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Éthique des sciences et
démocratie scientifique
         Séminaire doctoral
      Université d’État d’Haïti
            Janvier 2013
   Florence.Piron@com.ulaval.ca
L’éthique des sciences
  3 domaines : éthique de la recherche avec des participants
   humains, intégrité scientifique, responsabilité sociale des
   chercheurs et des universités
  Réflexions sur le métier de chercheur et ses modes de
   régulation, notamment les politiques publiques
   gouvernementales ou locales (dans les universités)
  Poser la question de la démocratie scientifique vs la tour
   d’ivoire.
Éthique de la recherche avec des
participants humains
   Issue de la bioéthique
   Le consentement éclairé, le droit à l’information des
      participants
     Le respect de l’individu, de ses droits et de son bien-être
     Le principe d’équipoise (bienfaits/méfaits)
     Limites
     Le cas des pays du sud : conférence TED
L’intégrité en recherche
   Aussi appelée intégrité scientifique ou éthique de la recherche
    fondamentale ou encore « conduite responsable de la
    recherche ».
   Comment éviter les « misconducts » ou manquements à cette
    intégrité ? Fraude, plagiat, falsification de données,
    corruption, conflits d’intérêts, etc.
   L’augmentation de ces manquements est liée directement à la
    professionnalisation du métier de chercheur (carrière,
    compétition, monétarisation de la recherche, conflits
    d’intérêts, etc.)
   On est bien loin de l’idéal scientifique du début : partage des
    connaissances pour le bien commun, de tous.
Science et bien commun: une question
de responsabilité sociale
  La responsabilité sociale du chercheur : avoir le souci des
   conséquences de ses travaux scientifiques, ne pas se dire « après
   moi, le déluge ». Être conscient de la portée de ses choix (sujet
   de recherche, lieux de diffusion, langue, jargon, etc.), se sentir
   inscrit dans une cité. Cf. science et guerre (nucléaire).
  La responsabilité sociale des universités : rayonnement dans la
   communauté locale ou obsession pour la compétition
   internationale? Céder à l’idéologie du management ou se
   centrer sur les besoins de sa communauté? S’impliquer ou non
   dans les grands débats de société?
  Responsabilité sociale de l’État : dans sa définition d’une
   politique scientifique au service du bien commun.
   Cela exige d’intégrer les débats publics et le point de vue des
   citoyens à la réflexion sur « la science que les citoyens veulent »
   : rapports avec l’industrie, les PME, la société civile, les
   priorités, les projets financés et l’accès aux publications
   scientifiques, entre autres.
Questions
 D’où vient cette idée du lien moral entre la science (acteurs,
  institutions, pratiques) et la société (citoyens, État, industrie,
  etc.?
 Pourquoi la recherche scientifique devrait-elle être liée au
  bien commun?
 À quelle conception du bien commun la recherche
  scientifique devrait-elle être liée?
Pour y répondre, commençons par l’évocation de la doctrine
conventionnelle de la neutralité scientifique, encore très vivante
dans nos universités : les chercheurs n’ont rien à voir avec ce
que la société fait des résultats scientifiques.
1. La doctrine : La science est et doit
rester hors de la Cité
  La science doit se développer hors de la Cité, car cette distance est ce
     qui garantit l’absence d’ingérence externe dans le mouvement
     autonome de développement de la science, fondé sur la rationalité
     scientifique, un langage épuré et des méthodes spécifiques.
    La science n’a pas de compte à rendre en dehors de ceux prévus par
     ses critères internes. La soif de connaissance, une meilleure
     compréhension de la pensée et du monde sont ses seules raisons
     d’être.
    La science est universelle et a-locale, elle transcende les sociétés, les
     époques et les cultures.
    Elle n’est pas concernée par les débats politiques sur le bien commun,
     ni par les usages que font d’elle les citoyens, l’État, les élus,
     l’industrie, la société civile, etc.
    C’est la tour d’ivoire.
Pas de fenêtre…
2. Le réalisme. Un contrat social entre
l’État et la science
 Quand même, la science ne vit pas de rêve et d’eau fraîche. Il lui faut des
  ressources financières pour se développer. En 1945, en pleine reconstruction
  post-conflit, c’est l’État qui, seul, pouvait offrir ces ressources. D’où le contrat
  social de la science, rédigé par Vannevar Bush après la Seconde Guerre
  mondiale et qui a donné lieu à la National Science Foundation et au concept de
  science publique, d’organismes subventionnaires, etc. : l’État finance le
  développement de la science sans trop s’en mêler en échange de quoi les
  scientifiques s’engagent à faire des recherches qui, en tout ou en partie,
  répondent aux désirs de l’État, assimilés au bien commun.
 La National Science Foundation (NSF) se proposait ainsi de « promouvoir
  l’avancement de la science, faire évoluer la santé, la prospérité et le bien-être
  national et sécuriser la Défense nationale » en subventionnant des travaux
  scientifiques.
 Elle voulait mettre la science au service du bien commun défini ici comme
  l’ensemble des intérêts de l’État, le grand responsable de la protection et du
  développement de l’intérêt général et des ressources collectives.
 Bien commun = intérêts et décisions de l’État
Vannevar Bush,
General of Physics,
Mai 1944
3. Fin du contrat social ?
 Ce contrat social, repris dans bien d’autres pays, était en fait une conscription
    de la science. Il garantissait aux chercheurs des fonds de recherche qu’ils
    n’auraient pas obtenu de l’État autrement, en échange de travaux scientifiques
    utiles aux projets de l’État (notamment l’armée).
   Ce contrat a duré longtemps, au point de paraître « naturel » à plusieurs
    générations de chercheurs.
   Mais il est actuellement menacé par la transformation de l’État en État néo-
    libéral. Cette transformation impose une réduction des dépenses publiques et
    la recherche de partenariats avec le secteur privé, notamment la grande
    industrie, pour compenser. En échange de ce transfert de responsabilités au
    secteur privé, ce dernier doit recevoir des avantages. L’innovation
    commercialisable est un de ces avantages que la science peut offrir.
   Une nouvelle forme de conscription de la science s’est mise en place depuis
    1995 dans les États néolibéraux : le capitalisme cognitif ou l’économie du
    savoir qui demande à la science de générer des brevets ou des inventions
    susceptibles d’aider l’industrie, notamment pharmaceutique ou agro-
    alimentaire.
   Cette « nouvelle alliance » entre l’État et l’industrie autour de l’innovation
    s’est incarnée dans les dernières politiques scientifiques des États néo-
    libéraux.
Qu’est-ce qu’une politique publique
scientifique ?
 Une politique publique scientifique est un outil d’action
  qu’une équipe élue (un gouvernement) se donne et implante
  pour faire valoir sa conception de la contribution de la
  science à sa vision du bien commun.
 Elle comporte des instances de décision et de reddition de
  comptes, des budgets, des institutions (universités, centres
  de recherche, centre de transfert, etc.) qui ont pour but
  d’orienter la science afin de la modeler sur sa vision du bien
  commun.
Deux grands mouvements en ce
moment dans les politiques
scientifiques
  1. La marchandisation du savoir: capitalisme cognitif,
  économie du savoir
  2. La société du savoir, qui implique la science ouverte
   Une troisième dimension reste plus floue: la démocratie
    scientifique, c’est-à-dire la place des citoyens dans ces
    débats publics sur la science.
L’économie du savoir
  La marchandisation de la connaissance entraîne une présence
   accrue de l’industrie et du marché dans la recherche
   scientifique. Concept de l’OCDE en 1996. « Perversion » de
   l’idée que la science doit être au service de la société car ici,
   société = capital, grande industrie.
  Financement privé de la recherche scientifique qui entraîne des
   conflits d’intérêts majeurs, dans toutes les disciplines, mais
   surtout en recherche biomédicale et agro-alimentaire
  Situation fragilisée des sciences sociales et humaines
  Pour résister : le concept de société du savoir pour la paix et le
   développement durable (UNESCO) – en consultation jusqu’au
   3 février
Les politiques publiques scientifiques
au Canada
   La Stratégie québécoise de la recherche et de l’innovation (Gouvernement du
    Québec, 2006) fait la promotion d’un « environnement qui valorise la
    recherche et l’innovation » dans le but d’instaurer une réelle « économie du
    savoir : son objectif est de « valoriser l’innovation, augmenter le nombre
    d’entreprises qui investissent dans l’innovation et améliorer l’efficacité de ces
    corridors où une avancée scientifique se transforme en produits
    commercialisables, en emplois et en richesse nouvelle » (ibid. : 5).
   En 2007, le gouvernement fédéral canadien publia sa propre stratégie en la
    matière, Réaliser le potentiel des sciences et des technologies au profit du Canada
    (Gouvernement du Canada, 2007). Cette politique publique vise à « créer
    une économie plus compétitive, […], plus concurrentielle et plus durable,
    grâce aux sciences et à la technologie » (ibid.), en impliquant davantage le
    secteur privé. Cela passe d’abord par la création d’« un marché concurrentiel
    et d’un climat d’investissement qui encourage le secteur privé à faire
    concurrence au monde entier avec ses technologies, produits et services
    innovateurs. Le Canada doit maximiser la liberté des scientifiques de mener
    des recherches et la liberté des entrepreneurs d’innover ».
   Le bien commun = la prospérité économique d’une élite industrielle et
    politique, dont on espère vaguement qu’elle profitera ensuite au reste des
    citoyens. Ce n’est plus l’intérêt général de tous les citoyens médiatisé par
    l’État.
La science est politique
 Ces politiques scientifiques, même si elles sont mal connues des chercheurs,
  affectent directement leur quotidien : elles touchent leur salaire, leurs
  conditions de travail, les critères de promotion, les programmes de
  subvention, les budgets, les lieux de diffusion et de publication.
 Cet impact touche même le choix des sujets de recherche et des méthodes,
  soit le cœur de la pratique scientifique :
    des programmes particuliers de subvention peuvent encourager tel ou tel sujet
       de recherche et, par contrecoup, en décourager
      la composition des comités de pairs qui évaluent les demandes de subvention
       peut privilégier telle ou telle méthode
      les programmes qui exigent la recherche en équipe sur une problématique
       unique nuisent à la diversité des approches d’une même question de
       recherche, etc.
      la performance calculée sur le nombre de publications encourage la quantité
       et non pas nécessairement la qualité
      l’expertise pointue peut être préférée à la culture générale scientifique
       nécessaire à la synthèse
 La science est modelée par les politiques publiques de l’État. Elle est
   politique et, à ce titre, devrait être débattue dans les institutions
   démocratiques par tous les citoyens et les élus.
Quelques suggestions recueillies dans les délibérations du
    projet québécois « La science que nous voulons »
 L'État devrait mettre en place un organisme indépendant représentant
    équitablement toutes les disciplines scientifiques et responsable d'établir les
    priorités scientifiques du Québec en prenant compte des facteurs
    économiques ainsi que du bien commun.
   Des consultations publiques ouvertes, conviant autant la communauté
    scientifique, la direction des universités, les acteurs économiques que le grand
    public, devraient être organisés en aval de la mise en place des politiques
    scientifiques québécoises.
   Le gouvernement du Québec (comme celui du Canada) devrait accroître
    significativement le financement de la recherche fondamentale, tout en
    intégrant le critère d'intérêt collectif (et non de pertinence économique) dans
    l'évaluation des projets.
   Le gouvernement du Québec devrait accroître significativement le
    financement de la recherche dans le domaine des sciences sociales.
   Un organisme indépendant composé de chercheurs et professeurs de toutes les
    disciplines et champs interdisciplinaires devrait avoir la responsabilité évaluer
    les besoins en recherche de la société pour faire face aux défis à venir,
    d'évaluer en quoi la recherche réalisée au Québec correspond aux besoins et
    formuler des recommandations quant aux lacunes à combler.
Le bien commun comme inspiration
pour la science
 Dans la lignée des critiques du néolibéralisme et de sa vision rétrécie du bien commun
 comme prospérité économique de l’élite, voici donc une autre vision du bien
 commun, celle qui peut inspirer les chercheurs, sans déni et sans conscription.
 Le bien commun d’une société est constitué de:
  La richesse collective, les ressources publiques, le travail accompli par tous au
    quotidien
  Le patrimoine culturel matériel et immatériel qui inclut tous les textes, littéraires,
    journalistiques, mais aussi scientifiques, écrits et lus par les citoyens : la science fait
    partie du bien commun, même dans ses démarches les plus audacieuses
  Les ressources naturelles, la terre, l’eau, l’air, la faune, la flore
  Les valeurs collectives de la culture publique commune et les institutions
    éducatives et démocratiques qui les incarnent
  La diversité des visions d’avenir et des savoirs qui co-existent
  Des services publics accessibles à tous, en toute égalité
  Des citoyens soucieux du bien commun et qui ne délèguent plus son entretien à
    l’État
  Une société civile active et vigilante
  Une industrie socialement responsable et ancrée dans une communauté
  Des espaces de débat public intègres et indépendants
La science ouverte, pour une société
du savoir
  L’accès libre aux publications scientifiques
      Voie dorée : revues en accès libre, plus ou moins financée par les auteurs
      Voie verte: auto-archivage dans des bases de données ou des dépôts
       institutionnels
  Le partage des données scientifiques (la science en ligne)
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Impact d’une science ouverte sur
l’éthique des sciences
 Plus de transparence : la participation accrue de citoyens
  éclairés aux politiques scientifiques et aux processus
  d'allocation des subventions entraînera une plus grande
  transparence de la part des institutions scientifiques et
  universitaires, stimulant ainsi une forme plus soutenue
  d'éthique des sciences dans la pratique scientifique.
 Renforcement de la responsabilité sociale des chercheurs les
  conduit vers une démocratisation de leurs pratiques de
  recherche, notamment un effort pour mieux communiquer
  leurs travaux.
 La démocratisation de la science est en elle-même un enjeu
  d'éthique des sciences, d'éthique publique des sciences.
La science au cœur du bien commun
 L’Association science et bien commun et son projet La science que
  nous voulons proposent un double virage, sur la notion de bien
  commun et sur le rapport entre la science et la cité:
   Le bien commun ne peut plus se limiter à ce qu’en dit ou fait l’État
    qui, dans l’idéologie néo-libérale désormais dominante (bien que
    contestée), se rapproche de plus en plus des intérêts économiques.
    La société civile doit prendre le relais pour exprimer son refus de
    réduire le bien commun aux intérêts économiques. Les étudiants
    nous le montrent!
   Loin du mythe de la neutralité et des pièges de la conscription, les
    chercheurs doivent redécouvrir une éthique de la concitoyenneté où
    le souci du bien commun n’est pas un assujettissement à des intérêts
    quelconques ni une entrave aux joies de la connaissance, mais le
    fondement d’un dialogue avec leurs concitoyens, les autres membres
    de la cité, pour créer une science nécessaire et bénéfique à
    l’ensemble de la société, ne serait-ce que parce qu’elle nourrit
    l’esprit critique et l’ouverture sur le monde. Le mur doit être
    transpercé de multiples fenêtres!
   Une autre science est possible…
Lectures pour la semaine prochaine:
 À lire :
    Présentations powerpoint du colloque Une autre science est possible
    Articles de la revue Éthique publique sur la responsabilité sociale des
     chercheurs et l’éthique de la recherche
    Tous les hyperliens de cette présentation powerpoint
    Ces hyperliens sont tous accessibles en mode diaporama.
 À faire pour la semaine prochaine
    chaque étudiant prépare une réflexion sur son projet de recherche en
     lien avec certains des enjeux éthiques présentés : choix du sujet, lien
     avec les participants, choix du lieu de publication, liens avec
     l’industrie, etc.
    Ajouter aussi une réflexion sur ce que devrait prioriser une politique
     scientifique pour Haïti.
    Suggestion: créer un blogue collectif pour échanger des réflexions et
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Éthique des sciences ueh

  • 1. Éthique des sciences et démocratie scientifique Séminaire doctoral Université d’État d’Haïti Janvier 2013 Florence.Piron@com.ulaval.ca
  • 2. L’éthique des sciences  3 domaines : éthique de la recherche avec des participants humains, intégrité scientifique, responsabilité sociale des chercheurs et des universités  Réflexions sur le métier de chercheur et ses modes de régulation, notamment les politiques publiques gouvernementales ou locales (dans les universités)  Poser la question de la démocratie scientifique vs la tour d’ivoire.
  • 3. Éthique de la recherche avec des participants humains  Issue de la bioéthique  Le consentement éclairé, le droit à l’information des participants  Le respect de l’individu, de ses droits et de son bien-être  Le principe d’équipoise (bienfaits/méfaits)  Limites  Le cas des pays du sud : conférence TED
  • 4. L’intégrité en recherche  Aussi appelée intégrité scientifique ou éthique de la recherche fondamentale ou encore « conduite responsable de la recherche ».  Comment éviter les « misconducts » ou manquements à cette intégrité ? Fraude, plagiat, falsification de données, corruption, conflits d’intérêts, etc.  L’augmentation de ces manquements est liée directement à la professionnalisation du métier de chercheur (carrière, compétition, monétarisation de la recherche, conflits d’intérêts, etc.)  On est bien loin de l’idéal scientifique du début : partage des connaissances pour le bien commun, de tous.
  • 5. Science et bien commun: une question de responsabilité sociale  La responsabilité sociale du chercheur : avoir le souci des conséquences de ses travaux scientifiques, ne pas se dire « après moi, le déluge ». Être conscient de la portée de ses choix (sujet de recherche, lieux de diffusion, langue, jargon, etc.), se sentir inscrit dans une cité. Cf. science et guerre (nucléaire).  La responsabilité sociale des universités : rayonnement dans la communauté locale ou obsession pour la compétition internationale? Céder à l’idéologie du management ou se centrer sur les besoins de sa communauté? S’impliquer ou non dans les grands débats de société?  Responsabilité sociale de l’État : dans sa définition d’une politique scientifique au service du bien commun. Cela exige d’intégrer les débats publics et le point de vue des citoyens à la réflexion sur « la science que les citoyens veulent » : rapports avec l’industrie, les PME, la société civile, les priorités, les projets financés et l’accès aux publications scientifiques, entre autres.
  • 6. Questions  D’où vient cette idée du lien moral entre la science (acteurs, institutions, pratiques) et la société (citoyens, État, industrie, etc.?  Pourquoi la recherche scientifique devrait-elle être liée au bien commun?  À quelle conception du bien commun la recherche scientifique devrait-elle être liée? Pour y répondre, commençons par l’évocation de la doctrine conventionnelle de la neutralité scientifique, encore très vivante dans nos universités : les chercheurs n’ont rien à voir avec ce que la société fait des résultats scientifiques.
  • 7. 1. La doctrine : La science est et doit rester hors de la Cité  La science doit se développer hors de la Cité, car cette distance est ce qui garantit l’absence d’ingérence externe dans le mouvement autonome de développement de la science, fondé sur la rationalité scientifique, un langage épuré et des méthodes spécifiques.  La science n’a pas de compte à rendre en dehors de ceux prévus par ses critères internes. La soif de connaissance, une meilleure compréhension de la pensée et du monde sont ses seules raisons d’être.  La science est universelle et a-locale, elle transcende les sociétés, les époques et les cultures.  Elle n’est pas concernée par les débats politiques sur le bien commun, ni par les usages que font d’elle les citoyens, l’État, les élus, l’industrie, la société civile, etc.  C’est la tour d’ivoire.
  • 9. 2. Le réalisme. Un contrat social entre l’État et la science  Quand même, la science ne vit pas de rêve et d’eau fraîche. Il lui faut des ressources financières pour se développer. En 1945, en pleine reconstruction post-conflit, c’est l’État qui, seul, pouvait offrir ces ressources. D’où le contrat social de la science, rédigé par Vannevar Bush après la Seconde Guerre mondiale et qui a donné lieu à la National Science Foundation et au concept de science publique, d’organismes subventionnaires, etc. : l’État finance le développement de la science sans trop s’en mêler en échange de quoi les scientifiques s’engagent à faire des recherches qui, en tout ou en partie, répondent aux désirs de l’État, assimilés au bien commun.  La National Science Foundation (NSF) se proposait ainsi de « promouvoir l’avancement de la science, faire évoluer la santé, la prospérité et le bien-être national et sécuriser la Défense nationale » en subventionnant des travaux scientifiques.  Elle voulait mettre la science au service du bien commun défini ici comme l’ensemble des intérêts de l’État, le grand responsable de la protection et du développement de l’intérêt général et des ressources collectives.  Bien commun = intérêts et décisions de l’État
  • 10. Vannevar Bush, General of Physics, Mai 1944
  • 11. 3. Fin du contrat social ?  Ce contrat social, repris dans bien d’autres pays, était en fait une conscription de la science. Il garantissait aux chercheurs des fonds de recherche qu’ils n’auraient pas obtenu de l’État autrement, en échange de travaux scientifiques utiles aux projets de l’État (notamment l’armée).  Ce contrat a duré longtemps, au point de paraître « naturel » à plusieurs générations de chercheurs.  Mais il est actuellement menacé par la transformation de l’État en État néo- libéral. Cette transformation impose une réduction des dépenses publiques et la recherche de partenariats avec le secteur privé, notamment la grande industrie, pour compenser. En échange de ce transfert de responsabilités au secteur privé, ce dernier doit recevoir des avantages. L’innovation commercialisable est un de ces avantages que la science peut offrir.  Une nouvelle forme de conscription de la science s’est mise en place depuis 1995 dans les États néolibéraux : le capitalisme cognitif ou l’économie du savoir qui demande à la science de générer des brevets ou des inventions susceptibles d’aider l’industrie, notamment pharmaceutique ou agro- alimentaire.  Cette « nouvelle alliance » entre l’État et l’industrie autour de l’innovation s’est incarnée dans les dernières politiques scientifiques des États néo- libéraux.
  • 12. Qu’est-ce qu’une politique publique scientifique ?  Une politique publique scientifique est un outil d’action qu’une équipe élue (un gouvernement) se donne et implante pour faire valoir sa conception de la contribution de la science à sa vision du bien commun.  Elle comporte des instances de décision et de reddition de comptes, des budgets, des institutions (universités, centres de recherche, centre de transfert, etc.) qui ont pour but d’orienter la science afin de la modeler sur sa vision du bien commun.
  • 13. Deux grands mouvements en ce moment dans les politiques scientifiques 1. La marchandisation du savoir: capitalisme cognitif, économie du savoir 2. La société du savoir, qui implique la science ouverte  Une troisième dimension reste plus floue: la démocratie scientifique, c’est-à-dire la place des citoyens dans ces débats publics sur la science.
  • 14. L’économie du savoir  La marchandisation de la connaissance entraîne une présence accrue de l’industrie et du marché dans la recherche scientifique. Concept de l’OCDE en 1996. « Perversion » de l’idée que la science doit être au service de la société car ici, société = capital, grande industrie.  Financement privé de la recherche scientifique qui entraîne des conflits d’intérêts majeurs, dans toutes les disciplines, mais surtout en recherche biomédicale et agro-alimentaire  Situation fragilisée des sciences sociales et humaines  Pour résister : le concept de société du savoir pour la paix et le développement durable (UNESCO) – en consultation jusqu’au 3 février
  • 15. Les politiques publiques scientifiques au Canada  La Stratégie québécoise de la recherche et de l’innovation (Gouvernement du Québec, 2006) fait la promotion d’un « environnement qui valorise la recherche et l’innovation » dans le but d’instaurer une réelle « économie du savoir : son objectif est de « valoriser l’innovation, augmenter le nombre d’entreprises qui investissent dans l’innovation et améliorer l’efficacité de ces corridors où une avancée scientifique se transforme en produits commercialisables, en emplois et en richesse nouvelle » (ibid. : 5).  En 2007, le gouvernement fédéral canadien publia sa propre stratégie en la matière, Réaliser le potentiel des sciences et des technologies au profit du Canada (Gouvernement du Canada, 2007). Cette politique publique vise à « créer une économie plus compétitive, […], plus concurrentielle et plus durable, grâce aux sciences et à la technologie » (ibid.), en impliquant davantage le secteur privé. Cela passe d’abord par la création d’« un marché concurrentiel et d’un climat d’investissement qui encourage le secteur privé à faire concurrence au monde entier avec ses technologies, produits et services innovateurs. Le Canada doit maximiser la liberté des scientifiques de mener des recherches et la liberté des entrepreneurs d’innover ».  Le bien commun = la prospérité économique d’une élite industrielle et politique, dont on espère vaguement qu’elle profitera ensuite au reste des citoyens. Ce n’est plus l’intérêt général de tous les citoyens médiatisé par l’État.
  • 16.
  • 17. La science est politique  Ces politiques scientifiques, même si elles sont mal connues des chercheurs, affectent directement leur quotidien : elles touchent leur salaire, leurs conditions de travail, les critères de promotion, les programmes de subvention, les budgets, les lieux de diffusion et de publication.  Cet impact touche même le choix des sujets de recherche et des méthodes, soit le cœur de la pratique scientifique :  des programmes particuliers de subvention peuvent encourager tel ou tel sujet de recherche et, par contrecoup, en décourager  la composition des comités de pairs qui évaluent les demandes de subvention peut privilégier telle ou telle méthode  les programmes qui exigent la recherche en équipe sur une problématique unique nuisent à la diversité des approches d’une même question de recherche, etc.  la performance calculée sur le nombre de publications encourage la quantité et non pas nécessairement la qualité  l’expertise pointue peut être préférée à la culture générale scientifique nécessaire à la synthèse  La science est modelée par les politiques publiques de l’État. Elle est politique et, à ce titre, devrait être débattue dans les institutions démocratiques par tous les citoyens et les élus.
  • 18. Quelques suggestions recueillies dans les délibérations du projet québécois « La science que nous voulons »  L'État devrait mettre en place un organisme indépendant représentant équitablement toutes les disciplines scientifiques et responsable d'établir les priorités scientifiques du Québec en prenant compte des facteurs économiques ainsi que du bien commun.  Des consultations publiques ouvertes, conviant autant la communauté scientifique, la direction des universités, les acteurs économiques que le grand public, devraient être organisés en aval de la mise en place des politiques scientifiques québécoises.  Le gouvernement du Québec (comme celui du Canada) devrait accroître significativement le financement de la recherche fondamentale, tout en intégrant le critère d'intérêt collectif (et non de pertinence économique) dans l'évaluation des projets.  Le gouvernement du Québec devrait accroître significativement le financement de la recherche dans le domaine des sciences sociales.  Un organisme indépendant composé de chercheurs et professeurs de toutes les disciplines et champs interdisciplinaires devrait avoir la responsabilité évaluer les besoins en recherche de la société pour faire face aux défis à venir, d'évaluer en quoi la recherche réalisée au Québec correspond aux besoins et formuler des recommandations quant aux lacunes à combler.
  • 19. Le bien commun comme inspiration pour la science Dans la lignée des critiques du néolibéralisme et de sa vision rétrécie du bien commun comme prospérité économique de l’élite, voici donc une autre vision du bien commun, celle qui peut inspirer les chercheurs, sans déni et sans conscription. Le bien commun d’une société est constitué de:  La richesse collective, les ressources publiques, le travail accompli par tous au quotidien  Le patrimoine culturel matériel et immatériel qui inclut tous les textes, littéraires, journalistiques, mais aussi scientifiques, écrits et lus par les citoyens : la science fait partie du bien commun, même dans ses démarches les plus audacieuses  Les ressources naturelles, la terre, l’eau, l’air, la faune, la flore  Les valeurs collectives de la culture publique commune et les institutions éducatives et démocratiques qui les incarnent  La diversité des visions d’avenir et des savoirs qui co-existent  Des services publics accessibles à tous, en toute égalité  Des citoyens soucieux du bien commun et qui ne délèguent plus son entretien à l’État  Une société civile active et vigilante  Une industrie socialement responsable et ancrée dans une communauté  Des espaces de débat public intègres et indépendants
  • 20. La science ouverte, pour une société du savoir  L’accès libre aux publications scientifiques  Voie dorée : revues en accès libre, plus ou moins financée par les auteurs  Voie verte: auto-archivage dans des bases de données ou des dépôts institutionnels  Le partage des données scientifiques (la science en ligne)  La science citoyenne ou collaborative  La science 2.0 : les blogs de science, l’évaluation ouverte post- publication  L’éducation ouverte (en ligne ou non), les ressources éducatives libres – Khan Academy  Les universités populaires  Les boutiques de sciences (Accès savoirs)  La notion de justice cognitive (Swaraj Knowledge Manifesto)  La démocratie scientifique
  • 21. Impact d’une science ouverte sur l’éthique des sciences  Plus de transparence : la participation accrue de citoyens éclairés aux politiques scientifiques et aux processus d'allocation des subventions entraînera une plus grande transparence de la part des institutions scientifiques et universitaires, stimulant ainsi une forme plus soutenue d'éthique des sciences dans la pratique scientifique.  Renforcement de la responsabilité sociale des chercheurs les conduit vers une démocratisation de leurs pratiques de recherche, notamment un effort pour mieux communiquer leurs travaux.  La démocratisation de la science est en elle-même un enjeu d'éthique des sciences, d'éthique publique des sciences.
  • 22. La science au cœur du bien commun  L’Association science et bien commun et son projet La science que nous voulons proposent un double virage, sur la notion de bien commun et sur le rapport entre la science et la cité:  Le bien commun ne peut plus se limiter à ce qu’en dit ou fait l’État qui, dans l’idéologie néo-libérale désormais dominante (bien que contestée), se rapproche de plus en plus des intérêts économiques. La société civile doit prendre le relais pour exprimer son refus de réduire le bien commun aux intérêts économiques. Les étudiants nous le montrent!  Loin du mythe de la neutralité et des pièges de la conscription, les chercheurs doivent redécouvrir une éthique de la concitoyenneté où le souci du bien commun n’est pas un assujettissement à des intérêts quelconques ni une entrave aux joies de la connaissance, mais le fondement d’un dialogue avec leurs concitoyens, les autres membres de la cité, pour créer une science nécessaire et bénéfique à l’ensemble de la société, ne serait-ce que parce qu’elle nourrit l’esprit critique et l’ouverture sur le monde. Le mur doit être transpercé de multiples fenêtres! Une autre science est possible…
  • 23. Lectures pour la semaine prochaine:  À lire :  Présentations powerpoint du colloque Une autre science est possible  Articles de la revue Éthique publique sur la responsabilité sociale des chercheurs et l’éthique de la recherche  Tous les hyperliens de cette présentation powerpoint  Ces hyperliens sont tous accessibles en mode diaporama.  À faire pour la semaine prochaine  chaque étudiant prépare une réflexion sur son projet de recherche en lien avec certains des enjeux éthiques présentés : choix du sujet, lien avec les participants, choix du lieu de publication, liens avec l’industrie, etc.  Ajouter aussi une réflexion sur ce que devrait prioriser une politique scientifique pour Haïti.  Suggestion: créer un blogue collectif pour échanger des réflexions et des références sur le métier de chercheur et ses enjeux éthiques