voire composite et hétérogène qui inclut des
compétences singulières, voire partielles, mais qui est une en tant que répertoire
disponible pour l’acteur social concerné50
». Ce répertoire n’est pas statique au contraire
il se modifie au fil de la vie, des apprentissages formels ou pas, des contacts avec les
langues. Dans ce répertoire langagier du bi-plurilingue les langues ne sont pas
cloisonnées, elles se mélangent de manière ordonnée. Le locuteur bi-plurilingue puise
dans son répertoire langagier les expressions, les intonations, les accents, les mots d’une
langue et d’une autre selon la situation de communication. La variété des répertoires
langagiers des jeunes de ces quartiers s’illustre dans les chansons de rap.
Le bilinguisme peut être rejeté parfois au sein même de familles bilingues comme c’est
le cas dans certaines familles migrantes où les parents refusent d’enseigner leur langue à
leurs enfants par peur qu’ils subissent des discriminations. L'insécurité linguistique est à
l’origine de ce comportement. En effet, le plurilinguisme de la population de ces quartiers
n’est pas toujours évalué positivement car les langues de l’immigration ne sont ni
valorisées ni légitimées en France. Cela nous renvoie au "marché aux langues" théorisé
par Louis-Jean Calvet dans lequel les langues ont un coût et un poids51
. Ainsi, le français
est la seule langue officielle de France ce qui lui confère une certaine légitimité. Par
ailleurs c’est aussi la langue qui permet la réussite scolaire et sociale. Cette primauté de
la langue française sur les autres langues en présence sur le territoire, et dans notre cas
sur les langues de l’immigration qui ne sont pas valorisées socialement, crée une situation
de diglossie chez les locuteurs bilingues. Ce processus de minorisation des langues de
l'immigration, est considéré comme un obstacle à l'apprentissage52
. Nous retrouvons cette
hiérarchisation des langues, valorisées et non valorisées dans une enquête sur la
considération du bilinguisme au sein de l’institution scolaire menée par Véronique Nante
50
Coste D., Moore D. & Zarate G., 1997, Compétence plurilingue et pluri-culturelle, Strasbourg, Conseil
de l’Europe, (en ligne), p. 12. https://rm.coe.int/168069d29c.
51
Calvet L.-J., 2017, « Ce que la mondialisation fait aux langues », Sciences humaines, Nº 295.
52
Clerc S., Rispail M., 2009, « Minorités linguistiques et langues minorées vont-elles de pair. Documents
pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde. », (En ligne), 43, mis en ligne le 16 janvier 2011,
consulté le 8 janvier 2022. http://journals.openedition.org/ dhfles/92; DOI :
https://doi.org/10.4000/dhfles.92
30
et Cyril Trimaille53
. Selon cette étude le bilinguisme en anglais est reconnu et apprécié
alors que celui en arabe ne l’est pas. Cette non-reconnaissance du bilinguisme des enfants
allophones est une discrimination et peut engendrer un malaise, une frustration, une
démotivation lors de l’apprentissage. Ces enfants subissent une double difficulté
puisqu'ils vivent en outre dans des quartiers défavorisés.
Si cette situation de plurilinguisme dans les banlieues peut s’avérer discriminante, elle
révèle aussi les identités plurielles des jeunes des quartiers car les concepts de langue et
culture ne peuvent être séparées comme le disait Louis Porcher « Toute langue véhicule
avec elle une culture dont elle est à la fois la productrice et le produit54
». Ainsi, en faisant
du rap les jeunes urbains de ces quartiers excentrés jouent avec leurs langues et mettent
en pratique leur bi-plurilinguisme en créant de nouvelles formes linguistiques.
3. La chanson rap : espace de liberté et de création
Bien que le rap soit issu du hip-hop, la différenciation de ces genres n’est pas commune
dans les représentations en circulation. Le rap provenant des États-Unis apparait en
France dans les années 80, néanmoins il ne connait un succès commercial que dans les
années 90. Les deux villes pionnières dans la diffusion du rap en France sont Paris,
Marseille et leurs banlieues. La médiatisation du rap va véhiculer une image stéréotypée
du rappeur, « jeune banlieusard d’origine immigrée55
» qui fait des tags. Le rap est un
espace où le parler de la jeunesse des quartiers s’illustre. Il est au même titre que le break
dance ou que les graffitis un espace de liberté créative pour les jeunes. Le rap fait partie
d’une culture underground en d’autres termes d’une culture alternative foisonnante qui
va à l’encontre des normes établies par la société. Nous pouvons voir dans les vidéoclips
de rap que ces expressions artistiques s’influencent et se mêlent. En effet les rappeurs
dansent en chantant dans un décor graffé. Cette musique est assimilée à une musique
étrangère à cause non seulement de ses sonorités afro-américaines mais aussi de l’origine
sociale de ses interprètes : des jeunes issus de l’immigration et de milieux populaires
53
Nante V., Trimaille, C., 2013, « À l’école, il y a bilinguisme et bilinguisme. », Glottopol, Nº 21.
https://www.researchgate.net/publication/336617436_GLOTTOPOL_Lieux_de_segregation_sociale_et_u
rbaine_tensions_linguistiques_et_didactiques_SOMMAIRE
54
Porcher, L., 1995, Le français langue étrangère : émergence et enseignement d’une discipline, Paris,
CNDP Hachette-Éducation, Coll. Ressources formation, p.53.
55
Lesacher C., 2015, « Le rap comme activité (s) sociale (s) : dynamiques discursives et genre à Montréal
(approche sociolinguistique), Linguistique. Université Rennes 2, Français, p. 161. NNT : 2015REN20030.
tel-01319018
31
habitant dans les banlieues, zones excentrées, inconnues et par conséquent craintes.
Malgré la persistance du stéréotype du rappeur de banlieue, le succès de quelques groupes
et rappeurs comme Suprême NTM, MC Solar dans la région parisienne ou IAM, groupe
marseillais, vont permettre au rap d’être considéré comme un nouveau genre musical. Par
conséquent l’industrie du disque ainsi que la politique s’intéressent à ce phénomène. Le
rap devient un moyen de freiner la délinquance des quartiers et d’intégrer sa population.
En 1994, une loi imposant au radio un quota de 40% de chansons en français favorise la
diffusion de la chanson rap en France56
. Depuis la fin des années 90, les labels
indépendants produisent des albums de rap. Cela confère une plus grande liberté aux
rappeurs dans leurs créations qui entretiennent l’image de musique des quartiers ainsi
qu’une thématique proche de leur quotidien : la violence, la drogue, le racisme. Le rap est
un moyen pour les jeunes de banlieues de rendre visible leur quotidien et leurs difficultés,
comme le dit Karim Hammou dans son ouvrage intitulé Une histoire du rap en France :
« les rappeurs ont converti l’assignation de leurs pratiques aux banlieues en un moyen
d’existence publique relayant des expériences, des sentiments, des points de vue qui
n’avaient guère ou pas le droit de cité auparavant57
».
Selon Médéric Gasquet-Cyrus et Guillaume Kosmicki le rap peut être qualifié de musique
populaire parce que les thèmes traités narrent une réalité populaire58
. En outre la langue
véhiculée par ces chansons est libérée de la norme imposée par la société.
La chanson rap française et marseillaise est un objet d’étude qui intéresse vivement de
nombreux linguistes depuis des décennies car l’aspect social de la langue y est saillant.
Nous en expliquerons les facteurs dans le chapitre II de notre travail.
Nous avons voulu montrer, dans cette première partie, comment La France s’est construite
au fil de son histoire grâce aux différents peuples qui ont vécu sur son territoire et qui ont
laissé une empreinte singulière dans ses différentes régions les dotant ainsi de
particularités culturelles et linguistiques. Plus récemment, ce sont les vagues successives
d’immigration qui ont apporté une diversité culturelle et linguistique à ce territoire.
56
Hammou K., 2012, Une histoire du rap en France, Paris, La Découverte, 2012, 302 p.
57
Hammou K., 2012, Une histoire du rap en France, Paris, La Découverte, 2012, p.258.
58
Gasquet-Cyrus M., Kosmicki G., VAN Den Avenne C. (ed.), 1999, Paroles et musiques à Marseille.
Les voix d’une ville, Paris, L’Harmattan, 208p.
32
Malgré une politique linguistique monolingue, la France est un territoire aux accents, aux
expressions et aux langues différents. Marseille, du fait de son activité portuaire
millénaire, a attiré de nombreuses populations de différentes cultures et est devenue la
ville cosmopolite et multilingue que nous connaissons aujourd’hui. Le français parlé par
les jeunes des quartiers nord, qui se déploie dans le rap marseillais, est teinté des
différentes cultures présentes sur ces territoires. Ainsi dans leurs chansons, les
rappeurs utilisent différentes langues, différents registres, différents accents. Ne
respectant pas la norme linguistique, ces manières de parler sont rejetées et stigmatisées
par la société. Par ailleurs l’extrême pauvreté de la population de ces quartiers ainsi que
leur isolement géographique accentuent l’exclusion de cette population et de sa jeunesse
qui trouve dans le rap un espace de liberté.
Après la présentation du contexte, dans la deuxième partie de ce travail de recherche,
nous allons nous intéresser plus précisément à la langue qu’utilisent les jeunes de ces
quartiers dans la chanson rap par le biais d’une réflexion sur le concept de langue et de
variation ainsi que sur celui de chanson.
33
CHAPITRE II : LA CHANSON, UN OBJET SOCIOLINGUISTIQUE : REPÈRES
THÉORIQUES
Le sujet de notre recherche portant sur la langue utilisée par les jeunes de la banlieue nord
de Marseille et son expression dans le rap marseillais, nous conduit à nous intéresser tout
d’abord à la notion de langue. Nous tenterons de mettre en lumière l’impact du contexte
social sur la langue, entre imposition d’une norme et phénomènes de variation. Ensuite
nous nous attacherons à traiter la chanson en tant que témoin de pratiques sociales, ce qui
nous permettra d’aboutir à l’étude de la chanson rap, espace de vivacité et de diversité
linguistique mais aussi lieu de revendication identitaire.
1. Langue, essai de définition
Qu’est-ce qu’une langue ? Serait-ce un système structuré de règles ou de normes que le
locuteur devrait appliquer de manière stricte ? Parler serait alors la reproduction d’une
formule mathématique que tous les locuteurs pratiqueraient. Par conséquent tout le
monde devrait parler de la même manière et pourtant les intonations, les accents, la vitesse
d’élocution, le lexique sont différents selon les locuteurs. La langue revêtirait-elle au
contraire une forme propre à chaque utilisateur ? Serait-elle la manifestation de
particularités sociales constitutives de chaque individu ? La langue serait alors aussi
diverse que les personnes qui l’utilisent. Cette pérégrination en quête d’une définition
nous amène à nous interroger sur les manières de parler selon les situations. La langue
serait-elle déterminée par le locuteur et la situation ?
Dans un essai de définition, nous allons voir tout d’abord quelques représentations de la
langue.
1.1. Quelques représentations de la langue
La définition de ce qu’est une langue peut sembler facile au premier abord. Cependant
différentes représentations de la langue coexistent au sein d’une société comme
l’expliquent avant de les remettre en question Isabelle Graci, Marielle Rispail et Marine
Totozani, enseignantes et chercheures dans leur ouvrage L’arc-en ciel de nos langues.
34
Jalons pour une école plurilingue59
. La langue peut être associée à une nation, ainsi le
français est la langue officielle de la France. Elle est alors perçue, au même titre que le
drapeau, comme un symbole de l’identité française. Mais cette définition limite le français
à ce territoire et en exclut les autres pays francophones. En outre, un pays peut avoir
plusieurs langues dont des langues régionales ou dans le cas qui nous occupe des langues
liées à l’immigration. Par ailleurs une autre représentation demeure : le français est la
langue que nous apprenons à l’école autrement dit une langue normée, qui est correcte ou
incorrecte selon le respect des règles de grammaire et d’orthographe et soumise à des
sanctions. Cette représentation est souvent liée à la langue écrite. Toutefois les langues ne
s’acquièrent pas seulement dans un cadre normatif comme l’école. En effet c’est le cas
de l’acquisition de la langue maternelle au sein du foyer. Sa transmission orale peut laisser
place à des formes linguistiques différentes de celles reconnues par la norme. La
définition de la langue ne peut donc pas se limiter à celle d’une langue apprise lors d’un
enseignement réglé. Cependant la représentation de la langue de l’école comme seule
langue correcte est très présente dans la société. Nous allons voir plus précisément le
poids de la norme sur la langue française.
1.2. Une langue unique, figée et normée : le français standard
La standardisation d’une langue consiste à imposer une norme à une langue en la rendant
seule légitime et en la diffusant au moyen d’une politique linguistique privilégiant le
principe d’unicité et d’un enseignement en langue unique. En effet après la sélection
d’une variété linguistique, « la codification » de la langue se met en place par
l’élaboration d’un ensemble de règles rassemblé dans les dictionnaires et livres de
grammaire60
. Ces ouvrages sont alors les garants de la norme. Il s’agit d’une norme
« prescriptive qui définit les modèles et hiérarchise les usages61
». Ainsi, cette langue dite
standard répond à des règles et constitue la référence.
Ce concept de langue fonctionnant comme un système complexe composé de signes, de
codes, de règles, d’agencements de sons, de structures indifférentes à toute influence
59
Graci I., Rispail M., Totozani M., 2017, L’arc-en-ciel de nos langues. Jalons pour une école
plurilingue, Paris, L’Harmattan, collection Espaces Discursifs.
60
Costa, J., 2021, « Standardisation », Langage et société, p.319. https://doi.org/10.3917/ls.hs01.0320
61
Cuq J.-P.,2003, Dictionnaire de didactique du français- Langue étrangère et seconde, Clé International,
Paris, p.178
35
extérieure et à toute particularité du locuteur est celui défendu par Ferdinand de Saussure,
père de la linguistique moderne :
« La langue existe dans la collectivité sous forme d’empreintes déposées dans chaque
cerveau, à peu près comme dans un dictionnaire dont tous les exemplaires identiques
seraient répartis entre les individus. C’est donc quelque chose qui est dans chacun d’entre
eux, tout en étant commun à tous et placé en dehors de la volonté des dépositaires. Ce
mode d’existence de la langue peut être représenté par la formule :1+1+1…=1 (modèle
collectif)62
».
Pour F. de Saussure la langue est donc une institution réglée, une structure héritée de
façon passive par chaque sujet, un objet autonome. Cette conception de la langue ne prend
pas en compte l’implication humaine ni les pratiques sociales des langues. Il s’agit d’une
langue décontextualisée.
Suivant le processus de standardisation décrit auparavant, l’État français, par sa politique
linguistique et éducative, a standardisé la langue française et en a favorisé la diffusion
dans la société. Le français standard est la langue enseignée à l’école où l’apprentissage
de la norme est priorisé au moyen, entre autres, de l’étude des théories grammaticales et
de leur application sous forme d’exercices structuraux. Les normes de cette variété du
français sont celles de la pratique de l’écrit comme en témoignent les différents exercices
réalisés, dirigés vers le travail de l’écrit : dissertation, résumé, commentaire de texte. Le
français standard, langue de l’école est la seule légitime car elle seule permet l’obtention
de diplômes.
La diffusion du français standard tant au niveau des territoires français qu’à l’international
par le biais de l’enseignement du français langue étrangère peut s’analyser d’un point de
vue politique. En effet, selon Pierre Bourdieu, la diffusion et survalorisation d’une langue
unique et uniforme peut s’expliquer par la volonté de créer une communauté linguistique
homogène et unique dans laquelle seule la langue normée est correcte et valorisée afin de
créer une unité nationale. En outre, les utilisateurs de la langue normée reconnue comme
seule langue légitime sont valorisés et tous ceux qui dérogent à la norme sont déclassés63
.
62
Cours de linguistique générale, fasc.1 dans Auroux S., 2013, « Le mode existence de la « langue », dans
La linguistique, 49, Éditions Presses Universitaires de France, pp.11-
33. https://doi.org/10.3917/ling.491.0011
63
Bourdieu P., 1982, Ce que parler veut dire : l’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard.
36
Le français standard est donc une codification de la langue française nécessaire à la
réussite scolaire, imposée et diffusée à des fins politiques. Cependant l’utilisons-nous
lorsque nous communiquons ?
1.3. Un outil de communication : l’impact du contexte social sur la langue
Bien que le français standard soit la langue valorisée dans certaines situations de
communication formelle comme c’est le cas lors d’un entretien d’embauche, différentes
façons de parler coexistent. Ainsi, dans une situation de communication informelle nous
parlons différemment, nous utilisons une langue moins normée, un autre parler qui ne
répond pas aux normes du français standard, dans lequel des variations d’ordre
phonologique, lexicale et syntaxique apparaissent. En somme nous utilisons une autre
variété de français. Il existe différentes variétés : le français des affaires, le français
diplomatique, le français médical par exemple. Outre le fait que la situation de
communication influe sur la langue de ses utilisateurs, les caractéristiques sociales du
locuteur et de l’interlocuteur, leur âge, leur sexe, leurs lieux de vie, leurs origines, ou
encore l’époque jouent également un rôle sur la langue utilisée. Il y a donc autant de
façons de parler que de locuteurs. Le vocabulaire, les accents, la syntaxe, le rythme et les
intonations d’une jeune femme de Marseille seront différents de ceux employés par une
femme âgée du nord de la France. Il existe des variantes dans leurs façons de parler
français. Il existe donc plusieurs manières de parler une langue, celle-ci étant variable et
hétérogène comme le dit Françoise Gadet, la langue d’un point de vue sociolinguistique
se définit en termes de « souplesse, d’hétérogénéité des productions, tissées de contacts
entre usagers de variétés ou d’idiomes divers, que sont les productions et les pratiques
d’usagers réels (la manière dont les gens usent des ressources langagières dont ils
disposent dans leur vie ordinaire)64
». Dans le cadre de notre problématique nous retenons
cette définition à laquelle nous ajoutons celle présentée dans l’ouvrage L’arc-en ciel de
nos langues. Jalons pour une école plurilingue : « une langue est un langage partagé par
une communauté et qui lui permet de communiquer65
». La langue est alors définie
comme « un sous-ensemble » de l’ensemble langage, comme un acte collectif, un outil
64
Gadet, F., 2021, « Langue », dans Langage et société, HS1(Hors-série),
Éditions de la Maison des sciences de l'homme, p. 190.
65
Graci I., Rispail M., Totozani M., 2017, L’arc-en-ciel de nos langues. Jalons pour une école plurilingue,
Paris, L’Harmattan, collection Espaces Discursifs, p. 53.
37
qui sert à faire passer et à recevoir des messages au sein d’une communauté géographique,
générationnelle ou professionnelle entre autres66
. La langue est située dans un contexte
social qui la détermine. Par conséquent elle est envisagée comme une pratique sociale.
Nous retrouvons ce concept de langue comme pratique sociale dans la théorisation de
l’acte de parole de P. Bourdieu. En effet, selon lui les échanges linguistiques se déroulent
au sein d’un marché linguistique dans lequel des "agents sociaux", les locuteurs et
récepteurs, agissent grâce à leurs "habitus linguistiques67
». « L’habitus » est un
« acquis », le produit d’un apprentissage que le locuteur acquiert au cours de sa
socialisation68
. Ainsi pour reprendre les mots du sociologue les habitus linguistiques,
« socialement façonnés »,
« […] impliquent une certaine propension à parler et à dire des choses déterminées
(intérêt expressif) et une certaine capacité de parler définie inséparablement comme
capacité linguistique d’engendrement de discours grammaticalement conformes et
comme capacité sociale permettant d’utiliser adéquatement cette compétence dans une
situation déterminée69
».
Ils désignent ainsi des compétences linguistique et sociale qui unies permettent à l’agent
de participer à cette pratique sociale qu’est l’échange linguistique.
Ces concepts participant de la définition de la langue comme pratique sociale amènent à
l’appréhender comme une pratique qui varie selon ses utilisateurs et leurs pratiques
sociales. La langue est un ensemble non pas figé ou uniforme mais en mouvement et
pluriel. Il n’existe donc pas une langue mais plusieurs langues en une, pas un français
mais différents parlers français, ces « variétés » formant un ensemble hétérogène, un
« continuum70
». Cette définition de la langue comme continuum proposée notamment
par F. Gadet s’oppose au concept de langue normée, unique et immuable défendu par F.
de Saussure.
66
Ibid.
67
Bourdieu P., 1982, Ce que parler veut dire : l’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, p.14.
68
Selon Guy Rocher, la socialisation est le processus par lequel la personne humaine apprend et
intériorise tout au cours de sa vie les éléments socioculturels de son milieu, les intègre à la structure de sa
personnalité sous l’influence d’expériences et d’agents sociaux significatifs et par là s’adapte à
l’environnement social où elle doit vivre. (G. Rocher, 1970, Introduction à la sociologie générale, Tome
1, L’action sociale, Éditeur Points/Livre De Poche)
69
Bourdieu P., 1982, Ce que parler veut dire : l’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, p.14
70
Gadet F., 2021, « La variété », Langage et Société, Éd. De la Maison des sciences de l’homme, p.337.
https://www.cairn.info/revue-langage-et-societe-2021-HS1-page-337.htm
38
En concevant la langue d’un point de vue sociolinguistique, nous pouvons donc admettre
qu’une langue est soumise à variation ce qui la définit comme hétérogène et variée.
La difficulté de définir une langue réside dans son caractère pluriel. Ainsi, pour ce qui est
de la langue française qui nous occupe ici, nous avons affaire à des variétés infinies
comme le français standard, les parlers régionaux, les parlers professionnels ou bien
encore le parler jeune qui est au centre de notre recherche. La langue ou plutôt les langues
est un concept complexe qui ne peut se définir indépendamment de son contexte social.
En effet, outils de communication, instruments de pouvoir les langues varient selon les
utilisateurs et leurs situations de communication. Nous allons essayer maintenant de
préciser les concepts de variation, de variété, de variante non seulement car ils sont au
cœur de cette recherche, mais aussi car ils permettent de mieux définir le concept de
langue.
2. La variation : une caractéristique inhérente à la langue
La diversité sociale des locuteurs d’une langue reflète la pluralité des manières de parler
qui existe au sein d’une même communauté linguistique. Cette diversité langagière se
manifeste par des phénomènes variationnels pouvant être d’ordre phonologique, lexical
et syntaxique. Ces liens entre la variation linguistique et la diversité sociale constituent le
sujet d’étude de la sociolinguistique dont le fondateur William Labov dégage trois
concepts clés : « le changement linguistique, l’hétérogénéité des pratiques linguistiques
et des grammaires qui les modélisent et l’existence d’une variation réglée et contrainte
par le système linguistique lui-même71
». Afin de mieux appréhender ces concepts nous
nous sommes orientée tout d’abord vers des dictionnaires spécialisés comme
l’Abécédaire de sociodidactique dirigé par Murielle Rispail, ainsi que le Dictionnaire de
didactique du français dirigé par Jean-Pierre Cuq puis vers des lectures d’ouvrages et
d’articles sur l’origine et les différents concepts de la variation écrits par Françoise Gadet
et Henri Boyer entre autres. Après un essai de définition, nous aborderons la variation
d’un point de vue stylistique, avant de présenter une classification des variations « à
travers des ordres extra-linguistiques72
». Enfin nous nous pencherons sur la variation dite
71
Cuq J.-P.,2003, Dictionnaire de didactique du français- Langue étrangère et seconde, Clé International,
Paris, p. 244.
72
Gadet F.,2007, « La variation de tous les Français », p. 13, Linx (En ligne), 57 | 2007, mis en ligne le 15
février 2011, consulté le 30 avril 2019. URL : http://journals.openedition.org/linx/306
39
« générationnelle73
» pour tenter de comprendre le parler des jeunes des chansons rap
marseillais.
2.1. Définitions
L’Abécédaire de sociodidactique dirigé par Marielle Rispail propose une explication des
termes « variation », « variante » et « variété »74
qui nous semble essentielle pour
comprendre le concept de variation.
La variation est tout d’abord définie par les auteurs comme une « modification », un
« changement », un « passage d’un état à un autre75
». Par ailleurs le concept de
« variante » y est défini comme « les différentes formulations d’un même mot ou
énoncé » alors que « la variété » y est définie comme servant à « désigner les différentes
formes sous lesquelles s’utilise une langue reconnaissable76
». Ces définitions nous
montrent que la variation est une modification qui se manifeste par des variantes,
rassemblées en variétés.
Par ailleurs le concept de variation y est rattaché à la pratique de l’oral et y est présenté
comme un indicateur d’identité culturelle des locuteurs. En effet, les auteurs de l’ouvrage
y expliquent que la variation sert à rattacher « l’identité culturelle des locuteurs et les
variétés77
» qu’ils utilisent. La « variété standard » étant celle des manuels officiels, elle
représente « la norme de référence » en reléguant les discours non-normés en
« régionalisme » par exemple. La norme y est affichée comme un code social. Les auteurs
de l’Abécédaire de sociodidactique se placent dans le mouvement variationniste avec
cette définition du standard comme n’étant qu’une variété de langue en usage. Par ailleurs
cette position est renforcée lorsqu’ils affirment que la recherche sur les variations montre
qu’un locuteur parle de manière différente selon « la situation de communication,
l’interlocuteur, le registre (oral, écrit) et la fonction du discours, appelées « variations
langagières78
» dans le sillage de Françoise Gadet. Il n’existe plus une norme mais des
« normes discursives79
» qui sont analysées du point de vue des genres et des styles.
73
Boyer H., 2017, Introduction à la sociolinguistique, 2e ed., Dunod, Malakoff, p.38.
74
Rispail M., 2017, Abécédaire de sociodidactique, Publications de l’Université de Saint-Étienne, p.128.
75
Rispail M., 2017, Abécédaire de sociodidactique, Publications de l’Université de Saint-Étienne, p. 128.
76
Ibid.
77
Ibid.
78
Ibid., p.129.
79
Ibid., p.129
40
En outre la présentation de la typologie des variations expliquée par Françoise Gadet dans
La variation sociale en français80
distinguant la variation diachronique (selon l’époque),
diatopique (selon la région), diastratique (selon les caractéristiques socio-
démographiques) et diaphasique (selon la situation de communication) nous semble très
utile dans le cadre de notre recherche. En effet cette typologie peut être un outil pour
analyser la variation dans notre corpus. La prise en compte du contexte dans l’analyse de
la variation est une idée de force de la sociolinguistique. En outre le caractère social des
langues, comme actes sociaux et hétérogènes est confirmé par Philippe Blanchet qui
définit les langues comme « des pratiques sociales hétérogènes et ouvertes81
». Cependant
les auteurs de l’Abécédaire de sociodidactique rappellent que la notion de « continuum
sociolinguistique » ou « somme de variétés82
» lui sont préférées dans les contextes
plurilingues, comme celui de notre recherche, en raison du contact entre les langues et de
leur perméabilité.
Au fil de notre recherche une autre définition de la variation a attiré notre attention. Dans
Le Dictionnaire de didactique du français langue étrangère et seconde83
dirigé par Jean-
Pierre Cuq, elle est définie d’après les facteurs extrasystémiques - extérieurs à la langue
-, intrasystémiques - au sein d’une même langue - et intersystémiques -entre les langues.
Dans cette partie, nous allons voir comment ces différents facteurs permettent de dévoiler
les facettes de la variation.
Il est précisé dans ce dictionnaire que certains phénomènes sociolinguistiques comme le
contact des langues et les contextes exolingues - situations dans lesquelles les locuteurs
n’ont pas la même langue maternelle - favorisent l’apparition de processus
intersystémiques et intrasystémiques. Ces conditions favorisent l’apparition de variations
linguistiques particulières telles que le sabir - parler provenant d’un mélange d’arabe, de
français, d’espagnol et d’italien -, le pidgin – langue simplifiée créée à partir d’autres
langues-, le français régional ou le français d’Afrique par exemple. Cette typologie
proposée par Gabriel Manessy84
est fondée sur des variables d’ordre phonique,
prosodique, grammatical, lexico-sémantique, lexico-rhétorique et lexico-stylistique. La
80
Gadet F.,2007, « La variation de tous les Français », Linx (En ligne), 57 | 2007, mis en ligne le 15
février 2011, consulté le 30 avril 2019. URL : http://journals.openedition.org/linx/306
81
Rispail M., 2017, Abécédaire de sociodidactique, Publications de l’Université de Saint-Étienne, p. 129.
82
Ibid.
83
Cuq J.-P.,2003, Dictionnaire de didactique du français- Langue étrangère et seconde, Clé
International, Paris.
84
Ibid., p.244
41
variation est ainsi perçue comme un « processus d’optimisation systémique85
» mobilisé
en vue d’améliorer rapidement la communication. Cependant le poids de la
survalorisation de la norme ou de la tradition socioculturelle peuvent limiter la variation.
Par ailleurs, la lumière est mise sur le rôle de l’interaction dans les processus d’encodage
et de décodage, facteurs d’accélération de la variation. C’est le cas lorsque les jeunes
parlent entre eux, ils créent de nouveaux mots, ils codent leur langage. « La rétroaction
de l’interaction verbale sur la langue et la variation sur le système 86
» remettent en
question la dichotomie langue/parole présentée par Ferdinand de Saussure.
La mise à l’œuvre conjointe de processus extrasystémiques, intersystémiques et parfois
intrasystémiques provoque une « accélération significative de la variation87
» qui peut
provoquer un changement linguistique c’est-à-dire l’introduction d’une variante dans
l’usage de la langue parlée du locuteur et la diffusion de cette nouvelle forme chez
d’autres locuteurs.
Pour nous aider dans notre recherche nous retenons de ces deux définitions le concept de
« continuum sociolinguistique » ou « de somme de variétés88
» et celui de « multiplicité89
» pour établir notre définition de la langue. Par ailleurs la prise en compte du contexte
social pour analyser la variation langagière sera au cœur de notre démarche. Le concept
de variante est aussi important puisque nous les étudierons dans notre analyse de corpus.
Par ailleurs nous nous pencherons également sur le rôle que peut jouer le choix des
variations dans le parler des locuteurs comme révélateur « d’identité culturelle90
».
En outre nous retiendrons le rôle des « facteurs intersystémiques et intrasystémiques91
»
sur la variation de la langue étant donné le bi-plurilinguisme fréquent, des jeunes des
quartiers nord de Marseille, déterminé par leur contexte social. En effet, ils peuvent vivre
des situations de communication exolingue aussi bien à l’école que dans leur cercle
amical. En outre, les processus d’encodage et de décodage comme facteurs de variation
retiennent particulièrement notre attention quant au parler jeune dans le rap. La créativité
85
Cuq J.-P.,2003, Dictionnaire de didactique du français- Langue étrangère et seconde, Clé International,
Paris, p. 245.
86
Ibid., p.245.
87
Ibid., p.245.
88
Rispail M., 2017, Abécédaire de sociodidactique, Publications de l’Université de Saint-Étienne, p. 129.
89
Cuq J.-P.,2003, Dictionnaire de didactique du français- Langue étrangère et seconde, Clé
International, Paris, p. 244.
90
Rispail M., 2017, Abécédaire de sociodidactique, Publications de l’Université de Saint-Étienne, p. 128.
91
Cuq J.-P.,2003, Dictionnaire de didactique du français- Langue étrangère et seconde, Clé
International, Paris, p. 245.
42
linguistique du parler jeune, comme dans le cas du verlan, peut être considéré comme un
processus d’encodage.
Nous allons voir maintenant comment le concept de « style » a permis une meilleure
compréhension des différents facteurs qui agissent sur la langue.
2.2. La variation stylistique et sociale
W. Labov, fondateur de l’école variationniste et de la sociolinguistique, définit cette
dernière comme linguistique car son objet d’étude est la langue contextualisée au sein
d’une communauté linguistique. En effet il s’intéresse à la langue telle qu’elle est utilisée,
telle qu’elle existe. Il étudie la langue, sa structure et son évolution sur les plans
phonologique, morphosyntaxique, syntaxique ou sémantique en s’intéressant à la
variation qui s’y trouve. Auparavant, en 1929, seuls quelques linguistes, dont Henri Frei
s’étaient intéressés à ces formes « non-normées, marquées ou fautives92
». Contrairement
à F.de Saussure qui conçoit ces différences de langage comme individuelles et
inexplicables, Labov explique la variation en relevant l’impact du social sur le langage.
Il remarque une différence de styles des locuteurs selon la situation de communication
dans laquelle ils se trouvent et selon leur appartenance à un groupe social. Il définit le
style comme le résultat d’une surveillance du locuteur sur son discours en fonction de la
situation de communication et de son statut social. En effet, lors de l’analyse des corpus
recueillis pendant les enquêtes qu’il a menées, « un phénomène d’hypercorrection propre
à la petite bourgeoisie » est apparue93
.
Au concept de style, Françoise Gadet préfère celui de genres discursifs. Elle part du
constat que chaque locuteur utilise des formes langagières différentes selon la situation
de communication et que cette variation constitue un genre discursif. Il existe donc autant
de genres discursifs que de locuteurs et de situations. En somme, tout le monde a recours
à la variation que ce soit dans un souci d’optimiser la communication ou pour revendiquer
une identité94
. Cependant selon F. Gadet les utilisateurs perçoivent la variation sous forme
92
Dans Ledegen G., Léglise I., 2013, « Variations et changements linguistiques », Wharton S., Si-monin
J. Sociolinguistique des langues en contact Sociolinguistique des langues en contact, ENS Editions,
pp.315-329.
https://www.researchgate.net/publication/280557676_Variations_et_changements_linguistiques
93
Forquin J.-C., Labov W., 1978, Sociolinguistique (Sociolinguistic patterns), In: Revue française de
pédagogie, volume 42, p.80.
94
Dans Ledegen G., Léglise I., 2013, « Variations et changements linguistiques », Wharton S., Si-monin
J. Sociolinguistique des langues en contact Sociolinguistique des langues en contact, ENS Editions,
pp.315-329.
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  • 1. Mémoire de Master 2 - Didactique des langues Parcours « FLE, ingénierie des formations en langues » La variation générationnelle dans la chanson rap marseillaise. Le cas du chanteur Soso Maness. Mémoire préparé sous la direction de Mme TOTOZANI Marine Présenté et soutenu par Laetitia ANDRÉ Année universitaire 2022-2023
  • 2.
  • 3. Mémoire de Master 2 - Didactique des langues Parcours « FLE, ingénierie des formations en langues » La variation générationnelle dans la chanson rap marseillaise. Le cas du chanteur Soso Maness. Mémoire préparé sous la direction de Mme TOTOZANI Marine Présenté et soutenu par Laetitia ANDRÉ Année universitaire 2022-2023
  • 4. À mes grands-parents marseillais
  • 5. REMERCIEMENTS Je tiens à remercier Mme Marine Totozani, mon encadrante pour ses précieux conseils bibliographiques, pour son accompagnement dans la réflexion et l’élaboration de ce travail. Je remercie également mon mari et ma fille adorée pour leur patience et leur compréhension sans faille ainsi que mes parents et ma sœur pour leurs encouragements. Je voudrais exprimer ma reconnaissance à Michel et Louise pour leur regard extérieur. Un grand merci à ma nièce Kanoumba pour avoir été la source d’inspiration de ce mémoire.
  • 6. NOTA - Nous avons souligné d’une ligne les mots en espagnol. - Les mots en arabe sont soulignés de deux lignes. - Les mots en anglais sont quant à eux soulignés d’une ligne pointillée. - Les quelques mots en occitan, en romani, en wolof, en comorien et en allemand sont soulignés d’une ligne ondulée. - S. est utilisé pour faire référence au rappeur Soso Maness. - L. est utilisé pour faire référence au rappeur Lacrim. - D. est utilisé pour faire référence au rappeur Da Uzi. - HLP est utilisé pour faire référence au rappeur Hornet La Frappe.
  • 7. SOMMAIRE INTRODUCTION ……………....................................……………………………...... 8 CHAPITRE I : LE CONTEXTE DE LA RECHERCHE …….…………………… 11 1. Aspects sociolinguistiques d’une France plurielle …………..………....………..… 11 2. Aspects sociolinguistiques de la ville phocéenne, Marseille …………..…..……… 21 3. La chanson rap : espace de liberté et de création ..........………….……...……........ 30 CHAPITRE II : LA CHANSON, UN OBJET SOCIOLINGUISTIQUE : REPÈRES THÉORIQUES ……………….....…………………………………..………...……... 33 1. Langue, essai de définition …………………………….....…………………..….... 33 2. La variation : une caractéristique inhérente à la langue …………………………... 38 3. La chanson : miroir d’une société ……………………………………………….... 49 CHAPITRE III : CHOIX MÉTHODOLOGIQUES ……….……….…………….. 56 1. Présentation du corpus …………………………………………………………….. 56 2. Présentation des chanteurs dans une perspective sociolinguistique ………………. 64 3. Les outils méthodologiques ……………………………………………………….. 70 CHAPITRE IV : L’ANALYSE DU CORPUS …………………....……………...… 73 1. Analyse des emprunts présents dans notre corpus …………………...…………… 74 2. La verlanisation comme processus créatif complexe …………………..…………. 84 3. Analyse des procédés d’abréviation : la siglaison et la troncation par apocope comme éléments constitutifs du parler jeune .................………………………………...… 88 CONCLUSION .………………………………………………………………....….... 94 BIBLIOGRAPHIE …………………………………………….………….………..... 96 ANNEXES …………………………………………………….…………………….. 102 TABLE DE MATIÈRES …………………………...………………………………. 126
  • 8. 8 INTRODUCTION Une conversation entre jeunes entendue dans la rue, une chanson de rap français à la radio, tous parlent français et pourtant nous ne comprenons pas tout. Des différences langagières évidentes avec le français que nous parlons apparaissent et nous interpellent. Nous même, nous ne parlons pas de la même manière selon nos interlocuteurs, le lieu d’où nous venons, notre âge etc. La langue que nous utilisons parlerait-elle de nous ? Ces réflexions nous ont menée à nous intéresser à la variation linguistique et plus particulièrement à la variation générationnelle qui se matérialise dans la langue que les jeunes utilisent et particulièrement dans celle des jeunes des zones périurbaines. Le sujet de notre étude porte donc sur le parler jeune dans la chanson rap marseillaise contemporaine. Notre intérêt pour la langue sous ses différentes formes est présent depuis notre apprentissage de l’espagnol durant nos études puis comme professeure de la langue vivante qu’est le français langue étrangère. En effet nous avons très vite remarqué l’intérêt manifesté par nos jeunes étudiants pour l’apprentissage d’une langue actuelle, vivante, parlée à la manière des locuteurs natifs. Ils ne veulent pas d’une langue formatée, vieillie. Ils sont demandeurs, d’expressions idiomatiques, avides d’abréviations étant donné qu’ils en utilisent dans leur langue. Par conséquent notre préoccupation pour l’enseignement- apprentissage d’une langue contemporaine, vivante et diverse a guidé nos écoutes et nos lectures. C’est ainsi que la créativité et la vivacité linguistique des chanteurs de rap français contemporain a attiré toute notre attention. Créateurs d’un nouveau parler en mouvement perpétuel, les rappeurs jouent avec leurs mots tels des jongleurs avec leurs balles. Intriguée par cette innovation langagière nous nous sommes questionnée sur ce que ces mots donnaient à voir de leurs locuteurs. Ainsi l’attrait linguistique de la chanson s’associait à celui de son caractère social. En effet la chanson est une fenêtre sur la société dans laquelle elle a été produite. Elle illustre une réalité sociale. Elle rend compte de parlers existants mais également de revendications présentes. Elle aide à comprendre « le monde humain et social »1 de son temps. C’est pour cela que nous avons choisi d’étudier la chanson rap marseillaise contemporaine comme objet d’étude sociolinguistique. Quant 1 Blanchet P., 2015, « Pensée complexe ou objet complexe ? Sur les enjeux épistémologiques de la complexité en linguistique et sociolinguistique », dans Cahiers internationaux de sociolinguistique, Nº 7, pp. 57-74. https://doi.org/10.3917/cisl.1501.0057
  • 9. 9 au choix du rap marseillais, celui-ci s’explique non seulement par nos origines familiales liées à cette ville mais aussi par l’importance de la scène marseillaise dans le rap français. Le critère de rap contemporain est en outre lié à la volonté d’appréhender une langue actuelle. De nombreux travaux sur la langue des jeunes et ses variations témoignent de l’intérêt des linguistes tels que Françoise Gadet, spécialiste française de la variation linguistique ainsi qu’Henri Boyer spécialiste du parler jeune. Par ailleurs si l’intérêt pour la chanson comme objet sociolinguistique n’est pas nouveau, il est toujours d’actualité comme le montre l’ouvrage dirigé par Valeria Villa-Perez Minorisations en chansons Approches sociolinguistiques2 publié en 2021, ainsi que de nombreux travaux universitaires sur ce sujet. Néanmoins la chanson rap française contemporaine et particulièrement la chanson rap marseillaise connaissant un renouvellement constant et étant liée à des interprètes aux parcours singuliers, il nous semble qu’elle continue d’être un terrain d’étude à découvrir. Mais quelle langue montre-t-elle ? Comment est-elle construite ? D’où proviennent ces nouvelles formes langagières ? Que laissent-elles voir de leurs locuteurs et par conséquent de la société contemporaine ? Ce questionnement nous a menée à notre problématique : En quoi la chanson rap marseillaise contemporaine rend-elle compte de la vivacité et de l’hétérogénéité de la langue des jeunes dans l’espace urbain ainsi que de la pluralité de leurs identités ? Cette problématique nous a orientée vers trois hypothèses : H1 : La chanson rap marseillaise contemporaine, témoignage de la créativité du « parler jeune », est une démonstration des « habitus linguistiques » des jeunes de banlieues, le reflet de leurs pratiques langagières variées. H2 : La chanson rap marseillaise contemporaine est un espace où se mêle un ensemble de variétés formant un continuum linguistique. H3 : La chanson rap marseillaise contemporaine, reflet d’identités collectives et plurielles, est un moyen de revendiquer une identité de groupe tout en affirmant ses origines. Afin de vérifier ces hypothèses et de répondre à notre problématique nous allons présenter le contexte de notre sujet d’étude dans le premier chapitre. Après avoir exposé les aspects 2 Villa-Perez V., 2021, Minorations en chansons Approches sociolinguistiques, EME Edition, coll. Proximités sociolinguistiques et langue française, Louvain-la-Neuve, 220 p.
  • 10. 10 sociolinguistiques d’une France pluriculturelle, nous verrons la manière dont Marseille est devenue la ville multiculturelle et multilingue d’aujourd’hui, ce qui sera suivi d’une présentation du rap comme vivier de prédilection du parler jeune. Le deuxième chapitre porte sur la partie théorique de notre étude dans laquelle nous présenterons les deux concepts clés de notre travail, la variation linguistique et la chanson ainsi que leur articulation dans le cadre de notre recherche. Nous tenterons d’abord de définir ce qu’est une langue puis nous proposerons trois approches de la variation linguistique en terminant par la présentation de la variation générationnelle et les raisons de notre choix. Nous présenterons par la suite la chanson comme objet social et linguistique suivi de la chanson rap comme expression d’une jeunesse périurbaine. Le chapitre suivant portera sur les méthodologies de recherche et d’analyse que nous avons adoptées dans le cadre de ce travail afin de vérifier la validité des hypothèses qui ont guidé notre étude. Nous y présenterons le corpus de chansons que nous analyserons, après avoir explicité les raisons de ce choix, nous présenterons ensuite la démarche d’analyse que nous mettrons en place. Le dernier chapitre portera sur l’analyse du corpus et les conclusions que nous en tirerons.
  • 11. 11 CHAPITRE I : LE CONTEXTE DE LA RECHERCHE Lorsque nous nous intéressons à la chanson comme objet sociolinguistique nous nous penchons sur la langue utilisée par des locuteurs que nous situons dans un lieu, une époque, un contexte social. Selon notre vision de la langue, son étude ne peut être dissociée ni de l’histoire de ses locuteurs ni du lieu où elle est parlée. Afin de mieux appréhender la langue, l’étude du contexte social dans lequel elle est utilisée s’est imposé comme première étape de cette recherche. Il s’agit de la France et plus particulièrement de la ville de Marseille et de ses quartiers nord. Pour commencer dans la présentation et l’analyse de ce contexte, nous rappellerons quelques faits de l’histoire de France qui ont contribué à faire de ce territoire une terre riche de diversité où des peuples de cultures et langues différentes se sont installés et ont cohabité. Dans cette première partie nous aborderons la diversité géographique et populationnelle de la France en nous intéressant à la richesse de ses régions et à son pluriculturalisme et en étudiant la politique linguistique à contre-courant menée dans ce pays. Dans une deuxième partie nous orienterons notre regard sur la ville de Marseille, sur sa banlieue et sur les quartiers nord en particulier. Nous insisterons sur les origines méditerranéennes de la ville en portant notre attention sur le rôle que l’immigration a joué sur sa population. Enfin nous nous intéresserons aux quartiers nord de Marseille en fixant notre attention sur le plurilinguisme de sa population. 1. Aspects sociolinguistiques d’une France plurielle 1.1. Aspects historiques : invasions et mélanges culturels La France que nous la connaissons aujourd’hui est le résultat d’une histoire qui a défini son territoire et sa culture. De nombreux peuples venus des quatre coins du monde s’y sont installés, y ont été en contact, ont cohabité et mélangé leurs cultures et leurs langues en créant un patrimoine riche de sa diversité. Les Celtes, peuple d’Europe centrale arrivent dans l’Est de la France vers 750 av-JC. C’est le temps des Gaulois, une société de guerriers. Ils apportent le fer, plus résistant que le bronze. Ils ont des échanges commerciaux avec l’Italie mais aussi avec les Grecs. Ces derniers arrivent dans le sud du territoire en 600 av-JC et fondent le port de Marseille dont nous parlerons de façon plus détaillée dans la deuxième partie de ce mémoire. Grâce
  • 12. 12 aux échanges commerciaux, différentes cultures y seront en contact et en s’influençant mutuellement. Les Celtes envahissent ensuite ce territoire que les Romains, leurs ennemis, appellent La Gaule. Les différentes tribus qui s’y côtoient se combattent souvent mais parlent la même langue, le gaulois appelé autrefois le gallique et qui est une langue du groupe celtique continental3 . En 125 av-JC les Romains, dont l’empreinte est considérable dans la culture française, arrivent à leur tour en Gaule par le Sud pour défendre la cité de Marseille alors menacée par une tribu voisine, les Ligures. Les Romains s’intéressent au sud de la Gaule d’un point de vue stratégique puisqu’elle peut servir de liaison terrestre vers l’Espagne, désormais territoire romain. Le sud de la France, allant des Alpes aux Pyrénées devient alors une province romaine appelée La provincia, dont provient le nom de l’actuelle Provence. Une fois maîtres des lieux les Romains tracent une route vers l’Espagne, la voie Domitienne. En 52 av-JC, après avoir fait face à une forte résistance des Gaulois, incarnée par le chef de la tribu des Arvernes, Vercingétorix, les Romains conquièrent le territoire. Les Gaulois continuent d’honorer leurs divinités mais adoptent les us et les coutumes des Romains ainsi que leur langue, le latin. L’époque gallo-romaine est une période d’apports réciproques sur le plan culturel et matériel. Les Gaulois, spécialistes des techniques du bois, ont ainsi transmis la tonnellerie qui sera utilisée dans tout le monde antique. La céramique, les salaisons sont autant de techniques celtiques transmises à la civilisation romaine. Un des apports de Rome à la civilisation gauloise est la paix et la sécurité du territoire grâce à une défense des frontières contre les attaques des peuples d’au-delà du Rhin. L’influence romaine se remarque notamment par la construction de voies de circulation rectilignes et d’édifices tels que des théâtres et des amphithéâtres dont on retrouve encore les vestiges de nos jours dans certaines villes du sud de la France. Le bois et le torchis des Gaulois sont abandonnés au profit de la pierre et de la brique apportés par les Romains. À la suite de cette longue période de domination romaine, des attaques barbares commencent dès le IIIème siècle mais c’est au Vème siècle que la frontière du Rhin cède et que l’Est du pays connaît l’intrusion de tribus germaniques. Une période tumultueuse commence alors. Le territoire est ravagé par une succession d’invasions et vers la fin du Vème siècle, les Wisigoths, les Alamans, les Burgondes et les Francs occupent tout le 3 Le concept de groupe celtique continental est un concept spatio-temporel qui s’applique aux langues celtes éteintes aujourd’hui qui se parlaient sur le continent européen et en Asie Mineure. Hervé Abalain, Histoire des langues celtiques, Jean-Paul Gisserot, 1998, consulté en ligne le 27 juin 2023, lien internet : https://books.google.ch/books?id=S7RKLR-_1P0C&lpg=PA11&hl=es&pg=PA11#v=onepage&q&f=false
  • 13. 13 territoire : c’est la fin des Romains en Gaule. Ces nouveaux envahisseurs se partagent le territoire pendant deux siècles. Durant la première moitié du VIIIème siècle, la Gaule méridionale connait une nouvelle forme d’invasion, celle de troupes musulmanes venant d’Espagne. La victoire de Charles Martel et des Wisigoths sur l’armée sarrasine met fin à 40 ans de colonisation arabe du Languedoc. À l’époque Carolingienne, Charlemagne, règne sur le royaume des Francs où le latin, langue de l’église et des textes religieux est en recul. Il décide donc de faire revivre l’enseignement en créant une école où se côtoient des religieux et des savants. À sa mort au IXème siècle, son fils Louis le Pieux partage le territoire entre ses trois fils. Une lutte fratricide s’ensuit qui aboutit au traité de Verdun en 843. Le territoire est alors divisé en trois royaumes : - la Francie occidentale qui devient aux cours des siècles en s’agrandissant, le royaume de France, - la Francie moyenne, - la Francie orientale. Profitant de ces luttes internes, de nouveaux envahisseurs venus du nord et appelés les Vikings arrivent sur le territoire. C’est une nouvelle période d’instabilité qui va durer un siècle. Aux raids des Vikings s’ajoutent les attaques des Sarrasins venus de la Méditerranée et des Hongrois à l’Est. Comme nous venons de le voir, de nombreuses civilisations comme les Celtes d’Europe centrale, les Romains, les peuples germaniques, les Maures et les Vikings se sont installés sur le territoire et ont été en contact avec des populations autochtones et parfois entre elles. Ces contacts culturels continus et directs entre des populations de cultures différentes ont provoqué des changements culturels mutuels, voire des phénomènes d’acculturation4 successifs chez les populations dominées. Tout ceci montre que dès son origine, ce territoire est empreint de diversité culturelle. Nous allons voir comment les origines historiques pluriculturelles de la France ont influencé la France d’aujourd’hui. 4 Le concept d’acculturation, utilisé pour la première fois par l’américain John Wesley Powell en 1880, désigne l’adoption et l’assimilation d’une culture étrangère, en ligne, lien internet : https://fr.wikipedia.org/wiki/Acculturation, consulté le 1/07/2023.
  • 14. 14 1.2. Un ou des territoires ? Faut-il considérer la France comme un territoire homogène ou plutôt comme un ensemble de territoires singuliers ? Existe-t-il une identité française ? La variété géographique de la France est saillante. En effet, elle se compose de territoires situés en métropole mais aussi de territoires lointains situés en Amérique, en Océanie, dans l’océan indien et en Antarctique. Jusqu’en 2016, la France comptait vingt-sept régions et autant de cultures et d’identités différentes. Depuis le premier janvier 2016, elle a réorganisé son territoire en dix-huit grandes régions dont treize en métropole et cinq dans les territoires d’Outre-mer. Les territoires d’Outre-mer ne se limitent pas à ces cinq régions, ils se composent également de six collectivités d’Outre-mer et d’un territoire d’Outre-mer situé en Antarctique. Chaque région a une histoire singulière et un patrimoine culturel propre qui participent à la construction d’une identité culturelle particulière. En raison de leur passé historique et de leur géographie, les différences culturelles entre les habitants des régions d’Outre-Mer eux-mêmes mais aussi avec ceux de la métropole sont incontestables. Les habitants de la métropole ont eux aussi des identités distinctes. Ainsi les Bretons, ont une identité empreinte de leur passé celtique alors que les habitants de la région de Provence- Alpes-Côte d’Azur ont une identité marquée par les peuples méditerranéens qui ont occupé cette zone. Ces exemples nous montrent combien la France est composée d’une variété de territoires aux identités singulières. Outre le passé historique distinct, la géographie variée et les traditions singulières, un autre élément participe à la constitution d’une identité culturelle propre : la langue. Comme le dit Martine Abdallah-Pretceille « Les rapports entre langue et culture […] renvoient à une structuration profonde de la personnalité et notamment à la construction et à la constitution de l’identité culturelle5 ». Une grande diversité de langues régionales est recensée sur le territoire, dix en métropole : l’alsacien, le basque, le breton, le catalan, le corse, le flamand, le franco-provençal, les langues d’oïl, l’occitan, le francique6 . Ces parlers régionaux rappellent les origines culturelles de chaque zone géographique. Par exemple le breton témoigne du passé celtique de la Bretagne et l’alsacien de son passé germanique. 5 Abdallah-Pretceille M., 1991, « Langue et identité culturelle », dans Enfance, tome 45, n°4, p. 306, consulté le 26 juin 2023. www.persee.fr/doc/enfan_0013-7545_1991_num_44_4_1986 6 Leclerc, J., 2022, « Les langues régionales de France », dans L’aménagement linguistique dans le monde, Québec, CEFAN, Université Laval.
  • 15. 15 Pour ce qui est des territoires d’Outre-mer, aux langues vernaculaires du Pacifique qui comptent essentiellement le tahitien et les langues mélanésiennes s’ajoutent les créoles parlés en Guyane, en Guadeloupe, en Martinique et à l’île de la Réunion7 et qui sont autant d’identités culturelles singulières. La diversité régionale, culturelle et linguistique présentée dépeint une France aux paysages variés, aux origines diverses et aux langues régionales, pluriculturelle et multilingue, en somme une France plurielle. 1.3. Terre d’immigration et de diversité culturelle Au début du XIXème siècle, la révolution industrielle entraîne une transformation de la société française. Les habitants les plus pauvres des zones rurales se déplacent vers les villes dans le but de travailler dans les usines qui se développent. Cependant l’essor industriel ne profite pas à tout le monde de la même manière, la société commence à se diviser. Le concept de « classes sociales » apparaît alors. D’un côté il y a ceux qui possèdent les richesses et de l’autre les travailleurs des usines qui constituent la classe ouvrière. Ces migrations économiques des zones rurales vers les zones urbaines créent un contact entre des populations de différentes régions. Dans ce cas, il s’agit de déplacements volontaires de population d’une région à une autre. D’autres mouvements de population ont eu lieu depuis le XIXème siècle mais cette fois-ci nous parlons d’immigration, soit, pour reprendre les mots de Gérard Noiriel, historien français, de « déplacement dans l’espace, mais aussi de franchissement d’une frontière8 ». D’après cet historien français pionnier de l’histoire de l’immigration en France, il y a eu trois grandes vagues d’immigration depuis le XIXème siècle, une à la fin du XIXème siècle, la deuxième durant les années 20 et la troisième pendant la période des Trente Glorieuses. Chaque vague d’immigration correspond à une période de forte croissance économique pendant laquelle les besoins de main d’œuvre étaient importants. La France était « autrefois la terre d’immigration en Europe9 ». Des populations de nationalités différentes se sont rencontrées sur le territoire. Lors de la première vague d’immigration ce sont des 7 Leclerc, J., 2021, « La politique linguistique du français », dans L’aménagement linguistique dans le monde, Québec, CEFAN, Université Laval. https://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/france- 2politik_francais.htm 8 Noiriel, G., 2010, « Une histoire du modèle français d'immigration », Regards croisés sur l'économie, 8, p. 32. https://doi.org/10.3917/rce.008.0032 9 Ibid., p. 32.
  • 16. 16 populations des pays frontaliers de la France qui viennent pour chercher du travail. Des Belges, des Espagnols et des Italiens s’installent dans les régions frontalières. La deuxième vague d’immigration après la première guerre mondiale concerne des populations polonaises, russes et arméniennes mais aussi des populations venant des colonies. Cette immigration africaine est toute relative car les chiffres montrent qu’en 1930 sur trois millions d’étrangers recensés en France, seulement 100 000 étaient Algériens, considérés d’ailleurs comme français puisqu’ils venaient de colonies françaises10 . La troisième vague de mouvements de population importants se produit dans la période de l’après-guerre, une période de reconstruction mais aussi de guerres dans les colonies. Ce sont des populations du Maghreb et de la péninsule ibérique. La migration d’Espagnols et de Portugais a été très importante jusque dans les années 80. Quant aux mouvements de population du Maghreb, d’Afrique du Nord et de l’Afrique noire vers la France, ils ont été renforcés par la crise et par la politique de regroupement familial. Selon l’institut national de la statistique et des études économiques françaises, en 2012 la France compte sept millions d’immigrés soit 10,3% de la population totale. La moitié des immigrés sont originaires d’un des sept pays suivants : l’Algérie (12,79%, le Maroc (12%), le Portugal (8,6%), la Tunisie (4,5%), l’Italie (4,1%), la Turquie (3,6%), l’Espagne (3,5%)11 . La plus grande partie de ces populations étrangères est venue en France pour des raisons essentiellement économiques, les autres ont fui leur pays pour des raisons politiques. Nous avons montré que les vagues successives d’immigration jouent un rôle important dans la diversité culturelle actuelle de la France et contribue à son caractère pluriel. Il convient maintenant d’étudier la prise en considération de cette multiculturalité et de ce multilinguisme dans la politique linguistique française. 1.4. Une politique linguistique à contre-courant La formation de la nation française est étroitement liée à l’histoire de la langue française. Nous allons voir comment le fait d’imposer la langue française sur le territoire a fait partie d’une volonté politique d’unité territoriale. Nous nous reporterons aux textes législatifs 10 Noiriel, G., 2010, « Une histoire du modèle français d'immigration », Regards croisés sur l'économie, 8. https://doi.org/10.3917/rce.008.0032 11 INSEE, L’essentiel…sur les immigrés et les étrangers, consulté le 5 juillet 2023. https://www.insee.fr/fr/statistiques/3633212
  • 17. 17 relatifs à la langue en France en insistant sur l’utilisation de la langue française comme ciment unificateur de la nation. Ensuite, nous verrons comment la politique linguistique de la France promeut le monolinguisme en ignorant la réalité d’une société multiculturelle chaque fois plus prégnante. Dans le but de réduire le pouvoir de l’église, qui parle latin, et de renforcer le pouvoir monarchique, François Ier promulgue, en 1539, l’ordonnance de Villers-Cotterêts12 . Cette ordonnance impose le français, alors langue de la cour de France, comme la langue du droit et de l’administration française au détriment du latin avec l’objectif de faciliter la compréhension des actes de l’administration et de la justice. C’est le texte législatif le plus ancien encore en vigueur en France concernant la langue française. Il stipule que les textes de lois doivent être rédigés en français et dans les autres langues de France c’est- à-dire dans les langues régionales, les langues d’oïl, d’oc et autres afin que tous les Français les comprennent. Il existe donc, à partir de cette ordonnance, une primauté du français sur le latin, mais la reconnaissance des langues régionales à cette époque-là est à remarquer également. Pourtant la volonté d’une hégémonie du français apparaît après la Révolution française. En effet, en 1794, l’Abbé Grégoire, une des principales figures de la Révolution, considère dans son rapport éponyme que tout ce qui est parlé en France qui n’est pas le français, est patois et doit être détruit13 . En effet, le titre même de ce rapport, Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française14 est révélateur du mépris, des patois parlés en France ainsi que de la volonté explicite de les détruire. Le fait de qualifier les différents parlers du territoire comme des patois les déprécie par rapport à la langue française en ne leur reconnaissant pas le statut de langue. De même la volonté d’imposer la langue française sur tout le territoire est avancée clairement dès le titre du rapport. La dévaluation de certains parlers par rapport à d’autres ainsi que le fait d’imposer une langue au détriment d’autres nous renvoient au concept de glottophagie introduit en 1974 par Louis- Jean Calvet, linguiste et sociolinguiste renommé, dans son ouvrage intitulé Linguistique et 12 Leclerc, J., 2021, « La politique linguistique du français », dans L’aménagement linguistique dans le monde, Québec, CEFAN, Université Laval. https://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/france- 2politik_francais.htm 13 Calvet L-J., 2017, « Ce que la mondialisation fait aux langues », Sciences humaines, Nº 295. https://www.scienceshumaines.com/ce-que-la-mondialisation-fait-aux-langues-entretien-avec-louis-jean- calvet_fr_38466.html#: 14 Leclerc, J., 2021, « La politique linguistique du français », dans L’aménagement linguistique dans le monde, Québec, CEFAN, Université Laval. https://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/france- 2politik_francais.htm
  • 18. 18 colonialisme, petit traité de glottophagie. Pour l’auteur, la reconnaissance d’une seule langue sur le territoire français montre une volonté politique d’asseoir la supériorité de la langue française sur les autres en les « avalant » et donc en les faisant disparaître. Le fait de nier la langue de l’Autre permet à ceux qui mettent en place ce processus de glottophagie d’asseoir leur pouvoir. Suivant l’idée d’unicité de la langue comme élément unificateur d’une nation, l’article 2 de la Constitution révisé en 1992, officialise la langue française comme la langue unique de la République française. Ainsi selon cet article, le français est la langue de la France, tandis que selon l’article 1er alinéa 2 de la loi nº 94-665 du quatre août 1994, la langue française est « la langue […] des services publics15 ». La langue française devient par conséquent, au même titre que le drapeau tricolore, l’hymne et la devise de la France, un élément unificateur participant de l’unité nationale. « La langue de la République est le français. L’emblème national est le drapeau tricolore, bleu, blanc, rouge. L’hymne national est « La Marseillaise ». La devise de la République est « Liberté, Égalité, Fraternité ». Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple16 ». L’article 2 la Constitution fait de la France un pays monolingue niant la diversité territoriale, culturelle et linguistique qui compose pourtant son territoire. Cependant une reconnaissance tardive des langues régionales apparait dans la Constitution lors de la révision constitutionnelle du 23 juillet 2008 dans l’article 75-1 dans ces termes : « Les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France17 ». La mention des langues régionales comme faisant partie du patrimoine français, est exclue de l’article 2 et reléguée à l’article 75. Le fait de ne pas ajouter cette mention dès l’article 2 montre encore une fois une volonté de ne pas les reconnaitre comme langues de France. 15 Constitution française,1958. https://www.conseil-constitutionnel.fr/le-bloc-de-constitutionnalite/texte- integral-de-la-constitution-du-4-octobre-1958-en-vigueur 16 Article 2 de la Constitution française,1958. https://www.conseil-constitutionnel.fr/le-bloc-de- constitutionnalite/texte-integral-de-la-constitution-du-4-octobre-1958-en-vigueur 17 Article 75-1 de la Constitution française,1958. https://www.conseil-constitutionnel.fr/le-bloc-de- constitutionnalite/texte-integral-de-la-constitution-du-4-octobre-1958-en-vigueur
  • 19. 19 L’utilisation unique du terme « patrimoine » réduit les langues régionales à une « culture ancienne » de la France et leur refuse le statut de langues parlées par les différentes populations du territoire français. L’enseignement généralisé du français sur tout le territoire est impulsé par les lois Jules Ferry durant la IIIème République qui instaurent l’école gratuite et obligatoire. Le français est alors la langue unique de l’école, sur tous les territoires, de métropole aussi bien que d’Outre-mer. L’enseignement en langues locales est alors interdit. C’est tardivement, en 1951, que la loi 51-46 dite loi Deixonne, première loi française sur l’enseignement des langues et dialectes, autorise l’enseignement facultatif de certaines langues régionales : le basque, le breton, le catalan et l’occitan peuvent dès lors être enseignées. Les décrets de 1974, 1981 puis de 1992 élargissent le spectre des langues régionales autorisées au Corse, au Tahitien et aux langues mélanésiennes. La loi régissant l’enseignement des langues régionales est la loi Toubon de 199418 qui est dans la continuité de la loi précédente. Par conséquent les langues et cultures régionales peuvent être enseignées dans les territoires où elles sont en usage. Des classes bilingues en français et en langues régionales sont mises en place à partir de 2007 dans différentes régions sur la base du volontariat19 . Malgré cela la France maintient une politique de méfiance envers les langues autres que le français. En effet, en dépit d’une reconnaissance des langues régionales et minoritaires sur le plan européen, la France reste en marge de cette avancée en ne ratifiant pas la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, contrairement à ses voisins. Elle justifie son positionnement par le fait que certains principes de la Charte sont contraires aux principes d’indivisibilité de la République et d’égalité et d’unicité du peuple français de l’article 1 de la Constitution ainsi qu’au premier alinéa de l’article 220 . Si des avancées ont eu lieu en matière de reconnaissance et d’enseignement des langues régionales, la politique linguistique de la France face aux langues de l’immigration demeure insuffisante. Malgré la signature d’accords internationaux entre la France et plusieurs pays étrangers comme le Portugal, l’Italie, l’Espagne, le Maroc, la Yougoslavie, le Turquie, et l’Algérie dans le but d’intégrer des cours de langues d’origine dans 18 Leclerc, J., 2021, « La politique linguistique du français », dans L’aménagement linguistique dans le monde, Québec, CEFAN, Université Laval. https://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/france- 2politik_francais.htm 19 Ibid. 20 Ibid.
  • 20. 20 l’enseignement des populations immigrées, seules 200 classes ont été créées21 . Nous ne pouvons donc pas parler de reconnaissance des langues issues de l’immigration sur le territoire de la part de l’État français. Nous pouvons dire au contraire que ces langues, « que l’usage social laisse à l’extérieur des institutions : l’école, la poste, les impôts, la justice, etc…22 » sont des langues minorées23 . Malgré quelques rares signes d’ouverture aux langues régionales, les politiques linguistiques successives sont marquées par le monolinguisme. Comme nous l’avons vu, le principe de langue unique est intimement lié au principe d’unité territoriale ce qui semble représenter un frein à la reconnaissance d’autres langues en France malgré une réalité multiculturelle du pays. La France est officiellement monolingue et pourtant selon une enquête sur les pratiques culturelles des Français menée en 2018, par le ministère de la culture, 44 % des répondants de France métropole affirmaient utiliser une autre langue que le français dans la sphère privée comme dans la sphère professionnelle. La situation linguistique des territoires ultramarins ou plus près encore de villes portuaires comme Marseille est d’autant plus significative que le monolinguisme en langue française y est minoritaire24 . Les politiques linguistiques menées par les États ont un impact sur les représentations linguistiques de tout un chacun. Comme nous venons de le voir, en établissant une langue comme officielle, un État la favorise au détriment des autres langues parlées sur son territoire. Pour Pierre Bourdieu, cette langue officielle forme une communauté linguistique légitime25 . L’État, par le biais de sa politique linguistique établissant une langue administrative et d’enseignement, accorde à la langue officielle le statut de langue légitime et relègue les autres langues, dans une communauté linguistique non-légitime26 . 21 Leclerc, J., 2021, « La politique linguistique du français », dans L’aménagement linguistique dans le monde, Québec, CEFAN, Université Laval. https://www.axl.cefan.ulaval.ca/europe/france- 2politik_francais.htm 22 Graci I., Rispail M., Totozani M., 2017, L’arc-en-ciel de nos langues. Jalons pour une école plurilingue, Paris, L’Harmattan, collection Espaces Discursifs, p.59. 23 « Une langue minorée est une langue dont les domaines d’usages sont réduits par les dispositions juridiques et les usages en vigueur. » Djordjević, K., 2006, « Mordve, langue minoritaire, langue minorée : du discours officiel à l'observation du terrain », dans Éla. Études de linguistique appliquée, Nº143, ÉditionsKlincksieck, p. 298. 24 Entre 3% et 26% de la population, pour les territoires utltramarins selon Berthomier, N., Louguet, A., M’Barki, J., Octobre, S., 2023, « Langues et usages des langues dans les consommations culturelles en France », Culture Études, Ministère de la culture. Langues et usages des langues dans les consommations culturelles en France [CE-2023-3] 25 Bourdieu P., 1982, Ce que parler veut dire : l’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard. 26 Ibid.
  • 21. 21 La langue officielle profite donc d’une représentation forte et constitue ainsi une référence, la représentation de la norme. Par ailleurs, les politiques linguistiques ont également un impact sur les représentations linguistiques à l’international. Pour Louis Porcher, « culture et langue sont plus que des biens patrimoniaux, ce sont aussi des biens de rayonnement, des moyens de répandre l’esprit national sur l’ensemble de la Terre27 ». C’est ce « rayonnement » au niveau mondial que De Gaulle voudra atteindre en mettant en place, à la fin de la deuxième guerre mondiale lors de son retour en France, une politique de diffusion de la langue et de la culture françaises. En effet, il avait remarqué que la présence grandissante de la langue anglaise sur la scène mondiale contribuait à la création de la représentation collective de l’Angleterre et des États-Unis comme puissances mondiales. En instaurant une politique linguistique favorable au développement du français au niveau mondial, De Gaulle voulait renforcer l’image de la France au niveau international afin que le français projette une image de force, de puissance. En 2022, la présence de 566 lycées français dans 138 pays, la volonté politique de développement de l’enseignement du français à l’étranger et la volonté politique d’une présence linguistique et culturelle française ont un impact sur la représentation du français qu’ont les autres pays28 . En somme, en maintenant l’unicité de sa langue, la France mène une politique qui va à l’encontre de la réalité linguistique variée représentée par ses langues régionales ou liées à l’immigration présentes sur son territoire. La France est empreinte de pluralité en raison d’une histoire fondatrice faite d’influences culturelles diverses, de territoires multiples et variés, ainsi que d’une population hétérogène aux origines, aux cultures et langues différentes. Nous allons voir maintenant comment cette pluralité se manifeste dans la ville de Marseille. 2. Aspects sociolinguistiques de la ville phocéenne, Marseille Le contexte de notre recherche sur la variation linguistique dans le rap marseillais du « parler jeune » est celui de la cité phocéenne et tout particulièrement celui de la banlieue 27 Porcher, L., 1995, Le français langue étrangère : émergence et enseignement d’une discipline, Paris, CNDP Hachette-Éducation, Coll. Ressources formation, p.7. 28 AEFE, Réseau scolaire mondial, consulté le 12 juillet. https://www.aefe.fr/reseau-scolaire-mondial/les- etablissements-denseignement-francais-en-reseau#
  • 22. 22 des quartiers nord de Marseille. Tout d’abord nous évoquerons les origines de Marseille, entre invasions et flux migratoires. Cela nous permettra d’aborder les spécificités de la ville d’aujourd’hui, méditerranéenne, cosmopolite et multiculturelle dont l’activité portuaire est la clé de voûte. Dans une deuxième partie nous verrons les aspects sociolinguistiques de la banlieue des quartiers nord de Marseille. 2.1. Spécificités de Marseille, ville cosmopolite 2.1.1. Un carrefour méditerranéen : une histoire millénaire dont la ville actuelle porte encore les traces Marseille est une ville profondément méditerranéenne par sa position géographique et par son histoire ancienne et récente. Située au sud-est de la France sur la côte méditerranéenne et à l’embouchure du Rhône, elle est la plus ancienne cité de France. En effet, comme nous l’avons dit précédemment, Marseille fut fondée en 600 av-JC par des Grecs d’Asie Mineure venus de la ville de Phocée en Ionie, partie centrale de la côte occidentale de l’Asie Mineure. C’est de cette origine grecque que lui vient le nom actuel de « cité phocéenne ». À la recherche de ressources minières ou d’emplacements stratégiques pour y installer des comptoirs, les Phocéens fondèrent différentes colonies en Occident, Massalia (Marseille) tout d’abord, puis Emporion (Empurias) en Catalogne, Velia en Italie, Alalia (Aleria) en Corse29 . Ils créent ainsi un réseau commercial. Les cultures de l’olivier et de la vigne s’y installent pour la consommation propre et pour l’exportation ainsi que la fabrication d’amphores. Massalia devient une des principales places phocéennes en Occident lorsque, un demi-siècle après sa fondation, de nombreux Phocéens d’Asie Mineure fuyant l’invasion persienne la rejoignent. À cette époque ce grand port commercial ouvert sur toute la méditerranée compte entre 30000 et 40000 habitants. Pendant presqu’un siècle la ville connait une grande prospérité commerciale grâce à ses échanges avec la Grèce, l’Asie Mineure, Rome et l’Égypte. Ces échanges commerciaux sont autant de contacts avec des cultures différentes. Les massaliotes, habitants de Massalia, parlent le grec, le latin et le gaulois. La croissance de Massalia et celle des colonies massaliotes attisent l’intérêt des peuples ayant des comptoirs 29 Mossé C., « Phocée », Encyclopædia Universalis , (en ligne), consulté le 2 juillet 2023. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/phocee/
  • 23. 23 commerciaux dans cette région, les Carthaginois et les Étrusques. Ayant des ennemis communs Rome et Massalia resserrent leurs liens. Après cinq siècles de domination grecque, Massalia connait la domination romaine avec l’invasion de Jules César en 49 av JC. Durant cette époque romaine, Massalia devient désormais Massilia. Elle conserve son importance sur le plan commercial et jouit d’une opulence économique et d’un attrait culturel. La ville conserve certaines traditions grecques comme ses écoles de rhétoriques où les Romains viennent se former. Cependant Massilia perd de son importance au profit d’Arles. Bien que les découvertes archéologiques du passé de Marseille soient tardives, l’histoire millénaire de la ville est aujourd’hui connue de tous. Les résultats de fouilles archéologiques, vestiges du rayonnement qu’a eus la cité phocéenne dans l’antiquité, sont aujourd’hui à la vue de tous les habitants. En effet des restes archéologiques du port grec, sont visibles à l’intérieur du centre commercial de la Bourse ainsi que dans les jardins des Vestiges au centre-ville. Nous insistons sur le fait que la culture millénaire de Marseille est connue de tous et fait partie de l’identité collective marseillaise. 2.1.2. Une ville multiculturelle, reflet des grands mouvements migratoires Le port de Marseille, ouverture sur la méditerranée joue un rôle central dans l’histoire de la ville. Le port est un carrefour du commerce et de l’immigration depuis ses origines. A partir du XVIIIème siècle Marseille devient un foyer d’attraction pour des migrants de différentes origines (Suisses, Italiens, Allemands, Anglais, Grecs et Espagnols) qui y transitent et parfois s’y installent30 . Différentes vagues successives d’immigration caractérisées par une grande hétérogénéité culturelle et linguistique, jouent un rôle important dans la formation de la population marseillaise. Dans un souci de clarté, nous nous limiterons à présenter ici les trois grandes vagues migratoires qui selon l’historien français Yvan Gastaut ont participé à la construction de la population marseillaise : - l’immigration italienne à la fin du XIXème siècle. - l’immigration arménienne et corse au début du XXème siècle, - l’immigration maghrébine dans la deuxième moitié du XXème siècle (Gastaut, 2009). Dans la deuxième moitié du XIXème siècle, le besoin de main d’œuvre lié à l’explosion 30 Témime E., 1985, « Marseille, ville de migrations », Vingtième Siècle, revue d'histoire, N°7, Étrangers, immigrés, français, pp. 37-50 https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1985_num_7_1_1180
  • 24. 24 de l’activité portuaire et à la construction de nouvelles infrastructures telles que la voie ferrée Paris-Lyon-Marseille, accélère l’arrivée et l’installation d’une importante main d’œuvre italienne dans la ville. Il s’agit d’une immigration désirée. En 1914, la population italienne atteint selon Émile Témime, historien français, 20% de la population marseillaise31 . Ce dernier parle d’« invasion italienne 32 » ce qui montre l’ampleur de l’immigration italienne à Marseille et par conséquent l’importance de cette culture dans la population marseillaise. Dans les années 1920, une vague migratoire va toucher la France en raison des besoins de reconstruction du pays mis à mal par la première guerre mondiale. À Marseille bien que la population italienne reste considérable - 103000 Italiens recensés sur 132000 étrangers en 192633 - le caractère cosmopolite de la ville se développe avec l’arrivée de nouvelles populations parmi lesquelles des Arméniens, des Espagnols et des Corses. Les mouvements de population étant majoritairement liés à des raisons économiques, la croissance de l’après-Guerre attire de nouvelles populations à Marseille. Même si l’immigration algérienne est présente avant le XXème siècle, elle augmente à partir de 1950. La décolonisation joue également un rôle important dans la migration des populations d’Afrique du Nord. Il s’agit d’une immigration essentiellement algérienne jusqu’en 1975. Un changement s’opère alors dans la répartition de la population étrangère à Marseille : la population algérienne dépasse la population italienne34 . Marseille est aussi, au moment de la décolonisation, le port d’accueil des « pieds-noirs », Français nés en Algérie, descendants de populations européennes, essentiellement françaises, parties s’installer en Algérie à partir de 1830. À ces groupes s’ajoutent des populations en provenance d’Afrique noire, de certains pays du Moyen-Orient, de Turquie, du Liban et du sud-Est asiatique. L’intégration de ces populations n’a pas toujours été facile. Certaines ont subi des phénomènes de rejet parfois extrêmement brutaux avec par exemple les violences anti- italiennes des années 1880, ou les violences anti-algériennes des années 1970. Toutefois, Émile Témime, dans son article intitulé « Marseille, ville de migrations », souligne « l’aisance relative avec laquelle les nouveaux venus se sont adaptés aux nécessités de la vie quotidienne, ce qui est, sans nul doute, facilité par la proximité des cultures 31 Témime E., 1985, « Marseille, ville de migrations », Vingtième Siècle, revue d'histoire, N°7, Étrangers, immigrés, français, pp. 37-50 https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1985_num_7_1_1180 32 Ibid., p. 40. 33 Ibid. 34 Ibid.
  • 25. 25 méditerranéennes35 ». Cette proximité culturelle favorise également la communication entre les différents migrants méditerranéens mais aussi avec la population locale. Il rappelle d’ailleurs que les ouvriers italiens de la fin du XIXème siècle, parlaient assez rapidement « le dialecte marseillais36 ». L’historien met également en avant la ressemblance du « comportement familial » entre les communautés italienne, arménienne et maghrébine37 . De plus ces populations suivent le même parcours migratoire, débarquant successivement dans les mêmes quartiers proches de l’activité portuaire. Par la suite leur installation durable les éloigne vers des zones périphériques, meilleur marché, les quartiers Nord de Marseille. Outre le fait de partager les lieux de vies, ces populations forment principalement une main d’œuvre « non spécialisée » et travaillent autour du port, soit sur le port en tant que dockers soit dans les industries telles que les savonneries marseillaises. La population de Marseille est marquée dès ses origines par la diversité et l’hétérogénéité culturelle qui en fait sa spécificité. Cette diversité provient des différentes strates d’immigration qui ont formé au cours des siècles la population marseillaise. Ainsi pour reprendre les mots d’Émile Témime, Marseille est « comme un miroir reflétant assez bien les grands mouvements de migration méditerranéens38 ». 2.1.3. La banlieue des quartiers nord : lieu de métissage culturel et linguistique. 2.1.3.1. Les quartiers nord : jeunesse, pauvreté, diversité Dans les années 1960, afin de résorber les bidonvilles où vivaient les immigrés et de loger le flux de nouveaux immigrés provenant des anciennes colonies du nord de l’Afrique, la municipalité de Marseille a lancé la construction de cités dans la périphérie de la ville39 . Cette zone géographique située au nord de Marseille, caractérisée par ses espaces naturels avait été très prisée par les familles aisées marseillaises jusqu’au XIXème où elles avaient construit des bastides. Par la suite, l’essor économique provoqué par l’industrialisation avait poussé à construire des usines et des logements pour les ouvriers à l’extérieur du 35 Témime E., 1985, « Marseille, ville de migrations », Vingtième Siècle, revue d'histoire, N°7, Étrangers, immigrés, français, p.46. https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1985_num_7_1_1180 36 Ibid., p.46 37 Ibid., p.49 38 Ibid., p.45 39 Témime E., 1985, « Marseille, ville de migrations », Vingtième Siècle, revue d'histoire, N°7, Étrangers, immigrés, français. https://www.persee.fr/doc/xxs_0294-1759_1985_num_7_1_1180
  • 26. 26 centre-ville, dans les quartiers nord. C’est donc cette zone située au nord de la ville que le maire de l’époque, Gaston Defferre, lança la construction de grands ensembles. Le choix politique de loger les immigrés hors du centre-ville montrait un certain rejet de ces nouvelles populations de la part de la municipalité. Des barres et des tours se mêlaient alors aux bastides et parfois même côtoyaient des exploitations agricoles comme dans le cas des quartiers de Sainte-Marthe, Saint-Joseph ou Château-Gombert pour former les quartiers nord de Marseille. Cette banlieue marseillaise est aujourd’hui constituée des 13ème , 14ème , 15ème et 16ème arrondissements. En superficie, ces territoires représentent un tiers de la ville soit 7750 sur 24062 hectares et comptent plus d’un quart de la population de Marseille (soit 28,8% de la population marseillaise)40 . Une des caractéristiques communes à tous les quartiers qui constituent les quartiers nord de Marseille est l’extrême pauvreté qui y règne. En effet, bien que dans certains quartiers il y ait des zones un peu plus aisées tels que l’Estaque, Saint-Mitre ou Palama, les quartiers nords ont un taux de pauvreté très élevé et comptent 22 quartiers prioritaires. Cette qualification de « quartier prioritaire » concerne les zones les plus pauvres du territoire sur lesquelles une intervention des pouvoirs publics est menée. Pour illustrer davantage la pauvreté de ces quartiers, nous apportons le résultat d’une étude menée en 2016 par l’agence nationale de la cohésion des territoires dans laquelle les 14ème et 15ème arrondissements font parties des arrondissements les plus pauvres de Marseille avec un taux de pauvreté supérieur à 39%41 . La jeunesse de la population est également une composante commune aux quartiers nord de Marseille, en effet 26,2% de la population a moins de 20 ans dans le 16ème , 31,6% dans le 14ème où le taux est le plus élevé des quatre arrondissements des quartiers nord contre 24,8% à Marseille (moyenne de tous les quartiers de Marseille y compris les quartiers nord)42 . La précarité concerne également les jeunes qui sont, pour les plus de 15 ans, moins formés que dans les autres quartiers de Marseille. De même le taux de chômage des moins de 25 ans est plus élevé dans cette banlieue nord. Par ailleurs la population des quartiers doit 40 Dumesnil H., Cantiteau C., 2012, « Etat des lieux préliminaires sur les quartiers Nord de Marseille », Observatoire régionale de la santé, SIRSé PACA, (en ligne), consulté le 4 juillet 2023. http://sirsepaca.org/content/pdf/SIRSE_territoires/TERRITOIRE_COMMUNES/Diaporama_quartiers_N ord_ORSPaca.pdf 41 Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT), consulté le 4 juillet 2023. https://cartotheque.anct.gouv.fr/media/record/eyJpIjoiZGVmYXVsdCIsIm0iOm51bGwsImQiOjEsInIiOj M1MH0=/ 42 Dumesnil H., Cantiteau C., 2012, « Etat des lieux préliminaires sur les quartiers Nord de Marseille », Observatoire régionale de la santé, SIRSé PACA, (en ligne), consulté le 4 juillet 2023. http://sirsepaca.org/content/pdf/SIRSE_territoires/TERRITOIRE_COMMUNES/Diaporama_quartiers_N ord_ORSPaca.pdf
  • 27. 27 faire face à un isolement par rapport au reste de la ville de Marseille. Une étude de l’observatoire régional de la santé Paca réalisée en 2012, souligne les contraintes que rencontrent les habitants de ces quartiers au quotidien. En effet, il existe de nombreuses difficultés de déplacement à cause non seulement d’une desserte des transports en commun insuffisante mais aussi d’un morcellement urbain, dépourvu de connexions, conséquence de l’urbanisation anarchique des années 1960-1970. Ces contraintes entraînent un cloisonnement de ces populations qui restent essentiellement dans leurs quartiers et donc fréquentent très peu le centre-ville. Les cités souffrent également de pollution en raison de la proximité des autoroutes et, pour celles qui se situent à proximité du port, d’une activité industrielle intense43 . Néanmoins les quartiers nord possèdent une richesse indéniable, leur diversité. Ce territoire occupe un espace très étendu et très varié. En effet, l’environnement géographique de ces quartiers se caractérise par la pluralité de ses paysages, allant des collines au port industriel. Outre leur variété géographique, les quartiers nord possèdent une autre particularité : il s’agit de l’hétérogénéité de leur architecture. En effet ces quartiers abritent des bastides ainsi que des pavillons qui côtoient les barres et les tours. Les paysages, les formes d’urbanisation et d’habitat sont différents selon que les quartiers voisinent le port commercial, les collines pour les quartiers les plus au nord ou encore les voies ferrées, les échangeurs autoroutiers et les zones industrielles dans le sud des 14ème et le 15ème arrondissements. Ce caractère hétérogène et diversifié se retrouve également au niveau de la composition de la population, par ailleurs il s’agit d’une population très élevée : elle compte en effet autant d’habitants que les villes de Bordeaux ou de Montpellier44 . Il s’agit essentiellement des familles nombreuses, modestes et de différentes origines. Comme nous l’avons vu plus haut les ouvriers travaillant dans les usines habitent ces quartiers côtoyant une population issue de l’immigration ou descendant d’immigrés, des primo-arrivants et une population gitane45 . 43 Ibid. 44 Dumesnil H., Cantiteau C., 2012, « Etat des lieux préliminaires sur les quartiers Nord de Marseille », Observatoire régionale de la santé, SIRSé PACA, (en ligne), consulté le 4 juillet 2023. http://sirsepaca.org/content/pdf/SIRSE_territoires/TERRITOIRE_COMMUNES/Diaporama_quartiers_N ord_ORSPaca.pdf 45 Ibid.
  • 28. 28 2.1.3.2. Le multilinguisme des quartiers nord : un terrain favorable à la variation linguistique En raison de leur population pluriculturelle, les quartiers nord de Marseille sont des lieux de multilinguisme, des territoires où différentes langues sont présentes. En effet, l’enquête Trajectoires et Origines (TeO) menée par l’institut national d’études démographiques en 2008 montraient qu’un descendant d’immigrés sur deux âgés de 18 à 50 ans était plurilingue, généralement bilingue46 . Le plurilinguisme, cette compétence à utiliser plusieurs langues à des degrés divers, caractérise les populations issues de l’immigration et ceci pour différentes raisons. Tout d’abord il existe une transmission linguistique familiale précoce dans la population immigrée d’autant plus importante que la migration est récente. Parmi les langues transmises au sein de ces populations nous comptons l’arabe loin devant le portugais, l’espagnol, l’italien et les langues nigéro-congolaises47 . Cette transmission linguistique familiale est de nature orale. La langue transmise oralement est alors accentuée selon la région d’origine des parents, modifiée parfois par rapport à la forme écrite. Elle est donc empreinte de variation. En revanche, le français est, quant à lui, la langue de scolarisation, « la langue apprise et utilisée à l’école et par l’école48 ». C’est une langue par laquelle sont véhiculés les savoirs. Son niveau d’acquisition détermine la réussite scolaire et par conséquent l’insertion dans la société. Une troisième langue étrangère étudiée à l’école, l’anglais majoritairement, peut également faire partie des répertoires langagiers de ces populations. Nous utilisons le concept de répertoire langagier selon la définition proposée par Isabelle Léglise, chercheure et directrice au CNRS : « le répertoire linguistique, verbal ou langagier est constitué de l’ensemble des formes et des variétés à disposition d’une communauté ou d’un locuteur, c’est-à-dire les langues, variantes dialectales, styles, registres, ou accents dans lesquels puiser pour communiquer49 ». 46 Berthomier, N., Louguet, A., M’Barki, J., Octobre, S., 2023, « Langues et usages des langues dans les consommations culturelles en France », Culture Études, Ministère de la culture. Langues et usages des langues dans les consommations culturelles en France [CE-2023-3] 47 Ibid. 48 Cuq J.-P.,2003, Dictionnaire de didactique du français- Langue étrangère et seconde, Clé International, Paris, p.149. 49 Ledegen G., Léglise I., 2013, « Variations et changements linguistiques », Wharton S., Si-monin J. Sociolinguistique des langues en contact Sociolinguistique des langues en contact, ENS Editions, p. 297. https://www.researchgate.net/publication/280557676_Variations_et_changements_linguistiques
  • 29. 29 En effet il s’agit d’un ensemble de connaissances langagières plurilingues que le locuteur a acquis tout au long de sa vie au contact des langues rencontrées. Il n’est pas composé uniquement de formes standards, des variantes peuvent s’y introduire. Nous voyons donc bien comment ce répertoire langagier est propre à chaque individu et constitue « une compétence plurielle, complexe, voire composite et hétérogène qui inclut des compétences singulières, voire partielles, mais qui est une en tant que répertoire disponible pour l’acteur social concerné50 ». Ce répertoire n’est pas statique au contraire il se modifie au fil de la vie, des apprentissages formels ou pas, des contacts avec les langues. Dans ce répertoire langagier du bi-plurilingue les langues ne sont pas cloisonnées, elles se mélangent de manière ordonnée. Le locuteur bi-plurilingue puise dans son répertoire langagier les expressions, les intonations, les accents, les mots d’une langue et d’une autre selon la situation de communication. La variété des répertoires langagiers des jeunes de ces quartiers s’illustre dans les chansons de rap. Le bilinguisme peut être rejeté parfois au sein même de familles bilingues comme c’est le cas dans certaines familles migrantes où les parents refusent d’enseigner leur langue à leurs enfants par peur qu’ils subissent des discriminations. L'insécurité linguistique est à l’origine de ce comportement. En effet, le plurilinguisme de la population de ces quartiers n’est pas toujours évalué positivement car les langues de l’immigration ne sont ni valorisées ni légitimées en France. Cela nous renvoie au "marché aux langues" théorisé par Louis-Jean Calvet dans lequel les langues ont un coût et un poids51 . Ainsi, le français est la seule langue officielle de France ce qui lui confère une certaine légitimité. Par ailleurs c’est aussi la langue qui permet la réussite scolaire et sociale. Cette primauté de la langue française sur les autres langues en présence sur le territoire, et dans notre cas sur les langues de l’immigration qui ne sont pas valorisées socialement, crée une situation de diglossie chez les locuteurs bilingues. Ce processus de minorisation des langues de l'immigration, est considéré comme un obstacle à l'apprentissage52 . Nous retrouvons cette hiérarchisation des langues, valorisées et non valorisées dans une enquête sur la considération du bilinguisme au sein de l’institution scolaire menée par Véronique Nante 50 Coste D., Moore D. & Zarate G., 1997, Compétence plurilingue et pluri-culturelle, Strasbourg, Conseil de l’Europe, (en ligne), p. 12. https://rm.coe.int/168069d29c. 51 Calvet L.-J., 2017, « Ce que la mondialisation fait aux langues », Sciences humaines, Nº 295. 52 Clerc S., Rispail M., 2009, « Minorités linguistiques et langues minorées vont-elles de pair. Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde. », (En ligne), 43, mis en ligne le 16 janvier 2011, consulté le 8 janvier 2022. http://journals.openedition.org/ dhfles/92; DOI : https://doi.org/10.4000/dhfles.92
  • 30. 30 et Cyril Trimaille53 . Selon cette étude le bilinguisme en anglais est reconnu et apprécié alors que celui en arabe ne l’est pas. Cette non-reconnaissance du bilinguisme des enfants allophones est une discrimination et peut engendrer un malaise, une frustration, une démotivation lors de l’apprentissage. Ces enfants subissent une double difficulté puisqu'ils vivent en outre dans des quartiers défavorisés. Si cette situation de plurilinguisme dans les banlieues peut s’avérer discriminante, elle révèle aussi les identités plurielles des jeunes des quartiers car les concepts de langue et culture ne peuvent être séparées comme le disait Louis Porcher « Toute langue véhicule avec elle une culture dont elle est à la fois la productrice et le produit54 ». Ainsi, en faisant du rap les jeunes urbains de ces quartiers excentrés jouent avec leurs langues et mettent en pratique leur bi-plurilinguisme en créant de nouvelles formes linguistiques. 3. La chanson rap : espace de liberté et de création Bien que le rap soit issu du hip-hop, la différenciation de ces genres n’est pas commune dans les représentations en circulation. Le rap provenant des États-Unis apparait en France dans les années 80, néanmoins il ne connait un succès commercial que dans les années 90. Les deux villes pionnières dans la diffusion du rap en France sont Paris, Marseille et leurs banlieues. La médiatisation du rap va véhiculer une image stéréotypée du rappeur, « jeune banlieusard d’origine immigrée55 » qui fait des tags. Le rap est un espace où le parler de la jeunesse des quartiers s’illustre. Il est au même titre que le break dance ou que les graffitis un espace de liberté créative pour les jeunes. Le rap fait partie d’une culture underground en d’autres termes d’une culture alternative foisonnante qui va à l’encontre des normes établies par la société. Nous pouvons voir dans les vidéoclips de rap que ces expressions artistiques s’influencent et se mêlent. En effet les rappeurs dansent en chantant dans un décor graffé. Cette musique est assimilée à une musique étrangère à cause non seulement de ses sonorités afro-américaines mais aussi de l’origine sociale de ses interprètes : des jeunes issus de l’immigration et de milieux populaires 53 Nante V., Trimaille, C., 2013, « À l’école, il y a bilinguisme et bilinguisme. », Glottopol, Nº 21. https://www.researchgate.net/publication/336617436_GLOTTOPOL_Lieux_de_segregation_sociale_et_u rbaine_tensions_linguistiques_et_didactiques_SOMMAIRE 54 Porcher, L., 1995, Le français langue étrangère : émergence et enseignement d’une discipline, Paris, CNDP Hachette-Éducation, Coll. Ressources formation, p.53. 55 Lesacher C., 2015, « Le rap comme activité (s) sociale (s) : dynamiques discursives et genre à Montréal (approche sociolinguistique), Linguistique. Université Rennes 2, Français, p. 161. NNT : 2015REN20030. tel-01319018
  • 31. 31 habitant dans les banlieues, zones excentrées, inconnues et par conséquent craintes. Malgré la persistance du stéréotype du rappeur de banlieue, le succès de quelques groupes et rappeurs comme Suprême NTM, MC Solar dans la région parisienne ou IAM, groupe marseillais, vont permettre au rap d’être considéré comme un nouveau genre musical. Par conséquent l’industrie du disque ainsi que la politique s’intéressent à ce phénomène. Le rap devient un moyen de freiner la délinquance des quartiers et d’intégrer sa population. En 1994, une loi imposant au radio un quota de 40% de chansons en français favorise la diffusion de la chanson rap en France56 . Depuis la fin des années 90, les labels indépendants produisent des albums de rap. Cela confère une plus grande liberté aux rappeurs dans leurs créations qui entretiennent l’image de musique des quartiers ainsi qu’une thématique proche de leur quotidien : la violence, la drogue, le racisme. Le rap est un moyen pour les jeunes de banlieues de rendre visible leur quotidien et leurs difficultés, comme le dit Karim Hammou dans son ouvrage intitulé Une histoire du rap en France : « les rappeurs ont converti l’assignation de leurs pratiques aux banlieues en un moyen d’existence publique relayant des expériences, des sentiments, des points de vue qui n’avaient guère ou pas le droit de cité auparavant57 ». Selon Médéric Gasquet-Cyrus et Guillaume Kosmicki le rap peut être qualifié de musique populaire parce que les thèmes traités narrent une réalité populaire58 . En outre la langue véhiculée par ces chansons est libérée de la norme imposée par la société. La chanson rap française et marseillaise est un objet d’étude qui intéresse vivement de nombreux linguistes depuis des décennies car l’aspect social de la langue y est saillant. Nous en expliquerons les facteurs dans le chapitre II de notre travail. Nous avons voulu montrer, dans cette première partie, comment La France s’est construite au fil de son histoire grâce aux différents peuples qui ont vécu sur son territoire et qui ont laissé une empreinte singulière dans ses différentes régions les dotant ainsi de particularités culturelles et linguistiques. Plus récemment, ce sont les vagues successives d’immigration qui ont apporté une diversité culturelle et linguistique à ce territoire. 56 Hammou K., 2012, Une histoire du rap en France, Paris, La Découverte, 2012, 302 p. 57 Hammou K., 2012, Une histoire du rap en France, Paris, La Découverte, 2012, p.258. 58 Gasquet-Cyrus M., Kosmicki G., VAN Den Avenne C. (ed.), 1999, Paroles et musiques à Marseille. Les voix d’une ville, Paris, L’Harmattan, 208p.
  • 32. 32 Malgré une politique linguistique monolingue, la France est un territoire aux accents, aux expressions et aux langues différents. Marseille, du fait de son activité portuaire millénaire, a attiré de nombreuses populations de différentes cultures et est devenue la ville cosmopolite et multilingue que nous connaissons aujourd’hui. Le français parlé par les jeunes des quartiers nord, qui se déploie dans le rap marseillais, est teinté des différentes cultures présentes sur ces territoires. Ainsi dans leurs chansons, les rappeurs utilisent différentes langues, différents registres, différents accents. Ne respectant pas la norme linguistique, ces manières de parler sont rejetées et stigmatisées par la société. Par ailleurs l’extrême pauvreté de la population de ces quartiers ainsi que leur isolement géographique accentuent l’exclusion de cette population et de sa jeunesse qui trouve dans le rap un espace de liberté. Après la présentation du contexte, dans la deuxième partie de ce travail de recherche, nous allons nous intéresser plus précisément à la langue qu’utilisent les jeunes de ces quartiers dans la chanson rap par le biais d’une réflexion sur le concept de langue et de variation ainsi que sur celui de chanson.
  • 33. 33 CHAPITRE II : LA CHANSON, UN OBJET SOCIOLINGUISTIQUE : REPÈRES THÉORIQUES Le sujet de notre recherche portant sur la langue utilisée par les jeunes de la banlieue nord de Marseille et son expression dans le rap marseillais, nous conduit à nous intéresser tout d’abord à la notion de langue. Nous tenterons de mettre en lumière l’impact du contexte social sur la langue, entre imposition d’une norme et phénomènes de variation. Ensuite nous nous attacherons à traiter la chanson en tant que témoin de pratiques sociales, ce qui nous permettra d’aboutir à l’étude de la chanson rap, espace de vivacité et de diversité linguistique mais aussi lieu de revendication identitaire. 1. Langue, essai de définition Qu’est-ce qu’une langue ? Serait-ce un système structuré de règles ou de normes que le locuteur devrait appliquer de manière stricte ? Parler serait alors la reproduction d’une formule mathématique que tous les locuteurs pratiqueraient. Par conséquent tout le monde devrait parler de la même manière et pourtant les intonations, les accents, la vitesse d’élocution, le lexique sont différents selon les locuteurs. La langue revêtirait-elle au contraire une forme propre à chaque utilisateur ? Serait-elle la manifestation de particularités sociales constitutives de chaque individu ? La langue serait alors aussi diverse que les personnes qui l’utilisent. Cette pérégrination en quête d’une définition nous amène à nous interroger sur les manières de parler selon les situations. La langue serait-elle déterminée par le locuteur et la situation ? Dans un essai de définition, nous allons voir tout d’abord quelques représentations de la langue. 1.1. Quelques représentations de la langue La définition de ce qu’est une langue peut sembler facile au premier abord. Cependant différentes représentations de la langue coexistent au sein d’une société comme l’expliquent avant de les remettre en question Isabelle Graci, Marielle Rispail et Marine Totozani, enseignantes et chercheures dans leur ouvrage L’arc-en ciel de nos langues.
  • 34. 34 Jalons pour une école plurilingue59 . La langue peut être associée à une nation, ainsi le français est la langue officielle de la France. Elle est alors perçue, au même titre que le drapeau, comme un symbole de l’identité française. Mais cette définition limite le français à ce territoire et en exclut les autres pays francophones. En outre, un pays peut avoir plusieurs langues dont des langues régionales ou dans le cas qui nous occupe des langues liées à l’immigration. Par ailleurs une autre représentation demeure : le français est la langue que nous apprenons à l’école autrement dit une langue normée, qui est correcte ou incorrecte selon le respect des règles de grammaire et d’orthographe et soumise à des sanctions. Cette représentation est souvent liée à la langue écrite. Toutefois les langues ne s’acquièrent pas seulement dans un cadre normatif comme l’école. En effet c’est le cas de l’acquisition de la langue maternelle au sein du foyer. Sa transmission orale peut laisser place à des formes linguistiques différentes de celles reconnues par la norme. La définition de la langue ne peut donc pas se limiter à celle d’une langue apprise lors d’un enseignement réglé. Cependant la représentation de la langue de l’école comme seule langue correcte est très présente dans la société. Nous allons voir plus précisément le poids de la norme sur la langue française. 1.2. Une langue unique, figée et normée : le français standard La standardisation d’une langue consiste à imposer une norme à une langue en la rendant seule légitime et en la diffusant au moyen d’une politique linguistique privilégiant le principe d’unicité et d’un enseignement en langue unique. En effet après la sélection d’une variété linguistique, « la codification » de la langue se met en place par l’élaboration d’un ensemble de règles rassemblé dans les dictionnaires et livres de grammaire60 . Ces ouvrages sont alors les garants de la norme. Il s’agit d’une norme « prescriptive qui définit les modèles et hiérarchise les usages61 ». Ainsi, cette langue dite standard répond à des règles et constitue la référence. Ce concept de langue fonctionnant comme un système complexe composé de signes, de codes, de règles, d’agencements de sons, de structures indifférentes à toute influence 59 Graci I., Rispail M., Totozani M., 2017, L’arc-en-ciel de nos langues. Jalons pour une école plurilingue, Paris, L’Harmattan, collection Espaces Discursifs. 60 Costa, J., 2021, « Standardisation », Langage et société, p.319. https://doi.org/10.3917/ls.hs01.0320 61 Cuq J.-P.,2003, Dictionnaire de didactique du français- Langue étrangère et seconde, Clé International, Paris, p.178
  • 35. 35 extérieure et à toute particularité du locuteur est celui défendu par Ferdinand de Saussure, père de la linguistique moderne : « La langue existe dans la collectivité sous forme d’empreintes déposées dans chaque cerveau, à peu près comme dans un dictionnaire dont tous les exemplaires identiques seraient répartis entre les individus. C’est donc quelque chose qui est dans chacun d’entre eux, tout en étant commun à tous et placé en dehors de la volonté des dépositaires. Ce mode d’existence de la langue peut être représenté par la formule :1+1+1…=1 (modèle collectif)62 ». Pour F. de Saussure la langue est donc une institution réglée, une structure héritée de façon passive par chaque sujet, un objet autonome. Cette conception de la langue ne prend pas en compte l’implication humaine ni les pratiques sociales des langues. Il s’agit d’une langue décontextualisée. Suivant le processus de standardisation décrit auparavant, l’État français, par sa politique linguistique et éducative, a standardisé la langue française et en a favorisé la diffusion dans la société. Le français standard est la langue enseignée à l’école où l’apprentissage de la norme est priorisé au moyen, entre autres, de l’étude des théories grammaticales et de leur application sous forme d’exercices structuraux. Les normes de cette variété du français sont celles de la pratique de l’écrit comme en témoignent les différents exercices réalisés, dirigés vers le travail de l’écrit : dissertation, résumé, commentaire de texte. Le français standard, langue de l’école est la seule légitime car elle seule permet l’obtention de diplômes. La diffusion du français standard tant au niveau des territoires français qu’à l’international par le biais de l’enseignement du français langue étrangère peut s’analyser d’un point de vue politique. En effet, selon Pierre Bourdieu, la diffusion et survalorisation d’une langue unique et uniforme peut s’expliquer par la volonté de créer une communauté linguistique homogène et unique dans laquelle seule la langue normée est correcte et valorisée afin de créer une unité nationale. En outre, les utilisateurs de la langue normée reconnue comme seule langue légitime sont valorisés et tous ceux qui dérogent à la norme sont déclassés63 . 62 Cours de linguistique générale, fasc.1 dans Auroux S., 2013, « Le mode existence de la « langue », dans La linguistique, 49, Éditions Presses Universitaires de France, pp.11- 33. https://doi.org/10.3917/ling.491.0011 63 Bourdieu P., 1982, Ce que parler veut dire : l’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard.
  • 36. 36 Le français standard est donc une codification de la langue française nécessaire à la réussite scolaire, imposée et diffusée à des fins politiques. Cependant l’utilisons-nous lorsque nous communiquons ? 1.3. Un outil de communication : l’impact du contexte social sur la langue Bien que le français standard soit la langue valorisée dans certaines situations de communication formelle comme c’est le cas lors d’un entretien d’embauche, différentes façons de parler coexistent. Ainsi, dans une situation de communication informelle nous parlons différemment, nous utilisons une langue moins normée, un autre parler qui ne répond pas aux normes du français standard, dans lequel des variations d’ordre phonologique, lexicale et syntaxique apparaissent. En somme nous utilisons une autre variété de français. Il existe différentes variétés : le français des affaires, le français diplomatique, le français médical par exemple. Outre le fait que la situation de communication influe sur la langue de ses utilisateurs, les caractéristiques sociales du locuteur et de l’interlocuteur, leur âge, leur sexe, leurs lieux de vie, leurs origines, ou encore l’époque jouent également un rôle sur la langue utilisée. Il y a donc autant de façons de parler que de locuteurs. Le vocabulaire, les accents, la syntaxe, le rythme et les intonations d’une jeune femme de Marseille seront différents de ceux employés par une femme âgée du nord de la France. Il existe des variantes dans leurs façons de parler français. Il existe donc plusieurs manières de parler une langue, celle-ci étant variable et hétérogène comme le dit Françoise Gadet, la langue d’un point de vue sociolinguistique se définit en termes de « souplesse, d’hétérogénéité des productions, tissées de contacts entre usagers de variétés ou d’idiomes divers, que sont les productions et les pratiques d’usagers réels (la manière dont les gens usent des ressources langagières dont ils disposent dans leur vie ordinaire)64 ». Dans le cadre de notre problématique nous retenons cette définition à laquelle nous ajoutons celle présentée dans l’ouvrage L’arc-en ciel de nos langues. Jalons pour une école plurilingue : « une langue est un langage partagé par une communauté et qui lui permet de communiquer65 ». La langue est alors définie comme « un sous-ensemble » de l’ensemble langage, comme un acte collectif, un outil 64 Gadet, F., 2021, « Langue », dans Langage et société, HS1(Hors-série), Éditions de la Maison des sciences de l'homme, p. 190. 65 Graci I., Rispail M., Totozani M., 2017, L’arc-en-ciel de nos langues. Jalons pour une école plurilingue, Paris, L’Harmattan, collection Espaces Discursifs, p. 53.
  • 37. 37 qui sert à faire passer et à recevoir des messages au sein d’une communauté géographique, générationnelle ou professionnelle entre autres66 . La langue est située dans un contexte social qui la détermine. Par conséquent elle est envisagée comme une pratique sociale. Nous retrouvons ce concept de langue comme pratique sociale dans la théorisation de l’acte de parole de P. Bourdieu. En effet, selon lui les échanges linguistiques se déroulent au sein d’un marché linguistique dans lequel des "agents sociaux", les locuteurs et récepteurs, agissent grâce à leurs "habitus linguistiques67 ». « L’habitus » est un « acquis », le produit d’un apprentissage que le locuteur acquiert au cours de sa socialisation68 . Ainsi pour reprendre les mots du sociologue les habitus linguistiques, « socialement façonnés », « […] impliquent une certaine propension à parler et à dire des choses déterminées (intérêt expressif) et une certaine capacité de parler définie inséparablement comme capacité linguistique d’engendrement de discours grammaticalement conformes et comme capacité sociale permettant d’utiliser adéquatement cette compétence dans une situation déterminée69 ». Ils désignent ainsi des compétences linguistique et sociale qui unies permettent à l’agent de participer à cette pratique sociale qu’est l’échange linguistique. Ces concepts participant de la définition de la langue comme pratique sociale amènent à l’appréhender comme une pratique qui varie selon ses utilisateurs et leurs pratiques sociales. La langue est un ensemble non pas figé ou uniforme mais en mouvement et pluriel. Il n’existe donc pas une langue mais plusieurs langues en une, pas un français mais différents parlers français, ces « variétés » formant un ensemble hétérogène, un « continuum70 ». Cette définition de la langue comme continuum proposée notamment par F. Gadet s’oppose au concept de langue normée, unique et immuable défendu par F. de Saussure. 66 Ibid. 67 Bourdieu P., 1982, Ce que parler veut dire : l’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, p.14. 68 Selon Guy Rocher, la socialisation est le processus par lequel la personne humaine apprend et intériorise tout au cours de sa vie les éléments socioculturels de son milieu, les intègre à la structure de sa personnalité sous l’influence d’expériences et d’agents sociaux significatifs et par là s’adapte à l’environnement social où elle doit vivre. (G. Rocher, 1970, Introduction à la sociologie générale, Tome 1, L’action sociale, Éditeur Points/Livre De Poche) 69 Bourdieu P., 1982, Ce que parler veut dire : l’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, p.14 70 Gadet F., 2021, « La variété », Langage et Société, Éd. De la Maison des sciences de l’homme, p.337. https://www.cairn.info/revue-langage-et-societe-2021-HS1-page-337.htm
  • 38. 38 En concevant la langue d’un point de vue sociolinguistique, nous pouvons donc admettre qu’une langue est soumise à variation ce qui la définit comme hétérogène et variée. La difficulté de définir une langue réside dans son caractère pluriel. Ainsi, pour ce qui est de la langue française qui nous occupe ici, nous avons affaire à des variétés infinies comme le français standard, les parlers régionaux, les parlers professionnels ou bien encore le parler jeune qui est au centre de notre recherche. La langue ou plutôt les langues est un concept complexe qui ne peut se définir indépendamment de son contexte social. En effet, outils de communication, instruments de pouvoir les langues varient selon les utilisateurs et leurs situations de communication. Nous allons essayer maintenant de préciser les concepts de variation, de variété, de variante non seulement car ils sont au cœur de cette recherche, mais aussi car ils permettent de mieux définir le concept de langue. 2. La variation : une caractéristique inhérente à la langue La diversité sociale des locuteurs d’une langue reflète la pluralité des manières de parler qui existe au sein d’une même communauté linguistique. Cette diversité langagière se manifeste par des phénomènes variationnels pouvant être d’ordre phonologique, lexical et syntaxique. Ces liens entre la variation linguistique et la diversité sociale constituent le sujet d’étude de la sociolinguistique dont le fondateur William Labov dégage trois concepts clés : « le changement linguistique, l’hétérogénéité des pratiques linguistiques et des grammaires qui les modélisent et l’existence d’une variation réglée et contrainte par le système linguistique lui-même71 ». Afin de mieux appréhender ces concepts nous nous sommes orientée tout d’abord vers des dictionnaires spécialisés comme l’Abécédaire de sociodidactique dirigé par Murielle Rispail, ainsi que le Dictionnaire de didactique du français dirigé par Jean-Pierre Cuq puis vers des lectures d’ouvrages et d’articles sur l’origine et les différents concepts de la variation écrits par Françoise Gadet et Henri Boyer entre autres. Après un essai de définition, nous aborderons la variation d’un point de vue stylistique, avant de présenter une classification des variations « à travers des ordres extra-linguistiques72 ». Enfin nous nous pencherons sur la variation dite 71 Cuq J.-P.,2003, Dictionnaire de didactique du français- Langue étrangère et seconde, Clé International, Paris, p. 244. 72 Gadet F.,2007, « La variation de tous les Français », p. 13, Linx (En ligne), 57 | 2007, mis en ligne le 15 février 2011, consulté le 30 avril 2019. URL : http://journals.openedition.org/linx/306
  • 39. 39 « générationnelle73 » pour tenter de comprendre le parler des jeunes des chansons rap marseillais. 2.1. Définitions L’Abécédaire de sociodidactique dirigé par Marielle Rispail propose une explication des termes « variation », « variante » et « variété »74 qui nous semble essentielle pour comprendre le concept de variation. La variation est tout d’abord définie par les auteurs comme une « modification », un « changement », un « passage d’un état à un autre75 ». Par ailleurs le concept de « variante » y est défini comme « les différentes formulations d’un même mot ou énoncé » alors que « la variété » y est définie comme servant à « désigner les différentes formes sous lesquelles s’utilise une langue reconnaissable76 ». Ces définitions nous montrent que la variation est une modification qui se manifeste par des variantes, rassemblées en variétés. Par ailleurs le concept de variation y est rattaché à la pratique de l’oral et y est présenté comme un indicateur d’identité culturelle des locuteurs. En effet, les auteurs de l’ouvrage y expliquent que la variation sert à rattacher « l’identité culturelle des locuteurs et les variétés77 » qu’ils utilisent. La « variété standard » étant celle des manuels officiels, elle représente « la norme de référence » en reléguant les discours non-normés en « régionalisme » par exemple. La norme y est affichée comme un code social. Les auteurs de l’Abécédaire de sociodidactique se placent dans le mouvement variationniste avec cette définition du standard comme n’étant qu’une variété de langue en usage. Par ailleurs cette position est renforcée lorsqu’ils affirment que la recherche sur les variations montre qu’un locuteur parle de manière différente selon « la situation de communication, l’interlocuteur, le registre (oral, écrit) et la fonction du discours, appelées « variations langagières78 » dans le sillage de Françoise Gadet. Il n’existe plus une norme mais des « normes discursives79 » qui sont analysées du point de vue des genres et des styles. 73 Boyer H., 2017, Introduction à la sociolinguistique, 2e ed., Dunod, Malakoff, p.38. 74 Rispail M., 2017, Abécédaire de sociodidactique, Publications de l’Université de Saint-Étienne, p.128. 75 Rispail M., 2017, Abécédaire de sociodidactique, Publications de l’Université de Saint-Étienne, p. 128. 76 Ibid. 77 Ibid. 78 Ibid., p.129. 79 Ibid., p.129
  • 40. 40 En outre la présentation de la typologie des variations expliquée par Françoise Gadet dans La variation sociale en français80 distinguant la variation diachronique (selon l’époque), diatopique (selon la région), diastratique (selon les caractéristiques socio- démographiques) et diaphasique (selon la situation de communication) nous semble très utile dans le cadre de notre recherche. En effet cette typologie peut être un outil pour analyser la variation dans notre corpus. La prise en compte du contexte dans l’analyse de la variation est une idée de force de la sociolinguistique. En outre le caractère social des langues, comme actes sociaux et hétérogènes est confirmé par Philippe Blanchet qui définit les langues comme « des pratiques sociales hétérogènes et ouvertes81 ». Cependant les auteurs de l’Abécédaire de sociodidactique rappellent que la notion de « continuum sociolinguistique » ou « somme de variétés82 » lui sont préférées dans les contextes plurilingues, comme celui de notre recherche, en raison du contact entre les langues et de leur perméabilité. Au fil de notre recherche une autre définition de la variation a attiré notre attention. Dans Le Dictionnaire de didactique du français langue étrangère et seconde83 dirigé par Jean- Pierre Cuq, elle est définie d’après les facteurs extrasystémiques - extérieurs à la langue -, intrasystémiques - au sein d’une même langue - et intersystémiques -entre les langues. Dans cette partie, nous allons voir comment ces différents facteurs permettent de dévoiler les facettes de la variation. Il est précisé dans ce dictionnaire que certains phénomènes sociolinguistiques comme le contact des langues et les contextes exolingues - situations dans lesquelles les locuteurs n’ont pas la même langue maternelle - favorisent l’apparition de processus intersystémiques et intrasystémiques. Ces conditions favorisent l’apparition de variations linguistiques particulières telles que le sabir - parler provenant d’un mélange d’arabe, de français, d’espagnol et d’italien -, le pidgin – langue simplifiée créée à partir d’autres langues-, le français régional ou le français d’Afrique par exemple. Cette typologie proposée par Gabriel Manessy84 est fondée sur des variables d’ordre phonique, prosodique, grammatical, lexico-sémantique, lexico-rhétorique et lexico-stylistique. La 80 Gadet F.,2007, « La variation de tous les Français », Linx (En ligne), 57 | 2007, mis en ligne le 15 février 2011, consulté le 30 avril 2019. URL : http://journals.openedition.org/linx/306 81 Rispail M., 2017, Abécédaire de sociodidactique, Publications de l’Université de Saint-Étienne, p. 129. 82 Ibid. 83 Cuq J.-P.,2003, Dictionnaire de didactique du français- Langue étrangère et seconde, Clé International, Paris. 84 Ibid., p.244
  • 41. 41 variation est ainsi perçue comme un « processus d’optimisation systémique85 » mobilisé en vue d’améliorer rapidement la communication. Cependant le poids de la survalorisation de la norme ou de la tradition socioculturelle peuvent limiter la variation. Par ailleurs, la lumière est mise sur le rôle de l’interaction dans les processus d’encodage et de décodage, facteurs d’accélération de la variation. C’est le cas lorsque les jeunes parlent entre eux, ils créent de nouveaux mots, ils codent leur langage. « La rétroaction de l’interaction verbale sur la langue et la variation sur le système 86 » remettent en question la dichotomie langue/parole présentée par Ferdinand de Saussure. La mise à l’œuvre conjointe de processus extrasystémiques, intersystémiques et parfois intrasystémiques provoque une « accélération significative de la variation87 » qui peut provoquer un changement linguistique c’est-à-dire l’introduction d’une variante dans l’usage de la langue parlée du locuteur et la diffusion de cette nouvelle forme chez d’autres locuteurs. Pour nous aider dans notre recherche nous retenons de ces deux définitions le concept de « continuum sociolinguistique » ou « de somme de variétés88 » et celui de « multiplicité89 » pour établir notre définition de la langue. Par ailleurs la prise en compte du contexte social pour analyser la variation langagière sera au cœur de notre démarche. Le concept de variante est aussi important puisque nous les étudierons dans notre analyse de corpus. Par ailleurs nous nous pencherons également sur le rôle que peut jouer le choix des variations dans le parler des locuteurs comme révélateur « d’identité culturelle90 ». En outre nous retiendrons le rôle des « facteurs intersystémiques et intrasystémiques91 » sur la variation de la langue étant donné le bi-plurilinguisme fréquent, des jeunes des quartiers nord de Marseille, déterminé par leur contexte social. En effet, ils peuvent vivre des situations de communication exolingue aussi bien à l’école que dans leur cercle amical. En outre, les processus d’encodage et de décodage comme facteurs de variation retiennent particulièrement notre attention quant au parler jeune dans le rap. La créativité 85 Cuq J.-P.,2003, Dictionnaire de didactique du français- Langue étrangère et seconde, Clé International, Paris, p. 245. 86 Ibid., p.245. 87 Ibid., p.245. 88 Rispail M., 2017, Abécédaire de sociodidactique, Publications de l’Université de Saint-Étienne, p. 129. 89 Cuq J.-P.,2003, Dictionnaire de didactique du français- Langue étrangère et seconde, Clé International, Paris, p. 244. 90 Rispail M., 2017, Abécédaire de sociodidactique, Publications de l’Université de Saint-Étienne, p. 128. 91 Cuq J.-P.,2003, Dictionnaire de didactique du français- Langue étrangère et seconde, Clé International, Paris, p. 245.
  • 42. 42 linguistique du parler jeune, comme dans le cas du verlan, peut être considéré comme un processus d’encodage. Nous allons voir maintenant comment le concept de « style » a permis une meilleure compréhension des différents facteurs qui agissent sur la langue. 2.2. La variation stylistique et sociale W. Labov, fondateur de l’école variationniste et de la sociolinguistique, définit cette dernière comme linguistique car son objet d’étude est la langue contextualisée au sein d’une communauté linguistique. En effet il s’intéresse à la langue telle qu’elle est utilisée, telle qu’elle existe. Il étudie la langue, sa structure et son évolution sur les plans phonologique, morphosyntaxique, syntaxique ou sémantique en s’intéressant à la variation qui s’y trouve. Auparavant, en 1929, seuls quelques linguistes, dont Henri Frei s’étaient intéressés à ces formes « non-normées, marquées ou fautives92 ». Contrairement à F.de Saussure qui conçoit ces différences de langage comme individuelles et inexplicables, Labov explique la variation en relevant l’impact du social sur le langage. Il remarque une différence de styles des locuteurs selon la situation de communication dans laquelle ils se trouvent et selon leur appartenance à un groupe social. Il définit le style comme le résultat d’une surveillance du locuteur sur son discours en fonction de la situation de communication et de son statut social. En effet, lors de l’analyse des corpus recueillis pendant les enquêtes qu’il a menées, « un phénomène d’hypercorrection propre à la petite bourgeoisie » est apparue93 . Au concept de style, Françoise Gadet préfère celui de genres discursifs. Elle part du constat que chaque locuteur utilise des formes langagières différentes selon la situation de communication et que cette variation constitue un genre discursif. Il existe donc autant de genres discursifs que de locuteurs et de situations. En somme, tout le monde a recours à la variation que ce soit dans un souci d’optimiser la communication ou pour revendiquer une identité94 . Cependant selon F. Gadet les utilisateurs perçoivent la variation sous forme 92 Dans Ledegen G., Léglise I., 2013, « Variations et changements linguistiques », Wharton S., Si-monin J. Sociolinguistique des langues en contact Sociolinguistique des langues en contact, ENS Editions, pp.315-329. https://www.researchgate.net/publication/280557676_Variations_et_changements_linguistiques 93 Forquin J.-C., Labov W., 1978, Sociolinguistique (Sociolinguistic patterns), In: Revue française de pédagogie, volume 42, p.80. 94 Dans Ledegen G., Léglise I., 2013, « Variations et changements linguistiques », Wharton S., Si-monin J. Sociolinguistique des langues en contact Sociolinguistique des langues en contact, ENS Editions, pp.315-329.