Sommaire
L’étoile d’Erika
Fleur d’Eau
Luna dans la plantation de café
Le poisson d’or
La venue du petit Jésus
Li Na et l’e...
L’ETOILE D’ERIKA
Ruth Vander Zee
Note de l’auteur
En 1995, cinquante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, j’ai ...
Je ne sais pas dans quelle ville ni dans quel pays je suis née.
Je ne sais pas si j’ai eu des frères ou des sœurs.
Ce que ...
barbelé qui condamnait l’ouverture. Elle a dû me soulever à bout de bras vers la faible lueur du
jour. La seule chose que ...
Ce beau récit nous parle d’Erika :
qui est-elle ?
comment la narratrice a-t-elle pu faire sa connaissance ?
veux-tu résume...
Fleur d’Eau
Marcelino Truong
Il y avait autrefois, en pays d’Annam, un joli port où jonques et sampans venaient s’abriter
...
À la sortie du port, Reflet de Lune s’arrêta devant un petit autel en plein champ, dédié à
Quan Âm, la Dame Céleste. Tenan...
Pendant ce temps, dans une vieille maison délabrée, perdue au milieu des rizières, nos deux
forbans enrageaient :
«Gros pa...
«Tenez, il a l’air de bien vous aimer ! Prenez-le, je vous en fais cadeau ! Si, si, vous me
rendriez service !»
Le marchan...
Cette belle histoire évoque une autre culture et un autre pays :
lesquels ? Comment le sais-tu ?
veux-tu en faire un petit...
La couleur des yeux
Yves Pinguilly
En ce temps-là qui n’était pas comme aujourd’hui, les lions avaient déjà quatre pattes,...
brousse. Elle ne savait rien de la forme moqueuse des ombres toujours un peu plus grandes, mais
elle devinait la grosse bo...
Doucement elle décrocha son poisson de l’épingle.
─ Ouf, merci. C’est mieux comme cela, entendit-elle.
─ Mais à qui est ce...
─ Tu peux presque tout regarder à présent, lui dit le sonson.
─ Pourquoi “presque” ?
─ Tu peux tout voir, sauf tes yeux. A...
─ Fati, je t’aime moi.
─ Tu n’as pas peur de mes yeux ?
─ Fati, je t’aime.
Ils s’étaient assis face à face, à l’ombre d’un...
Ce récit commence par une belle formule magique, «En ce temps-là… ». Il y a donc une
histoire qui va être racontée :
où se...
Luna dans la plantation de café
Zoé Valdés
Le nid du parrain et de la marraine
C’était une maison en paille dont les clois...
de terre tous les jours avec maman ! Alors, aujourd’hui c’est ma fête ! Vous voulez venir ? J’ai
invité tout le village…
―...
― Il vaudrait mieux rentrer au nid de Marraine…
― Impossible ! répondit Calista. Tous les chemins ont été brouillés par le...
― Certains sont pétrifiés, d’autres errent comme des âmes en peine, leurs têtes vides
comme de grands trous noirs. Ils ne ...
Dolorès Malocrâne en statue grecque
Sur le seuil du jardin, adossée à la grille qui croulait sous les œillets, Dolorès Mal...
coudre le jute avec son bec. Une cafetière : quelle drôle d’arme pour sauver l’imagination, la
mémoire de leurs amis et de...
Les Gommeurs de Sensations
Les enfants et le moineau suivirent à la lettre les consignes de Douce Marmotte. Quand ils
parv...
― Oublie tout ça pour l’instant. Luna sera contente que tu te reposes un peu, j’en suis sûre.
― Mais maman, on oublie plei...
Elle commençait à masser avec entrain le crâne de Luna lorsqu’elle aperçut un ange à la
cime d’un arbre. Martiria était ha...
Voici un conte assez insolite qui sûrement te plaira :
comment peux-tu expliquer la fin du récit, lorsque Luna remercie Ca...
Le poisson d’or
Johanna Marin Coles; Lydia Marin Ross
Il était une fois un pêcheur qui vivait avec sa femme dans une vieil...
― Elle pense que j’aurais dû te demander quelque chose lorsque tu étais prisonnier de mon
filet. Elle voudrait que tu nous...
À contrecœur, le pêcheur appela le poisson d’or :
― Joli poisson d’or,
Joli poisson d’or,
Reviens à moi,
Ma femme m’envoie...
En arrivant chez lui, le pêcheur vit un palais splendide gardé par une multitude de soldats.
Sa femme siégeait à l’intérie...
Tu viens de lire un beau conte qui appartient au folklore universel. Alors, réfléchis un
peu :
au titre : comment l’expliq...
La venue du petit Jésus
Tina Jähnert
Léah en a assez d’être toujours la plus petite. Son grand frère,
Nathan, lui, a déjà ...
«Veux-tu bien accompagner ces voyageurs jusqu’à l’étable ? dit sa maman. L’auberge est
comble, je n’ai plus un seul lit de...
Cette belle histoire nous raconte un peu la vie (encore toute brève !) de Léah :
qui est-elle ?
pourquoi se sent-elle si m...
Li Na et l’Empereur
Andrea Liebers
Il y a très longtemps, dans la lointaine Chine, une vieille femme vivait sur un petit b...
chaque côté. L’empereur fit arrêter les porteurs devant le bateau de Li Na. Un serviteur appela
la vieille femme :
― L’emp...
Une semaine s’écoula, et un serviteur du palais vint réclamer la calligraphie.
Désolée, la vieille dame secoua la tête :
―...
― Li Na demande qu’on ne la dérange en aucun cas, lui annonça San Li. Reviens dans un mois,
et tu pourras emporter la call...
― Il m’a fallu ce temps avant de comprendre votre puissance, répondit la vieille calligraphe
d’une voix douce, mais ferme....
Sur le bateau amarré sur le fleuve Jaune, la vieille calligraphe rangeait son matériel. Papier
et pinceau, pierre à encre ...
Pourquoi ce conte, venu de la “lointaine Chine”, s’appelle-t-il Li Na et l’Empereur ?
Veux-tu en faire un petit résumé ? P...
Le trésor de Clara
Beatrice Alemagna
Clara vit au Brésil.
Clara n’a presque rien. Une peau d’ambre, des cheveux noirs.
Ell...
Puis, ils se retrouvent, ils rêvent ensemble, le nez en l’air, en regardant les nuages et en comptant
jusqu’à jeudi.
Angel...
Comment expliques-tu le titre de cette belle histoire ? Veux-tu en choisir un autre ?
Justifie ton choix.
Réfléchis un peu...
Riche et Pauvre
Piotr
Je m’appelle Faucher, Richard Faucher. Nous sommes un homme comme tout le monde, ou
presque, car j’a...
10 h – Réunion avec le patron. Il a mis son beau veston.
11 h – Je décroche le téléphone, c’est la technique quand il sonn...
sais plus si le Tic est avant le Tac ou le Tac avant le Tic. J’ai trop de temps et trop d’espace, je
ne sais plus où est m...
Piotr, l’auteur, nous présente une histoire surprenante, écrite sous et sur le symbolisme
de la dualité. Qu’en penses-tu ?...
Le Songe de la Forêt
Kenneth Steven
Il y a bien longtemps, avant l’arrivée du premier homme blanc sur le Nouveau Continent...
écouta jusqu’à ce que les hommes blancs emportent le dernier arbre et disparaissent enfin à leur
tour.
Elle sortit de son ...
Ce beau récit commence par un songe, un rêve :
qui fait ce rêve ?
et quel est le message du rêve, ou plutôt, du cauchemar ...
Le conte de Luna
Bart Moeyaert
De tous les rois, celui-ci était le plus riche. Quand il demandait qu’on lui décrive sa for...
huitième. Mais avant que le douzième coup ne retentisse dans la nuit, les fruits d’or
disparaissent, cueillis par on ne sa...
Chemin faisant - Contes et pistes pédagogiques
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Pour les jeunes, un dossier pédagogique, entièrement didactisé, avec de très beaux contes sur plusieurs sujets : les sentiments, les attitudes, les conflits sociaux, la nature, la découverte de soi-même et des autres...

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Chemin faisant - Contes et pistes pédagogiques

  1. 1. Sommaire L’étoile d’Erika Fleur d’Eau Luna dans la plantation de café Le poisson d’or La venue du petit Jésus Li Na et l’empereur Le trésor de Clara Riche et pauvre Le songe de la forêt Le conte de Luna L’oiseau bleu La guerre L’arbre qui parle Écoute les voix de la terre
  2. 2. L’ETOILE D’ERIKA Ruth Vander Zee Note de l’auteur En 1995, cinquante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, j’ai rencontré la femme dont il est question dans cette histoire. Mon mari et moi, assis sur le bord d’un trottoir de Rothenburg, en Allemagne, regardions une équipe de nettoyeurs ramasser les débris du toit de l’hôtel de ville. La nuit précédente, une tornade s’était abattue sur ce joli village médiéval; il y avait des gravats un peu partout. Un vieux commerçant qui se trouvait là nous a dit que les ravages causés par cette tempête étaient comparables à ceux de la dernière offensive des Alliés pendant la guerre. Le commerçant est retourné dans sa boutique et une dame, assisse près de nous, s’est présentée sous le nom d’Erika. Elle nous a demandé si nous étions venus faire du tourisme dans la région. Quand je lui ai répondu que nous venions de passer deux semaines à Jérusalem pour y mener des recherches, elle a avoué, avec un soupir, qu’elle avait toujours voulu y aller mais n’avait pas les moyens de s’offrir le voyage. Voyant qu’elle portait à son cou une chaîne en or ornée d’une étoile de David, je lui ai dit que, après notre passage en Israël, nous avions traversé l’Autriche en voiture et visité le camp de concentration de Mauthausen. Erika m’a confié qu’un jour elle était allée en visite à Dachau, mais n’avait pu se résoudre à franchir la porte. Et puis elle m’a raconté son histoire… Entre 1933 et 1945, six millions d’hommes et de femmes de mon peuple furent tués. Beaucoup furent fusillés. Beaucoup moururent de faim. Beaucoup finirent incinérés dans des fours ou asphyxiés dans des chambres à gaz. Pas moi. Je suis née en 1944. Je ne sais pas quel jour. Je ne sais pas comment je m’appelais à ma naissance.
  3. 3. Je ne sais pas dans quelle ville ni dans quel pays je suis née. Je ne sais pas si j’ai eu des frères ou des sœurs. Ce que je sais, c’est que, âgée de quelques mois à peine, j’ai échappé à l’Holocauste. Souvent, j’imagine ce qu’était la vie des membres de ma famille lors des dernières semaines que nous avons passées ensemble. J’imagine mon père et ma mère, dépouillés de tous leurs biens, forcés à quitter leur maison, envoyés au ghetto. Peut-être avons-nous ensuite été expulsés du ghetto. Mes parents avaient sûrement hâte de quitter le quartier clos de fil de fer barbelé où ils avaient été relégués, d’échapper au typhus, au surpeuplement, à la crasse et à la faim. Mais avaient-ils la moindre idée de leur destination ? Leur a-t-on dit qu’ils allaient être emmenés vers un lieu plus accueillant, où ils trouveraient de quoi manger, où ils auraient du travail ? La rumeur qui évoquait à mots couverts les camps de la mort était-elle arrivée jusqu’à eux ? Je me demande ce qu’ils ont éprouvé quand on les a conduits à la gare avec des centaines d’autres Juifs. Entassés dans un fourgon à bestiaux. Debout les uns contre les autres. Ont-ils été pris de panique lorsqu’ils ont entendu que l’on barricadait les portes ? De village en village, le train a dû traverser des paysages champêtres étrangement épargnés par la terreur. Combien de jours sommes-nous restés dans ce train ? Combien d’heures mes parents ont-ils passées serrés l’un contre l’autre ? J’imagine que ma mère me tenait tout contre elle pour me protéger de la puanteur, des cris, de la peur qui régnaient dans ce wagon bondé. Elle avait certainement compris qu’on ne l’emmenait pas en lieu sûr. Je me demande où elle se trouvait précisément. Était-elle au milieu du wagon ? Mon père était-il à côté d’elle ? Lui a-t-il dit d’être courageuse ? Ont-ils parlé de ce qu’ils allaient faire ? Quand ont-ils pris leur décision ? Ma mère a-t-elle dit : «Pardon. Pardon. Pardon» ? S’est- elle frayé un chemin parmi cette masse humaine jusqu’à la paroi en bois du fourgon ? Tout en m’enveloppant bien serrée dans une couverture chaude, a-t-elle murmuré mon nom ? A-t-elle couvert mon visage de baisers, m’a-t-elle dit qu’elle m’aimait ? A-t-elle pleuré ? A-t-elle prié ? Lorsque le train a ralenti, le temps de traverser un village, ma mère a dû regarder par la lucarne du fourgon à bestiaux. Aidée par mon père, elle a dû écarter à grand-peine le treillis de
  4. 4. barbelé qui condamnait l’ouverture. Elle a dû me soulever à bout de bras vers la faible lueur du jour. La seule chose que je sache avec certitude, c’est ce qui est arrivé ensuite. Ma mère m’a jetée par la fenêtre du train. Elle m’a jetée hors du train sur un petit carré d’herbe, au ras d’un passage à niveau. Des gens attendaient que le train passe; ils m’ont vue tomber du fourgon à bestiaux. Sur le chemin qui la menait à la mort, ma mère m’a jetée à la vie. Quelqu’un m’a ramassée et conduite chez une femme qui s’est occupée de moi. Elle a risqué sa vie pour moi. Elle a évalué mon âge et m’a attribué une date de naissance. Elle a décidé que je m’appellerais Erika. Elle m’a donné un foyer. Elle m’a nourrie, vêtue, envoyée à l’école. Elle a tout fait pour moi. À vingt et un ans, j’ai épousé un homme merveilleux. Il m’a soulagée de la tristesse qui me saisissait souvent, il a perçu mon désir d’appartenir à une famille. Ensemble, nous avons eu trois enfants, qui ont aujourd’hui leurs propres enfants. Dans leur visage, je reconnais le mien. On disait jadis que mon peuple serait un jour aussi nombreux que les étoiles au firmament. Six millions d’étoiles sont tombées entre 1933 et 1945. Chacune correspond à un membre de mon peuple dont la vie a été déchirée, l’arbre généalogique déraciné. Aujourd’hui, mon arbre a repris racine. Mon étoile brille encore.
  5. 5. Ce beau récit nous parle d’Erika : qui est-elle ? comment la narratrice a-t-elle pu faire sa connaissance ? veux-tu résumer la vraie histoire d’Erika, tout en soulignant les passages qui t’ont le plus ému ? En fait, ce livre, plus que la vie d’Erika, évoque un moment particulièrement difficile de l’histoire de l’Humanité : lequel ? veux-tu en faire une petite synthèse ? malheureusement, ce moment-là risque encore de se répéter de nos jours… Qu’en penses-tu ? Et maintenant, réfléchis au titre du récit – L’Étoile d’Erika – et fais, avec un ou deux copains, un petit exposé sur le symbolisme de l’étoile. Sers-toi du Dictionnaire des symboles dirigé par Jean Chevalier et Alain Gheerbrant (Paris, Ed. Robert Laffont, 1982).
  6. 6. Fleur d’Eau Marcelino Truong Il y avait autrefois, en pays d’Annam, un joli port où jonques et sampans venaient s’abriter après de longues traversées en mer de Chine. Dans l’une des ruelles du port se tenait la modeste échoppe d’une famille d’artisans qui confectionnaient depuis toujours des lampions multicolores. Là, sous un même toit, habitaient un jeune homme nommé Océan, son épouse Reflet de Lune et la mère de celle-ci, Mme Prune. Tous trois vivaient en bonne harmonie, mais il y avait tout de même un nuage dans leur ciel. Mariés depuis longtemps, Océan et Reflet de Lune rêvaient d’un enfant à câliner. Et Mme Prune aurait tant voulu connaître les joies d’une grand-mère… Mais Reflet de Lune et Océan restaient sans enfant… Aussi Océan, Reflet de Lune et Mme Prune reportaient-ils toute leur affection sur un oiseau couleur de jais. Un mainate presque magique ! Il s’appelait Glou-Glou, parce qu’il imitait à merveille les gargouillements que faisait Océan en se lavant les dents le matin : «Glou-glou, glou-glou !” Quand ça lui chantait, Glou-Glou parlait ! Oui, il répétait les mots ou les bruits qu’il entendait autour de lui. Glou-Glou connaissait beaucoup de vilains mots comme «Grosse patate !», «Soupe de nouilles !», «Gros patapouf !» ou «Caca-boudin !». Un matin, Reflet de Lune passa l’épaule sous la palanche chargée de lampions. Elle allait les vendre au marché du village voisin. Comme d’habitude, Glou-Glou était de la balade. Et comme d’habitude, Glou-Glou d’humeur bavarde répétait comme un perroquet : «Long den ! Jolis lampions !» Mais parfois, au moment où Reflet de Lune croisait des passants, on entendait la voix métallique de Glou-Glou, qui s’égosillait : «Grosse patate ! Soupe de nouilles !» et tout le monde éclatait de rire. Chemin faisant, Reflet de Lune ne pouvait s’empêcher de regarder avec tristesse les jeunes mamans serrant contre elles un enfant…
  7. 7. À la sortie du port, Reflet de Lune s’arrêta devant un petit autel en plein champ, dédié à Quan Âm, la Dame Céleste. Tenant des baguettes d’encens entre ses mains jointes, elle s’inclina devant l’autel en chuchotant cette prière : «Je t’en supplie, Dame Céleste, accorde-nous le bonheur d’accueillir un enfant dans notre foyer !» La fumée de l’encens monta vers le ciel en volutes parfumées… Au marché, il y avait foule. Les lampions de Reflet de Lune se vendaient bien. Glou-Glou faisait son numéro et la bourse de sa maîtresse se remplissait vite. Mais, à quelques pas de là, accroupis sur les minuscules tabourets d’une petite marchande de thé vert, deux vauriens, pirates sans bateau, mijotaient un mauvais coup… «Tu as vu tout ce qu’elle amasse comme sapèques, la marchande de lampions ? ― Ouais, et ce merle savant, on pourrait en tirer un bon prix ! ― Allez, viens, on va lui préparer une petite surprise à ta jolie marchande…» Quand Reflet de Lune et Glou-Glou prirent le chemin du retour, la lune étendait déjà son éventail de paillettes sur la mer. «Dépêchons-nous de rentrer ! dit Reflet de Lune. ― Dépêchons-nous, grosse patate» répondit Glou-Glou. Soudain, au milieu d’un sentier désert, deux ombres bondirent sur Reflet de Lune, qui fut jetée à terre. Un homme lui arracha sa bourse, pendant que l’autre fourrait Glou-Glou dans un vilain sac en toile de jute. On entendit une voix métallique croassant du fond du sac : «Caca-boudin ! Caca-boudin !” Les deux voleurs détalaient dans la nuit lorsque Reflet de Lune se releva. Elle tenait la cage vide de Glou-Glou. «Messieurs, les voleurs, attendez ! Prenez sa cage au moins ! Il va être malheureux dans votre sac !» Mais les bandits ne s’arrêtèrent pas et au loin on entendit une dernière fois : «Grosse patate !» puis plus rien… La vie reprit son cours dans la petite échoppe. Océan et Mme Prune s’estimaient heureux que Reflet de Lune n’ait pas été blessée par les voleurs, mais l’atelier était trop calme sans le bavardage incessant de Glou-Glou… Et, quelques semaines plus tard, Reflet de Lune et Océan firent leur ballot et embarquèrent sur un sampan qui voguait vers Hué, la vieille cité impériale. Là-bas, au bord de la rivière des Parfums, se dressait la célèbre pagode de la Dame Céleste. La Dame Céleste de Hué avait, disait-on, accompli bien des miracles. Peut-être exaucerait-elle leur désir d’enfant ?
  8. 8. Pendant ce temps, dans une vieille maison délabrée, perdue au milieu des rizières, nos deux forbans enrageaient : «Gros patapouf ! Gros patapouf ! ― Mettons-le à la casserole, ce sac à plumes ! ― Glou-Glou ! Glou-Glou ! ― Tais-toi donc ! La paix ! ― Mais tais-toi toi-même ! ― Mais c’est à ce vieux perroquet trempé dans l’encre que je parle, tête de mule ! ― Tête de mule ! Tête de mule ! ― Oh tu vas voir ! On va te transformer en soupe de nouilles ! ― Soupe de nouilles !» Après un voyage de plusieurs jours, Reflet de Lune et Océan gravirent enfin les marches de la pagode Thiên Mu. Dans une brume d’encens, ils se prosternèrent devant la Dame du Ciel, et murmurèrent cette supplique : «Ó Déesse pleine de bonté, accorde-nous le bonheur d’accueillir un enfant dans notre humble demeure !» Le sourire doux de Quan Âm semblait leur être adressé… Reflet de Lune et Océan quittèrent la pagode, le cœur rempli d’espoir par le sourire de la Dame du Ciel. Sur le chemin du retour, ils entendirent une voix familière : «Grosse patate ! Tête de mule ! Gros patapouf !» Ces exclamations provenaient de la boutique d’un marchand d’oiseaux. Un vieux bonhomme barbichu gesticulait sous une cage où se dandinait un mainate. «Tais-toi donc ou je te cloue le bec, gros bavard !» Reflet de Lune et Océan s’étaient rapprochés et Glou-Glou, les ayant reconnus, sautillait de joie sur son perchoir ! «Glou-Glou ! Glou-Glou ! ― Assez ! Ah, il me casse les oreilles, celui-là !» gémissait le vieil homme en s’arrachant les poils de la barbichette. Puis, s’adressant à Reflet de Lune et à Océan qui semblaient s’intéresser à l’oiseau, le marchand s’écria :
  9. 9. «Tenez, il a l’air de bien vous aimer ! Prenez-le, je vous en fais cadeau ! Si, si, vous me rendriez service !» Le marchand décrocha la cage et la tendit à Océan. Il avait acheté le mainate pour le prix d’un bol de riz à deux individus assez louches qui semblaient très pressés de s’en séparer… À présent, il comprenait mieux la hâte de ces inconnus à se défaire de ce beau parleur ! Reflet de Lune et Océan remercièrent chaleureusement le vieil homme. Glou-Glou, libéré de sa cage, leur fit fête ! «Glou-Glou ! Glou-Glou !» Quelques mois après le pèlerinage à la pagode de la Dame Céleste, le ventre de Reflet de Lune s’arrondit pour prendre la forme d’un lampion. Sa vieille mère Prune et son mari Océan l’entourèrent d’attentions. Même Glou-Glou cessait de jacasser lorsqu’il sentait que Reflet de Lune avait besoin de se reposer ! Lorsque tomba la première pluie de la mousson, une petite fille vint au monde dans l’atelier aux lampions. Ce fut à Mme Prune que revint l’honneur de choisir un nom pour la petite fille. «Ce bébé nous est venu du ciel comme une fleur naissant avec la mousson. Appelons-la Fleur d’eau et rendons grâces à la Dame Céleste pour son infinie bonté ! ― Fleur d’eau ! Thuy Hoa !» reprit aussitôt Glou-Glou. Et à compter de ce jour, Fleur d’eau, grand-mère Prune, Reflet de Lune, Océan et Glou-Glou vécurent heureux au milieu des lampions et des lanternes.
  10. 10. Cette belle histoire évoque une autre culture et un autre pays : lesquels ? Comment le sais-tu ? veux-tu en faire un petit résumé ? N’oublie pas les moments les plus significatifs. Dans ce beau récit il y a des personnages aux noms vraiment symboliques, même un petit oiseau : comment s’appellent-ils ? Veux-tu trouver une explication pour le symbolisme des noms ? et si tu pouvais choisir un petit nom symbolique pour toi ? Avoue…ton choix ! Glou-Glou est un des héros de cette histoire : pour quelles raisons ? réfléchis un peu au symbolisme de l’oiseau. Pense à d’autres récits où les oiseaux jouent un rôle bien important… N’oublie pas de consulter le Dictionnaire des symboles, dirigé par Jean Chevalier et Alain Gheerbrant (Paris, Ed. Robert Laffont, 1982). Fais la même chose pour les objets que la famille vend au marché – lampions et lanternes. Ont-ils quelque chose à voir avec cette belle naissance à la fin du conte ? Qu’en penses-tu ?
  11. 11. La couleur des yeux Yves Pinguilly En ce temps-là qui n’était pas comme aujourd’hui, les lions avaient déjà quatre pattes, mais pas plus que les éléphants ils ne pouvaient prendre deux chemins à la fois ! En ce temps-là dans ce village-là il y avait Fati et aussi Issa. Elle, Fati, elle dormait sa nuit allongée sur une natte, couchée toujours sur le ventre. Lui pendant ce temps, dans la case de sa mire, il rêvait étendu sur le dos. Un matin, Issa invita Fati à venir pêcher avec lui, dans le grand marigot. — Fati, tu viens pêcher ou tu viens pas ? — Je viens, mais si le poisson ne mord pas ? — On attendra. Ils partirent, lui devant comme toujours. Fati, qui était aveugle, le suivait du même pas. Sa mère, comme toutes les mères du village, savait cuisiner une bonne sauce graine et aussi le foutou d’igname. Son père connaissait les remèdes contre les serpents malfaisants, et contre les nains méchants de la brousse qui ne sont que de malfaisants ! Mais, ni son père ni sa mère ne savaient comment transformer des yeux qui ne voient pas pour qu’ils deviennent des yeux qui voient ! Ils marchaient sur une petite piste rouge. Issa vit des tisserins virevolter près des feuilles d’un baobab. Fati les entendit gazouiller. Elle s’était fermé la tête avec un morceau de pagne pour se protéger un peu. Comme Issa, elle sentait le soleil lui chauffer les épaules aussi bien qu’un feu de
  12. 12. brousse. Elle ne savait rien de la forme moqueuse des ombres toujours un peu plus grandes, mais elle devinait la grosse bouche du soleil qui tétait le ciel avec gourmandise. Ils arrivèrent au marigot. ─ L’eau est bien réveillée, s’écria Issa. Fati y trempa son doigt et s’exclama : ─ Elle est toute mouillée cette eau-là ! Issa prépara une ligne pour Fati et une pour lui. Ils les jetèrent à l’eau. Un peu de temps passa. Issa se pencha vers Fati et lui chuchota, au risque de lui mordre l’oreille : ─ Ne bouge pas, je fais quelques pas. ─ Pourquoi ça ? ─ Le soleil nous tape trop. Je vais peut-être nous cueillir un peu de l’ombre du jujubier. Il s’éloigna, pressé d’aller faire quelque chose que personne n’aurait pu faire pour lui ! Rien n’arrive sans s’annoncer… Fati, sa ligne entre les doigts, était aussi immobile qu’une vieille termitière, quand elle sentit une miette de secousse lui remuer la main. Quand la deuxième secousse arriva, ce fut comme si elle l’attendait, exactement à ce moment-là. Elle tira d’un coup sec et, quand elle entendit l’eau s’éclabousser elle-même, elle n’eut plus aucun doute, c’était bien un poisson qui avait mordu et qu’elle pêchait. Doucement, afin de n’effrayer rien ni personne, elle se leva, tenant toujours sa ligne à la main. Elle saisit le petit poisson qui dansait bien accroché à l’épingle. Elle dit tout de suite à voix haute, pour elle-même : “C’est un sonson, un joli petit sonson certainement.” ─ Un sonson qui préférerait retourner dans l’eau au lieu de cuire au soleil, lui répondit une voix. ─ Issa, c’est toi ? ─ C’est pas Issa, c’est moi, lui répondit le sonson d’une même voix. ─ Mais qui parle ? interrogea Fati. Elle n’obtint pas de réponse. Elle crut avoir rêvé.
  13. 13. Doucement elle décrocha son poisson de l’épingle. ─ Ouf, merci. C’est mieux comme cela, entendit-elle. ─ Mais à qui est cette voix que je ne connais pas ? ─ À moi. Je suis le sonson que tu viens de pêcher, ça se voit, non ? ─ Non. J’ai des yeux mais je ne vois pas. Le sonson, qui était moins peureux qu’une tortue et plus bavard qu’un griot louangeur, continua à parler. ─ Tu peux me dire ton nom, toi qui m’as pêché ? ─ Fati. ─ Fati, si tu me remets dans l’eau du marigot, je peux te faire don du plus beau des cadeaux. ─ C’est quoi le plus beau des cadeaux ? ─ C’est ce que tu veux… exactement ce que tu veux. ─ Ça n’existe pas le plus beau des cadeaux. ─ Ça existe ! Fati se mit à rire et dit au sonson : ─ Petit poisson, tu peux offenser le génie de l’eau avec tes mensonges. ─ Je ne mens pas. ─ Alors, fais-moi voir le monde avec mes deux yeux. ─ Le monde entier ? ─ Le monde entier. Sans réfléchir plus, le petit poisson dit à Fati : ─ Prends deux de mes écailles, ensuite tu en poseras une sur chacun de tes yeux. ─ Après… ─ Après, rien. C’est tout. Tu verras ce que tu voudras voir. Fati prit deux écailles et fit ce que le sonson lui avait dit de faire. Alors, vrai, elle se mit à voir et ses deux yeux touchèrent le monde.
  14. 14. ─ Tu peux presque tout regarder à présent, lui dit le sonson. ─ Pourquoi “presque” ? ─ Tu peux tout voir, sauf tes yeux. Avec ses yeux, personne ne peut voir ses propres yeux. Fati remit le poisson dans le marigot et là, bien sûr, il continua à vivre comme un poisson dans l’eau. Issa arriva. Il s’était soulagé quelque part. Fati, qui ne l’avait jamais vu, le regarda s’approcher. ─ Issa, je te reconnais. ─ Facile, puisque tu me connais. ─ Je te reconnais avec mes yeux, pas seulement avec mes oreilles ! Issa s’était arrêté à deux pas de Fati. Il la regardait d’assez près pour voir ses yeux. Il s’exclama : ─ Mais, que s’est-il passé ? Tu as lavé tes yeux dans le ciel ? ─ Et pourquoi ça ? ─ Fati, tes yeux sont bleus comme le ciel. Tu es toujours noire et tes yeux sont bleu ciel ! Fati lui raconta tout. Quand ils arrivèrent au village, Fati fut étonnée de ne voir qu’un seul monde avec ses deux yeux. Le lendemain matin, ils entendirent gronder le village. Issa, qui lui tenait toujours la main, entendit les voix en même temps qu’elle. Ils virent arriver les trois coépouses du père de Fati, et d’autres femmes, et quelques hommes. Ils avaient tous la bouche débordant de méchancetés et ils criaient. Derrière eux, tous ceux du village furent bientôt là. Ils étaient pires que des animaux fous de la brousse. Ils criaient : ─ Sorcière ! ─ Fati, pars d’ici ! ─ Tu n’es qu’une bâtarde du ciel ! ─ Sorcière bleue ! Pars, va-t’en ailleurs pour toujours, avec tes yeux bleus ! ─ Chiure de vautour ! Tous se mirent à jeter des pierres, et Fati ne trouva son salut que dans la fuite. Issa, qui avait essayé de la défendre, dut fuir lui aussi. Après une longue course, ils arrivèrent là-bas, au bout du bout, un peu plus loin que l’horizon.
  15. 15. ─ Fati, je t’aime moi. ─ Tu n’as pas peur de mes yeux ? ─ Fati, je t’aime. Ils s’étaient assis face à face, à l’ombre d’un jujubier. Fati demanda : ─ Est-ce qu’en fermant les yeux on efface la méchanceté ? ─ Non… on n’efface rien. Si tu fermes les yeux, tu n’effaces même pas les colères de la brousse. Ils se turent. Issa prit dans ses mains les deux mains de Fati, qui à présent avait deux yeux pour voir et pour pleurer. Il lui murmura. ─ Ils ont peur. Ils sont captifs de leur peur et la peur ça éteint un peu le cœur… Ce jour-là, en ce temps-là, qui ressemblait beaucoup à aujourd’hui, Fati et Issa avaient le cœur ébréché comme une vieille calebasse. Ils se levèrent et s’éloignèrent encore plus de leur village, peut-être pour trouver la source des quatre vents du ciel, eux qui soufflent les mêmes chatouilles sur toutes les couleurs du monde. Aujourd’hui, plusieurs saisons des pluies ont succédé à plusieurs saisons sèches. Hier, au village, un gros oiseau noir s’est posé sur le beau flamboyant fleuri, c’était un calao. Un calao noir aux yeux bleus. Oui, noir aux yeux bleus ! Tous l’ont trouvé beau. Ce calao, c’était un signe. Peu après qu’il se fut posé sur le grand flamboyant du village, Fati et Issa sont arrivés. Elle, Fati, souriait comme lui, Issa. C’est elle qui a dit : ─ Bonjour, nous étions si loin depuis si longtemps… nous revoici, ici tous deux. ─ Bonjour ! ─ Bonjour… Ils furent plusieurs à leur offrir l’eau de bienvenue. Le lendemain, Issa commença à construire leur case. Comme leurs parents, c’est dans leur village qu’ils eurent leurs enfants. C’est ainsi. C’est le griot qui me l’a dit.
  16. 16. Ce récit commence par une belle formule magique, «En ce temps-là… ». Il y a donc une histoire qui va être racontée : où se passe-t-elle ? quels sont les personnages principaux ? Fais leur portrait physique et – surtout – psychologique. et, tout en justifiant ton choix, présente les moments les plus importants du récit. Il y a donc de vraies séquences magiques dans cette histoire, comme, par exemple, celle de la pêche : que se passe-t-il, alors ? quelles en sont les conséquences pour nos deux amis ? trouves-tu que ce qui leur est arrivé est juste ? Pourquoi ? Pourtant, l’intolérance, l’exclusion, l’indifférence et la haine vis-à-vis de ceux qui sont différents (qui ont une couleur de peau différente, qui vivent dans un autre pays, qui ont une religion différente), tout ça est – malheureusement, hélas ! - présent dans notre monde. Crois-tu qu’on peut changer cet état de choses ? À ton avis, comment ? À la fin du conte, nous assistons à un autre moment magique : bien de temps après l’expulsion de nos héros, un oiseau noir aux yeux bleus arrive au village… et tout le monde le trouve beau ! Ensuite, arrivent Fati et Issa… comment sont-ils reçus ? et comment expliques-tu le comportement des habitants du village ? veux-tu imaginer un court dialogue entre ceux-ci et le couple ? Tu peux demander de l’aide à un de tes copains. Notre monde, au lieu d’exclure, de tuer, de mettre à l’écart, devrait oser intégrer, mettre en rapport, établir des liens, en somme, devrait oser PARTAGER. Fais un petit poème ayant pour titre ce beau nom.
  17. 17. Luna dans la plantation de café Zoé Valdés Le nid du parrain et de la marraine C’était une maison en paille dont les cloisons pourries laissaient voir ce qui se passait dehors. Luna, qui avait huit ans, et Samuel, quatre, dormaient sur la même paillasse, ou plutôt un nid, dans les draps en coton préparés par Mandingue, leur marraine, une dame moineau si intelligente qu’elle connaissait toutes les langues du monde et même les équations mathématiques ! Compère Palomo, le moineau le plus travailleur de la campagne cubaine, qui s’était levé de bon matin pour aller cueillir dans son bec les grains tombés des caféiers, attendait ses filleuls dans la plantation. ― Debout, les enfants ! Il est tard ! gazouilla Mandingue. ― Onze heures du matin, et mes cousins dorment encore ! s’égosillait Palomito, l’aîné des petits moineaux de Mandingue. Et moi qui pensais les emmener aux champs pour nous aider à ramasser les grains séchés ! ― On est réveillés, on est réveillés ! s’écria Samuel, tandis que Luna bâillait encore, les paupières collées par le sommeil. Pour le petit-déjeuner, ils mangèrent des petites bananes mûres, gorgées de lait mélangé de farine de maïs. Après quoi ils mâchèrent des feuilles de menthe pour se laver les dents. Ambre, la petite fille ou coq Le moineau et les enfants, qui somnolaient encore, rencontrèrent sur leur chemin la petite fille au coq. Très belle dans sa robe rouge feu au col blanc arrondi, ses cheveux noirs tirés en arrière et noués par un fin ruban, Ambre serrait contre son cœur Solito, dont la crête se confondait avec la couleur de sa robe. ― Ça te dirait de voir comment on récolte le café ? lui proposa Palomito. Et puis après on irait jouer… ― Mon moineau chéri, c’est mon anniversaire : je vais me faire gronder par ma grand-mère si jamais je salis ma robe. Et puis je travaille déjà bien assez comme ça : je ramasse des pommes
  18. 18. de terre tous les jours avec maman ! Alors, aujourd’hui c’est ma fête ! Vous voulez venir ? J’ai invité tout le village… ― Oh oui ! Bien sûr qu’on viendra ! s’écria Luna qui, enfant de la ville, était très curieuse de voir à quoi pouvait bien ressembler l’anniversaire d’une enfant de la campagne. Ravie, Ambre s’éloigna d’un pas sautillant, mais elle se retourna en piaillant : ― On va danser, vous n’allez pas rater ça ! En attendant, gare aux Voleurs de Souvenirs ! Calista Caramelle vous dira comment les éviter. À ces mots, le cousin Palomito, tremblant de frayeur, se mit à claquer du bec. ― Quelle horreur ! Mais les Voleurs de Souvenirs sont terribles avec leurs sourires au carré et leurs yeux rouges et délirants ! Ils endorment les gens et puis après ils posent les mains sur leur tête pour aspirer tout ce qu’ils ont vécu et tout ce qu’ils ont appris. Ils n’ont aucune pitié pour nous, les animaux. Ils ne supportent pas les oiseaux, ils n’aiment pas les bois et ils détestent les caféiers ! Calista Caramelle, la diseuse de bonne aventure Calista Caramelle fit son apparition au beau milieu d’une clairière. À chacune de ses enjambées surgissaient des jardins enchantés où les pommiers donnaient aussi des poires, et bien d’autres extravagances, tels des dauphins volants. Le corps de Calista Caramelle avait la forme d’un bonbon et ses cheveux étaient si longs qu’elle se prenait les pieds dedans ! On racontait qu’il y a bien longtemps, au Moyen Âge, Calista avait été une princesse obèse d’une grande bonté. Mais un sortilège, arrosé de cinquante tonnes de milk-shake de mangue au biberon, l’avait rendue immortelle. En voyant la mine angoissée de Palomito, Luna et Samuel, Calista les rassura : ― Prenez le sentier du sucre. Et surtout ne confondez pas avec le sentier du soufre ! S’ils ont la même blancheur brillante, c’est justement pour mieux égarer les visiteurs. Palomito, toi qui peux voler, passe devant pour parer à toute mauvaise rencontre. Car les Voleurs de Souvenirs sont de retour, et plus affamés que jamais. Ils ont élevé une Muraille de Caca pour barrer la route de la plantation, mais à l’entrée vous trouverez ma sœur, Pipelette du Chapeau : elle saura vous faire passer sans souiller vos habits à cette maudite muraille puante ! Luna serra très fort la petite main de Samuel :
  19. 19. ― Il vaudrait mieux rentrer au nid de Marraine… ― Impossible ! répondit Calista. Tous les chemins ont été brouillés par leurs alliés, les Gommeurs de Sensations. Poursuivez votre route, vous seuls pouvez sauver les paysans des plantations : depuis qu’ils ont sombré dans l’oubli, ils sont prisonniers d’un labyrinthe de charbon que les Voleurs ont construit avec des cendres de souvenirs et de sensations. Palomito fondit en larmes. Son père, Palomo, était là-bas, et ses frères et ses oncles et ses cousins. Samuel se moucha sur le revers de la main et d’un air décidé tira Luna par sa robe. ― On doit l’aider ! dit-il en avançant d’un pas résolu. Le ciel s’assombrit et une pluie fine commença à brouiller l’apparence de la diseuse de bonne aventure. Car telle était la vraie nature de Calista Caramelle : une image qui pouvait se dissoudre en une flaque colorée et renaître sous sa forme habituelle à la faveur des rayons du soleil. ― Je suis sûre, déclara-t-elle, tandis que son corps de miel se liquéfiait, que vous êtes les seuls à pouvoir nous protéger d’un grand malheur, à empêcher que nous devenions tous des fantômes sans mémoire. Pipelette du Chapeau et la Muraille de Caca Telle une ballerine en deuxième position, Pipelette du Chapeau se tenait devant la Muraille de Caca, les pieds écartés dans ses chaussons de cuir noir noués aux chevilles. Des gants de dentelle blanche recouvraient ses mains minuscules. Elle alla à la rencontre des enfants et du moineau : ― Stop ! Un pas de plus et vous serez contaminés ! ― Mais c’est ta sœur Calista Caramelle qui nous a dit de venir, bredouilla Palomito. ― Cette gourmande monumentale est complètement folle, ma parole ! Et qui sont ces enfants ? Pas question que je les laisse passer de l’autre côté ! Surtout la grande : avec sa mémoire, elle serait une proie idéale pour les Voleurs de Souvenirs ! Les yeux de Pipelette affleuraient à ses tempes, sa petite bouche groseille bougeait à peine. Ses bras, comme retournés, les coudes vers l’extérieur, gesticulaient en tous sens comme si elle parlait aussi à la montagne derrière elle. ― Mais toi, qu’est-ce que tu sais des gens de la plantation ? demanda Luna.
  20. 20. ― Certains sont pétrifiés, d’autres errent comme des âmes en peine, leurs têtes vides comme de grands trous noirs. Ils ne retrouveront les images du passé que si quelqu’un là-bas – elle désigna du menton la plantation, par-delà la muraille – parvient un jour à changer un sablier en cafetière, deux objets si vieux que le monde les a oubliés ! ― Mais c’est pas possible ! grogna Samuel, en serrant les poings. ― On doit pourtant faire quelque chose. Souviens-toi de ce qu’a dit Calista Caramelle, rappela Palomito. On est les seuls à pouvoir les sauver ! ― Alors on va les libérer ! s’exclama Samuel. ― Tout ce que je peux faire pour vous aider, c’est appeler Arlequin Grenadine. Il trouvera bien quelque chose pour abattre la muraille. Arlequin sur la pointe du pied Arlequin Grenadine ne pouvait parler aux enfants ni au moineau : il était sourd-muet depuis que les Voleurs de Souvenirs lui avaient raboté les tympans comme une lime à ongles et cloué le bec en rembobinant sa langue au fond du gosier. Mais il n’éprouvait aucune rancune, aucun désir de vengeance. Il avait simplement contracté la curieuse manie de danser pour oublier tous ses soucis… Arlequin Grenadine ôta son bonnet et fit signe aux enfants et au moineau d’y entrer. ― Mais il est trop petit ! protesta Samuel. Y a que Palomito qui pourra tenir ! ― C’est un bonnet magique, griffonna Arlequin sur une ardoise. Si tu es sûr de triompher des Voleurs de Souvenirs, tu pourras rentrer dedans. Il te suffit d’aimer la liberté et de vouloir la paix de tout ton cœur. Samuel et Luna se glissèrent avec le moineau dans le bonnet tout moelleux. Arlequin Grenadine se dressa sur la pointe du pied gauche et, levant le genou droit, commença à tournoyer sur lui-même comme une toupie, vite, vite, de plus en plus vite, jusqu’à se propulser dans les airs, avant d’atterrir dans le jardin de Dolorès Malocrâne, une ancienne actrice de théâtre. Il déposa ses petits passagers puis, se servant toujours de son pied pour rebondir, retourna auprès de Pipelette du Chapeau.
  21. 21. Dolorès Malocrâne en statue grecque Sur le seuil du jardin, adossée à la grille qui croulait sous les œillets, Dolorès Malocrâne, drapée à la manière d’une statue grecque, se frottait les tempes avec un petit bout de coton imbibé d’alcool pour calmer son éternelle migraine. ― Les Voleurs de Souvenirs approchent, dit-elle pour avertir les enfants. Il faut décamper vite fait si vous ne voulez pas qu’ils réduisent en charpie tout votre passé. Hélas, je ne peux pas grand-chose pour vous aujourd’hui : j’ai l’impression qu’un dinosaure m’a marché sur la tête ! Elle leur tendit la grande écharpe de laine terreuse qui l’enveloppait. ― Je vous donne ce châle : si vous trouvez le moyen d’en finir avec les Voleurs de Souvenirs, il vous servira de tapis volant pour atteindre la montagne escarpée où se trouve la plantation, et repartir en cas de besoin ! Un souvenir… lumineux ! Un matin, dans leur maison à Paris, Luna était descendue à la cave avec sa mère pour retrouver un lit de poupée parmi les jouets qui attendaient d’être envoyés à ses cousins cubains. La maman de Luna était restée songeuse devant une grande malle bleue et s’était accroupie pour trifouiller les serrures. Elle avait déniché une vieille paire de chaussures et un objet bizarre en bois et en vieille toile. ― Regarde, ce sont les chaussures que je portais quand j’ai quitté Cuba. Je les remettrai quand je retrouverai les rues de mon enfance… ― Et ça, c’est quoi ? avait demandé Luna, en désignant l’objet bizarre. ― Une cafetière que fabriquent les paysans, mais on s’en sert aussi à La Havane. Le socle est en bois, comme un sablier. Et tu vois ce cône en jute qui est cousu dessus ? Eh bien c’est une passoire ! Tu fais bouillir de l’eau, tu ajoutes le café et quand il devient mousseux, tu le filtres en le versant dans la passoire. C’est comme ça qu’on fait le café, et son goût est délicieux ! Luna raconta ce souvenir à Samuel, Palomito et Dolorès. S’ils fabriquaient une cafetière sur le modèle d’un sablier, leur problème serait enfin résolu. L’actrice les invita dans le salon de sa demeure, puis s’éclipsa pour réapparaître avec un vieux trésor dans ses mains : un sablier ! Une demi-heure suffit aux enfants pour le changer en cafetière, et Palomito les aida à
  22. 22. coudre le jute avec son bec. Une cafetière : quelle drôle d’arme pour sauver l’imagination, la mémoire de leurs amis et de leurs parents ! ― Et qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demanda Samuel. ― Aucune idée. Mais Douce Marmotte, elle, en saura sans doute plus que moi. Suivez bien le sentier du sucre et vous rencontrerez une jeune fille coiffée avec des anglaises, se prélassant sur ce drôle de canapé qu’on appelle une méridienne, tout en courbes et en velours rouge. Les deux enfants et le moineau dirent au revoir à Dolorès et lui promirent de lui rapporter de bonnes nouvelles quand ils la reverraient à la fête de la petite fille au coq. ― Ooohhhh… je ne suis pas très sûre d’y aller avec mes tempes qui tambourinent en permanence : elles ne me laissent aucun répit ! Mais j’espère vraiment que grâce à vous les paysans retrouveront la mémoire. Sinon ils seront perdus pour toujours, les pauvres, et jamais plus nous ne pourrons savourer ce délicieux café ! Douce Marmotte Douce Marmotte ne pouvait sortir de la torpeur d’une sieste interminable à laquelle l’avaient condamnée les misérables Voleurs de Souvenirs. Elle aurait bien aimé faire autre chose, mais elle avait la maladie du sommeil. Douce Marmotte, qui avait hérité de ses grands-parents une hacienda, rêvait de s’occuper de ce beau domaine, d’améliorer la vie des paysans et de partager leurs joies et leurs peines. Mais les Gommeurs de Sensations et les Voleurs de Souvenirs les avaient dépossédés de leurs terres : tout leur appartenait désormais, y compris l’hacienda de Douce Marmotte, qu’un poison dans sa nourriture avait clouée sur son canapé pour le restant de ses jours. En voyant devant elle, comme en rêve, Luna, Samuel et Palomito munis de la cafetière, la jeune fille poussa un soupir de soulagement : ― Grâce à elle on pourrait passer par le chas d’une aiguille ! Vous passerez par ici et quand vous aurez atteint le sommet de la montagne, vous prendrez une poignée de grains pour les moudre avec ça – et elle leur tendit un moulin. Quand le café sera prêt, vous mouillerez les lèvres transies des pauvres paysans… J’espère que tout se passera bien et que les monstres ne pointeront pas leur museau !
  23. 23. Les Gommeurs de Sensations Les enfants et le moineau suivirent à la lettre les consignes de Douce Marmotte. Quand ils parvinrent à la plantation grâce à l’écharpe volante, ils virent des gens immobiles, et d’autres qui déambulaient, le regard perdu dans les caféiers qui dépérissaient à vue d’œil ! Luna ramassa une poignée de grains, Samuel se mit à les moudre, et ils allaient verser l’eau bouillante quand soudain les Gommeurs de Sensations firent irruption. Leur aspect était terrible : corps rectangulaires, pupilles exorbitées, bouches en équerre, et une peau aussi rugueuse que les gommes d’écolier ! En voyant le moineau et les enfants, un Gommeur appela sur son portable le chef des Voleurs de Souvenirs. ― On les a trouvés, ces sales petits fouineurs. Alors qu’est-ce qu’on en fait : on leur efface le cerveau ou on leur laisse une chance ? Le rire fracassant du Chef Invisible assourdit leurs tympans. Aussitôt des centaines de Gommeurs de Sensations reçurent l’ordre de se poster derrière les arbres. Luna, Samuel et Palomito tentèrent de s’échapper, mais ils furent terrassés par une dizaine d’adversaires. Ils étaient pris au piège. Le petit garçon qui lit À cet endroit-là, Camille effrayé referma brusquement son livre. Son corps tout entier était en nage. Comment rester les bras croisés alors que son amie Luna s’était fourrée dans une sale histoire ? Il se sentait fiévreux et appela sa mère. Inquiète pour sa santé, sa mère appela son père, qui appela le docteur. Le docteur l’ausculta, mais il ne trouva rien au fond de la gorge ni des oreilles. Camille était simplement très ému par sa lecture. ― Mais qu’est-ce que tu lisais dans ton coin, à une heure pareille ? demanda sa mère. ― Oh maman, oh papa, c’est une histoire terrible ! Luna vient d’être attrapée par les Gommeurs de Sensations qui la livreront bientôt aux Voleurs de Souvenirs. Il faut que je fasse quelque chose pour elle et ses amis ! ― Mon chéri, calme-toi, ce n’est qu’une histoire. Je te lirai la fin demain… ― Mais eux, ils ne peuvent pas attendre, papa !
  24. 24. ― Oublie tout ça pour l’instant. Luna sera contente que tu te reposes un peu, j’en suis sûre. ― Mais maman, on oublie plein de choses tous les jours. Et moi je ne veux pas oublier ma meilleure amie ! Si moi aussi j’oublie de l’aider, alors les Gommeurs de Sensations et les Voleurs de Souvenirs auront gagné ! Les grandes personnes échangèrent des regards compréhensifs. Sa maman donna à Camille une cuillerée du sirop recommandé par le docteur. Ses paupières étaient lourdes, lourdes, mais Camille écarquillait les yeux. Papa l’aida à enfiler un pull par-dessus son pyjama. Il ne faisait pas froid, mais sait-on jamais… Ils sortirent de la maison pour se rendre au pied de la montagne, d’où ils contemplèrent la lune dans toute sa splendeur. Camille obligea son père à grimper, et ouvrit la marche. Les Voleurs de Souvenirs Ça ne faisait pas mal. Juste une curieuse impression de vide au début, et puis plus rien, la tête se vidait comme une noix de coco dont on extrait le jus à la paille. Le repaire lugubre des perfides Voleurs de Souvenirs était entouré d’un labyrinthe en… matière grise – c’est le cas de le dire puisqu’il s’agissait de celle des victimes ! La magnifique plantation aux verts feuillages se flétrissait, et les petites graines jaunes et rouges, désormais brunes et fanées, ressemblaient à des raisins de Corinthe. Les Gommeurs de Sensations livrèrent les prisonniers aux Voleurs de Souvenirs, qui virent tout de suite qu’ils n’avaient rien à tirer d’une cervelle de moineau et décidèrent que Palomito finirait au barbecue. Encore trop petit pour avoir engrangé un joli paquet de souvenirs, Samuel ne les intéressait pas non plus. Luna, par contre, était une proie rêvée, et elle détenait l’objet maléfique : le sablier changé en cafetière. En goûtant son breuvage, les gens décervelés allaient recouvrer la mémoire et ce serait la fin de tout ! ― Cette gamine est dangereuse, il faut s’en débarrasser sur-le-champ ! maugréa Parfait Allumé, le Chef qui n’était plus Invisible ! Martiria, fais-lui subir le même sort que les autres ! Spécialisée dans le lavage de cerveau, Martiria avait des ongles noirs, très longs et très effilés, et deux crocs verts aux coins de la bouche.
  25. 25. Elle commençait à masser avec entrain le crâne de Luna lorsqu’elle aperçut un ange à la cime d’un arbre. Martiria était habituée à ces visions. Quand elle se sentait coupable, elle voyait l’ange de l’Annonciation, agenouillé devant une vierge aux traits paisibles, vêtue d’une tunique bleue sur une robe de gaze jaune. Martiria chassait la vision qui la retardait dans sa sinistre besogne, quand elle vit soudain, non plus un ange, mais un petit garçon bien réel, qui courait vers elle en pyjama. ― Luna, Samuel, Palomito, tenez bon, j’arrive ! criait Camille. Il y eut un beau désordre, car Camille avait avec lui des centaines de petits garçons et de petites filles qui avaient lu l’histoire de Luna, et décidé d’y entrer pour combattre les Gommeurs de Sensations et les Voleurs de Souvenirs. Toi-même, qui es en train de lire cette histoire, tu en faisais sûrement partie. Victoire ! Tandis que les enfants couraient dans tous les sens et lançaient leurs chansons joyeuses à la gueule des monstres, Luna récupéra la cafetière pour préparer l’exquis breuvage. Elle versa dans des tasses minuscules le liquide fumant, qu’elle fit boire aux paysans sans mémoire. Quelques secondes suffirent pour qu’ils recouvrent leurs souvenirs et leurs sensations, après quoi ils chassèrent aussitôt les fainéants qui occupaient leurs terres, ces méchants et ces fourbes qui vampirisaient ceux qui aimaient tant la vie. Sur la montagne, la plantation brillait à nouveau de tous ses feux, les arbustes rabougris se redressaient fièrement, et les graines se mirent à étinceler. Dans le ciel, la lune auréolait le paysage d’un grand halo d’allégresse. Après la victoire, Luna, Samuel, Palomito et Camille aidèrent Compère Palomo à porter des hottes de grains de café. À la fin de la journée, ils prirent l’écharpe volante pour rentrer au nid, où les attendait Marraine. Après quoi tout le monde se retrouva pour fêter l’anniversaire de la petite fille au coq. ― Merci beaucoup, Camille, chuchota Luna. ― Mais de quoi ? demanda le petit garçon, les yeux tout brillants. ― De lire. Car c’est en lisant que tu as fait comprendre à bien des gens qu’il ne faut jamais oublier l’être humain. Et c’est parce que tu lis cette histoire qu’elle signifie quelque chose.
  26. 26. Voici un conte assez insolite qui sûrement te plaira : comment peux-tu expliquer la fin du récit, lorsque Luna remercie Camille, en lui disant : «Merci beaucoup. (…) De lire. Car c’est en lisant que tu as fait comprendre à bien des gens qu’il ne faut jamais oublier l’être humain. Et c’est parce que tu lis cette histoire qu’elle signifie quelque chose.» ? es-tu d’accord ? Crois-tu à l’importance de la lecture ? Pour quelles raisons ? relis aussi le chapitre intitulé «Le petit garçon qui lit» et fais-en un petit résumé. Cette histoire est ponctuée de petits épisodes vraiment fantastiques...et même comiques : lequel (ou lesquels) préfères-tu ? Pourquoi ? il est souvent question, dans le récit, des «Gommeurs de sensations» et des «Voleurs de souvenirs». À ton avis, qui sont-ils ? peut-on les trouver aussi dans notre monde ? Explique, un peu, ce que tu en penses ! Et si tu veux, écris une petite histoire – aussi fantastique que celle que tu viens de lire – sous le titre : «Moi dans………». Tu peux choisir l’endroit !
  27. 27. Le poisson d’or Johanna Marin Coles; Lydia Marin Ross Il était une fois un pêcheur qui vivait avec sa femme dans une vieille cabane au bord de l’eau. Tous les jours, il partait sur sa barque, heureux de retrouver les vagues couronnées d’écume, de sentir le soleil lui caresser le visage et le vent souffler doucement dans ses cheveux. Parfois, émerveillé par un coucher de soleil, il s’attardait, ébloui par la beauté du monde, oubliant même de jeter ses filets. Un matin où la mer était particulièrement calme, il lança ses filets dans l’eau claire, remerciant le ciel pour une si belle journée. En les remontant, il peina sous l’effort. Il tira de toutes ses forces, pensant avoir attrapé plusieurs gros poissons. Mais il ne trouva à l’intérieur des filets qu’un unique poisson aux écailles couleur d’or. Il fut très surpris en l’entendant s’adresser à lui d’une voix humaine : ― Je t’en prie, petit pêcheur, laisse-moi retourner dans la mer. Rends-moi ma liberté et je te donnerai ce que tu voudras. Le pêcheur le prit délicatement entre ses mains et le remit dans l’eau. De retour chez lui, il raconta son aventure à sa femme. Celle-ci se mit alors dans une grande colère : ― Tu aurais pu au moins lui demander du pain ! Voilà plusieurs jours que nous en manquons. Retourne voir le poisson et demande-lui du pain bien frais. Le pêcheur retourna à l’endroit où il avait relâché le poisson. Une brise légère soufflait sur la mer et des petites vagues clapotaient doucement contre la coque de la barque. ― Joli poisson d’or, Joli poisson d’or, Reviens à moi, Ma femme m’envoie. Le poisson sortit la tête de l’eau et demanda : ― Que veut-elle ?
  28. 28. ― Elle pense que j’aurais dû te demander quelque chose lorsque tu étais prisonnier de mon filet. Elle voudrait que tu nous donnes du pain. ― Retourne chez toi, lui répondit le poisson. Elle a ce qu’elle souhaite. En arrivant chez lui, il trouva sa femme occupée à empiler des miches de pain et des sacs de farine dans un coin de la cabane. ― Tu vois, lui dit-elle, j’ai bien fait de t’envoyer. Mais au bout d’un mois, la femme du pêcheur commença à se plaindre. ― Il aurait fallu lui demander une maison. Regarde cette misérable cabane, elle tient à peine debout ! Vraiment, ce qu’il nous faut c’est une belle maison. Retourne voir le poisson d’or et demande-lui de nous en donner une. Le pêcheur retourna à contrecœur à l’endroit où il avait relâché le poisson. Le soleil avait disparu derrière les nuages et le vent s’était levé, faisant tanguer sa barque. ― Joli poisson d’or, Joli poisson d’or, Reviens à moi, Ma femme m’envoie. Le poisson sortit la tête de l’eau et lui demanda : ― Et que veut-elle ? ― Elle voudrait une maison. Notre cabane est trop vieille. ― Retourne chez toi, lui répondit le poisson, elle a ce qu’elle désire. En arrivant chez lui, il trouva sa femme vêtue d’une robe neuve sur le seuil d’une grande maison de pierre. Derrière un joli verger, il vit aussi un poulailler et une étable. ― Tu vois, lui dit sa femme, j’ai bien fait de t’envoyer. Mais au bout de deux semaines, la femme du pêcheur recommença à se plaindre : ― Cette maison est bien trop petite, dit-elle. Ce qu’il nous faut c’est un château. Retourne voir ton poisson et dis-lui que je veux vivre dans un château. Elle le tourmenta tant et si bien que le pêcheur retourna à l’endroit où il avait relâché le poisson. Le vent soufflait maintenant par violentes bourrasques et de grosses vagues secouaient la barque d’un côté à l’autre.
  29. 29. À contrecœur, le pêcheur appela le poisson d’or : ― Joli poisson d’or, Joli poisson d’or, Reviens à moi, Ma femme m’envoie. Le poisson sortit la tête de l’eau et demanda : ― Que veut-elle maintenant ? ― Elle veut un château. Elle trouve la maison trop petite. ― Retourne chez toi, répondit le poisson, elle a ce qu’elle demande. En arrivant chez lui, le pêcheur trouva sa femme, vêtue d’une magnifique robe, dans la cour d’un vaste château entouré d’un beau parc. Des dizaines de serviteurs s’empressaient de tous les côtés. ― Tu vois, lui dit sa femme, j’ai bien fait de t’envoyer. Mais au bout d’une semaine, la femme le réveilla un matin en le secouant fortement : ― Il faut que nous soyons les souverains de ce pays. Cours et demande au poisson de nous faire roi et reine. ― Mais je ne veux pas être roi, lui dit le pêcheur. ― Et bien moi, je serai reine. Va lui dire tout de suite que je veux gouverner le pays. Triste et le cœur lourd, le pêcheur retourna vers le rivage. Des éclairs flamboyants sillonnaient le ciel sombre et les vagues menaçantes manquèrent plusieurs fois renverser sa barque. ― Joli poisson d’or, Joli poisson d’or, Reviens à moi, Ma femme m’envoie. Le poisson sortit la tête de l’eau et demanda : ― Que veut-elle de plus ? ― Il faut qu’elle soit reine. Elle veut être servie par tout le pays. ― Retourne chez toi, dit le poisson. Elle a ce qu’elle exige.
  30. 30. En arrivant chez lui, le pêcheur vit un palais splendide gardé par une multitude de soldats. Sa femme siégeait à l’intérieur sur un trône immense. Sur sa tête était posée une lourde couronne d’or incrustée de diamants, et elle portait une robe somptueuse parsemée de perles fines. ― Tu vois, j’ai bien fait de t’envoyer, lui dit sa femme en le voyant. Mais cette nuit-là, dans son grand lit recouvert de fourrures, la femme du pêcheur ne pouvait pas dormir. Elle se demandait ce qu’elle pouvait bien obtenir de plus du poisson. Et lorsque l’aube illumina le ciel, elle se mit à crier de colère. ― Comment, c’est lorsque j’ai envie de dormir que le soleil se lève, et cela sans mon autorisation. Cours immédiatement dire au poisson que j’ordonne que les astres m’obéissent. Et elle fit jeter le pêcheur dehors par ses gardes. La mort dans l’âme, le pêcheur retourna vers le rivage. Une énorme tempête avait éclaté sur la mer. Les vagues déchaînées déferlaient sur la barque du pêcheur qui n’arrivait plus à la diriger. Plusieurs fois, il appela de toutes ses forces, sa voix étouffée par la violence du vent : ― Joli poisson d’or, Joli poisson d’or, Reviens à moi, Ma femme m’envoie. Le poisson sortit enfin la tête de l’eau et demanda : ― Mais que peut-elle bien vouloir encore ? ― Elle veut régner sur l’univers. ― Ta femme ne pourra jamais être satisfaite. Adieu petit pêcheur, nous ne nous reverrons plus. En arrivant chez lui le pêcheur vit que le palais avait disparu, et qu’à sa place se trouvait à nouveau la petite cabane délabrée. Sa femme sanglotait dans sa vieille robe rapiécée. ― Ne pleure pas, lui dit le pêcheur. Tu n’étais pas plus heureuse lorsque tu étais reine. Le plus grand bonheur est d’être content avec ce que l’on a. Et il repartit, joyeux sur la mer claire et tranquille, pêcher sa nourriture quotidienne.
  31. 31. Tu viens de lire un beau conte qui appartient au folklore universel. Alors, réfléchis un peu : au titre : comment l’expliques-tu ? aux personnages : comment les caractérises-tu, du point de vue psychologique ? Essaie de transcrire les passages du récit qui t’ont aidé. au crescendo : la femme du pêcheur veut de plus en plus de choses – du pain, une maison, un château, être reine, d’abord du pays, ensuite de la terre entière ! Comment expliques-tu ses exigences ? et toi, es-tu comme la femme du pêcheur ? Pourquoi ? À la fin du récit, on peut donc arriver à une conclusion : laquelle ? Alors, es-tu d’accord avec le pêcheur lorsqu’il dit à sa femme : “Ne pleure pas. (…)Tu n’étais pas plus heureuse lorsque tu étais reine. Le plus grand bonheur est d’être content avec ce que l’on a» ?
  32. 32. La venue du petit Jésus Tina Jähnert Léah en a assez d’être toujours la plus petite. Son grand frère, Nathan, lui, a déjà le droit de faire un tas de choses dans leur auberge de Bethléem. Mais dès qu’elle veut se rendre utile, on lui répond : «Laisse donc, Léah, tu es encore trop petite pour ça !» Du haut de ses quatre ans, Léah observe les voyageurs. Ils sont nombreux, ces derniers temps, à Bethléem. L’empereur a en effet décidé de recenser toute la population, et les gens viennent se faire inscrire sur de longues listes. À l’auberge, maman cuisine sans répit tandis que papa sert les clients. Chaque matin, Nathan se rend sur les marchés pour acheter des légumes, marchander et discuter avec les gens, mais comme d’habitude, personne ne prête attention à Léah, la plus petite. Un beau matin, Léah n’y tient plus. Elle saisit sa couverture préférée, la grande rouge qui la réchauffe et la console de tout, puis s’en va trouver sa maman. «Dis ! Moi aussi je voudrais vous aider ! Nathan peut tout faire mais moi, je ne compte pas, je suis toujours trop petite !» «Mon trésor, tu comptes énormément pour nous tous ! s’étonne sa maman en la prenant sur ses genoux. Qu’est-ce qu’on ferait sans toi ! Pour cuisiner ou porter de l’eau, tu es vraiment trop petite, mais si tu tiens à nous aider, je t’appellerai désormais dès que tu pourras faire quelque chose.» «D’accord ! dit Léah, ravie. En attendant, je vais jouer.» Dehors, Léah s’amuse longtemps avec le petit agneau et sa poupée Hannah. Elle joue ensuite avec son frère. Jusqu’à l’arrivée d’un groupe de visiteurs. C’est alors que Nathan doit rentrer Pour aider ses parents. Il y a un monde fou ce soir, dans l’auberge. Les gens entrent et sortent sans arrêt dans un vacarme incroyable. Le bruit est tel que Léah entend à peine sa maman l’appeler du fond de la cour : «Léah ! Léah ! Tu peux venir m’aider, s’il te plaît ?» La fillette traverse la cuisine en courant et apparaît aussitôt sur le pas de la porte. Là, près de sa maman, elle aperçoit un homme et une jeune femme, assise sur un âne. «Qu’est-ce que je peux faire ?» demande Léah, tout essoufflée.
  33. 33. «Veux-tu bien accompagner ces voyageurs jusqu’à l’étable ? dit sa maman. L’auberge est comble, je n’ai plus un seul lit de libre pour la nuit ! Surtout, fais bien attention à ce que le petit âne ne glisse pas sur les cailloux.» Léah descend prudemment la pente. Fière d’être en tête, elle les guide lentement, très lentement, jusqu’au bas du sentier. Léah n’aurait jamais cru que l’étable puisse plaire à la jeune femme ! Or, sans se plaindre, celle-ci s’agenouille et remercie Dieu pour le calme et la paille toute fraîche qu’ils viennent de trouver là. Heureuse, Léah la regarde longtemps caresser Son petit agneau. Tout à coup, son frère surgit à la porte. «Dépêche-toi, Léah, il est l’heure d’aller au lit !» «Bonne nuit…» murmura une voix douce. Léah remarque alors combien la jeune femme. Semble être fatiguée. Une longue journée s’achève pour elle. De retour á l’auberge, Léah va se coucher. Blottie bien au chaud, elle dit sa prière tout en serrant sa couverture contre elle, puis ses parents viennent l’embrasser et très vite, Léah s’envole au pays des rêves. Elle dort profondément quand soudain… En pleine nuit, alors que tout est calme et silencieux, quelque chose la réveille. Tiens, c’est étrange, se dit Léah. La lumière brille dans l’étable. Pourquoi ? Les voyageurs auraient-ils besoin de quelque chose ? Il faudrait peut-être que j’aille voir… Aussitôt, elle s’enveloppe dans sa couverture encore chaude et s’élance sur le sentier. Doucement, Léah ouvre la porte de l’étable, et jamais elle n’oubliera ce qu’elle découvre alors. Couchée dans la paille, la jeune femme tient un nouveau-né dans ses bras, et son visage rayonne de bonheur. Léah n’hésite pas une seule seconde… Ôtant la couverture de ses épaules, elle la plie soigneusement, une fois, deux fois, puis la dépose dans la crèche. «Tenez… pour le bébé», dit- elle. La jeune maman vient coucher son enfant. Sur la jolie couverture rouge. Le cœur de Léah bat très fort. Elle est si heureuse ! Sur le pas de la porte, des bergers attendent. Ils racontent que des anges leur sont apparus, annonçant qu’un nouveau roi allait naître cette nuit dans une étable. Une étoile les a conduits jusque-là. Léah écoute, émerveillée. Tout à coup, ses parents et son frère s’approchent à leur tour. Lorsque sa maman aperçoit la couverture rouge, elle serre Léah contre elle. Elle est fière de sa petite fille, Léah le sent. Et elle comprend alors que l’on peut faire des choses vraiment importantes, même à quatre ans.
  34. 34. Cette belle histoire nous raconte un peu la vie (encore toute brève !) de Léah : qui est-elle ? pourquoi se sent-elle si malheureuse ? alors, que lui dit sa maman pour la consoler ? On peut donc essayer de délimiter certaines séquences dans ce récit : lesquelles ? Justifie tes options. Mais, un jour, deux voyageurs arrivent qui n’ont plus de place à l’auberge, et qu’il faut héberger à l’étable. Et c’est Léah qui s’occupe d’eux… que se passe-t-il, alors ? mais, en pleine nuit, une lumière brille dans l’étable. Et la petite Léah s’en va…voir. Que voit-elle donc ? et c’est alors qu’elle se rend bien utile : comment ? Veux-tu expliquer alors la toute dernière phrase du récit : “Et elle comprend alors que l’on peut faire des choses vraiment importantes, même à quatre ans.” ? Rédige une petite composition sur la valeur des petites choses. Tu peux choisir le titre et, bien sûr, réfléchir sur les antivaleurs présentes dans notre monde.
  35. 35. Li Na et l’Empereur Andrea Liebers Il y a très longtemps, dans la lointaine Chine, une vieille femme vivait sur un petit bateau amarré sur le fleuve Jaune. Elle s’appelait Li Na, et elle était calligraphe. Li Na avait travaillé toute sa vie pour atteindre la perfection dans son art. Beaucoup de gens savent écrire. Mais seul un artiste parvient, par quelques traits sur le papier, à exprimer la vérité d’une chose. En ce temps-là, vivait aussi dans la capitale de la Chine un empereur. Il habitait un palais immense, dont l’entrée était interdite aux gens ordinaires. Il était très riche, très puissant et très, très cruel. Même sa femme et ses enfants le craignaient. Tout le monde, au contraire, aimait la vieille calligraphe. De toutes parts on venait admirer ses créations. “Écris-nous le signe de l’amour !” lui demandait-on. Ou bien : “Nous voudrions offrir à notre mère un idéogramme qui lui rende sa gaieté !” Alors Li Na trempait son pinceau dans l’encre noire et, avec des gestes élégants, traçait sur le papier l’idéogramme de l’amour, ou celui de la joie, ou celui du bonheur. Et tous s’en retournaient heureux et comblés. Bonheur, joie, amour, amitié, pardon, tout cela Li Na l’avait ressenti de tout son être et pouvait l’exprimer dans un idéogramme. Mais parfois, il fallait à la vieille calligraphe des jours, ou des semaines, pour atteindre le sens profond d’un signe. Pour traduire la vérité d’une fleur, Li Na avait dû devenir elle-même une fleur. Éprouver ce que ressent une fleur lorsque la rosée se dépose sur les feuilles, lorsque s’ouvre lentement la corolle. Et lorsque, enfin, la fleur fane et perd ses pétales. Li Na maîtrisait son art à la perfection. Li Na avait une élève, San Li, qui vivait avec elle sur le bateau. San Li savait déjà quel papier convenait le mieux pour tracer un idéogramme. Elle savait aussi préparer l’encre et avait reçu ses premières leçons de calligraphie. Un matin, une grande agitation vint troubler les abords du fleuve Jaune. L’empereur approchait de l’endroit où était amarré le bateau de la calligraphe. Cent guerriers précédaient le palanquin incrusté d’or, cent guerriers le suivaient, et cent guerriers encore le protégeaient de
  36. 36. chaque côté. L’empereur fit arrêter les porteurs devant le bateau de Li Na. Un serviteur appela la vieille femme : ― L’empereur t’ordonne de tracer pour lui un idéogramme. Il doit exprimer la grandeur de son empire, sa richesse infinie et sa puissance inébranlable ! Li Na poussa la porte branlante de son bateau et s’avança. Cachée derrière le montant de la porte, San Li tenta d’apercevoir l’empereur. Mais les rideaux tissés d’argent du palanquin le protégeaient des regards. Sa voix était puissante et sonore. ― Combien de temps te faudra-t-il ? demanda-t-il d’un ton impérieux qui fit trembler de peur San Li. ― Il me faudra le temps de comprendre la nature de votre puissance ! répondit la vieille calligraphe d’une voix ferme. San Li admira le sang-froid de son professeur. ― Qu’un serviteur vienne dans une semaine chercher la calligraphie. L’empereur frappa trois fois du pommeau de sa canne la paroi du palanquin, et, aussitôt, porteurs et guerriers se mirent en mouvement. Les habitants, emplis de crainte, s’étaient cachés dans leurs maisons ou leurs bateaux. L’empereur sortait fort peu souvent de son palais, et rares étaient ceux qui l’avaient vu de leurs propres yeux. Comme le palanquin resplendissait ! Comme les guerriers semblaient invincibles ! Ils portaient les armes, sûrs de leur puissance, et le sol tremblait encore de leurs pas. Depuis la visite de l’empereur, la vieille calligraphe était plongée dans un profond silence. Elle n’avait adressé la parole à personne, pas même à San Li. Assise sur le pont du bateau, elle réfléchissait. Comment pouvait-elle mesurer la grandeur de l’empire, elle qui jamais n’avait pénétré dans le palais impérial ? Comment pouvait-elle imaginer l’immensité des richesses de l’empereur, elle qui ne possédait rien ? Comment pouvait-elle comprendre sa puissance, elle qui jamais n’avait donné d’ordre ? Lorsque le soleil se coucha sur le fleuve Jaune, Li Na était toujours assise au même endroit. Perdue dans ses pensées, elle fixait le fleuve. Elle ne réagit pas lorsque San Li apporta un bol de riz et du thé parfumé. La tête penchée en avant, la vieille calligraphe s’était assoupie, et la lune faisait briller des reflets d’argent dans ses cheveux.
  37. 37. Une semaine s’écoula, et un serviteur du palais vint réclamer la calligraphie. Désolée, la vieille dame secoua la tête : ― Je regrette, mais je ne peux répondre à la commande de l’empereur. Je n’ai jamais pénétré dans le palais impérial, je ne sais rien des cérémonies de la cour. Empire et puissance sont pour moi des mots étrangers. Peux-tu me rapporter un objet du palais ? Quelque chose que l’empereur touche chaque jour. Le serviteur le promit. Une semaine plus tard, il apporta un riche tapis et un gobelet en or. Comme Li Na n’était pas visible, il les remit à son élève. Tremblante, San Li prit les précieux objets. ― Porte-les à ton professeur ! l’exhorta le serviteur de l’empereur. Mais prends garde de les souiller ou, pis, de les abîmer. L’empereur vous jetterait aussitôt en prison, toutes les deux ! Incapable d’articuler un mot, San Li hocha la tête. ― Je reviens dans une semaine ! Que la calligraphie soit alors achevée ! De nouveau, une semaine s’écoula, et le serviteur revint trouver la calligraphe. ― Je ne parviens pas à traduire sur le papier la puissance de l’empereur, dit la vieille dame d’une voix tremblante. Apporte-moi une épée ou une autre arme avec laquelle l’empereur fait sentir son pouvoir à ses ennemis. ― Je vais voir ce que je peux faire ! répondit le serviteur, et il s’éloigna sur son haut cheval. Quelques jours plus tard, il réapparut avec une lourde épée. Li Na était assise, immobile et silencieuse. San Li découpait des feuilles de papier. Mais point de calligraphie, pas même une esquisse. ― Combien de temps te faut-il encore ? demanda le serviteur. Comme la vieille dame ne répondait pas, il se tourna vers son élève : ― Quand la calligraphie sera-t-elle terminée ? L’empereur s’impatiente. San Li haussa les épaules. ― Je ne sais pas, dit-elle timidement. Le serviteur laissa s’écouler trois mois avant de reparaître sur la rive du fleuve Jaune. Cette fois, la vieille calligraphe allait enfin livrer son travail, pensait-il. Mais il se trompait.
  38. 38. ― Li Na demande qu’on ne la dérange en aucun cas, lui annonça San Li. Reviens dans un mois, et tu pourras emporter la calligraphie de l’empereur. L’homme fut saisi de peur. Quand l’empereur apprendrait que la calligraphie n’était pas terminée, il l’en rendrait responsable, à coup sûr. ― Pourquoi cela dure-t-il si longtemps ? demanda-t-il à la fillette. ― Li Na doit d’abord comprendre la puissance de l’empereur avant de prendre le pinceau. San Li baissa les yeux. ― La commande de l’empereur exige quelque chose de bien différent de tout ce que Li Na a peint jusqu’à présent, poursuivit-elle à voix basse. Le serviteur hocha la tête pour montrer qu’il comprenait. Mais l’empereur, lui, comprendrait-il ? L’empereur ne comprit pas. Lorsqu’il vit le serviteur revenir les mains vides, il le fit jeter aussitôt en prison. On osait s’opposer à ses ordres ! Eh bien, il irait lui-même trouver la vieille calligraphe au bord du fleuve. Il irait lui-même chercher ce qui lui appartenait. Vêtu avec magnificence, l’empereur se mit en route avec tout son équipage. En voyant les soldats s’approcher de la rive, les habitants s’enfuirent dans leurs embarcations. San Li aussi se cacha, terrorisée, dans la cuisine, lorsque le palanquin de l’empereur s’arrêta devant le bateau de la calligraphe. Accompagné de quatre gardes, l’empereur pénétra en personne dans l’habitation de Li Na. Où est la calligraphie que je t’ai ordonné de peindre ? Li Na s’approcha. À la main, elle tenait un grand pinceau, d’où gouttait l’encre. Devant elle, était étendu un rouleau de papier. Sans un mot, sans un regard à l’empereur, elle se pencha et, en quelques gestes précis, traça sur le papier le signe de la puissance. Saisi d’effroi, l’empereur fit un pas en arrière. Ses gardes tirèrent leurs épées pour le protéger. Le signe de la puissance était violent et cruel, menaçant et hostile, dur et glacial. On aurait dit que toute la pièce était sous son emprise. Les gardes reculèrent en tremblant. L’empereur lui-même pâlit. Mais il s’efforça de ne pas montrer qu’il était impressionné. ― Pourquoi m’as-tu fait attendre des mois, pour achever maintenant en quelques secondes la calligraphie ? demanda l’empereur, courroucé.
  39. 39. ― Il m’a fallu ce temps avant de comprendre votre puissance, répondit la vieille calligraphe d’une voix douce, mais ferme. Elle rangea le pinceau et regarda l’empereur droit dans les yeux. Puis elle prit son sceau et l’imprima sur le papier de riz, juste à côté de son œuvre. Des minutes s’écoulèrent dans un grand silence. L’encre sécha. Li Na fit signe à deux gardes de soulever le rouleau. Sans attendre l’autorisation de l’empereur, ils firent ce que la vieille femme leur avait demandé. L’empereur comprit alors qu’elle avait percé la nature de sa puissance. Il s’empressa de rouler le papier de riz, et se fit transporter en son palais. Là, il se retira aussitôt dans ses appartements privés et ordonna que personne ne le dérange, pas même les ministres, pas même son épouse ni ses enfants. Il déroula devant lui, sur le sol, la calligraphie de la vieille Li Na et se mit à la contempler. Il sentit un grand froid s’insinuer dans son corps. Sa gorge était comme étranglée. C’était cela, le froid glacé de la peur. La poigne d’acier de la crainte. Le goût amer de la cruauté. Le pouvoir de la cupidité et de la violence. Un silence de mort régnait sur le palais. Après une très longue attente, le premier garde de l’empereur s’approcha, hésitant, de la porte de l’appartement privé. ― Sa Majesté ne se sent pas bien ? demanda-t-il timidement. Comme aucune réponse ne parvenait, le garde ouvrit prudemment la porte. L’empereur fixait le sol, à l’endroit où était déroulée la calligraphie de Li Na. Et l’empereur de Chine pleurait ! Pas de sanglots, pas de gémissements, nul son ne franchissait ses lèvres. Les larmes roulaient silencieusement sur son visage. ― Est-ce cela le pouvoir de l’empereur ? Angoisse et peur ? Suis-je vraiment si cruel ? chuchotait-il. Il aperçut le garde. D’un mouvement lent, infiniment lent, l’homme hocha la tête. ― Oui, Votre Majesté est cruelle. Il avait parlé d’une voix ferme, en regardant l’empereur. L’empereur détourna les yeux de la calligraphie et fixa, médusé, son serviteur. Il dressa le poing, menaçant, en direction du garde. Tremblant de colère, il ouvrit la bouche. Mais il baissa le bras. Sans mot dire, il regarda le sol et se mit à pleurer.
  40. 40. Sur le bateau amarré sur le fleuve Jaune, la vieille calligraphe rangeait son matériel. Papier et pinceau, pierre à encre et sceau, tout retrouva sa place habituelle. Pour finir, Li Na étendit au sol le précieux tapis de l’empereur, posa le gobelet sur une étagère et déposa dans un coin l’épée incrustée de pierres précieuses. Elle souriait. Le matin, le serviteur du palais était venu encore une fois. ― L’empereur te donne ces objets pour prix de ton travail, avait-il expliqué. ― Tu es allé en prison ? avait demandé San Li, curieuse. L’homme avait hoché la tête. ― Sa Majesté a libéré tous ceux qu’elle avait injustement emprisonnés. Depuis que la calligraphie de Li Na est accrochée dans son palais, l’empereur est devenu un autre homme. Lorsque le serviteur fut parti, Li Na appela son élève. ― Petite San Li, dit-elle d’une voix douce, veux-tu apprendre le signe de la vérité ? La fillette la regarda avec de grands yeux. ― Oh oui, j’aimerais bien l’apprendre ! répondit-elle avec enthousiasme. Tout excitée, elle regarda la main de Li Na qui, calmement, prenait le grand pinceau.
  41. 41. Pourquoi ce conte, venu de la “lointaine Chine”, s’appelle-t-il Li Na et l’Empereur ? Veux-tu en faire un petit résumé ? Pour que cela soit facile, essaie de délimiter les principales séquences. Et dresse le portrait psychologique des personnages les plus importants – la calligraphe, l’empereur. N’oublie pas l’élève de Li Na et le serviteur de l’empereur. Li Na met bien longtemps à écrire l’idéogramme exigé par l’empereur : pour quelle raison ? pourtant, elle dessinait assez délicatement tout ce qu’on lui demandait : pourquoi ? Afin d’accomplir le vœu de l’empereur, la calligraphe demande “quelque chose que l’empereur touche chaque jour». On lui apporte un tapis, un gobelet en or, une lourde épée. veux-tu réfléchir au symbolisme de ces objets ? Que peuvent-ils signifier ? Sers-toi du Dictionnaire des symboles dirigé par Jean Chevalier et Alain Gheerbrant (Paris, Ed. Robert Laffont, 1982). Pourtant, il faut que l’empereur lui-même vienne chez Li Na, et ce n’est qu’alors que la calligraphe finit par peindre le signe de sa puissance. Mais, le signe “était violent et cruel, menaçant et hostile, dur et glacial.» Pourquoi ? Peint sur un rouleau de papier, l’idéogramme a un effet surprenant sur l’empereur : que se passe-t-il alors ? quelles en sont les conséquences ? Et toi, veux-tu aussi apprendre “le signe de la vérité” ? Dessine-le.
  42. 42. Le trésor de Clara Beatrice Alemagna Clara vit au Brésil. Clara n’a presque rien. Une peau d’ambre, des cheveux noirs. Elle porte un grand tee-shirt et, aux pieds, des sandales en caoutchouc, les mêmes sous le soleil, les mêmes sous la pluie. Clara a douze ans. Elle travaille dans un orphelinat. Elle doit nettoyer la cuisine et, de temps en temps, elle a le droit de faire "la maman" avec les plus petits. Ça lui plaît bien. Le jeudi, Clara a une journée de repos, alors elle sort… À cinquante mètres, près de la banque fermée, ils sont là, ensemble, à l’attendre. Ils se regardent, ils se sourient, ils se régalent d’avance. Ce sont ses amis, Lucy, Angelo et Syana. Ils n’ont pas de maison et dorment un peu n’importe où, dans les rues de Rio. Lucy a huit ans. Ses cheveux sont des nids d’hirondelle. Ses mains et ses pieds bougent à toute allure, et elle rit tout le temps. Angelo est petit, mais il est très fort pour ses onze ans. Un jour, il a même soulevé une bicyclette. Lui, il est toujours pieds nus. Il marche sans peine sur les cailloux. Angelo chante les chansons écrites par ceux qui ont voyagé et vu du pays. Il chante juste, Angelo. Syana est la plus sage. Elle ne parle pas beaucoup. Elle a douze ans comme Clara, qu’elle a connue il y a plusieurs années, juste là, devant la banque. Parfois, Lucy, Angelo et Syana sont embauchés à la manufacture de coton. Parfois, ils balayent les rues. Ou alors les pêcheurs les appellent sur la plage pour rapporter leurs filets.
  43. 43. Puis, ils se retrouvent, ils rêvent ensemble, le nez en l’air, en regardant les nuages et en comptant jusqu’à jeudi. Angelo, Lucy et Syana ont plein de copains dans la rue. Certains respirent dans des bouteilles en plastique une colle qui les fait sourire sans raison. Quand Clara retrouve ses amis, ils vont courir sur la plage. Ils s’envoient du sable à la figure. Ils chantent Pêcheurs des trois mers et mangent le pain donné par les touristes. Lucy, Angelo et Syana ne veulent pas de cette colle qui fait oublier les problèmes. Eux, ils ont Clara. Clara fait la marchande de rêves. Elle ne les vend pas vraiment, elle les donne plutôt en cadeau. Clara rêve tout haut d’endroits merveilleux. De longues plages d’or avec des bateaux, des cerfs-volants et des perroquets. De montagnes enchantées couvertes de glace et d’étranges créatures. Où souffle un vent magique, du nord. Qui t’endort et te réveille cent ans plus tard. De villes futures pleines de lumière. De voitures qui volent et de parkings fleuris. Et d’un feu d’artifice de petits trains étincelants, de pizzerias et de gratte-ciel en miroirs. Et Clara raconte un Rio sans adultes. Il n’y a que des enfants, gentils et gais, avec toutes leurs dents. Ils sautent sur les voitures et envahissent les magasins de bonbons. Elle offre des vallées entières d’arbres chargés de fruits, avec quatre soleils jaunes au milieu du ciel et des paysans riches, habillés comme des marchands. Et Clara transforme les anciens monuments de la ville en palais des Mille et Une Nuits, et les chats qui passent, en tigres de Malaisie. Clara raconte ses rêves pendant des heures. Elle a étudié quatre ans à l’école et lit tous les livres qu’elle trouve. Maintenant, il est tard. Clara se lève, secoue le sable de ses mains et rentre à l’orphelinat. Ses amis l’ont écoutée, la bouche grande ouverte. Ils ont ri et ils ont pleuré. Et leurs yeux s’écarquilleront encore le prochain jeudi. Non, pas de colle pour eux. Eux, ils ont Clara. Et beaucoup de beaux rêves à vivre encore…
  44. 44. Comment expliques-tu le titre de cette belle histoire ? Veux-tu en choisir un autre ? Justifie ton choix. Réfléchis un peu au récit et aux personnages : qui est Clara ? où habite-t-elle et que fait-elle ? la jeune fille a plusieurs amis : qui sont-ils et que font-ils ? le jeudi, Clara se repose : comment ? sur la plage, elle fait «la marchande de rêves». Qu’est-ce que ça veut dire ? Imagine-toi à la place de Clara. Aimerais-tu faire la même chose ? Aurais-tu son courage et son dévouement ? Quelles sont donc les qualités de Clara ? Juste une dernière suggestion : fais une petite composition ayant pour titre “Si j’étais Clara…» ou alors “Si j’étais un(e) marchand(e) de rêves…». Et, si tu veux, tu peux la faire accompagner de tes dessins…
  45. 45. Riche et Pauvre Piotr Je m’appelle Faucher, Richard Faucher. Nous sommes un homme comme tout le monde, ou presque, car j’ai une particularité : je suis partagé en deux. Une partie riche et une partie pauvre. La moitié riche est toujours propre et bien rasée et l’autre, la pauvre, a l’air triste et fatigué. C’est une vie très compliquée que de vivre avec ses deux moitiés. Un exemple pour mieux vous expliquer. Un mégot sur le trottoir et voilà que la partie pauvre s’arrête pour le ramasser. La partie riche, elle, veut continuer sa route et se met à résister. Au bout de dix mégots, imaginez le mal au dos. C’est pourquoi mes deux moitiés ont dû se mettre d’accord. Du début de la nuit jusqu’à 2 h de l’après-midi, je serai riche, et de 2 h de l’après-midi jusqu’au milieu de la nuit, je serai pauvre. Aujourd’hui, de ces deux vies, une seule je choisirai. Ma première demi-journée est riche. Attention, c’est pas de la triche. J’ai passé la moitié de la nuit dans mon appartement. Il est normal de débuter par le commencement : le réveil a sonné fort, annonçant une journée d’efforts. Je me rase de très près, ne laissant rien suspecter de mon ancienne moitié. Enfin, ce n’est pas tout à fait vrai, car j’ai toujours avec moi une petite araignée qui est là pour sans cesse me rappeler mon infortune passée. Après un petit déjeuner copieux, je m’apprête à accomplir mon vœu. Tu t’en souviens : du milieu de la nuit jusqu’à 2 h de l’après-midi, je serai riche, et de 2 h de l’après-midi jusqu’à la moitié de la nuit, je serai pauvre. Le chien reste à la maison. Il regarde la télévision. Tout seul dehors, il me causerait du tort. J’entends d’ici les voisins : “Le chien de Richard Faucher n’a aucune tenue, si vous l’aviez vu hier dans la rue.” 8 h – Je suis pris dans les embouteillages, tous les matins, cela me met en rage. Ma voiture va à 200 à l’heure, pourtant je n’arrive jamais à l’heure. 9 h – Assis à mon bureau. La secrétaire me trouve très beau.
  46. 46. 10 h – Réunion avec le patron. Il a mis son beau veston. 11 h – Je décroche le téléphone, c’est la technique quand il sonne. Midi, je peux enfin aller faire pipi. Le temps ne m’appartient plus. Aucune place pour l’imprévu. 13 h 30 – Le restaurant, ça, c’est le côté plaisant. Une entrée, un plat, un dessert et le café en supplément. 13 h 45 – Je suis dans les temps. “Garçon ! Garçon ! L’addition. Mon temps est précieux. Soyons sérieux.” Le garçon tarde, je crains que ça ne barde. Ding ! Dong ! Ding ! Dong ! 14 h juste, la vie est parfois injuste. Je dois respecter mon serment et ne pas tricher avec le temps. Je suis pauvre dorénavant. Je refuse donc de payer et vlan ! je reçois un grand coup de pied. C’est ainsi que je fais mon entrée dans la pauvreté. Il me faut quand même rentrer à la maison pour m’habiller en vagabond. Un bon pull-over et de bonnes chaussures, c’est le minimum pour une vie d’aventure. J’enlève ma montre. À quoi bon la garder ? Quand on est pauvre, il n’y a plus d’heure à respecter. On laisse tranquillement le temps s’écouler. Le chien est content. On va fouiller dans les poubelles, Dieu que la vie est belle. Je marche lentement et laisse tout mon être planer. Mes pensées commencent à être confuses, au début ça amuse. Sur le trottoir, une pièce d’argent. De joie, j’ai failli la donner à un mendiant. Mais je me suis vite repris, une pièce dans la rue, ça n’a pas de prix. J’ai donc gardé la pièce de monnaie et humblement auprès du pauvre hère je me suis excusé. Il a compris mon affaire, voyant que dans la rue, je débutais. Quand on n’a pas de toit, c’est chacun pour soi. Je marche, je marche… Le soir commence à tomber, je n’ai encore rien mangé. Le chien remue la queue, c’est signe d’un mieux. En effet, une odeur subtile me monte au nez. C’est une odeur de volatiles. Je les sens tout près, tout près. Soudain sous un néon, une apparition : une rôtisserie, je ne me suis pas mépris. Je respire à pleins poumons. C’est le dîner du vagabond. Dans un jardin, avec un vieux croûton de pain, je me suis mis à rêver à mes gallinacés. La faim est le meilleur des cuisiniers. Tic, Tac, Tic, Tac, le temps s’en va. Tac, Tic, Tac, Tic, je ne
  47. 47. sais plus si le Tic est avant le Tac ou le Tac avant le Tic. J’ai trop de temps et trop d’espace, je ne sais plus où est ma place. Flic, Flac, Flic, Flac, quelques gouttes commencent à tomber. Debout le chien, quittons vite ce jardin et cherchons un abri pour passer la nuit. Il me reste ma pièce d’argent. Grâce à elle, je vais pouvoir tuer un peu de temps. Je bois lentement mon café en regardant les aiguilles tourner. Ding, Dong, Ding, Dong, c’est l’heure de la fermeture, je repars vers de nouvelles aventures. Il me reste de quoi acheter une bouteille de vin, tu verras que cela ne sera pas vain. Maintenant, trouver un bon endroit pour dormir, c’est là mon plus cher désir. Une grille de métro, la bonne affaire, c’est un des endroits les plus chauds. J’y installe mon carton d’emballage, on en trouve pour tous les âges, et j’avale une gorgée de vin. Grâce à lui, je pourrai supporter la nuit et ses intempéries. Le chien à mes côtés est là pour me protéger. Il m’aime comme je suis, c’est pour ça que je suis avec lui. Il a vraiment de la classe et n’a pas à rougir face à ces chiens de race qui prennent leur laisse pour signe extérieur de richesse. C’est le milieu de la nuit et je sors doucement de mon rêve, ou peut-être d’un cauchemar, c’est à toi de voir. Maintenant, il me faut prendre une décision et choisir de ces deux vies celle qui me fait le plus envie. Toi le chien, je connais ton choix, mais là, il s’agit de moi. Soit je choisis le trottoir et je n’aurais ni temps ni territoire. Soit je choisis la richesse, c’est vrai, j’aurai une adresse, mais avec le temps il faudra toujours que je me presse. Le choix te semble difficile car ces deux vies ont l’air assez pénibles. Alors invente-toi une vie où le temps sera ton ami. Une vie qui te fera vraiment envie. Ça demande des efforts mais c’est comme ça que l’on devient fort. Au début tu vas la rêver et sans cesse de ce rêve tu essaieras de t’approcher…
  48. 48. Piotr, l’auteur, nous présente une histoire surprenante, écrite sous et sur le symbolisme de la dualité. Qu’en penses-tu ? Regarde, dans le Dictionnaire des symboles (dirigé par Jean Chevalier et Alain Gheerbrant. Paris, Ed. Robert Laffont, 1982), ce qui est écrit sur le deux, et fais-en un petit résumé. Souvent, dans la vie, on se sent « deux », c’est-à-dire, on est tour à tour sympa e arrogant, humble et vaniteux, gentil et méchant, honnête et malhonnête, tranquille et violent, sincère et menteur, riche et pauvre. Mais, petit à petit, en réfléchissant, en faisant des efforts, on peut arriver à transformer notre ombre en lumière. Comment, par exemple ? Réfléchis un peu à la fin de l’histoire, surtout au dernier paragraphe. À ton avis, à quoi le narrateur nous invite-t-il ? Te sens-tu capable d’accomplir son vœu ? Tu dois connaître une histoire très intéressante sur ce même symbolisme – Dr. Jekyll et M. Hyde, de Louis Stevenson. Veux-tu en faire le résumé et le présenter à tes camarades ?
  49. 49. Le Songe de la Forêt Kenneth Steven Il y a bien longtemps, avant l’arrivée du premier homme blanc sur le Nouveau Continent, Lalita, une jeune indienne, se réveilla un matin en tremblant : elle venait de faire un cauchemar. Elle avait rêvé que de majestueux oiseaux blancs traversaient l’océan, accompagnés d’un vent si fort que les arbres se courbaient sous son passage. Elle avait même entendu la forêt pleurer. ― Que veut dire tout ceci ? demanda-t-elle à ses parents. Ni son père ni sa mère ne surent lui expliquer. ― Ce n’est qu’un rêve, Lalita, dit son père. Ne t’inquiète pas, ma fille. Mais un jour, peu de temps après ce curieux rêve, alors qu’elle contemplait l’horizon, Lalita crut deviner au loin de grands oiseaux blancs au-dessus de la mer qui volaient vers elle. Hélas, ce n’étaient pas de majestueux oiseaux mais les voiles blanches d’imposants navires, et à leur bord se trouvaient de mystérieux individus. Lalita eut un frisson, son rêve devenait réalité. Les hommes de l’océan mirent pied à terre. Ils possédaient des haches et ne montraient aucun respect pour la forêt. Ils ne prêtèrent pas attention aux Indiens qui, eux, aimaient les arbres et comprenaient leur langue. Alors les hommes blancs se mirent à abattre les arbres de la forêt, un à un. Ils traînaient les arbres morts jusqu’à leurs navires, laissant la terre seule et désolée. La forêt disparue, il ne restait à Lalita que ses yeux pour pleurer. Il n’y avait plus âme qui vive dans la forêt, ni ours pataud ni oiseau gracieux. Le peuple indien aussi fuyait, les vieillards soutenus par leur canne et les bébés dans les bras de leur mère. Lalita ne voulait pas s’enfuir. Son cœur lui disait de rester auprès de ses arbres bien-aimés et de ne pas les abandonner. ― Je vous rejoindrai plus tard, promit-elle à sa mère. Lalita se réfugia dans une grotte. Terrifiée et désespérée, elle vit les hommes blancs détruire la forêt. Elle entendit aussi des sanglots d’enfants. En réalité, c’étaient les cris de douleur des arbres sous les coups de hache. Lalita sentit son cœur se briser. Lalita regarda et
  50. 50. écouta jusqu’à ce que les hommes blancs emportent le dernier arbre et disparaissent enfin à leur tour. Elle sortit de son refuge à la tombée de la nuit. Dans le ciel, les étoiles brillaient tels des diamants. Les reflets saphir, rubis et émeraude de l’aurore boréale caressaient les cimes des montagnes. Mais Lalita ne voyait rien de ce spectacle. Elle pleurait sa forêt dont elle avait connu chaque arbre. Elle pleurait la terre meurtrie qui avait autrefois abrité son peuple. Et ses larmes l’empêchaient aussi de voir le croissant argenté de la lune qui s’élevait dans le ciel et resplendissait dans un silence de mort. Elle était étendue, immobile. Seuls ses longs cheveux noirs ondoyaient sur la terre déserte. Durant sept jours et sept nuits, Lalita resta là. Durant sept jours et sept nuits, Lalita pleura. Lalita pleura tant qu’un ruisseau naquit de ses larmes. Du ruisseau jaillit une cascade. Et les larmes de Lalita parcoururent la terre sèche formant de nouvelles rivières. Au matin du huitième jour, un phénomène inattendu se produisit. Un bourgeon apparut le long de la rivière de larmes. Le bourgeon s’épanouit en un perce-neige aussi blanc et doux que la laine d’un agneau. Peu après, il y eut un deuxième perce-neige, puis un autre, et la terre meurtrie finit par être entièrement couverte de pétales blancs comme la neige. Mais Lalita ne s’aperçut de rien. Elle pleurait toujours. Ses larmes alimentaient la rivière qui se divisait sans cesse. Ses larmes l’empêchaient de voir les jeunes pousses de chêne ou les petites épines de sapins naissants. Elle ne voyait pas tous ces arbres qui poussaient à ses pieds ou ces fleurs qui apparaissaient entre ses doigts. Puis, un jour, au lever du soleil, un chant aussi pur et bouleversant que la musique d’une flûte se fit entendre. ― Un oiseau ! chuchota Lalita. Elle s’arrêta enfin de pleurer et ouvrit les yeux. Sur les branches d’un érable, un rouge-gorge chantait. Elle rit, sauta de joie et tendit le bras. L’oiseau, aussi heureux qu’elle, s’élança dans les airs et vint se poser sur sa main. La forêt revenait à la vie. Ses larmes avaient été sincères, la terre y avait puisé assez d’eau et d’amour pour que la nature jaillisse à nouveau. Cet amour avait permis le retour des animaux, des oiseaux et de sa famille. Depuis ce jour, les Indiens affirment que si un amour est fidèle, tout ce qui a été détruit renaîtra de ses cendres et que l’amour l’emportera toujours sur la haine.
  51. 51. Ce beau récit commence par un songe, un rêve : qui fait ce rêve ? et quel est le message du rêve, ou plutôt, du cauchemar ? et toi, ça t’arrive de rêver ? Quand ? Et à quoi rêves-tu parfois ? Le conte oppose deux peuples et deux façons de vivre : veux-tu les décrire, en dressant un tableau où tu montreras les caractéristiques assez différentes et même antagonistes des deux ? Deux façons de vivre… Avec laquelle t’identifies-tu davantage ? Pour quelles raisons ? Essaie de délimiter les moments les plus importants du récit, et fais-en un petit résumé. Et, si tu veux, donne un petit titre à chacun. Lorsque les envahisseurs partent, Lalita veut rester. Elle ira rejoindre sa tribu plus tard : pourquoi ne veut-elle pas partir ? ferais-tu la même chose ? Donne les raisons de ton choix. alors, que se passe-t-il ? Et qu’en résulte-t-il ? Tu as sûrement remarqué que cette belle légende est – comme d’ailleurs tous les récits mythiques – pleine de symboles : le rêve, l’arbre, la forêt, la grotte, le ruisseau, les fleurs, l’oiseau… Tout seul ou avec un ou deux de tes camarades, cherche dans le Dictionnaire des symboles (dirigé par Jean Chevalier et Alain Gheerbrant. Paris, Ed. Robert Laffont, 1982) les clés de tous ou, au moins, des plus importants. Vous pourrez présenter ensuite le travail à tout le monde. Commente le dernier paragraphe du conte et, si tu veux, écris une petite histoire illustrant cette fin assez émouvante et bien vraie !
  52. 52. Le conte de Luna Bart Moeyaert De tous les rois, celui-ci était le plus riche. Quand il demandait qu’on lui décrive sa fortune, les gens ouvraient de grands yeux étonnés et disaient : «Majesté, vous êtes aussi riche que la mer est profonde.» Ou : «Votre fortune est plus vaste que le ciel.» Selon leurs dires, sa richesse était donc infinie. Seul le roi n’arrivait pas à l’imaginer. Cela le contrariait car il aimait pouvoir se représenter les choses. La beauté de son palais parlait pourtant d’elle-même. Les murailles étaient en or pur et un sentier de pierres précieuses traversait le jardin. Le luxe et l’opulence sautaient aux yeux de tous. Seul le roi ne voyait rien. Cependant, l’argent n’était pas son unique souci. Un arbre aussi occupait son esprit. Cet arbre se trouvait au milieu du jardin et s’élevait au-dessus des tours du château. Il brillait d’un vert plus éclatant que l’herbe des prés environnants et il était si beau que les mots manquaient pour le décrire. Cela agaçait le roi et, lorsqu’il demandait quel était le nom de l’arbre, les gens répondaient qu’ils ne le connaissaient pas. L’arbre représentait pour eux la Paix, la Sérénité ou l’Harmonie mais personne n’avait la moindre idée de son nom véritable. De même, quand il était question de ses fruits, les gens devenaient évasifs. «Ils ressemblent plus ou moins à ceci, ont un peu le goût de cela et on les cueille quand ils sont mûrs. Enfin, c’est ce que nous avons entendu dire.» Un jour, le roi en eut assez de ces mystères. Il fit venir dans son palais tous les sages du pays et leur dit : «Celui qui pourra tout me dire, absolument tout, sur cet arbre sera couvert de gloire et recevra un sac rempli d’or.» Les sages entendirent aussitôt les pièces tinter dans leur tête. Ils se voyaient déjà en train de nager dans un bain argenté mais, à leur grand regret, ils durent confesser qu’ils ne connaissaient rien, absolument rien, de l’arbre. Or alors si peu. Ils s’apprêtaient à s’en aller quand un vieil homme leva soudain la main et pris la parole. «Ne vous donnez pas tout ce mal, Majesté. L’arbre ne livrera jamais ses secrets. Sur la terre entière, il n’y en a qu’un seul comme celui-là. Quand à ses fruits, il faudra, je crois, vous contenter d’en rêver. Lorsque j’étais enfant, j’ai appris de mon vieil oncle que l’arbre se couvre de bourgeons dorés au premier coup de minuit, de fleurs dorées au quatrième, et de fruits d’or au
  53. 53. huitième. Mais avant que le douzième coup ne retentisse dans la nuit, les fruits d’or disparaissent, cueillis par on ne sait qui.» Le roi réfléchit aux paroles du vieux sage. «Bourgeons, fleurs, fruits ! répéta le roi. Si je comprends bien, celui qui serait capable de compter jusqu’à douze réussirait à cueillir un fruit.» «Dans vos rêves, peut-être, Majesté, répondit le vieil homme. Mais dans la réalité, l’arbre gardera ses secrets. «On verra», dit le roi qui, en guise de remerciement, donna quelques pièces d’argent au vieil homme. Puis il chassa les sages de la salle du trône et fit appeler ses trois fils. Ils savaient tous compter jusqu’à douze et ils comprirent aussitôt ce que leur père attendait d’eux. «Qui essaie le premier ?» demanda le roi. «Moi, père, répondit l’aîné. Je vais résoudre ce mystère en un tournemain, j’en suis certain. Je compterai jusqu’à quatre, puis jusqu’à huit et, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, je cueillerai quelques fruits.»Le soir même, l’aîné des fils invita ses amis et organisa une fête sous l’arbre. Ils burent du vin et partagèrent du pain et du fromage. Ils ripaillèrent tout en vidant de grands verres. Plus il se faisait tard, plus ils dansaient joyeusement et chantaient à tue-tête. Le fils aîné faillit ne pas entendre le premier coup de minuit. «Silence !» s’écria-t-il. «Regardez !» s’exclama un autre garçon. «Là !» hurla un troisième. Tout le monde tourna les yeux vers l’endroit indiqué. Des bourgeons venaient d’apparaître sur l’arbre avant de se transformer presque aussitôt en fleurs. Quelques secondes plus tard, les feuilles se mirent à tomber et les fruits à grossir. «Vite ! Il faut les cueillir !» hurla l’aîné. Les jeunes gens escaladèrent l’arbre en se bousculant et en tendant les mains pour attraper les pommes dorées qui venaient d’apparaître. Les fruits brillaient comme des étoiles dans la nuit, et les amis ne savaient plus s’ils étaient sur terre ou au paradis. Soudain un éclair illumina le ciel, si bien que le sentier des pierres précieuses les aveugla et que le palais sembla mangé par les flammes. Le tonnerre gronda à travers le jardin. Une tempête secoua les branches de l’arbre et fit claquer les vêtements des jeunes gens. «La terre est en feu !» hurla le fils aîné. «Fuyons, fuyons !» crièrent ses compagnons qui pensaient ne plus jamais revoir la lumière du jour. Mais la pluie cessa et les nuages s’évanouirent. La lune et les étoiles apparurent dans le ciel. Les mains du fils aîné et de ses amis étaient vides. L’arbre aussi. Les pommes d’or avaient été cueillies, et personne ne savait par qui.

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