Au cœur des marchés

                                          Questions pour nos champions

                                                            Michel Juvet
                        Analyste financier et membre du comité de direction de Bordier & Cie


                                                         Lundi 22 mars 2010



« Top. Mes placements en devises, constitués à                            L’empathie des investisseurs pour le franc peut
58% d’euros, représentent près de la moitié de                            continuer. Mais son côté paradoxal qui punit la
mon bilan, mes pertes de changes au second                                BNS et les exportateurs plutôt qu’il ne les ré-
semestre 2009 ont atteint près de 3 milliards de                          compense ne tardera pas à faire perdre la raison
francs… Qui suis-je? » « UBS? » « Non. Mon                                à certains. Je les entends déjà exiger des taux
objectif est la stabilité des prix, mais aujourd’hui                      d’intérêt négatifs sur les comptes en francs des
la fermeté de ma monnaie entraîne une instabili-                          étrangers ou des contrôles des mouvements de
té déflationniste. J’achète d’autres devises, sans                        capitaux.
parvenir à inverser la tendance… je suis… » « La
Banque du Japon? » « C’est non. On m’accuse de                            Et pourquoi alors ne pas réclamer une détériora-
ne défendre que les banques, mais aujourd’hui je                          tion de nos finances publiques pour nous mettre
dépense autant d’argent dans la défense des ex-                           à niveau avec nos voisins? Passons. Les avanta-
portateurs… je suis? » « La Banque nationale                              ges d’une monnaie forte ne sont pas perceptibles
suisse? » « C’est gagné! », aurait dit Julien Lepers.                     lorsque le monde ne connaît pas d’inflation, car
                                                                          chaque pays peut bénéficier de taux d’intérêt très
Mais nous ne sommes pas à « Question pour un                              bas. Mais quand l’inflation reviendra autour de
champion » et personne ne crie victoire. 1.50,                            nous, chacun enviera notre structure de taux
1.47, 1.45… la montée du franc contre l’euro est                          d’intérêt.
irrésistible. Elle confronte la Banque nationale
suisse (BNS) au dilemme du trader pris à                                  Et souvenons-nous qu’une banque centrale,
l’envers. Continuer de miser contre la tendance                           seule contre toutes, ne peut inverser une ten-
en espérant que celle-ci s’inverse? Ou simple-                            dance fondamentale. Espérons donc pour notre
ment arrêter les pertes et laisser l’économie                             BNS que la hausse de l’or et du dollar continuera
suisse s’adapter?                                                         de compenser les pertes sur l’euro, sinon le tsu-
                                                                          nami politique créé lors de la création du Stab
L’expérience de la période 2000-2003 plaide                               Fund pour sauver UBS n’aura été qu’une vague-
pour l’entêtement: en 2003, grâce à la remontée                           lette.
de l’euro, la BNS a récupéré 75% des pertes
accumulées sur cette devise durant deux années
de baisse de cette dernière. Mais aujourd’hui il
semble bien peu probable que la Suisse aban-
donne rapidement son rang de champion sur le
front de l’endettement public, de l’inflation ou
de la réglementation bancaire.




Michel Juvet – Bordier & Cie – Article du 22.03.2010 paru dans le Temps                                                 1/1

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    Au cœur desmarchés Questions pour nos champions Michel Juvet Analyste financier et membre du comité de direction de Bordier & Cie Lundi 22 mars 2010 « Top. Mes placements en devises, constitués à L’empathie des investisseurs pour le franc peut 58% d’euros, représentent près de la moitié de continuer. Mais son côté paradoxal qui punit la mon bilan, mes pertes de changes au second BNS et les exportateurs plutôt qu’il ne les ré- semestre 2009 ont atteint près de 3 milliards de compense ne tardera pas à faire perdre la raison francs… Qui suis-je? » « UBS? » « Non. Mon à certains. Je les entends déjà exiger des taux objectif est la stabilité des prix, mais aujourd’hui d’intérêt négatifs sur les comptes en francs des la fermeté de ma monnaie entraîne une instabili- étrangers ou des contrôles des mouvements de té déflationniste. J’achète d’autres devises, sans capitaux. parvenir à inverser la tendance… je suis… » « La Banque du Japon? » « C’est non. On m’accuse de Et pourquoi alors ne pas réclamer une détériora- ne défendre que les banques, mais aujourd’hui je tion de nos finances publiques pour nous mettre dépense autant d’argent dans la défense des ex- à niveau avec nos voisins? Passons. Les avanta- portateurs… je suis? » « La Banque nationale ges d’une monnaie forte ne sont pas perceptibles suisse? » « C’est gagné! », aurait dit Julien Lepers. lorsque le monde ne connaît pas d’inflation, car chaque pays peut bénéficier de taux d’intérêt très Mais nous ne sommes pas à « Question pour un bas. Mais quand l’inflation reviendra autour de champion » et personne ne crie victoire. 1.50, nous, chacun enviera notre structure de taux 1.47, 1.45… la montée du franc contre l’euro est d’intérêt. irrésistible. Elle confronte la Banque nationale suisse (BNS) au dilemme du trader pris à Et souvenons-nous qu’une banque centrale, l’envers. Continuer de miser contre la tendance seule contre toutes, ne peut inverser une ten- en espérant que celle-ci s’inverse? Ou simple- dance fondamentale. Espérons donc pour notre ment arrêter les pertes et laisser l’économie BNS que la hausse de l’or et du dollar continuera suisse s’adapter? de compenser les pertes sur l’euro, sinon le tsu- nami politique créé lors de la création du Stab L’expérience de la période 2000-2003 plaide Fund pour sauver UBS n’aura été qu’une vague- pour l’entêtement: en 2003, grâce à la remontée lette. de l’euro, la BNS a récupéré 75% des pertes accumulées sur cette devise durant deux années de baisse de cette dernière. Mais aujourd’hui il semble bien peu probable que la Suisse aban- donne rapidement son rang de champion sur le front de l’endettement public, de l’inflation ou de la réglementation bancaire. Michel Juvet – Bordier & Cie – Article du 22.03.2010 paru dans le Temps 1/1