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Le Traitement des
crises
informationnelles
dans l’industrie
pharmaceutique
Intelligence économique – MS MM ESSEC




                     Célia CROGUENNOC

                     Armelle GUYENOT

                     Sami HIMEUR

                     Priscille JACQUES




                               6 janvier 2012
Avant-propos

Afin de pouvoir discerner les enjeux liés et les mécanismes de gestion des crises
informationnelles dans l’industrie pharmaceutique, ce rapport s’est appuyé sur 5 interviews
réalisées entre le 25 novembre et 28 décembre 2011.

       Interview du Professeur Gérard de Pouvourville, Directeur de la Chaire Santé à
        l’ESSEC Business School et conseiller scientifique au Ministère de la Santé depuis
        1982

Gérard de Pouvourville est diplômé de l’Ecole polytechnique et Docteur en Economie et Administration
des Entreprises. Il a débuté sa carrière en 1973, au sein du Centre de Recherche en Gestion de l’Ecole
polytechnique puis au CNRS avant de prendre en 1993 la direction scientifique du Groupe Information
Médicale et Aide à la Gestion des Etablissements, { l’Ecole Nationale de la Santé Publique. Gérard de
Pouvourville a également été consultant auprès d’établissements hospitaliers publics et de nombreux
laboratoires pharmaceutiques.

En 2000, Gérard de Pouvourville a été nommé Directeur du Centre de Recherche en Economie et Gestion
Appliquée à la Santé.

Travaux réalisés : l’analyse comparative des systèmes de santé, l’évaluation des politiques publiques de
santé, le financement des services de santé, le développement des systèmes d’information en santé,
l’évaluation économique des actions de santé.

       Interview du Professeur André Aurengo, ancien Président du Conseil supérieur
        d’hygiène publique de France et médecin nucléaire français

Diplômé de l’École polytechnique, docteur en physique, docteur en médecine, docteur d’État ès sciences, le
Professeur André Aurengo est le chef du service de médecine nucléaire du groupe hospitalier de la Pitié-
Salpêtrière à Paris. Il a été élu le 22 février 2005 { l’Académie nationale de médecine.

       Interview d’un médecin Rhumatologue, exerçant en province, et disposant d’un
        poste à responsabilité au sein de la Fédération Française de Rhumatologie.

La personne interrogée a exprimé le souhait de garder l’anonymat au cours de cette interview.

       Interview du Docteur Jean-Yves Guyénot, Secrétaire général { l’Ordre des
        médecins de Bourgogne et docteur en médecine

       Interview du Docteur Catherine Guyénot, Médecin au centre de transfusion
        sanguine à Auxerre

Des membre de l’AFSSAPS, du laboratoire Servier, du Ministère de la santé ainsi qu’un
journaliste expert en lobbying pharmaceutique ont été contactés à plusieurs reprises mais n’ont
pas donné suite.




                                                                                                        2
Synthèse
        Cette recherche documentaire a pour objectif de répondre à la problématique du
« traitement des crises informationnelles dans l’industrie pharmaceutique ». Nous proposons ici
une tentative de mise en exergue des différents acteurs impactant ce traitement de la crise. Une
première partie propose une liste non exhaustive, mais toutefois représentative des grands
évènements de l’histoire des crises et scandales sanitaires, ainsi qu’un essai de définition du fait
scientifique et de sa légitimité. La seconde partie a pour objectif de fixer les grands éléments de
reprise du fait scientifique par les médias, et donc de décrire l’intervention de ceux-ci dans la
crise. Dans un troisième temps, nous nous intéressons aux stratégies mises en place par les
entreprises dans une tentative de contrôle et de gestion des crises qu’elles ont pu déclencher.
Enfin, une étude approfondie des différentes parties prenantes du système de santé Français, et
donc de leurs rôles respectifs en cas de crise sanitaire sera réalisée.


        Ce rapport a pour vocation de tenter de mettre en relief certains éléments discriminants
et pertinents de la gestion des crises informationnelles. Dans un secteur en perpétuelle
évolution, et un contexte politico-économique et social en mouvance constante, quels leviers
peuvent être actionnés pour permettre une meilleure gestion de ces situations difficiles ? Il
convient de rappeler que l’industrie pharmaceutique, très florissante, est un bel exemple de
performance industrielle, notamment en France ; et qu’il est urgent d’en revaloriser l’image,
parfois très entachée par des crises à répétition, souvent mal gérées par le passé.


        Certaines réponses, du moins des outils de compréhension, et d’amélioration seront donc
proposés en ce sens. Bien que des perspectives positives soient envisageables, il est indéniable
qu’une remise en question profonde du système de santé en France, et notamment des
interrelations entre protagonistes est nécessaire. Nous mettons de plus en exergue l’importance
d’une communication choisie, raisonnée, transparente et donc plus efficace en contexte de crise.




                                                                                                  3
Abstract
        The main goal of this documentary research is to answer the problematic « The
informational crisis management in the pharmaceutical industry ». What we suggest here, is to
highlight the main actors who are particularly involved in the management of those crises.


        This work will start with a description of the main crises which lead to health scandals
along with a definition of what we call the “scientific fact and its legitimacy”. In a second part, we
will have an attentive look at the media and try to answer the question: how the media pass on
the scientific fact and what are their exact role and impact ?


The third part will tackle the strategies deployed by pharmaceutical companies in order to
control and manage the crisis. And we will conclude on an overview of parties involved in the
French health system.


        The purpose of this report aims at putting forward differential and relevant elements in
the informational crisis management. In a fast moving sector marked by a difficult political,
economical and social situation, what are the best answer to manage those crises ?
Pharmaceutical companies are flourishing and are a good example of industrial performance,
especially in France.


        Some answers, understanding and improving tools will be suggested at the end of this
report. Despite the fact that positive outlooks are foreseen, it is though important to take a deep
new look at the French health system. We also insist on the development of a specific, reasoned,
transparent communication to best solve those crises.




                                                                                                    4
SOMMAIRE
Introduction ....................................................................................................................................................... 6

I- Le fait scientifique et sa légitimité .................................................................................................................. 7

    Fait scientifique et crise sanitaire .................................................................................................................. 7

    Historique des scandales sanitaires liés à l’industrie pharmaceutique .......................................................... 7

    Légitimité scientifique du scandale ................................................................................................................ 9

II- Les médias et les crises pharmaceutiques .................................................................................................... 10

    L’industrie pharmaceutique et les médias ................................................................................................... 10

    Place des médias dans les crises, , ................................................................................................................ 10

    Causes possibles des dérives du traitement des crises par les médias , , ...................................................... 11

    Réponses possibles au problème (experts) .................................................................................................. 12

III- Industries pharmaceutiques et gestion de crises ........................................................................................ 13

L’importance de la communication .................................................................................................................. 13

Crise du Médiator et communication à double sens ........................................................................................ 14

IV- Les parties prenantes .................................................................................................................................. 15

    L’Etat garant de la santé publique................................................................................................................ 16

    Le paradoxe étatique ................................................................................................................................... 20

    L’ AFSSaPS .................................................................................................................................................... 21

    Les professionnels de santé et les patients .................................................................................................. 22

Conclusion ........................................................................................................................................................ 25

Annexes ............................................................................................................................................................ 27

Retranscriptions Interviews ............................................................................................................................. 28

    Interview de G. de Pouvourville .................................................................................................................... 29

    Interview du Docteur André Aurengo ........................................................................................................... 32

    Interview d’un Médecin spécialiste ............................................................................................................... 35

    Interview du Docteur Catherine Guyénot ..................................................................................................... 39

    Interview du Docteur Jean-yves Guyénot ...................................................................................................... 41




                                                                                                                                                                     5
Introduction
        La notion de traitement de crise informationnelle dans l’industrie pharmaceutique est
étroitement corrélée { l’existence d’un risque sanitaire. En effet, c’est la réalité d’un risque qui
induit un processus de gestion de ce risque et de transmission de l’information.

        La sécurité sanitaire en France est composé de différents niveaux de hiérarchie (voir
Annexe 1), avec à sa tête le Ministère de la Santé (instance étatique), qui intervient via la
Direction Générale de la Santé. Cette instance interagit avec des organismes majeurs tels que
l’AFSSaPS (Agence Française de Sécurité Sanitaire des Produits de Santé), la HAS (Haute Autorité
de Santé), l’INPES (Institut National de Prévention et d’Education pour la Santé), la DGCCRF
(Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation, et de la Répression des Fraudes)…

Ensuite, différents acteurs1 (InVS, Préfets de zone…) permettent de faire le lien avec les ARS :
Agences Régionales de Santé, qui ont été créées dans une démarche de décentralisation du
système de santé. Au sein même des ARS, ont été fondées des antennes spécifiques, telles que les
CIRE (Cellules de l’InVS en Région), cellules de « veille alerte et gestion sanitaire », qui
permettent notamment la réception des signaux provenant des différents centres de santé.

        Toute la problématique de notre sujet provient du fait que ce système s’avère
parfois peu efficace, et que parfois l’existence du risque devient trop rapidement publique, en
s’inscrivant dans un circuit de communication peu contrôlable par les instances publiques,
privées et les industries pharmaceutiques.

Ainsi, nous nous intéresserons au
« Traitement des crises informationnelles dans l’industrie pharmaceutique »

Deux questions en découlent : comment peut-on définir les crises informationnelles dans
l’industrie pharmaceutique et comment sont-elles traitées par les différents acteurs ?
Compte tenu du temps imparti, notre étude se limite à un cadre national et temporel. Ainsi nos
recherches portent sur la France à partir de la deuxième moitié du XXème siècle jusqu’{
nos jours. La France faisant partie de l’Union européenne, les institutions européennes basées {
Bruxelles peuvent être évoquées.
A partir de cette problématique, nous avons dégagé 4 parties : le fait scientifique et sa légitimité,
la reprise du fait scientifique par les médias, la gestion de la crise par les entreprises et les
parties prenantes et leurs influences sur le traitement de ces crises.

Nous tâcherons, enfin, de tirer des conclusions au regard des recherches et analyses réalisées.
Certaines recommandations seront exprimées dans un dernier temps, avec pour objectif
d’ébaucher les quelques grandes lignes d’un futur système, plus approprié et performant, de
traitement des crises informationnelles dans l’industrie pharmaceutique.




1
    EHESP – La mission de veille sanitaire au sein des agences régionales de santé – Groupe MIP 23 – 2011




                                                                                                            6
I- Le fait scientifique et sa légitimité
Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est important de bien saisir quelques notions ayant trait aux
termes même de santé, fait scientifique, crises sanitaires ou bien encore de scandale sanitaire.

Fait scientifique et crise sanitaire

        La première définition du mot santé est donnée par l’Organisation mondiale de la santé
(OMS) et date de 1946. Il s’agit alors d’ «un état complet de bien-être physique, mental et social, et
ne consiste pas seulement en l’absence de maladie ou d’infirmité2».
Le fait scientifique par rapport à la santé pourrait donc être interprété comme un événement
dans la science qui viendrait perturber cet état complet de bien être physique, mental et social. Il
peut alors se matérialiser sous la forme d’avancées scientifiques comme la mise au point d’un
nouveau médicament, d’une nouvelle thérapie mais il peut également apparaître sous les traits
d’une crise sanitaire.
Afin de circoncire notre sujet, nous nous intéresserons aux faits scientifiques et à la notion de
crise qui peut lui être attachée.

       Les crises sanitaires sont des évènements pouvant affecter soit réellement soit
potentiellement la santé d’un grand nombre de personnes. Dans la plupart des cas, elles sont
déclarées/officialisées par l'Etat. Parmi ces nombreuses crises, on note celles liées à
des médicaments ou à des vaccins contaminés ou pollués (nous les détaillerons plus en aval).

Si nous nous attachons maintenant à la notion de scandale, le dictionnaire Larousse le définit
comme étant un « effet fâcheux, une indignation produits dans l'opinion publique par un fait, un
acte estimé contraire à la morale, aux usages ». Il est d’ailleurs plutôt difficile d’identifier le début
et la fin d’un scandale. De même, son ampleur dépend de la notoriété et du nombre de personnes
impliquées et surtout, de l’importance que lui accordent les médias. N’oublions pas également, et
nous le verrons plus loin, que les conséquences économiques engendrées pas ces scandales
peuvent être lourdes de conséquences.

Historique des scandales sanitaires liés à l’industrie pharmaceutique

        Plusieurs affaires de santé publique ont défrayé la chronique et eurent des conséquences
importantes tant sur le plan économique qu’humain. Nous tâcherons de dresser un panorama
global des scandales sanitaires qui ont éclaté depuis 1945 à nos jours.

Le Distilbène3

        Cette hormone de synthèse fut prescrite à partir de 1948 à des millions de femmes dans
le monde afin de prévenir les fausses couches. Elle fut { l’origine de nombreuses malformations
chez les enfants des mères traitées (malformation de l’utérus engendrant une stérilité { l’âge
adulte). Dès les premiers cas, les Etats-Unis la retirent du marché. La France la supprimera en
1977.
Ce médicament fut responsable, entre autres, de plus de 160 000 victimes en France.




2
    http://www.who.int/mediacentre/factsheets/fs220/fr/
3
    Le distilbène aurait des effets sur trois générations,Le Monde, 5 avril 2011

                                                                                                       7
L’hormone de croissance4

        A partir de 1973 et jusqu’en 1988, les enfants qui manifestaient des problèmes de
croissance se voyaient injecter une hormone de croissance extraites d’hypophyses provenant de
cadavres humains (l’hypophyse secrétant des cellules qui stimulent la croissance).
Le procédé était le suivant : les glandes hypophysaires étaient sélectionnées par l’association
France hypophyse dans les morgues de France, de Bulgarie et de Hongrie pour ensuite être
revendues { l’Institut Pasteur qui en extrayait les hormones de croissance. Ces dernières étaient
ensuite achetées par la Pharmacie centrale des hôpitaux pour traiter les patients. Chaque
revente faisait l’objet d’une spéculation.
Pour faire face à la demande croissante, le nombre d’hypophyses prélevées s’est accru et les
contrôles se sont fait plus laxistes de la part de l’association France hypophyse. Beaucoup de
cadavres à partir desquels les glandes hypophysaires étaient prélevées avaient la maladie de
Creutzfeldt Jakob. En France, on estime à 1 698 le nombre d’enfants traités par cette hormone
entre 1973 et 1988, date à laquelle on recense 93 décès des suites d’une injection d’hormone
contaminée.
En 1985, le scandale éclate et les Etats-unis mettent au point une hormone de synthèse.
Néanmoins, la France continuera à utiliser des hormones de croissance extraites d’hypophyses
jusqu’en 1988. La France est l’un des pays qui recense le plus de victimes liées { cette hormone
de croissance.
La maladie pouvant se manifester 30 ans après, on recense en 2008 111 morts. Suite à cela, un
procès est ouvert en 1991 incriminant des hauts personnels de santé accusés d’avoir reçu des
pots de vin. Ils ont tous été relaxés.

Le scandale de l’Isoméride5

        En 1985 l’isomeride est utilisé afin de pallier les problèmes d’obésité. Ce médicament est
mis sur le marché par les Laboratoires Servier et sera commercialisé jusqu’en 1997. Il est
prescrit à plus de 5 millions de Français et fut { l’origine d’importantes complications
pulmonaires. Après la découverte de cas d'hypertension artérielle pulmonaire dès 1995, et
d'anomalies des valves cardiaques en juillet 1997, l'isoméride sera retiré de la vente en France. Il
serait incriminé dans le décès de plus de 40 personnes.

Le sang contaminé6

        La crise du sang contaminé trouve son origine dans les années 80 avec la mise en
évidence du virus du sida. Des années ont été nécessaires afin d’identifier les facteurs de
transmission du virus du SIDA ainsi qu’{ l’élaboration des tests de dépistage efficaces.
Le virus du SIDA se transmettant entre autres par le sang, des procédures ont dû êtres mises en
place pour que les organismes de transfusion sanguine utilisent des méthodes et des produits
sécurisés (comme la technique de chauffage d’extrait de plasma permettant d’«inactiver » le
virus qui fut découverte en 1984). Le retard pris entre la connaissance du problème et la mise en
place de mesures adéquates a constitué l’affaire du sang contaminé.

        L’opinion publique ne sera vraiment sensibilisée qu’en 1985 avec l’annonce par le
Premier ministre d’un dépistage obligatoire des donneurs de sang. Néanmoins, les trois
fournisseurs de tests de l’époque (Abbott, Pasteur, et Organon-Teknika) n’étaient pas en mesure
de fournir l’ensemble des quantités demandées. On estime { 95% le nombre d’hémophiles
contaminés à ce moment. Les stocks de produits non chauffés (ne permettant pas d’inactiver le
virus) cessent d’être remboursé par la sécurité sociale, mais le gouvernement n’interdit pas leur
4
  L’Express du 6 février 2008 « Le procés d’un scandale », Le Monde du jeudi 23 mai 2002, Libération 24 avril 2004
5
  http://www.victimes-isomeride.asso.fr/isomeride.html
6
  Les grands scandales sanitaires dans l'hexagone depuis 1945 - France 24, Sang contaminé : Bayer et Baxterindemnisentdes hémophiles - Le
Monde

                                                                                                                                            8
utilisation et ne rapatrie pas les suppléments de stocks en circulation. Ces derniers ont donc
continué { être utilisés alors même que l’on connaissait les dangers. De même, aucune
information n’était délivrée au patient. On estime ente 30 et 50 contaminations supplémentaires
entre juin et décembre 1985.
Le scandale éclate en 1986 avec la publication d’un rapport du Centre de transfusion sanguine
déclarant qu’un hémophile sur deux a été contaminé (2 000 personnes).
En 1992, une enquête est ouverte et les principaux dignitaires de santé sont mis en examen. En
1999, l’ancien Premier Ministre ainsi que deux autres Ministres comparaissent devant la Cour de
justice de la République et se voient relaxés.


L’affaire du Médiator7

        Le Mediator (Benfluorex) est mis sur le marché en France en 1976 par les laboratoires
Servier. Ce médicament destiné aux diabétiques sera également utilisé en tant que coupe-faim.
En 2003, des cas de valvulopathies8 sont référencés en Espagne suite à la prise du Mediator
faisant l’objet d’un retrait sur le territoire national et en Italie en 2005.
Après de nombreuses alertes émanant des professionnels de santé, le Mediator est retiré sur le
marché français en 2009 (soit 33 ans après sa commercialisation). A ce moment 300 000
personnes sont sous traitement.
Le scandale éclate lorsque la pneumologue Irène Frachon, publie son livre Mediator 150 mg.
Combien de morts. L’affaire mettra en cause des conflits d’intérêts entre les politiques, les
autorités de santé publique (AFSSaPS, HAS) ainsi que les Laboratoires Servier.




Légitimité scientifique du scandale

         Pour qu’un fait scientifique se transforme en scandale de santé publique, plusieurs
facteurs sont en cause : la notoriété des personnes mises en cause en l’occurrence (ici les
laboratoires scientifiques mais également les politiques), le nombre de personnes impliquées, et
enfin, les conséquences qui suivent cette crise, qu’elles soient juridiques et/ou économiques.

A la question « A partir de quand peut-on dire que le fait scientifique a une véritable légitimité ? »,
le Professeur de Pouvourville, Directeur de la Chaire Santé { l’ESSEC indique qu’ : « … avec les
techniques statistiques qui existent, on essaye avec les données qu’on a de regarder si on pourrait
établir un lien de causalité avec une robustesse suffisante et voir si il y a vraiment matière à

7
    Chronique du scandale Mediator, L’Express, 14 décembre 2011
8
  Le terme valvulopathie désigne divers dysfonctionnements des valves cardiaques (chargées de retenir le reflux du sang d’une cavité
cardiaque vers une autre)

                                                                                                                                       9
s’inquiéter. Quelque fois c’est extrêmement difficile de conclure. Dans le cas de l’hépatite B
finalement il y a eu accumulation d’études qui ont convergé pour dire que non. Dans le cas du
Mediator on n’est pas capable de démontrer quoi que ce soit, on savait par exemple qu’il y avait { la
base des raisons pharmacologiques objectives de penser qu’il pouvait y avoir des effets secondaires,
sauf qu’on ne connaissait pas trop la fréquence de ces effets secondaires… ».

Finalement le fait scientifique gagne en légitimité scientifique avec la crédibilité des recherches
menées à son sujet, la robustesse de l’expertise et la qualité des experts responsables de la
rédiger.



II- Les médias et les crises
pharmaceutiques
L’industrie pharmaceutique et les médias 9

        Aujourd’hui, les médicaments occupent une place privilégiée dans les médias au travers
des découvertes, des avancés médicales, des crises… Le développement de cette relation, de plus
en plus importante, entre l’industrie pharmaceutiques et les médias a plusieurs causes.

        Dans un premier temps, le développement du mass média a conduit à une population
de plus en plus informée en forte demande d’informations. Or le médicament occupe une place
essentielle dans la vie de l’individu. On observe donc une demande très forte d’articles relatifs {
ce sujet. Le sujet est donc très vendeur pour les médias qui désormais lui accordent beaucoup
d’importance.

       Ensuite, l’intensification de l’offre pharmaceutique explique également la présence de
plus en plus importante des médicaments dans les médias. Cette présence est avant tout voulue
par les entreprises qui communiquent toujours plus et souhaitent mettre en avant leurs
produits, entretenant de fortes relations avec la presse.

       Enfin, les scandales pharmaceutiques de plus en plus fréquents conduisent à une
reprise intensive de ces faits par les médias. Ils ont d’ailleurs un rôle de plus en plus important
dans ces crises et deviennent une partie prenante très difficile à gérer pour les entreprises.

Place des médias dans les crises 10, 11, 12

       Le rôle des médias lors de ces crises est dans un premier temps l’information de la
population. Il leur revient de relayer les informations données par les différentes parties
prenantes de manière objective. Il est aussi de leur devoir de mettre en avant les enjeux qui
apparaissent lors de ces crises comme le principe de précaution et d’informer la population sur
les conduites à tenir.



9
  Médias, médicaments et espace public, Christine Thoër, PUQ, 2009
10
   La “bactérie tueuse”, laboratoire du journalisme de communication (http://culturevisuelle.org/icones/1781), consulté le 09 novembre
2011
11
   Interview du Professeur Gérard de Pouvourville, Directeur de la chaire Essec Santé
12
   Conférence « Le discours scientifique dans sa dimension politique » du Dr Olivier Mariott, le 24 octobre 2011

                                                                                                                                     10
Deuxièmement, le médicament est un objet technique faisant l’objet de controverses
scientifiques mais une ressource à gérer par les systèmes de santé publique qui communiquent
principalement dans les médias. Ceux-ci deviennent alors le théâtre des affrontements entre les
différents acteurs de la chaine du médicament. Lors de ces crises, les médias sont utilisés comme
espace de confrontation et souvent pris { parti, ce qui peut conduire { une perte d’objectivité.

       Ainsi, parfois, les médias outrepassent leur rôle informationnel objectif et on assiste à
une dérive du traitement de ces crises par les médias. Plusieurs dérives peuvent être observées :

               Mauvais traitement des informations et informations partielles
               Prise de parti conduisant à favoriser le message de certaines de parties prenantes
               Reprise de fausses informations et manque de vérification des sources

        Une fois les informations publiées, on observe parfois alors un emballement médiatique.
Tous les médias reprennent l’information puis l’écho médiatique est amplifié par les
commentaires des lecteurs sur les sites internet et les blogs. Cette effervescence médiatique est
incontrôlable et une fois lancée, il est impossible de faire marche arrière. La place de plus en
plus importante d’internet génère la prolifération de commentaires des internautes.
Ceux-ci se placent souvent en tant qu’expert, relayant des rumeurs et des informations peu
vérifiables et peu fiables, mais sont autant écoutés que les vrais experts. On peut alors tomber
dans l’irrationnel ou dans l’application du principe de précaution { l‘extrême sur la base
d’informations fausses ou partielles.

        Une fois le processus enclenché, on assiste alors à la création de crises survendues par
les médias, ce qui est facilité par l’expansion ultra-rapide de l’information. Dans ce contexte, le
fait scientifique et la parole des chercheurs arrivent généralement trop tard. Une fois les
informations sorties dans la presse, qu’elles soient justes ou fausses, le principe de précaution
prend le pas sur la parole scientifique qui n’a plus alors que peu de valeur.

       On observe donc deux types de comportement des médias comme l’analyse le Professeur
Gérard de Pouvourville, directeur de la chaire Essec Santé:

               « Les journaux qui ont des journalistes spécialisés dans ce genre de questions, qui vont
                essayer de creuser pour comprendre, de discuter avec des experts et d’essayer de rendre
                compte le plus objectivement possible de la nature du débat »
               « Les medias qui vont tout de suite rentrer, non pas dans la nature scientifique du
                débat, mais qui vont monter le cas et l’histoire. Le fait scientifique et le débat
                scientifique vont être noyés. On assiste à une recherche systématique des coupables,
                donc on va construire une histoire, les media aime ça mais c’est le publique qui
                demande ça en fait. »

Causes possibles des dérives du traitement des crises par les médias 13, 14, 15

       En essayant d’analyser les causes de ces dérives, on peut distinguer plusieurs facteurs
conduisant les médias à un mauvais traitement des crises pharmaceutiques.

13
   Interview du Docteur Aurengo, Responsable du service de médecine nucléaire à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière
14
   Interview d’un médecin spécialiste, rhumatologue
15
   La sociologie et l’actualité médiatique : Contribution à une sociologie des transformations du champ journalistique dans les années 80 et
90. A propos “ d’événements sida ” et du “ scandale du sang contaminé ”, Dominique MARCHETTI (Docteur en Sociologie, CSEC-Université
de Paris II-IFP)

                                                                                                                                        11
On observe d’abord de fortes inégalités dans l’accès { l’information suivant les médias.
Ainsi les grands journaux, qui emploient des journalistes spécialisés, rapportent les informations
de façon beaucoup plus rigoureuse car ils ont beaucoup plus de contacts et ont une formation
médicale leur permettant de croiser les informations. Cependant, dans les petites rédactions, le
manque de formation des pigistes, leur manque de relais et de carnet d’adresse pour pouvoir
vérifier les informations, conduit à la reprise des informations brutes sans vérification dans la
mesure de leurs possibilités. Il s’agit donc avant tout d’un problème de conditions de travail
et d’accès { l’information. On peut donc en déduire un manque d’informations
scientifiques rigoureuses disponibles pour les médias.

        Dans un deuxième temps apparait le problème de la validité des informations
disponibles. De nombreuses études mal menées sont présentées aux médias comme des
informations scientifiques solides qui les reprennent en toute bonne fois. Seulement, lorsque la
réaction de la communauté scientifique intervient pour remettre en question ces études, il est
déjà trop tard et le principe de précaution conduit à la prise en compte de ces études dans le
développement de lois et de normes.

        On arrive alors au problème de la légitimité de la prise de parole. Les propos de tout un
chacun sont parfois repris par les médias sans que soit vérifiée la légitimé de la présence de la
personne sur la scène médiatique. On laisse alors la porte ouverte à toutes les allégations. Les
différents acteurs de la crise ont ainsi un rôle très important dans l’évolution de la crise. Pour
des raisons d’urgence, ils reprennent parfois des informations non-homologuées par les
institutions consacrées de la science. Enfin, tous les acteurs n’ont pas forcément le même accès
aux médias ce qui conduit { un déséquilibre de l’information.

       Enfin, il y a aussi un problème d’offre et de demande. La forte attente des lecteurs pour
des nouvelles médicales conduisent certains médias à utiliser des faits parfois injustifiés pour
vendre plus. De plus en plus, les médias sont soumis à des logiques commerciales et de profits.
La course au scoop et le bouleversement du traitement de l’information conduit {
l’apparition de dérives difficilement contrôlables.

Réponses possibles au problème (experts)

        Selon les experts interrogés, il y a peu de solutions à cette dérive. Ce sont les effets
nécessaires de la liberté de la presse. Il n’y a pas de possibilité de contrôler les informations
publiées dans les journaux. Ce serait assimilable à de la censure et la censure ne doit jamais être
appliquée. Se pose, de plus, le problème de la temporalité d’internet. Aujourd’hui, comme
l’explique le Professeur de Pourvourville, « la masse d’informations n’y est pas contrôlable, et le
patient, de manière générale avide de sources d’informations, va de plus en plus sur les forums, se
renseigner par lui-même…. Or l’information sur Internet n’est jamais très fiable, car peu vérifiable,
et les rumeurs et informations erronées vont très, très vite… ». Cependant, quelques pistes sont
proposées :

          Meilleure mise { disposition de l’information et création d’outils d’informations
           homologuées par la communauté scientifique. Le Dr Aurengo donne l’exemple du site
           CanalAcademy qu’il construit actuellement avec d’autres experts et qui propose des
           interviews d’académiciens. « Lors de crise, il proposera des analyses scientifiques par
           des gens incontestables et qui seront consultables par les journalistes. »


                                                                                                  12
     Mise en place d’un organe interne { la presse, qui aurait pour rôle de créer une
                   chartre de bonne conduite et de contrôler les dérives.
                  Meilleure gestion des informations en aval afin que seules des informations validés et
                   homologuées soit disponibles pour les médias.
                  Obtenir une communication plus transparente, plus rapide et mieux maitrisée de la
                   part des entreprises pharmaceutiques.

       Ainsi, la balle est peut-être plus dans le camp des entreprises pharmaceutiques qui
doivent travailler leurs communications et la mise { dispositions d’informations valables pour
les médias.


III- Industries pharmaceutiques
    et gestion de crise
       Les Industries pharmaceutiques ont un modèle basé sur du B to B, c'est-à-dire qu’elles
n’ont pas de liens directs avec le patient, ni avec le médecin qui prescrit le médicament.
Néanmoins, sa communication est nécessaire pour attirer la confiance des investisseurs.

En communication, trois réponses peuvent-être envisagées lorsqu’une cellule de crise est
ouverte :

        -    Ne rien dire (et prendre le risque de manquer de transparence)
        -    Communiquer en démentant et rejeter la faute sur une autre organisation/personne
        -    Communiquer en endossant les tords

Dans le cas des crises que nous avons abordées ci-dessus, les enjeux et les publics vont orienter
la communication d’un groupe vers une de ces 3 réponses.

L’importance de la communication

       Face à des possibles crises informationnelles, les laboratoires prévoient généralement
des scénarios de crises leur permettant de réagir. Le directeur des affaires institutionnelles du
laboratoire Roche propose un scénario de réaction en prenant comme exemple l’affaire du
Rohypnol.16 Suite { la publication d’une pétition présentant le médicament comme un problème
de santé publique, le laboratoire est amené à réagir et Olivier Hurstel explicite la réaction du
laboratoire. En s’appuyant sur ce document, il est possible de dégager plusieurs clés du
comportement du laboratoire.
Dans un premier temps, il est important de réagir en établissant un plan d’actions concrètes
pour traiter le problème posé. Par la mise en place d’actions telles que l’information des
médecins, la surveillance des unités de production ou des études scientifiques, le
laboratoire réagit et prouve ainsi son engagement et son intérêt pour la santé du patient.




16
     La gestion de crise dans un laboratoire pharmaceutique, Olivier Hurstel, Directeur des Affaires Institutionnelles, Roche, Septembre 2007



                                                                                                                                          13
Dans un deuxième temps, le laboratoire doit absolument prendre sa place sur la scène
médiatique. Le laboratoire doit montrer son intérêt pour le problème et communiquer sur
plusieurs points :
     La réalité scientifique du problème posé : le laboratoire doit être en mesure de
       répondre aux accusations par des données scientifiques précises.
     L’historique du médicament : le laboratoire doit pouvoir prouver qu’il suit son
       médicament et effectue de la pharmacovigilance.
     Les actions qu’il met en place pour répondre au problème posé

Suite { la médiatisation de l’affaire, le laboratoire doit alors prouver la mise en place des actions
et être toujours présent sur le plan médiatique, assurant la transmission de son message.

La communication est donc essentielle pour le laboratoire. Une absence de communication
évoque généralement dans l’esprit du public soit un désintérêt du laboratoire soit une
reconnaissance des faits soit un manque de transparence. L’entreprise a un devoir de
préparation de ce type de crise et doit être prête à réagir afin de défendre son image et ses
intérêts. Elle a également un devoir d’information et d’honnêteté puisque la santé du public est
en jeu.17 Cependant, sa communication doit être assurée et maîtrisée, car une mauvaise
communication peut conduire à des résultats désastreux comme le montre l’exemple de l’affaire
Servier.

Crise du Médiator et communication à double sens

        Lorsque l’affaire du Médiator a éclaté, la communication du laboratoire Servier a tout
d’abord été de garder le silence18. Ce n’est que le 16 novembre 2010, après les chiffres diffusés
par l’AFSSaPS annonçant entre 500 et 3 500 hospitalisations que le groupe publiera un
communiqué démentant ces résultats. Un deuxième communiqué diffusé dans la foulée dira
« comprendre l’inquiétude des patients et des médecins ».
Cette communication à double-sens a favorisé un climat d’incompréhension et jeté le discrédit
sur un groupe pharmaceutique incapable d’assumer ses responsabilités.
L’interview du fondateur du groupe accordée au journal Le Monde le 20 novembre dernier
renforcera ce sentiment d’incompréhension ; le Président qualifiant l’affaire de « bruit
médiatique disproportionné » ou de « complot ».
Un porte-parole du laboratoire ira même jusqu’{ minimiser les chiffres « rapporté au nombre de
patients ayant pris le Mediator, le risque est de 0,005% ».

La communication du laboratoire Servier s’est traduite par une succession de maladresses et a
contribué { attiser les foudres des médias et de l’opinion publique.

Malgré des éléments de réflexion, il n’existe pas de formule idéale pour communiquer en cas de
crise, comme l’indique Frédéric Fougerat, vice-président communication du groupe Ethypharm.
Chaque crise et son contexte, engendré particulièrement par les parties prenantes, est
spécifique.


17
   La communication de l’industrie pharmaceutique, plus scientifique et collaborative, Interview Frédéric FOUGERAT, Vice-Président
Communications Groupe ETHYPHARM, (http://lemag.inouit.fr/billets/avril-2011/la-communication-de-lindustrie-pharmaceutique-plus-
scientifique-et-collaborative.html), réalisé en avril 2012
18
   http://gestiondecrise.com/spip.php?article78



                                                                                                                                     14
IV- Les parties prenantes

         Pour comprendre l’ampleur des crises pharmaceutiques et leurs répercussions à la fois
dans le domaine privé et public, nous allons tâcher de définir quelles sont les parties prenantes
et leur rôle dans la gestion de ses crises informationnelles.

Nous pouvons décomposer les parties prenantes en deux catégories :

          Les organes publics, responsables de la santé publique (Secrétariat chargée de la
           Santé…), les associations de patients, les syndicats…etc.

          Les organes privés (AFSSaPS19, HAS20, Haut Conseil de la santé publique (HCSP), …etc),
           les clients, les professionnels de santé (médecins, pharmaciens…etc).




                 Les parties prenantes dans le secteur de l’industrie pharmaceutique21




19
   AFSSaPS : Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé
20
   HAS : Haute Autorité de Santé
21
   http://www.gimra.info/userimages/rse.pdf



                                                                                              15
L’Etat garant de la santé publique

       En France, un organe s’occupe de la mise en place et du contrôle de la politique de santé
nationale. Il s’agit du secrétariat d'État à la Santé22 rattachée au Ministère du Travail, de
l’Emploi et de la santé créé 2010. Il exerce un rôle de prévention, de formation des
professionnels de santé mais aussi mène la politique de santé publique.

En matière de crise ou de risque de pandémie, une cellule de crise est ouverte sous la houlette
du premier ministre et se décompose d’actions { la fois au niveau national, régional puis
départemental :




                                                                                      Organisation de la gestion de
                                                                                      crise de Santé23




                                                                              Cellule d’aide à la décision composée :


                                                                                      Du haut fonctionnaire de défense du ministère de la
                                                                                       santé
                                                                                      Un représentant des principales agences
                                                                                       sanitaires : InVS, AFSSAPS, AFSSA,
                                                                                       Établissement français du sang
                                                                                      Des représentants des centres nationaux de
                                                                                        référence (CNR), du Conseil supérieur d’hygiène
                                                                                        publique de France, du Comité technique des
                                                                                        vaccinations, d’un hôpital de référence….



22
     http://www.sante.gouv.fr/la-secretaire-d-etat-chargee-de-la-sante.html
23
     http://www.tarn.gouv.fr/Fiche-A-6-Organisation-de-la



                                                                                                                                    16
Lorsqu’interviennent des crises liées au secteur pharmaceutique, l’Etat agit en tant
que « gestionnaire de la crise » pour réguler les informations tombées dans le domaine
public et réformer. Néanmoins, les mécanismes déclenchés par l’Etat sont propres { chaque
crise. Il faut, de plus, tenir compte du principe de précaution inscrit dans la Constitution. Un
médecin interviewé nous explique : « Je trouve que de manière générale, depuis qu’on a inscrit
le principe de précaution dans la Constitution, on est confronté à des problèmes de ce genre.
Tout le reste n’est que la résultante de ca. Parce que certaines crises plus anciennes ont été très
mal gérées, par exemple l’affaire du sang contaminé, on a maintenant une volonté d’ultra
sécuriser la crise avant même qu’elle n’arrive... ». En sus, le secteur pharmaceutique connaît
un système de lobbying assez important, qui a un réel impact, comme nous le dit le médecin :
« De manière générale toutes les grandes entreprises ont des capacités d’influence sur le
processus législatif par le biais du lobbying, au niveau français comme européen, et cela paraît
être aussi le cas de l’industrie pharmaceutique… avec des enjeux financiers parfois de taille.
Mais ce n’est pas forcément négatif, cela peut aussi apporter une idée concrète du métier…. »


 En connaissance de ces quelques éléments, nous tenterons { travers l’observation de 3 crises
(l’affaire du Médiator, la crise H1N1, la crise du sang contaminé) de décrypter le rôle et les
moyens déployés par l’Etat.

L’affaire du Médiator

       Le Mediator a été commercialisé en 1976. Dès 1998, des alertes émanant des médecins et
de rapports sont envoyés conjointement { l’AFSSaPS et à la HAS (Haute Autorité de Santé dont
les membres sont nommés par décret du Président de la République) pour alerter sur les effets
néfastes de ce médicament prescrit en dehors de l’AMM comme coupe-faim. Un rapport de
1998 des médecins de l’assurance-maladie de Bourgogne24 destiné à l’ AFSSaPS s’interrogeait
déj{ sur l’efficacité de ce médicament. Seule une note de l’AFSSaPS avertissant les médecins de
ne pas prescrire le Mediator en dehors des AMM circulera. Entre temps, le Médiator est retiré
progressivement des marchés espagnol (2003) et italien (2004)25.

Ce n’est qu’en 2008, après les alertes d’Irène Frachon et le scandale médiatique que l’on sait que
le Mediator est interdit { la commercialisation et que des démarches sont entreprises par l’Etat
conjointement avec l’AFSSaPS pour gérer la crise et ordonner le débat public.

Les mesures prises :

        Dans un premier temps le Ministre de la Santé, Xavier Bertrand, en cœur avec l’AFSSaPS
a encouragé les personnes se trouvant sous traitement médicamenteux du Mediator depuis plus
de 3 mois de consulter un médecin. Suite à cela, une inspection générale des affaires sociales
(IGAS)26, sous l’égide du gouvernement, est ouverte pour identifier les causes et les choix
portant sur ce médicament afin de comprendre et d’identifier les failles du systèmes Un volet
social est également ouvert pour que la sécurité sociale prenne en charge les victimes du
Médiator.

Suite au scandale de l’affaire médiator, l’Etat a engagé une réforme visant { renforcer la
confiance des investisseurs et de l’opinion publique dans la chaîne du médicament. L’AFSSaPS
est rebaptisée en ANSM (agence nationale pour la sécurité du médicament). Même si les

24
   http://www.liberation.fr/societe/01012310194-un-rapport-de-1998-alertait-deja-sur-le-mediator
http://www.lemonde.fr/societe/article/2010/12/27/mediator-des-1998-un-rapport-denoncait-le-cout-et-l-
efficacite_1457951_3224.html
25
   http://www.patricklamarque.biz/article-crise-du-mediator-comment-on-passe-de-l-affaire-au-scandale-65026827.html
26
   Rapport IGAS sur le Mediator, http://www.patricklamarque.biz/article-crise-du-mediator-comment-on-passe-de-l-affaire-au-
scandale-65026827.html

                                                                                                                              17
attributions de la nouvelle entité ne changent pas par rapport à son prédécesseur, son
financement, lui, est remanié par l’Etat et sera entièrement soutenu par des dotations
gouvernementales pour assurer l’indépendance des organismes vis-à-vis des industries
pharmaceutiques.

        Toutefois, certaines ambigüités sont à souligner dans la gestion de la crise du Médiator
par l’Etat ainsi que nous l’explique l’un des médecins interrogés. A notre interrogation sur le fait
que l’Etat soit ou non toujours impartial, il nous a répondu : « Il devrait l’être mais il ne l’est pas.
Concernant le Mediator, il ya eu de nombreuses ambigüités. On a cru { un moment que l’Etat allait
aller dans le sens de Servier, notamment pour sauver 16 000 emplois… Puis quand les politiques se
sont rendu compte que le vécu populaire de la crise sanitaire n’allait pas dans le sens de la
préservation de Servier, ils ont modifié leur positionnement. Par exemple, on peut s’étonner de la
position sévère de Xavier Bertrand alors qu’en tant que ministre de tutelle, il est censé être
responsable de la sûreté de la santé publique. Le Ministère de la Santé exerce une tutelle sur la HAS
et l’AFSSaPS, organismes officiels en charge des contrôles… »


La crise H1N1

       Le caractère pandémique de la crise H1N1 aura déclenché des mécanismes plus étendus
que la crise du Mediator mobilisant l’ensemble des ministères comme les ministères des
transports ou de l’Education (fermeture d’écoles, distribution de masques dans les
transports…etc…)27.

Activation de la crise H1N1

        La gestion de la crise a été activée, en premier lieu, { l’échelle mondiale par la mise en
application du « guide de la préparation à une pandémie grippale » de l'OMS avant d’être déclinée
{ l’échelle nationale avec le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale.

Le pilotage de la crise a été confié au Ministère de l’intérieur et a suivi le schéma explicité dans la
page précédente « gestion d’une crise de santé ».

        La communication gouvernementale pendant la crise « a été exclusivement confiée au
ministère de la santé qui a mis l'accent sur l'information de la population, pour sensibiliser les
catégories à risques (femmes enceintes, nourrissons, personnes fragiles, professionnels de santé)
tout en indiquant que des personnes sans facteurs de risque pouvaient aussi développer une forme
grave de la grippe28. »

Une campagne télévisée et radio a été lancée pendant 1 mois (du 25 août au 25 septembre) pour
rappeler les bons gestes sanitaires à adopter pour éviter la propagation du virus et les risques de
transmission (lavage des mains, ports du masques…etc).

Une vaste campagne de vaccination a également été entreprise à partir du 12 novembre. Celle-ci
a été déclinée en milieux scolaires et professionnels.




27
  http://www.liberation.fr/societe/0101584996-h1n1-l-etat-tente-d-eviter-que-la-machine-se-grippe.
28
  Rapport d'information n° 270 (2010-2011) de M. Alain MILON fait au nom de la commission des affaires sociales, déposé le 1er février
2011, http://www.senat.fr/rap/r10-270/r10-2701.pdf

                                                                                                                                         18
Organisation de la campagne de vaccination 10 :

       L’Etat a donné { charge aux préfets de trouver les lieux pour les vaccinations ainsi que
        de recruter le personnel pour vacciner.
       la Cnam s’est chargée d’envoyer 65 millions de bons de vaccination. Ces coupons ont
        été envoyés tout d’abord aux personnes prioritaires. Seulement 6 millions de coupons
        ont été renvoyés pour un coût total estimé { 54 millions d’euros.

Au final, seulement 6 millions de personnes ont été vaccinées et seulement 1/10 de la
population s’est déplacée dans les centres (contre une prévision de 75% ). Le peu de
fréquentation des centres a permis d’accueillir des personnes considérées non prioritaires
(personnes âgées).

Selon le Rapport d'information n° 270 (2010-2011) de M. Alain MILON, fait au nom de la
commission des affaires sociales, déposé le 1er février 2011 sur la gestion de la crise H1N1 : la
communication vers la base (les médecins libéraux) a été jugée « satisfaisante ».

Propos de Jean-yves Guyénot, Secrétaire régional de l’ordre des médecins de Bourgogne

« L’ AFSSaPS nous a envoyé des documents qui allaient tous dans le même sens : attention panique,
panique il faut se faire vacciner. Le préfet, lui, cherchait des médecins pour vacciner. L’ordre des
médecins n’a pas été consulté, on a reçu les mêmes fax qui avaient été envoyés en parallèle aux
cabinets des médecins généralistes ».

 « Ca s’est passé totalement { l’envers de ce qui aurait dû être entrepris. L’Etat a commandé
94 000 000 de doses de vaccins pour une population de 64 000 000. On a créé des locaux pour les
centres de vaccination, ça a coûté très cher { la municipalité parce que c’était en hiver et qu’il
fallait chauffer. Quand on a trouvé les locaux on a recherché des médecins et on leur proposé la
moitié du tarif horaire. On a fait un grand tapage dans un premier temps. La première vague a été
alarmiste et progouvernemental. Le mot d’ordre était : il faut se vacciner. La deuxième vague
émanait de scientifiques qui ont réagi, et qui on dit que c’était pas inévitable, qu’il n’y avait peut
être pas de garantie totale à se faire vacciner et que ça servait à rien de paniquer les gens pour ça.

La troisième vague a été de donner les vaccins aux médecins généralistes pour qu’ils puissent
vacciner dans leurs locaux. Alors pour être sûre que les médecins soient de bons gestionnaires de
santé on leur a confié des boîtes de 10 vaccins. Et comme on n’avait pas 10 patients { vacciner dans
la journée, la boîte entamée était automatiquement jetée : c’était du gâchis ».

L’affaire du sang contaminé

Parcours d’une Directive du Ministère de la Santé aux centres de transfusion sanguine

Directive du Ministère de la santé  Etablissements français du sang  Etablissements de
santé (échelon régional)  signature de la directive par le personnel




                                                                                                   19
Propos du Dr. Catherine Guyénot, médecin à la transfusion sanguine depuis 1996 sur
l’affaire du sang contaminé

« La crise a été entièrement gérée et canalisée par l’Etat ». Suite à cette affaire, les mesures prises
par le gouvernement ont été « draconiennes ».

 « Les lieux de collecte ont été supprimés notamment dans les prisons, on a interdit à des catégories
de population de se faire prélever comme les homosexuels hommes, les personnes ayant déjà subi
une transfusion ou s’étant déj{ dogué par voix injectable ». Tout s’est déroulé par la voix du
Ministère de la santé qui a donné ses directives { l’établissement français du sang. Celui-ci s’est
chargé de les décliner { l’échelon régional pour être enfin signées par le personnel concerné.
Ensuite des inspecteurs de l’AFSSaPS se déplacent sur le terrain pour vérifier que les mesures
sont bien appliquées.

Suite { l’affaire du sang contaminé, l’Etat a opéré un remaniement du système sanitaire. Le
Ministère en charge de l’évaluation, du contrôle et de la décision déléguera une partie de ses
compétences { un nouvel organe indépendant appelé l’agence du médicament (créée en 1993 et
qui, renommée en 1998, deviendra l’ AFSSaPS)29. Une loi d’indemnisation est également adoptée
en 1991.

Le paradoxe étatique

        Entre industries pharmaceutiques et opinion publique, l’Etat a deux responsabilités :
l’une de veiller { la prévention et la gestion des risques de santé dans le domaine public, l’autre
d’assurer la prospérité économique de ses industries.

Le poids économique des industries pharmaceutiques

        Avec un chiffre d’affaires estimé { 40 milliards30 d’euros en 2008 (dont Servier
représente 1/3), le secteur de l’industrie pharmaceutique français est un secteur de poids pour
l’économie française. En effet, en 2005 l’industrie du médicament représentait 1.8% du PIB
français. Et concentre aujourd’hui 5 acteurs nationaux : Sanofi-Aventis, Servier, Ipsen, Pierre
Fabre et le LFB. Ces derniers concentrent 45% des emplois du secteur, 60% des investissements
en R&D et plus de la moitié des effectifs de recherche de l’industrie.

         La France est le premier producteur européen et exportateur depuis 1995 (3 ème mondial
après les Etats Unis et le Japon). En termes de production elle concentre 35 000 emplois directs.
L’industrie pharmaceutique représente donc des enjeux économiques et financiers importants
qui dépassent le cadre purement social dans lequel l’Etat est économiquement imbriqué.
D’autant plus que la perte progressive des brevets et la part croissante des pays émergents
notamment la Chine et le Brésil qui se sont positionnés sur les génériques et les
biotechnologies 31 rendent le marché mondial de l’industrie pharmaceutique particulièrement
lucratif.




29 http://www.sante.gouv.fr/remise-du-rapport-de-l-igas-conference-de-presse-sur-le-mediator-intervention-de-xavier-bertrand.html
30 http://www.leem.org/les-chiffres-cles-de-lindustrie-pharmaceutique-en-france
31
 http://www.novethic.fr/novethic/entreprise/impact_local/sante/industrie_pharmaceutique_pays_emergents
_attirent_convoitises/130409.jsp


                                                                                                                                    20
L’Etat et les industries pharmaceutiques : des regards croisés

        L’Etat doit veiller { la bonne conduite et assurer le contrôle des organismes qui délivrent
les autorisations sur le marché, qui conduisent les rapports et autorisent les essais cliniques.

        Pour assurer la pérennité du système, ces deux blocs doivent être indépendant l’un de
l’autre. Tout comme doit l’être l’industrie pharmaceutique de l’AFSSaPS ou d’une autre
organisation de santé. Nous allons voir que ce n’est pas toujours le cas. Lorsque l’industrie
pharmaceutique finance des parties politiques, des organisations mondiales (OMS, Unicef), il est
important de se poser la question de l’indépendance de ces organismes vis-à-vis d’une politique
de santé publique saine et cohérente. Prenons par exemple le cas de la grippe H1N1. Six des
experts composant le comité de lutte contre la grippe (créé par Roselyne Bachelot) ont été
financés par des industries pharmaceutiques. Roselyne Bachelot a également travaillé pour des
laboratoires pharmaceutiques.

L’ AFSSaPS

« L’AFSSaPS a été créée par la loi du 1er juillet 1998 instituant un dispositif de veille et de sécurité
sanitaire. Elle a pour mission essentielle d’évaluer les bénéfices et les risques liés { l’utilisation des
produits de santé ». L’AFSSaPS est composée de 1 000 salariés et de 2000 experts réguliers ou
occasionnels.

Domaine d’intervention de l’AFSSaPS

        Du développement en laboratoire à la mise sur le marché, un médicament peut
nécessiter 10 { 15 de recherche. L’AFSSaPS est un acteur clé puisque c’est elle qui autorise les
essais cliniques. Une fois les tests passés, les industries pharmaceutiques doivent demander une
autorisation de mise sur le marché (AMM) afin de commercialiser un médicament. Les AMM sont
délivrées soit { l’échelon européen par l’EMEA (l’agence européenne d’évaluation des
médicaments ou { l’échelle nationale) soit par l’AFSSaPS sur le plan national.

        L’AFSSaPS est donc une plaque tournante dans la mise sur le marché d’un médicament
sur le territoire français. La HAS (haute autorité de santé) intervient après l’AFSSaPS et formule
des avis sur la prise en charge ou non du médicament par la sécurité sociale. Vient ensuite l’Etat
qui tranche. Après l’AMM et une fois que le médicament est commercialisé il reste sous
surveillance. Si un problème survient, le médicament peut faire l’objet d’un retrait sur le marché.

L’AFSSaPS et la gestion des crises

L’organisation interne de l’AFSSaPS a été mis à rude épreuve suite au scandale du Médiator tant
sur :

       Son financement (provenant 80% des taxes, droits et redevances versées par les
        groupes pharmaceutiques)
       Sa composition. En 2010, 99% des experts de l’AFSSaPS ont déclaré des liens avec
        l’industrie pharmaceutique
       Son fonctionnement (le département de pharmacovigilance se trouvait être au sein de la
        du département qui délivrait les AMM).


                                                                                                       21
L’affaire récente du médiator a été un véritable révélateur de certains
dysfonctionnements de cet organisme. Dans un contexte de scandale majeur, avec un grand
public déjà très choqué par la situation, abreuvé d’informations contradictoires et troublantes au
travers des médias ; certaines révélations sont venues jeter encore plus le trouble. Par exemple,
on a soudainement entendu parler d’experts de l’AFSSaPS qui seraient les mêmes que ceux qui
interviennent au sein des laboratoires pharmaceutiques, relançant immédiatement le débat sur
les conflits d’intérêts.

        Un deuxième point qui a été soulevé concerne les problèmes apparents d’articulation des
responsabilités entre l’AFSSaPS, et une autre instance majeure, la Haute Autorité de Santé. Il
semble en effet que ceci a eu un impact réel dans l’affaire du médiator, mais de manière plus
générale aussi. En effet, il semblerait que le partage des responsabilités et des rôles dans le suivi
des effets indésirables des médicaments et autres produits de santé, et donc à fortiori dans la
gestion des crises de ce type ne soit pas parfaitement défini, loin de l{… Il est compréhensible
que les patients soient déstabilisés en apprenant ce type d’informations, qui remettent en doute
la sûreté et l’efficacité de leur système de santé, entraînant jusqu’{ des psychoses difficiles elles-
aussi { gérer. Il s’agit donc d’un réel cercle vicieux.

         Enfin, au sortir de cette expérience, des décisions semblaient avoir été prises, mais
ont rapidement été dénoncées par les médias comme étant plus des gesticulations
(politiques) qu’autre chose. On se souvient notamment des réactions soulevées par les
« replacements » de personnes ayant été impliquées de près ou de loin dans le scandale du
médiator. Ainsi l’un des médecins interviewé nous explique qu’ « il est tout de même étrange
que nombre d’anciens employés de Servier qui étaient en poste { la HAS ou { l’AFSSaPS aient
été plus que bien replacés… Notons encore cette polémique à propos de cette femme en
charge de la pharmacovigilance { l’AFSSaPS, à qui on avait promis un poste important dans
la prévention des risques médicamenteux au sein d’une Agence Régionale de Santé... Cet état
de fait a fort justement été dénoncé par les médias. »


Il semblerait donc que les organismes tels que l’AFSSaPS, mais aussi la HAS aient encore fort à
faire en terme de répartition des responsabilités, gestion des risques, communication sur les
risques, et gestion des crises de manière plus efficiente, rapide, transparente.

Les professionnels de santé et les patients

       Finalement, dans un système de santé Français assez complexe, quelle est la place des
professionnels de santé (notamment des médecins), et celle des patients ?

       Les médecins sont prescripteurs des produits développés par les différents laboratoires
et industriels de santé. En ce sens, ils sont étroitement concernés par l’usage au quotidien de ces
produits. De plus, ce sont les interlocuteurs directs des industriels, qui n’entrent pas en contact
avec les patients directement, mais s’adressent par de nombreuses voies aux médecins. Les
médecins sont donc aussi un levier de transmission de l’information aux patients, pour les
entreprises. Celles-ci se doivent donc de communiquer étroitement avec les prescripteurs, et ce
aussi en situation de crise. Comment les patients ressentent-ils les messages dispensés par les
laboratoires, au travers de la parole de leur médecin, ou de manière plus directe, via la presse
notamment. L’un des médecins que nous avons interviewé nous a apporté quelques éléments de
réponse { ce sujet. Prenons l’exemple de la crise du médiator, comment a-t-elle été ressentie par
les médecins ? Comment les Laboratoires Servier a t–il communiqué auprès de ces derniers ?

                                                                                                   22
« Ne prescrivant pas de Mediator, je n’ai pas vraiment ressenti le fait que les Laboratoires
Servier aient rejeté la faute sur les médecins. A mon avis, ils ont surtout essayé de minimiser
les choses, et de communiquer sur l’influence néfaste des médias et des différents
intervenants dans les médias.
Mais il est certain qu’{ l’endroit des patients, leur communication a été catastrophique, mais
peut-être n’ont-ils pas trouvé de levier de communication… En tout cas, ils sont en
permanence restés sur la défensive. Leurs lignes de défense n’étaient pas tenables sur le long
terme. Ils ont successivement nié le problème, puis l’ont minimisé, puis circonscrit { certains
cas. Enfin, ils ont cherché { montrer { tout prix des cas de comorbidités… Ils avaient en fait
toujours un cran de retard dans leur discours, et finalement oui, ils ont commencé à parler
des prescripteurs, ce qui était catastrophique dans une vision au long terme des choses. »

        Mais de manière générale, ce médecin a une opinion plutôt positive de la
communication effectués par les laboratoires, puisqu’il explique que selon lui, « lorsque les
données scientifiques s’imposent { tous, les laboratoires réagissent de manière très
professionnelle », { savoir qu’ils agissent sans dissimulation aucune auprès des médecins.
Selon lui les laboratoires auraient une communication assez transparente. Mais il explique
aussi que les situations peuvent basculer, quand la crise prend une telle ampleur, et qu’on est
obligés de s’adresser { des populations entières, et plus seulement à des professionnels de
santé. Alors disparaît le schéma habituel de transmission de l’information de manière
descendante : depuis les laboratoires, en direction des médecins, qui eux-mêmes
retranscrivent aux patients dans leur pratique quotidienne…

C’est donc bien ici que réside la complexité des choses. Tant que les industriels utilisent un
discours scientifique, adressé à des scientifiques, le message semble se transmettre sans trop
de problèmes de manière générale. Mais dans le cas de certaines crises, les médias
s’emparent des affaires, et communiquent directement auprès du grand public. La
transmission des informations se fait alors au travers de la presse généralisée. Et c’est alors
que les messages peuvent se brouiller, et que les choses se compliquent parfois.
L’expert que nous avons interrogé sur ce sujet a rapidement mis en exergue les effets
pervers d’une mauvaise gestion de crise. Selon lui, la colonne verticale de cet effet négatif est
le problème de temporalité de la réponse aux interrogations.
Il nous explique que « ce qui est certain, c’est que le temps scientifique ne va pas avec le
temps médiatique, et c’est pareil pour le discours scientifique, qui n’est pas adapté { la
communication médiatique grand public ». Manifestement, cet état de fait se traduit
quotidiennement dans la pratique de la médecine. Il semble en effet difficile d’expliquer les
choses d’un point de vue purement scientifique aux patients. Le problème est que ceux-ci ont
souvent beaucoup de mal à se détacher de la valorisation extrême qu’ils ont de la parole
médiatique, et de leurs propres expériences. Aujourd’hui les patients recherchent de plus en
plus de l’information par leurs propres moyens, au travers des forums internet par
exemple. Interrogé sur cet aspect dans le cadre de l’épidémie H1N1, le Dr. Guyénot nous
répond : « La clientèle ne m’a pas demandé d’avis. Elle s’était forgée son propre avis avant de
venir me voir, sur la base de ce qui se disait dans les médias et internet ».

Aussi, comment est-il possible de gérer cette communication auprès des patients et de
maîtriser l’opinion publique ? Quels canaux de communication se doivent d’être utilisés, et
de quelle manière ?

        Le médecin interviewé estime que le plus efficace serait de délivrer un discours
général, avec de grandes données explicatives, sans qu’elles ne soient trop scientifiques. Il
semble en effet qu’un discours trop complexe, et d’un niveau scientifique quelque peu élevé,
ne serait pas réellement audible par les patients, et ne permettrait pas de les sensibiliser
efficacement. Cependant, cette communication ne peut se faire que par des médias
généralistes, l’Etat, ou alors des médecins totalement insoupçonnables de conflits d’intérêts.

                                                                                                    23
Il va sans dire que si cette communication était faite directement par les laboratoires, cela
serait un échec, puisqu’aujourd’hui leur image est assez mise { mal, et le grand public n’a que
peu confiance en ce type de discours.

        Enfin, divers autres protagonistes interviennent quotidiennement dans la prise en
charge sanitaire des populations. Il convient donc d’en décrire les rôles, même brièvement.
Ce groupe d’acteurs comprends notamment les pharmaciens, les associations de patients, les
infirmiers, les aides { domicile… Ils jouent un rôle déterminant dans le système de santé, et
notamment en cas de crise, puisqu’en plus d’être partie intégrante de ce système, ce sont eux
qui détiennent le pouvoir d’être en contact très rapproché avec les patients. Force est de
constater que les laboratoires pharmaceutiques communiquent de plus en plus étroitement
avec ces professionnels, principalement les pharmaciens (au travers de formations, visites,
brochures…). La preuve en est que le nombre de visiteurs non pas médicaux mais
pharmaceutiques qui sillonnent la France augmente sensiblement chaque année.
Stratégiquement parlant, c’est très intelligent puisqu’il est de notoriété publique qu’un
patient a plus de facilité à exprimer ses doutes et questionnements à son pharmacien, dont il
se sent plus proche, qu’{ son médecin. Peut-être donc que le pharmacien en France aurait
finalement encore un peu de ce rôle de conseil, dont il défend avec orgueil et vivacité la
réalité et l’utilité ? Bien entendu, dans un contexte de remise en question globale de la visite
médicale en France, on est en droit de se demander ce qu’il adviendra de la visite
pharmaceutique. Mais pour l’instant en tout cas, elle semble s’être ancrée dans les habitudes
commerciales des industriels de santé. Ce qui est, il faut bien le dire, très bien accueilli par la
profession, qui se sent ainsi réellement valorisée et considérée comme un maillon majeur de
la chaîne de prise en charge du patient. Cela permet en outre un renforcement de leur
formation continue, ce qui est indéniablement quelque chose de très positif.
Les associations de patients, quand à elles, jouent réellement un rôle de proximité, en
informant les patients d’une part, mais aussi en les défendant, notamment lors de ces crises
sanitaires. En qualité de relai d’information et de protection des intérêts des patients, ce sont
des entités à considérer intelligemment, en effet, il serait mal venu de se les mettre à dos.

Tous ces acteurs impactent l’opinion publique, en étant considérés comme proches et dignes
de confiance, car n’ayant pas de parti pris, ni de conflit d’intérêt en général. Aussi ils
participent { leur niveau, tantôt { la maîtrise, tantôt { la propagation d’un scandale sanitaire.
Il s’agit de tenir compte de leur force d’action.




                                                                                                      24
Conclusion
        Au vu de cette analyse, il nous semble réellement pertinent et salvateur pour les
entreprises - et cela doit s’appliquer au cas des industries pharmaceutiques - de développer, et
de mettre en place un système intégré de gestion des crises. Il apparaît que la crise se doit d’être
gérée au moment même où elle a lieu, mais également, et surtout, en amont et en aval. Cet effet
est renforcé dans l’industrie pharmaceutique, dès lors que l’on sait que la parole et le temps
scientifiques ont constamment un retard significatif sur ceux du grand public, au travers des
médias généralistes notamment. Ce phénomène est passablement potentialisé dans un monde
en mouvance constante et de plus en plus prononcée. Toutefois, force est de constater que la
mise en place de ce type de systèmes de gestion est laborieuse, et contraignante. D’autant plus
que l’industrie pharmaceutique a cela de particulier qu’il est souvent bien difficile de prévoir les
risques potentiels, comparativement { d’autres secteurs. En effet, bien qu’avec un système rodé
de tests pré-cliniques et cliniques au long terme, les médicaments présentent et présenteront
toujours des effets indésirables dont la gravité, et l’occurence potentielles sont bien difficiles à
définir. Cependant, il est possible d’imaginer toute une batterie d’outils permettant ce contrôle
du risque. Ils seraient par exemple des outils de prévention et d’anticipation du risque (réseaux
structurés, cartographies et recensement des risques, usage de l’intelligence économique…), de
suivi du risque (carnets de bords, cellules de crise (intranets, numéros verts…), argumentaires
de communication…), ou encore des outils “post-crise”(audit, retour d’expérience…).

        In fine, il faudrait que les industries prennent réellement conscience de l’importance de
considérer la gestion de crise comme activité inhérente { l’entreprise. C’est surtout le cas des
industries de santé, dans un environnement anxiogène généré par des crises antérieures,
souvent mal gérées justement, et des retentissements médiatiques exacerbés qui ont peu à peu
installé une réelle psychose au sein de la population. En ce sens, la crise doit absolument être
vécue au quotidien par toutes les parties prenantes.

         Cependant, la mise en place de ce type de systèmes de gestion des crises
informationnelles dans l’industrie pharmaceutique se doit d’être soutenue par tous les acteurs
du système de santé. En ce sens, instances publiques et privées doivent être remaniées en
profondeur. Nous avons vu dans ce dossier en quelles proportions et de quelles manières
interviennent successivement l’Etat, l’AFSSAPS, les médias spécialisés et généralistes, et les
professionnels de santé. Il est urgent que cette chaîne de transmission de l’information et de
maîtrise des contextes de crise s’organise de manière plus fluide, donc mieux contrôlée. En bout
de chaîne, cela doit permettre au grand public, et à fortiori aux patients de mieux comprendre
l’articulation des choses, leurs raisons d’être, et l”ensemble des actions de gestion mises en
application .

        Aussi, il est indéniable que rien ne pourra se faire sans qu’une communication efficace
adressée au grand public ne soit effectuée. Les gens ont besoin de prendre conscience de la
réalité des choses, d’accepter ce rapport bénéfice/ risque unique en son genre, et surtout
d’accepter le manque de visibilité dans ce secteur. Il faut rompre à tout prix avec cette peur du
médicament et des produits de santé en général. Il faut réorganiser un système de santé
Français, qui bien qu’étant l’un des meilleurs au monde, présente des écueils flagrants, et ne



                                                                                                 25
“rassure” plus. Il faut { tout prix que la parole scientifique, et les agissements des industries de
santé récupèrent de leur crédibilité.

Source: Catherine FAUCHOUX – Thèse : Gestion de crise : Internet contre Internet – MISTE ESIEE 2005




                                                                                                      26
Annexes
Annexe 1




Source : INHESJ – LIREC n°25- Juin 2011




                                          27
Retranscriptions Interviews




    Interview de Monsieur Gérard de Pouvourville, Directeur de la Chaire Santé { l’ESSEC
     Business School et conseiller scientifique du Ministère de la Santé, Direction des
     Hôpitaux depuis 1982

    Interview du Professeur André Aurengo, ancien Président du Conseil supérieur
     d’hygiène publique de France et médecin nucléaire français

    Interview d’un médecin Rhumatologue, exerçant en province, et disposant d’un poste {
     responsabilité au sein de la Fédération Française de Rhumatologie

    Interview du Docteur Jean-yves Guyénot, Secrétaire général { l’Ordre des médecins de
     Bourgogne et docteur en médecine

    Interview du Docteur Catherine Guyénot, Médecin au centre de transfusion sanguine à
     Auxerre




                                                                                      28
Interview de G. de Pouvourville
Professeur dans le département de management de la
santé et directeur de la chaire ESSEC santé
Selon vous, à partir de quel stade pouvons-nous qualifier un fait scientifique ou un
événement scientifique de scandale de santé publique ?
En général ce qui déclenche un scandale c’est l’observation ou la découverte fortuite. C’est la
différence entre la découverte fortuite et la découverte liée au travail normal de la
pharmacovigilance.
Quelque chose qui apparaît au travers du fonctionnement de la Pharmacovigilance. La diffusion de
cette information se fait en général normalement parce que ça fait justement partie du
fonctionnement de la pharmacovigilance, donc les pouvoir publics réagissent tout de suite, le labo
également réagit tout de suite, ça ne veut pas dire que derrière il n y aura pas de scandale, ça peut
être derrière récupéré et devenir un scandale…mais disons qu’il y a une meilleure maîtrise de
l’annonce.
         Ce qui est embêtant c’est quand il y a une découverte fortuite qui est faite a
l’extérieure du système sanitaire, ça c’est beaucoup plus enquiquinant, ça veut dire que le
système de vigilance sanitaire n’a pas marché, donc du coup les pouvoirs publics sont mal à l’aise
car leur responsabilité est incriminée en tant que manque de vigilance sur la sécurité du produit et
éventuellement le laboratoire peut l’être… mais bon après il faut examiner l’ensemble du cas pour
voir effectivement ce qui s’est passé. Un exemple où le laboratoire n’a jamais été mis en cause,
c’était il y a quelques année au sujet de la vaccination pour l’hépatite B avec la revendication chez
un certain nombre de patients que la vaccination avait causé une sclérose en plaque et le
laboratoire était en seconde ligne par rapport à la responsabilité des pouvoirs publics qui avaient
commandé de faire la vaccination généralisée
Donc c’est plus grave quand c’est fortuit, et quand le tireur de sonnette d’alarme est en
dehors du système, et c’est aussi une question d’ampleur ; par exemple l’Agence européenne du
médicament fait souvent des alertes en disant « attention, il y a eu sous tel traitement deux morts,
on est pas sûr que ce soit dû à ça mais bon c’est peut être lié { ce produit là, on vous demande de
faire attention … » mais bon deux morts par rapport a la population traitée.., mais le seuil
psychologique ne veut rien dire, et c’est d’autant plus grave quand ça arrive quand il s’agit
d’un traitement d’une maladie pas très grave car on s’attend à ce qu’un médicament qui traite
du rhume ne tue pas les gens, à la limite quand on dit qu’il y a eu deux mort avec un traitement du
cancer avancé du poumon à petites cellules, les gens disent « oui, on meurt de ce cancer l{… !! »
donc il y a aussi cet aspect là, donc le scandale vient aussi du fait qu’on tue en proposant à des gens
une intervention qui n’est pas majeure d’une part, où le problème traité par le médicament n’est
pas un problème très grave…c’est l{ ou il y a scandale.

Quels sont les scandales sanitaires qui vous ont le plus marqués durant ces 30 dernières
années ?
Je crois que le scandale qui a le plus secoué la France c’est le scandale de la contamination
du sang, parce que l{ on s’attendait pas du tout { ce que les Autorités publiques ne prennent pas
des précautions pour s’assurer que quand ils font des prélèvements sur des donneurs ces derniers ne
soient pas contaminés par le VIH ou autre virus, quand on apprend par la suite qu’effectivement on
est aller cherché du sang dans les prisons et qu’on a mélangé du sang etc. ..on se dit mince mais il y
a quelque chose qui ne va vraiment pas, et puis avec une ampleur énorme, avec des gens qui
n’étaient pas malades avant enfin qui étaient hémophiles mais qui n’avait pas le VIH et qui se
retrouvent avec le virus dans le sang. Ah ça c’est une catastrophe, c’est vrai que ça été quelque
chose qui a beaucoup choqué tout le monde.
Mais après les autres c’est discutable…la question de la vaccination pour l’hépatite B chez les jeunes
ça questionne beaucoup, pour un scientifique c’est vraiment un problème, moi je suis quand même


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un scientifique de formation , j’ai travaillé avec des épidémiologistes très sérieux ; que d’une part la
justice a estimé qu’il pouvait y avoir un lien de causalité pour la SEP, à la fois ni d’un point de vue
on va dire physiologique au sens de l’analyse du mécanisme cellulaire, ni au niveau statistique, on
était incapable d’établir des relations entre les deux , c’était un phénomène de parfaite
concomitances entre les séries que de ce point de vue là, on ait retiré une vaccination qui était
extrêmement importante et qui sauvait des vie..L{ ça m’a choqué personnellement mais dans
l’autre sens…

Sur un plan strictement scientifique, quels sont les critères qui nous permettent de dire
que cette crise sanitaire (la crise du sang contaminé) mérite d’avoir plus d’intérêt qu’une
autre ? Et mérite une couverture médiatique plus qu’une autre ?
Le problème de la couverture médiatique d’une crise c’est que ça échappe complètement aux
scientifiques. Ce qui est choquant c’est quand il y a vraiment soupçon de tromperie délibérée,
Quand on découvre qu’il y a eu quelque part une défaillance majeure dans la chaine de sécurité
sanitaire, ça été le cas pour les hormones de croissance qui étaient fabriquées dans l’arrière
boutique du charcutier dans des conditions déplorables...c’était moyen quoi..(Sourire) et avec un
mec qui s’en ait mis plein les poches qui par ailleurs s’est comporté avec une arrogance absolue.
Ce que je dis ce n’est pas d’un point de vue scientifique, mais d’un point de vue de la science. Il y a
des techniques statistiques qui existent, on essaye avec les données qu’on a de regarder si on
pourrait établir un lien de causalité avec une robustesse suffisante et voir si il y a vraiment matière
{...et quelque fois c’est extrêmement difficile de conclure, je veux dire dans le cas de l’hépatite B
finalement il y a eu accumulation d’études qui ont convergé pour dire que non. On n’est pas capable
de démontrer quoi que ce soit, dans le cas du médiator, on savait par exemple qu’il y avait à la
base des raisons pharmacologiques objective de penser qui pouvait y avoir des effets
secondaires, sauf que quand on développe un médicament au début on ne sait pas trop la
fréquence de ces effets secondaires, car on a pas un grand échantillon etc..C’est pour ça qu’on
fait de la pharmacovigilance.
Mais dans ce genre de débat ça devient très rapidement passionnel, donc la science on ne
l’entend plus dans ce genre de débat… il faut beaucoup de sang froid à un décideur public
pour dire il y a doute...il y a doute donc je ne fait rien.


Passons maintenant au traitement de ces événements justement. Selon vous, les medias
traitent ils bien ces faits de santé ? Existerait-il des déviances et des partis-pris ?
C’est très variable en fait, selon les medias, si vous rapportez dans un journal par exemple « la
CNAM a fait une étude qui montre que le Médiator a tué 2000 personnes… » là on donne juste une
information, sans commentaire sans rien, que vous soyez un bon journal ou pas, de toute façon c’est
pareil, l’info passe et après ce n’est plus contrôlable…mais après il y a toute la partie commentaires,
il y a des journaux qui ont des journaliste spécialisés dans ce genre de questions et qui vont essayer
de creuser pour comprendre, discuter avec des experts , essayer de rendre compte le plus
objectivement possible de la nature du débat... et puis y a des medias qui vont tout de suite rentrer
non pas dans la nature scientifique du débat, mais dans.. « ah wé, Servier légion d’honneur,
raquette Sarkozy..Etc. Etc.. » qui vont déj{ monter le cas et l’histoire et le fait scientifique va être
noyé, le débat scientifique autrement dit va être noyé, on va vouloir tout de suite chercher des
coupables, donc on va construire une histoire, les medias aiment ça mais c’est le public qui
demande ça en fait.
C’est un effet d’offre et de demande qui est compliqué, c’est la poule et l’œuf comme d’habitude, par
exemple les pouvoirs publics disent nous menons une enquête on vous préviendra le temps voulu
etc..on se dit on se met en attente, il y a une inspection contrôlée…mais les medias ne vont pas
attendre, il vont commencer à gratter de leur coté, ils vont interviewer le professeur « truc » qui a
bossé avec Servier qui va raconter…il vont aller interviewer des gens qui ont été virés de chez
Servier..C’est une boîte horrible...ils vont forcement construire une histoire.
De mon point de vue c’est extrêmement difficile { contrôler.


                                                                                                     30
Globalement, comment percevez-vous la réaction des laboratoires incriminés dans ces
affaires face à ces scandales ?
Par exemple, en gros Servier a merdé complètement… (Sourire) parce qu’il a nié les faits en bloc, la
bonne attitude dans ces cas là c’est de dire : « nous nous mettons à la disposition des pouvoirs
publics pour explorer cette question, nous somme surpris nous n’avons pas les mêmes signaux et
nous mettons tous nos dossiers à la disposions des pouvoirs publics… »
Les laboratoires maintenant ont appris à prendre leur responsabilité mais ça ne leur garantit pas
que ça ne leur retombe pas sur la gueule ; mais ils savent que, quelque part, quand il y a une affaire
come ça, il y a quand même des gens qui font de la communication de crise, alors, ils ne réussissent
pas à tous les coups, mais ils savent très bien aujourd’hui que s’ils ne jouent pas l’ouverture
totale et la transparence, ils sont foutus.
Ça ne veut pas dire que s’il joue la transparence, ça ne va pas leur retomber sur la gueule, Vioxx
c’est MSD qui a pris l’initiative de le retirer, mais c’est après qu’on ait regardé et qu’on se soit dit «
MSD mène des essais clinique bidons.. »
Il faut se dire toujours que ça existe et qu’on est prêt { gérer la situation quand ça apparaît.
Il faut être le plus Open possible et attendre que la vague médiatique passe pour arriver au
juridique où il y aura une situation plus construite.

Et l’Etat et les Autorités de santé type Affsaps dans tout ça ? Trouvez-vous qu’ils fassent
vraiment leur travail de contrôle et de sanction ?
Je pensais que l’Affsaps faisait un bon boulot, je pense que majoritairement elle pas mal, il s’avère
qu’il y a des choses qui passent au travers des mailles.
Le problème de l’Affsaps sur le médiator c’est qu’il y a eu un certain nombre de signaux qui
sont venus de l’extérieur et qui n’ont jamais été entendus, mais sur le point de vue
pharmacologique, il n y avait pas grand-chose sur le dossier du médiator, on l’a retiré du
marché en Espagne 5 ans avant, interdit aux Etats-Unis, c’est vrai qu’on a eu l’impression
qu’il y avait une certaine forme d’aveuglement en ce qui concerne ce produit en France.
L’Etat c’est compliqué, il y a les politiques et l’administration, ce n’est pas pareil.
Les politiques, quand vous êtes Ministre de la santé, vous n’êtes pas compétent en
pharmacologie ni en pharmacovigilance, d’un coté on pourrait se dire que le politique fait
confiance à ses conseillers, donc le fait qu’il signe, sa responsabilité est de fait de droit est engagée,
sa culpabilité c’est plus compliquée. Le fait qu’il ait fait une faute, vis-à-vis de sa compétence, mais
bon on pourrait se dire que votre responsabilité est de vérifier que vos services fonctionnent bien,
mais à ce moment la ça devient obsessionnelle et on ne s’en sort plus. Donc le politique c’est un peu
compliquée.




                                                                                                       31
Interview du Docteur André Aurengo
Ancien Président du Conseil supérieur d’hygiène
publique de France et médecin nucléaire français
Remarque : Seuls les passages exploitables ont été retranscrits

Dans les écrits que vous nous aviez fournis, vous sembliez indiqué que les institutions
de santé avait un discours plutôt prudent ?
Lors de l’affaire médiator, l’AFSSaPS a été accusé de ne pas avoir fait son travail. Alors, il est
possible que l’AFSSaPS n’ait pas très bien fait son travail. Il est certain et plus que possible que la
pharmacovigilance au niveau européen n’est pas bien organisé et que la structure réglementaire
des AMM n’est pas optimal. Il n’est pas normal que le fait qu’il y est une AMM dans un pays facilite
les obtentions d’AMM et que réciproquement, le retrait d’un médicament dans un pays ne fasse pas
se poser des questions dans les autres pays. On passe donc à côté de vrais problèmes. L’AFSSaPS
s’est trouvé emberlificoté dans cette histoire et du coup, ils en ont trop fait, comme le fait de publier
une liste de médicaments sous surveillance. Ils n’ont cependant pas expliqué la cause de cette mise
sous surveillance et le degré de risques. Du coup, ça a affolé des tas de gens sans raisons. C’est une
attitude qui est totalement anti-scientifique et c’est une réponse de nature politique { un problème
organisationnel et scientifique.

On peut donc parler d’une mauvaise réaction mais peut-on également parler d’un retard
de réaction ?
L’absence de réaction a surtout été dans la réaction qu’il aurait fallu avoir quand le médicament a
été interdit dans d’autres pays. Le problème est celui du bénéfice-risque. Il s’agit d’évaluer quel est
l’équilibre entre les deux et de savoir si le bénéfice est suffisant. Cependant, des fois, on a interdit
des médicaments sur des fantasmes. Comme pour l’affaire du diantalvic, qui a été interdit parce que
des gens se suicidaient avec. C’est ridicule. Ca ne va pas supprimer les suicides et pourtant, le
diantalvic est un médicament très efficace et qui était très utile pour certaines personnes.

Il y a deux risques réels { ce sujet. D’abord, que des laboratoires pharmaceutiques découvrant un
produit très efficace ne demandent pas l’AMM en France car ils ont peur d’avoir des emmerdes {
perte de vu ou il vont de dire ‘on va nous reprocher de pas avoir prévu quelque chose au nom du
principe de précaution. Et la deuxième crainte et plus générale. Elle est que si cette attitude devait
se généraliser dans les pays occidentaux, qui font 95 % de la recherche pharmaceutique, qu’il y ait
une perte de capitaux, que les investisseurs ne veulent plus placer de l’argent dans la recherche de
crainte que les produits soient interdit pour de mauvaises raisons. Et que du coup, la recherche
pharmaceutique soit purement et simplement freinée.

Que pensez-vous de la gestion de ces crises par les entreprises et par exemple de la
réaction de Servier dans l’affaire du Médiator qui n’a pas communiqué au début ?
Je ne saurais pas forcément vous répondre mais c’est que la réaction de servier a été assez
maladroite. Je crois qu’il y a beaucoup de structures, de l’état, institutionnel, etc…qui ont du mal {
comprendre qu’on est dans un siècle de communication. Quand il y a quelque chose comme se qui se
passe sur le médiator, il faut réagir tout de suite, même quand vous n’avez pas les informations, ils
faut dire qu’on y travaille.



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  • 1. Le Traitement des crises informationnelles dans l’industrie pharmaceutique Intelligence économique – MS MM ESSEC Célia CROGUENNOC Armelle GUYENOT Sami HIMEUR Priscille JACQUES 6 janvier 2012
  • 2. Avant-propos Afin de pouvoir discerner les enjeux liés et les mécanismes de gestion des crises informationnelles dans l’industrie pharmaceutique, ce rapport s’est appuyé sur 5 interviews réalisées entre le 25 novembre et 28 décembre 2011.  Interview du Professeur Gérard de Pouvourville, Directeur de la Chaire Santé à l’ESSEC Business School et conseiller scientifique au Ministère de la Santé depuis 1982 Gérard de Pouvourville est diplômé de l’Ecole polytechnique et Docteur en Economie et Administration des Entreprises. Il a débuté sa carrière en 1973, au sein du Centre de Recherche en Gestion de l’Ecole polytechnique puis au CNRS avant de prendre en 1993 la direction scientifique du Groupe Information Médicale et Aide à la Gestion des Etablissements, { l’Ecole Nationale de la Santé Publique. Gérard de Pouvourville a également été consultant auprès d’établissements hospitaliers publics et de nombreux laboratoires pharmaceutiques. En 2000, Gérard de Pouvourville a été nommé Directeur du Centre de Recherche en Economie et Gestion Appliquée à la Santé. Travaux réalisés : l’analyse comparative des systèmes de santé, l’évaluation des politiques publiques de santé, le financement des services de santé, le développement des systèmes d’information en santé, l’évaluation économique des actions de santé.  Interview du Professeur André Aurengo, ancien Président du Conseil supérieur d’hygiène publique de France et médecin nucléaire français Diplômé de l’École polytechnique, docteur en physique, docteur en médecine, docteur d’État ès sciences, le Professeur André Aurengo est le chef du service de médecine nucléaire du groupe hospitalier de la Pitié- Salpêtrière à Paris. Il a été élu le 22 février 2005 { l’Académie nationale de médecine.  Interview d’un médecin Rhumatologue, exerçant en province, et disposant d’un poste à responsabilité au sein de la Fédération Française de Rhumatologie. La personne interrogée a exprimé le souhait de garder l’anonymat au cours de cette interview.  Interview du Docteur Jean-Yves Guyénot, Secrétaire général { l’Ordre des médecins de Bourgogne et docteur en médecine  Interview du Docteur Catherine Guyénot, Médecin au centre de transfusion sanguine à Auxerre Des membre de l’AFSSAPS, du laboratoire Servier, du Ministère de la santé ainsi qu’un journaliste expert en lobbying pharmaceutique ont été contactés à plusieurs reprises mais n’ont pas donné suite. 2
  • 3. Synthèse Cette recherche documentaire a pour objectif de répondre à la problématique du « traitement des crises informationnelles dans l’industrie pharmaceutique ». Nous proposons ici une tentative de mise en exergue des différents acteurs impactant ce traitement de la crise. Une première partie propose une liste non exhaustive, mais toutefois représentative des grands évènements de l’histoire des crises et scandales sanitaires, ainsi qu’un essai de définition du fait scientifique et de sa légitimité. La seconde partie a pour objectif de fixer les grands éléments de reprise du fait scientifique par les médias, et donc de décrire l’intervention de ceux-ci dans la crise. Dans un troisième temps, nous nous intéressons aux stratégies mises en place par les entreprises dans une tentative de contrôle et de gestion des crises qu’elles ont pu déclencher. Enfin, une étude approfondie des différentes parties prenantes du système de santé Français, et donc de leurs rôles respectifs en cas de crise sanitaire sera réalisée. Ce rapport a pour vocation de tenter de mettre en relief certains éléments discriminants et pertinents de la gestion des crises informationnelles. Dans un secteur en perpétuelle évolution, et un contexte politico-économique et social en mouvance constante, quels leviers peuvent être actionnés pour permettre une meilleure gestion de ces situations difficiles ? Il convient de rappeler que l’industrie pharmaceutique, très florissante, est un bel exemple de performance industrielle, notamment en France ; et qu’il est urgent d’en revaloriser l’image, parfois très entachée par des crises à répétition, souvent mal gérées par le passé. Certaines réponses, du moins des outils de compréhension, et d’amélioration seront donc proposés en ce sens. Bien que des perspectives positives soient envisageables, il est indéniable qu’une remise en question profonde du système de santé en France, et notamment des interrelations entre protagonistes est nécessaire. Nous mettons de plus en exergue l’importance d’une communication choisie, raisonnée, transparente et donc plus efficace en contexte de crise. 3
  • 4. Abstract The main goal of this documentary research is to answer the problematic « The informational crisis management in the pharmaceutical industry ». What we suggest here, is to highlight the main actors who are particularly involved in the management of those crises. This work will start with a description of the main crises which lead to health scandals along with a definition of what we call the “scientific fact and its legitimacy”. In a second part, we will have an attentive look at the media and try to answer the question: how the media pass on the scientific fact and what are their exact role and impact ? The third part will tackle the strategies deployed by pharmaceutical companies in order to control and manage the crisis. And we will conclude on an overview of parties involved in the French health system. The purpose of this report aims at putting forward differential and relevant elements in the informational crisis management. In a fast moving sector marked by a difficult political, economical and social situation, what are the best answer to manage those crises ? Pharmaceutical companies are flourishing and are a good example of industrial performance, especially in France. Some answers, understanding and improving tools will be suggested at the end of this report. Despite the fact that positive outlooks are foreseen, it is though important to take a deep new look at the French health system. We also insist on the development of a specific, reasoned, transparent communication to best solve those crises. 4
  • 5. SOMMAIRE Introduction ....................................................................................................................................................... 6 I- Le fait scientifique et sa légitimité .................................................................................................................. 7 Fait scientifique et crise sanitaire .................................................................................................................. 7 Historique des scandales sanitaires liés à l’industrie pharmaceutique .......................................................... 7 Légitimité scientifique du scandale ................................................................................................................ 9 II- Les médias et les crises pharmaceutiques .................................................................................................... 10 L’industrie pharmaceutique et les médias ................................................................................................... 10 Place des médias dans les crises, , ................................................................................................................ 10 Causes possibles des dérives du traitement des crises par les médias , , ...................................................... 11 Réponses possibles au problème (experts) .................................................................................................. 12 III- Industries pharmaceutiques et gestion de crises ........................................................................................ 13 L’importance de la communication .................................................................................................................. 13 Crise du Médiator et communication à double sens ........................................................................................ 14 IV- Les parties prenantes .................................................................................................................................. 15 L’Etat garant de la santé publique................................................................................................................ 16 Le paradoxe étatique ................................................................................................................................... 20 L’ AFSSaPS .................................................................................................................................................... 21 Les professionnels de santé et les patients .................................................................................................. 22 Conclusion ........................................................................................................................................................ 25 Annexes ............................................................................................................................................................ 27 Retranscriptions Interviews ............................................................................................................................. 28 Interview de G. de Pouvourville .................................................................................................................... 29 Interview du Docteur André Aurengo ........................................................................................................... 32 Interview d’un Médecin spécialiste ............................................................................................................... 35 Interview du Docteur Catherine Guyénot ..................................................................................................... 39 Interview du Docteur Jean-yves Guyénot ...................................................................................................... 41 5
  • 6. Introduction La notion de traitement de crise informationnelle dans l’industrie pharmaceutique est étroitement corrélée { l’existence d’un risque sanitaire. En effet, c’est la réalité d’un risque qui induit un processus de gestion de ce risque et de transmission de l’information. La sécurité sanitaire en France est composé de différents niveaux de hiérarchie (voir Annexe 1), avec à sa tête le Ministère de la Santé (instance étatique), qui intervient via la Direction Générale de la Santé. Cette instance interagit avec des organismes majeurs tels que l’AFSSaPS (Agence Française de Sécurité Sanitaire des Produits de Santé), la HAS (Haute Autorité de Santé), l’INPES (Institut National de Prévention et d’Education pour la Santé), la DGCCRF (Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation, et de la Répression des Fraudes)… Ensuite, différents acteurs1 (InVS, Préfets de zone…) permettent de faire le lien avec les ARS : Agences Régionales de Santé, qui ont été créées dans une démarche de décentralisation du système de santé. Au sein même des ARS, ont été fondées des antennes spécifiques, telles que les CIRE (Cellules de l’InVS en Région), cellules de « veille alerte et gestion sanitaire », qui permettent notamment la réception des signaux provenant des différents centres de santé. Toute la problématique de notre sujet provient du fait que ce système s’avère parfois peu efficace, et que parfois l’existence du risque devient trop rapidement publique, en s’inscrivant dans un circuit de communication peu contrôlable par les instances publiques, privées et les industries pharmaceutiques. Ainsi, nous nous intéresserons au « Traitement des crises informationnelles dans l’industrie pharmaceutique » Deux questions en découlent : comment peut-on définir les crises informationnelles dans l’industrie pharmaceutique et comment sont-elles traitées par les différents acteurs ? Compte tenu du temps imparti, notre étude se limite à un cadre national et temporel. Ainsi nos recherches portent sur la France à partir de la deuxième moitié du XXème siècle jusqu’{ nos jours. La France faisant partie de l’Union européenne, les institutions européennes basées { Bruxelles peuvent être évoquées. A partir de cette problématique, nous avons dégagé 4 parties : le fait scientifique et sa légitimité, la reprise du fait scientifique par les médias, la gestion de la crise par les entreprises et les parties prenantes et leurs influences sur le traitement de ces crises. Nous tâcherons, enfin, de tirer des conclusions au regard des recherches et analyses réalisées. Certaines recommandations seront exprimées dans un dernier temps, avec pour objectif d’ébaucher les quelques grandes lignes d’un futur système, plus approprié et performant, de traitement des crises informationnelles dans l’industrie pharmaceutique. 1 EHESP – La mission de veille sanitaire au sein des agences régionales de santé – Groupe MIP 23 – 2011 6
  • 7. I- Le fait scientifique et sa légitimité Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est important de bien saisir quelques notions ayant trait aux termes même de santé, fait scientifique, crises sanitaires ou bien encore de scandale sanitaire. Fait scientifique et crise sanitaire La première définition du mot santé est donnée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et date de 1946. Il s’agit alors d’ «un état complet de bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en l’absence de maladie ou d’infirmité2». Le fait scientifique par rapport à la santé pourrait donc être interprété comme un événement dans la science qui viendrait perturber cet état complet de bien être physique, mental et social. Il peut alors se matérialiser sous la forme d’avancées scientifiques comme la mise au point d’un nouveau médicament, d’une nouvelle thérapie mais il peut également apparaître sous les traits d’une crise sanitaire. Afin de circoncire notre sujet, nous nous intéresserons aux faits scientifiques et à la notion de crise qui peut lui être attachée. Les crises sanitaires sont des évènements pouvant affecter soit réellement soit potentiellement la santé d’un grand nombre de personnes. Dans la plupart des cas, elles sont déclarées/officialisées par l'Etat. Parmi ces nombreuses crises, on note celles liées à des médicaments ou à des vaccins contaminés ou pollués (nous les détaillerons plus en aval). Si nous nous attachons maintenant à la notion de scandale, le dictionnaire Larousse le définit comme étant un « effet fâcheux, une indignation produits dans l'opinion publique par un fait, un acte estimé contraire à la morale, aux usages ». Il est d’ailleurs plutôt difficile d’identifier le début et la fin d’un scandale. De même, son ampleur dépend de la notoriété et du nombre de personnes impliquées et surtout, de l’importance que lui accordent les médias. N’oublions pas également, et nous le verrons plus loin, que les conséquences économiques engendrées pas ces scandales peuvent être lourdes de conséquences. Historique des scandales sanitaires liés à l’industrie pharmaceutique Plusieurs affaires de santé publique ont défrayé la chronique et eurent des conséquences importantes tant sur le plan économique qu’humain. Nous tâcherons de dresser un panorama global des scandales sanitaires qui ont éclaté depuis 1945 à nos jours. Le Distilbène3 Cette hormone de synthèse fut prescrite à partir de 1948 à des millions de femmes dans le monde afin de prévenir les fausses couches. Elle fut { l’origine de nombreuses malformations chez les enfants des mères traitées (malformation de l’utérus engendrant une stérilité { l’âge adulte). Dès les premiers cas, les Etats-Unis la retirent du marché. La France la supprimera en 1977. Ce médicament fut responsable, entre autres, de plus de 160 000 victimes en France. 2 http://www.who.int/mediacentre/factsheets/fs220/fr/ 3 Le distilbène aurait des effets sur trois générations,Le Monde, 5 avril 2011 7
  • 8. L’hormone de croissance4 A partir de 1973 et jusqu’en 1988, les enfants qui manifestaient des problèmes de croissance se voyaient injecter une hormone de croissance extraites d’hypophyses provenant de cadavres humains (l’hypophyse secrétant des cellules qui stimulent la croissance). Le procédé était le suivant : les glandes hypophysaires étaient sélectionnées par l’association France hypophyse dans les morgues de France, de Bulgarie et de Hongrie pour ensuite être revendues { l’Institut Pasteur qui en extrayait les hormones de croissance. Ces dernières étaient ensuite achetées par la Pharmacie centrale des hôpitaux pour traiter les patients. Chaque revente faisait l’objet d’une spéculation. Pour faire face à la demande croissante, le nombre d’hypophyses prélevées s’est accru et les contrôles se sont fait plus laxistes de la part de l’association France hypophyse. Beaucoup de cadavres à partir desquels les glandes hypophysaires étaient prélevées avaient la maladie de Creutzfeldt Jakob. En France, on estime à 1 698 le nombre d’enfants traités par cette hormone entre 1973 et 1988, date à laquelle on recense 93 décès des suites d’une injection d’hormone contaminée. En 1985, le scandale éclate et les Etats-unis mettent au point une hormone de synthèse. Néanmoins, la France continuera à utiliser des hormones de croissance extraites d’hypophyses jusqu’en 1988. La France est l’un des pays qui recense le plus de victimes liées { cette hormone de croissance. La maladie pouvant se manifester 30 ans après, on recense en 2008 111 morts. Suite à cela, un procès est ouvert en 1991 incriminant des hauts personnels de santé accusés d’avoir reçu des pots de vin. Ils ont tous été relaxés. Le scandale de l’Isoméride5 En 1985 l’isomeride est utilisé afin de pallier les problèmes d’obésité. Ce médicament est mis sur le marché par les Laboratoires Servier et sera commercialisé jusqu’en 1997. Il est prescrit à plus de 5 millions de Français et fut { l’origine d’importantes complications pulmonaires. Après la découverte de cas d'hypertension artérielle pulmonaire dès 1995, et d'anomalies des valves cardiaques en juillet 1997, l'isoméride sera retiré de la vente en France. Il serait incriminé dans le décès de plus de 40 personnes. Le sang contaminé6 La crise du sang contaminé trouve son origine dans les années 80 avec la mise en évidence du virus du sida. Des années ont été nécessaires afin d’identifier les facteurs de transmission du virus du SIDA ainsi qu’{ l’élaboration des tests de dépistage efficaces. Le virus du SIDA se transmettant entre autres par le sang, des procédures ont dû êtres mises en place pour que les organismes de transfusion sanguine utilisent des méthodes et des produits sécurisés (comme la technique de chauffage d’extrait de plasma permettant d’«inactiver » le virus qui fut découverte en 1984). Le retard pris entre la connaissance du problème et la mise en place de mesures adéquates a constitué l’affaire du sang contaminé. L’opinion publique ne sera vraiment sensibilisée qu’en 1985 avec l’annonce par le Premier ministre d’un dépistage obligatoire des donneurs de sang. Néanmoins, les trois fournisseurs de tests de l’époque (Abbott, Pasteur, et Organon-Teknika) n’étaient pas en mesure de fournir l’ensemble des quantités demandées. On estime { 95% le nombre d’hémophiles contaminés à ce moment. Les stocks de produits non chauffés (ne permettant pas d’inactiver le virus) cessent d’être remboursé par la sécurité sociale, mais le gouvernement n’interdit pas leur 4 L’Express du 6 février 2008 « Le procés d’un scandale », Le Monde du jeudi 23 mai 2002, Libération 24 avril 2004 5 http://www.victimes-isomeride.asso.fr/isomeride.html 6 Les grands scandales sanitaires dans l'hexagone depuis 1945 - France 24, Sang contaminé : Bayer et Baxterindemnisentdes hémophiles - Le Monde 8
  • 9. utilisation et ne rapatrie pas les suppléments de stocks en circulation. Ces derniers ont donc continué { être utilisés alors même que l’on connaissait les dangers. De même, aucune information n’était délivrée au patient. On estime ente 30 et 50 contaminations supplémentaires entre juin et décembre 1985. Le scandale éclate en 1986 avec la publication d’un rapport du Centre de transfusion sanguine déclarant qu’un hémophile sur deux a été contaminé (2 000 personnes). En 1992, une enquête est ouverte et les principaux dignitaires de santé sont mis en examen. En 1999, l’ancien Premier Ministre ainsi que deux autres Ministres comparaissent devant la Cour de justice de la République et se voient relaxés. L’affaire du Médiator7 Le Mediator (Benfluorex) est mis sur le marché en France en 1976 par les laboratoires Servier. Ce médicament destiné aux diabétiques sera également utilisé en tant que coupe-faim. En 2003, des cas de valvulopathies8 sont référencés en Espagne suite à la prise du Mediator faisant l’objet d’un retrait sur le territoire national et en Italie en 2005. Après de nombreuses alertes émanant des professionnels de santé, le Mediator est retiré sur le marché français en 2009 (soit 33 ans après sa commercialisation). A ce moment 300 000 personnes sont sous traitement. Le scandale éclate lorsque la pneumologue Irène Frachon, publie son livre Mediator 150 mg. Combien de morts. L’affaire mettra en cause des conflits d’intérêts entre les politiques, les autorités de santé publique (AFSSaPS, HAS) ainsi que les Laboratoires Servier. Légitimité scientifique du scandale Pour qu’un fait scientifique se transforme en scandale de santé publique, plusieurs facteurs sont en cause : la notoriété des personnes mises en cause en l’occurrence (ici les laboratoires scientifiques mais également les politiques), le nombre de personnes impliquées, et enfin, les conséquences qui suivent cette crise, qu’elles soient juridiques et/ou économiques. A la question « A partir de quand peut-on dire que le fait scientifique a une véritable légitimité ? », le Professeur de Pouvourville, Directeur de la Chaire Santé { l’ESSEC indique qu’ : « … avec les techniques statistiques qui existent, on essaye avec les données qu’on a de regarder si on pourrait établir un lien de causalité avec une robustesse suffisante et voir si il y a vraiment matière à 7 Chronique du scandale Mediator, L’Express, 14 décembre 2011 8 Le terme valvulopathie désigne divers dysfonctionnements des valves cardiaques (chargées de retenir le reflux du sang d’une cavité cardiaque vers une autre) 9
  • 10. s’inquiéter. Quelque fois c’est extrêmement difficile de conclure. Dans le cas de l’hépatite B finalement il y a eu accumulation d’études qui ont convergé pour dire que non. Dans le cas du Mediator on n’est pas capable de démontrer quoi que ce soit, on savait par exemple qu’il y avait { la base des raisons pharmacologiques objectives de penser qu’il pouvait y avoir des effets secondaires, sauf qu’on ne connaissait pas trop la fréquence de ces effets secondaires… ». Finalement le fait scientifique gagne en légitimité scientifique avec la crédibilité des recherches menées à son sujet, la robustesse de l’expertise et la qualité des experts responsables de la rédiger. II- Les médias et les crises pharmaceutiques L’industrie pharmaceutique et les médias 9 Aujourd’hui, les médicaments occupent une place privilégiée dans les médias au travers des découvertes, des avancés médicales, des crises… Le développement de cette relation, de plus en plus importante, entre l’industrie pharmaceutiques et les médias a plusieurs causes. Dans un premier temps, le développement du mass média a conduit à une population de plus en plus informée en forte demande d’informations. Or le médicament occupe une place essentielle dans la vie de l’individu. On observe donc une demande très forte d’articles relatifs { ce sujet. Le sujet est donc très vendeur pour les médias qui désormais lui accordent beaucoup d’importance. Ensuite, l’intensification de l’offre pharmaceutique explique également la présence de plus en plus importante des médicaments dans les médias. Cette présence est avant tout voulue par les entreprises qui communiquent toujours plus et souhaitent mettre en avant leurs produits, entretenant de fortes relations avec la presse. Enfin, les scandales pharmaceutiques de plus en plus fréquents conduisent à une reprise intensive de ces faits par les médias. Ils ont d’ailleurs un rôle de plus en plus important dans ces crises et deviennent une partie prenante très difficile à gérer pour les entreprises. Place des médias dans les crises 10, 11, 12 Le rôle des médias lors de ces crises est dans un premier temps l’information de la population. Il leur revient de relayer les informations données par les différentes parties prenantes de manière objective. Il est aussi de leur devoir de mettre en avant les enjeux qui apparaissent lors de ces crises comme le principe de précaution et d’informer la population sur les conduites à tenir. 9 Médias, médicaments et espace public, Christine Thoër, PUQ, 2009 10 La “bactérie tueuse”, laboratoire du journalisme de communication (http://culturevisuelle.org/icones/1781), consulté le 09 novembre 2011 11 Interview du Professeur Gérard de Pouvourville, Directeur de la chaire Essec Santé 12 Conférence « Le discours scientifique dans sa dimension politique » du Dr Olivier Mariott, le 24 octobre 2011 10
  • 11. Deuxièmement, le médicament est un objet technique faisant l’objet de controverses scientifiques mais une ressource à gérer par les systèmes de santé publique qui communiquent principalement dans les médias. Ceux-ci deviennent alors le théâtre des affrontements entre les différents acteurs de la chaine du médicament. Lors de ces crises, les médias sont utilisés comme espace de confrontation et souvent pris { parti, ce qui peut conduire { une perte d’objectivité. Ainsi, parfois, les médias outrepassent leur rôle informationnel objectif et on assiste à une dérive du traitement de ces crises par les médias. Plusieurs dérives peuvent être observées :  Mauvais traitement des informations et informations partielles  Prise de parti conduisant à favoriser le message de certaines de parties prenantes  Reprise de fausses informations et manque de vérification des sources Une fois les informations publiées, on observe parfois alors un emballement médiatique. Tous les médias reprennent l’information puis l’écho médiatique est amplifié par les commentaires des lecteurs sur les sites internet et les blogs. Cette effervescence médiatique est incontrôlable et une fois lancée, il est impossible de faire marche arrière. La place de plus en plus importante d’internet génère la prolifération de commentaires des internautes. Ceux-ci se placent souvent en tant qu’expert, relayant des rumeurs et des informations peu vérifiables et peu fiables, mais sont autant écoutés que les vrais experts. On peut alors tomber dans l’irrationnel ou dans l’application du principe de précaution { l‘extrême sur la base d’informations fausses ou partielles. Une fois le processus enclenché, on assiste alors à la création de crises survendues par les médias, ce qui est facilité par l’expansion ultra-rapide de l’information. Dans ce contexte, le fait scientifique et la parole des chercheurs arrivent généralement trop tard. Une fois les informations sorties dans la presse, qu’elles soient justes ou fausses, le principe de précaution prend le pas sur la parole scientifique qui n’a plus alors que peu de valeur. On observe donc deux types de comportement des médias comme l’analyse le Professeur Gérard de Pouvourville, directeur de la chaire Essec Santé:  « Les journaux qui ont des journalistes spécialisés dans ce genre de questions, qui vont essayer de creuser pour comprendre, de discuter avec des experts et d’essayer de rendre compte le plus objectivement possible de la nature du débat »  « Les medias qui vont tout de suite rentrer, non pas dans la nature scientifique du débat, mais qui vont monter le cas et l’histoire. Le fait scientifique et le débat scientifique vont être noyés. On assiste à une recherche systématique des coupables, donc on va construire une histoire, les media aime ça mais c’est le publique qui demande ça en fait. » Causes possibles des dérives du traitement des crises par les médias 13, 14, 15 En essayant d’analyser les causes de ces dérives, on peut distinguer plusieurs facteurs conduisant les médias à un mauvais traitement des crises pharmaceutiques. 13 Interview du Docteur Aurengo, Responsable du service de médecine nucléaire à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière 14 Interview d’un médecin spécialiste, rhumatologue 15 La sociologie et l’actualité médiatique : Contribution à une sociologie des transformations du champ journalistique dans les années 80 et 90. A propos “ d’événements sida ” et du “ scandale du sang contaminé ”, Dominique MARCHETTI (Docteur en Sociologie, CSEC-Université de Paris II-IFP) 11
  • 12. On observe d’abord de fortes inégalités dans l’accès { l’information suivant les médias. Ainsi les grands journaux, qui emploient des journalistes spécialisés, rapportent les informations de façon beaucoup plus rigoureuse car ils ont beaucoup plus de contacts et ont une formation médicale leur permettant de croiser les informations. Cependant, dans les petites rédactions, le manque de formation des pigistes, leur manque de relais et de carnet d’adresse pour pouvoir vérifier les informations, conduit à la reprise des informations brutes sans vérification dans la mesure de leurs possibilités. Il s’agit donc avant tout d’un problème de conditions de travail et d’accès { l’information. On peut donc en déduire un manque d’informations scientifiques rigoureuses disponibles pour les médias. Dans un deuxième temps apparait le problème de la validité des informations disponibles. De nombreuses études mal menées sont présentées aux médias comme des informations scientifiques solides qui les reprennent en toute bonne fois. Seulement, lorsque la réaction de la communauté scientifique intervient pour remettre en question ces études, il est déjà trop tard et le principe de précaution conduit à la prise en compte de ces études dans le développement de lois et de normes. On arrive alors au problème de la légitimité de la prise de parole. Les propos de tout un chacun sont parfois repris par les médias sans que soit vérifiée la légitimé de la présence de la personne sur la scène médiatique. On laisse alors la porte ouverte à toutes les allégations. Les différents acteurs de la crise ont ainsi un rôle très important dans l’évolution de la crise. Pour des raisons d’urgence, ils reprennent parfois des informations non-homologuées par les institutions consacrées de la science. Enfin, tous les acteurs n’ont pas forcément le même accès aux médias ce qui conduit { un déséquilibre de l’information. Enfin, il y a aussi un problème d’offre et de demande. La forte attente des lecteurs pour des nouvelles médicales conduisent certains médias à utiliser des faits parfois injustifiés pour vendre plus. De plus en plus, les médias sont soumis à des logiques commerciales et de profits. La course au scoop et le bouleversement du traitement de l’information conduit { l’apparition de dérives difficilement contrôlables. Réponses possibles au problème (experts) Selon les experts interrogés, il y a peu de solutions à cette dérive. Ce sont les effets nécessaires de la liberté de la presse. Il n’y a pas de possibilité de contrôler les informations publiées dans les journaux. Ce serait assimilable à de la censure et la censure ne doit jamais être appliquée. Se pose, de plus, le problème de la temporalité d’internet. Aujourd’hui, comme l’explique le Professeur de Pourvourville, « la masse d’informations n’y est pas contrôlable, et le patient, de manière générale avide de sources d’informations, va de plus en plus sur les forums, se renseigner par lui-même…. Or l’information sur Internet n’est jamais très fiable, car peu vérifiable, et les rumeurs et informations erronées vont très, très vite… ». Cependant, quelques pistes sont proposées :  Meilleure mise { disposition de l’information et création d’outils d’informations homologuées par la communauté scientifique. Le Dr Aurengo donne l’exemple du site CanalAcademy qu’il construit actuellement avec d’autres experts et qui propose des interviews d’académiciens. « Lors de crise, il proposera des analyses scientifiques par des gens incontestables et qui seront consultables par les journalistes. » 12
  • 13. Mise en place d’un organe interne { la presse, qui aurait pour rôle de créer une chartre de bonne conduite et de contrôler les dérives.  Meilleure gestion des informations en aval afin que seules des informations validés et homologuées soit disponibles pour les médias.  Obtenir une communication plus transparente, plus rapide et mieux maitrisée de la part des entreprises pharmaceutiques. Ainsi, la balle est peut-être plus dans le camp des entreprises pharmaceutiques qui doivent travailler leurs communications et la mise { dispositions d’informations valables pour les médias. III- Industries pharmaceutiques et gestion de crise Les Industries pharmaceutiques ont un modèle basé sur du B to B, c'est-à-dire qu’elles n’ont pas de liens directs avec le patient, ni avec le médecin qui prescrit le médicament. Néanmoins, sa communication est nécessaire pour attirer la confiance des investisseurs. En communication, trois réponses peuvent-être envisagées lorsqu’une cellule de crise est ouverte : - Ne rien dire (et prendre le risque de manquer de transparence) - Communiquer en démentant et rejeter la faute sur une autre organisation/personne - Communiquer en endossant les tords Dans le cas des crises que nous avons abordées ci-dessus, les enjeux et les publics vont orienter la communication d’un groupe vers une de ces 3 réponses. L’importance de la communication Face à des possibles crises informationnelles, les laboratoires prévoient généralement des scénarios de crises leur permettant de réagir. Le directeur des affaires institutionnelles du laboratoire Roche propose un scénario de réaction en prenant comme exemple l’affaire du Rohypnol.16 Suite { la publication d’une pétition présentant le médicament comme un problème de santé publique, le laboratoire est amené à réagir et Olivier Hurstel explicite la réaction du laboratoire. En s’appuyant sur ce document, il est possible de dégager plusieurs clés du comportement du laboratoire. Dans un premier temps, il est important de réagir en établissant un plan d’actions concrètes pour traiter le problème posé. Par la mise en place d’actions telles que l’information des médecins, la surveillance des unités de production ou des études scientifiques, le laboratoire réagit et prouve ainsi son engagement et son intérêt pour la santé du patient. 16 La gestion de crise dans un laboratoire pharmaceutique, Olivier Hurstel, Directeur des Affaires Institutionnelles, Roche, Septembre 2007 13
  • 14. Dans un deuxième temps, le laboratoire doit absolument prendre sa place sur la scène médiatique. Le laboratoire doit montrer son intérêt pour le problème et communiquer sur plusieurs points :  La réalité scientifique du problème posé : le laboratoire doit être en mesure de répondre aux accusations par des données scientifiques précises.  L’historique du médicament : le laboratoire doit pouvoir prouver qu’il suit son médicament et effectue de la pharmacovigilance.  Les actions qu’il met en place pour répondre au problème posé Suite { la médiatisation de l’affaire, le laboratoire doit alors prouver la mise en place des actions et être toujours présent sur le plan médiatique, assurant la transmission de son message. La communication est donc essentielle pour le laboratoire. Une absence de communication évoque généralement dans l’esprit du public soit un désintérêt du laboratoire soit une reconnaissance des faits soit un manque de transparence. L’entreprise a un devoir de préparation de ce type de crise et doit être prête à réagir afin de défendre son image et ses intérêts. Elle a également un devoir d’information et d’honnêteté puisque la santé du public est en jeu.17 Cependant, sa communication doit être assurée et maîtrisée, car une mauvaise communication peut conduire à des résultats désastreux comme le montre l’exemple de l’affaire Servier. Crise du Médiator et communication à double sens Lorsque l’affaire du Médiator a éclaté, la communication du laboratoire Servier a tout d’abord été de garder le silence18. Ce n’est que le 16 novembre 2010, après les chiffres diffusés par l’AFSSaPS annonçant entre 500 et 3 500 hospitalisations que le groupe publiera un communiqué démentant ces résultats. Un deuxième communiqué diffusé dans la foulée dira « comprendre l’inquiétude des patients et des médecins ». Cette communication à double-sens a favorisé un climat d’incompréhension et jeté le discrédit sur un groupe pharmaceutique incapable d’assumer ses responsabilités. L’interview du fondateur du groupe accordée au journal Le Monde le 20 novembre dernier renforcera ce sentiment d’incompréhension ; le Président qualifiant l’affaire de « bruit médiatique disproportionné » ou de « complot ». Un porte-parole du laboratoire ira même jusqu’{ minimiser les chiffres « rapporté au nombre de patients ayant pris le Mediator, le risque est de 0,005% ». La communication du laboratoire Servier s’est traduite par une succession de maladresses et a contribué { attiser les foudres des médias et de l’opinion publique. Malgré des éléments de réflexion, il n’existe pas de formule idéale pour communiquer en cas de crise, comme l’indique Frédéric Fougerat, vice-président communication du groupe Ethypharm. Chaque crise et son contexte, engendré particulièrement par les parties prenantes, est spécifique. 17 La communication de l’industrie pharmaceutique, plus scientifique et collaborative, Interview Frédéric FOUGERAT, Vice-Président Communications Groupe ETHYPHARM, (http://lemag.inouit.fr/billets/avril-2011/la-communication-de-lindustrie-pharmaceutique-plus- scientifique-et-collaborative.html), réalisé en avril 2012 18 http://gestiondecrise.com/spip.php?article78 14
  • 15. IV- Les parties prenantes Pour comprendre l’ampleur des crises pharmaceutiques et leurs répercussions à la fois dans le domaine privé et public, nous allons tâcher de définir quelles sont les parties prenantes et leur rôle dans la gestion de ses crises informationnelles. Nous pouvons décomposer les parties prenantes en deux catégories :  Les organes publics, responsables de la santé publique (Secrétariat chargée de la Santé…), les associations de patients, les syndicats…etc.  Les organes privés (AFSSaPS19, HAS20, Haut Conseil de la santé publique (HCSP), …etc), les clients, les professionnels de santé (médecins, pharmaciens…etc). Les parties prenantes dans le secteur de l’industrie pharmaceutique21 19 AFSSaPS : Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé 20 HAS : Haute Autorité de Santé 21 http://www.gimra.info/userimages/rse.pdf 15
  • 16. L’Etat garant de la santé publique En France, un organe s’occupe de la mise en place et du contrôle de la politique de santé nationale. Il s’agit du secrétariat d'État à la Santé22 rattachée au Ministère du Travail, de l’Emploi et de la santé créé 2010. Il exerce un rôle de prévention, de formation des professionnels de santé mais aussi mène la politique de santé publique. En matière de crise ou de risque de pandémie, une cellule de crise est ouverte sous la houlette du premier ministre et se décompose d’actions { la fois au niveau national, régional puis départemental : Organisation de la gestion de crise de Santé23 Cellule d’aide à la décision composée :  Du haut fonctionnaire de défense du ministère de la santé  Un représentant des principales agences sanitaires : InVS, AFSSAPS, AFSSA, Établissement français du sang  Des représentants des centres nationaux de référence (CNR), du Conseil supérieur d’hygiène publique de France, du Comité technique des vaccinations, d’un hôpital de référence…. 22 http://www.sante.gouv.fr/la-secretaire-d-etat-chargee-de-la-sante.html 23 http://www.tarn.gouv.fr/Fiche-A-6-Organisation-de-la 16
  • 17. Lorsqu’interviennent des crises liées au secteur pharmaceutique, l’Etat agit en tant que « gestionnaire de la crise » pour réguler les informations tombées dans le domaine public et réformer. Néanmoins, les mécanismes déclenchés par l’Etat sont propres { chaque crise. Il faut, de plus, tenir compte du principe de précaution inscrit dans la Constitution. Un médecin interviewé nous explique : « Je trouve que de manière générale, depuis qu’on a inscrit le principe de précaution dans la Constitution, on est confronté à des problèmes de ce genre. Tout le reste n’est que la résultante de ca. Parce que certaines crises plus anciennes ont été très mal gérées, par exemple l’affaire du sang contaminé, on a maintenant une volonté d’ultra sécuriser la crise avant même qu’elle n’arrive... ». En sus, le secteur pharmaceutique connaît un système de lobbying assez important, qui a un réel impact, comme nous le dit le médecin : « De manière générale toutes les grandes entreprises ont des capacités d’influence sur le processus législatif par le biais du lobbying, au niveau français comme européen, et cela paraît être aussi le cas de l’industrie pharmaceutique… avec des enjeux financiers parfois de taille. Mais ce n’est pas forcément négatif, cela peut aussi apporter une idée concrète du métier…. » En connaissance de ces quelques éléments, nous tenterons { travers l’observation de 3 crises (l’affaire du Médiator, la crise H1N1, la crise du sang contaminé) de décrypter le rôle et les moyens déployés par l’Etat. L’affaire du Médiator Le Mediator a été commercialisé en 1976. Dès 1998, des alertes émanant des médecins et de rapports sont envoyés conjointement { l’AFSSaPS et à la HAS (Haute Autorité de Santé dont les membres sont nommés par décret du Président de la République) pour alerter sur les effets néfastes de ce médicament prescrit en dehors de l’AMM comme coupe-faim. Un rapport de 1998 des médecins de l’assurance-maladie de Bourgogne24 destiné à l’ AFSSaPS s’interrogeait déj{ sur l’efficacité de ce médicament. Seule une note de l’AFSSaPS avertissant les médecins de ne pas prescrire le Mediator en dehors des AMM circulera. Entre temps, le Médiator est retiré progressivement des marchés espagnol (2003) et italien (2004)25. Ce n’est qu’en 2008, après les alertes d’Irène Frachon et le scandale médiatique que l’on sait que le Mediator est interdit { la commercialisation et que des démarches sont entreprises par l’Etat conjointement avec l’AFSSaPS pour gérer la crise et ordonner le débat public. Les mesures prises : Dans un premier temps le Ministre de la Santé, Xavier Bertrand, en cœur avec l’AFSSaPS a encouragé les personnes se trouvant sous traitement médicamenteux du Mediator depuis plus de 3 mois de consulter un médecin. Suite à cela, une inspection générale des affaires sociales (IGAS)26, sous l’égide du gouvernement, est ouverte pour identifier les causes et les choix portant sur ce médicament afin de comprendre et d’identifier les failles du systèmes Un volet social est également ouvert pour que la sécurité sociale prenne en charge les victimes du Médiator. Suite au scandale de l’affaire médiator, l’Etat a engagé une réforme visant { renforcer la confiance des investisseurs et de l’opinion publique dans la chaîne du médicament. L’AFSSaPS est rebaptisée en ANSM (agence nationale pour la sécurité du médicament). Même si les 24 http://www.liberation.fr/societe/01012310194-un-rapport-de-1998-alertait-deja-sur-le-mediator http://www.lemonde.fr/societe/article/2010/12/27/mediator-des-1998-un-rapport-denoncait-le-cout-et-l- efficacite_1457951_3224.html 25 http://www.patricklamarque.biz/article-crise-du-mediator-comment-on-passe-de-l-affaire-au-scandale-65026827.html 26 Rapport IGAS sur le Mediator, http://www.patricklamarque.biz/article-crise-du-mediator-comment-on-passe-de-l-affaire-au- scandale-65026827.html 17
  • 18. attributions de la nouvelle entité ne changent pas par rapport à son prédécesseur, son financement, lui, est remanié par l’Etat et sera entièrement soutenu par des dotations gouvernementales pour assurer l’indépendance des organismes vis-à-vis des industries pharmaceutiques. Toutefois, certaines ambigüités sont à souligner dans la gestion de la crise du Médiator par l’Etat ainsi que nous l’explique l’un des médecins interrogés. A notre interrogation sur le fait que l’Etat soit ou non toujours impartial, il nous a répondu : « Il devrait l’être mais il ne l’est pas. Concernant le Mediator, il ya eu de nombreuses ambigüités. On a cru { un moment que l’Etat allait aller dans le sens de Servier, notamment pour sauver 16 000 emplois… Puis quand les politiques se sont rendu compte que le vécu populaire de la crise sanitaire n’allait pas dans le sens de la préservation de Servier, ils ont modifié leur positionnement. Par exemple, on peut s’étonner de la position sévère de Xavier Bertrand alors qu’en tant que ministre de tutelle, il est censé être responsable de la sûreté de la santé publique. Le Ministère de la Santé exerce une tutelle sur la HAS et l’AFSSaPS, organismes officiels en charge des contrôles… » La crise H1N1 Le caractère pandémique de la crise H1N1 aura déclenché des mécanismes plus étendus que la crise du Mediator mobilisant l’ensemble des ministères comme les ministères des transports ou de l’Education (fermeture d’écoles, distribution de masques dans les transports…etc…)27. Activation de la crise H1N1 La gestion de la crise a été activée, en premier lieu, { l’échelle mondiale par la mise en application du « guide de la préparation à une pandémie grippale » de l'OMS avant d’être déclinée { l’échelle nationale avec le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale. Le pilotage de la crise a été confié au Ministère de l’intérieur et a suivi le schéma explicité dans la page précédente « gestion d’une crise de santé ». La communication gouvernementale pendant la crise « a été exclusivement confiée au ministère de la santé qui a mis l'accent sur l'information de la population, pour sensibiliser les catégories à risques (femmes enceintes, nourrissons, personnes fragiles, professionnels de santé) tout en indiquant que des personnes sans facteurs de risque pouvaient aussi développer une forme grave de la grippe28. » Une campagne télévisée et radio a été lancée pendant 1 mois (du 25 août au 25 septembre) pour rappeler les bons gestes sanitaires à adopter pour éviter la propagation du virus et les risques de transmission (lavage des mains, ports du masques…etc). Une vaste campagne de vaccination a également été entreprise à partir du 12 novembre. Celle-ci a été déclinée en milieux scolaires et professionnels. 27 http://www.liberation.fr/societe/0101584996-h1n1-l-etat-tente-d-eviter-que-la-machine-se-grippe. 28 Rapport d'information n° 270 (2010-2011) de M. Alain MILON fait au nom de la commission des affaires sociales, déposé le 1er février 2011, http://www.senat.fr/rap/r10-270/r10-2701.pdf 18
  • 19. Organisation de la campagne de vaccination 10 :  L’Etat a donné { charge aux préfets de trouver les lieux pour les vaccinations ainsi que de recruter le personnel pour vacciner.  la Cnam s’est chargée d’envoyer 65 millions de bons de vaccination. Ces coupons ont été envoyés tout d’abord aux personnes prioritaires. Seulement 6 millions de coupons ont été renvoyés pour un coût total estimé { 54 millions d’euros. Au final, seulement 6 millions de personnes ont été vaccinées et seulement 1/10 de la population s’est déplacée dans les centres (contre une prévision de 75% ). Le peu de fréquentation des centres a permis d’accueillir des personnes considérées non prioritaires (personnes âgées). Selon le Rapport d'information n° 270 (2010-2011) de M. Alain MILON, fait au nom de la commission des affaires sociales, déposé le 1er février 2011 sur la gestion de la crise H1N1 : la communication vers la base (les médecins libéraux) a été jugée « satisfaisante ». Propos de Jean-yves Guyénot, Secrétaire régional de l’ordre des médecins de Bourgogne « L’ AFSSaPS nous a envoyé des documents qui allaient tous dans le même sens : attention panique, panique il faut se faire vacciner. Le préfet, lui, cherchait des médecins pour vacciner. L’ordre des médecins n’a pas été consulté, on a reçu les mêmes fax qui avaient été envoyés en parallèle aux cabinets des médecins généralistes ». « Ca s’est passé totalement { l’envers de ce qui aurait dû être entrepris. L’Etat a commandé 94 000 000 de doses de vaccins pour une population de 64 000 000. On a créé des locaux pour les centres de vaccination, ça a coûté très cher { la municipalité parce que c’était en hiver et qu’il fallait chauffer. Quand on a trouvé les locaux on a recherché des médecins et on leur proposé la moitié du tarif horaire. On a fait un grand tapage dans un premier temps. La première vague a été alarmiste et progouvernemental. Le mot d’ordre était : il faut se vacciner. La deuxième vague émanait de scientifiques qui ont réagi, et qui on dit que c’était pas inévitable, qu’il n’y avait peut être pas de garantie totale à se faire vacciner et que ça servait à rien de paniquer les gens pour ça. La troisième vague a été de donner les vaccins aux médecins généralistes pour qu’ils puissent vacciner dans leurs locaux. Alors pour être sûre que les médecins soient de bons gestionnaires de santé on leur a confié des boîtes de 10 vaccins. Et comme on n’avait pas 10 patients { vacciner dans la journée, la boîte entamée était automatiquement jetée : c’était du gâchis ». L’affaire du sang contaminé Parcours d’une Directive du Ministère de la Santé aux centres de transfusion sanguine Directive du Ministère de la santé  Etablissements français du sang  Etablissements de santé (échelon régional)  signature de la directive par le personnel 19
  • 20. Propos du Dr. Catherine Guyénot, médecin à la transfusion sanguine depuis 1996 sur l’affaire du sang contaminé « La crise a été entièrement gérée et canalisée par l’Etat ». Suite à cette affaire, les mesures prises par le gouvernement ont été « draconiennes ». « Les lieux de collecte ont été supprimés notamment dans les prisons, on a interdit à des catégories de population de se faire prélever comme les homosexuels hommes, les personnes ayant déjà subi une transfusion ou s’étant déj{ dogué par voix injectable ». Tout s’est déroulé par la voix du Ministère de la santé qui a donné ses directives { l’établissement français du sang. Celui-ci s’est chargé de les décliner { l’échelon régional pour être enfin signées par le personnel concerné. Ensuite des inspecteurs de l’AFSSaPS se déplacent sur le terrain pour vérifier que les mesures sont bien appliquées. Suite { l’affaire du sang contaminé, l’Etat a opéré un remaniement du système sanitaire. Le Ministère en charge de l’évaluation, du contrôle et de la décision déléguera une partie de ses compétences { un nouvel organe indépendant appelé l’agence du médicament (créée en 1993 et qui, renommée en 1998, deviendra l’ AFSSaPS)29. Une loi d’indemnisation est également adoptée en 1991. Le paradoxe étatique Entre industries pharmaceutiques et opinion publique, l’Etat a deux responsabilités : l’une de veiller { la prévention et la gestion des risques de santé dans le domaine public, l’autre d’assurer la prospérité économique de ses industries. Le poids économique des industries pharmaceutiques Avec un chiffre d’affaires estimé { 40 milliards30 d’euros en 2008 (dont Servier représente 1/3), le secteur de l’industrie pharmaceutique français est un secteur de poids pour l’économie française. En effet, en 2005 l’industrie du médicament représentait 1.8% du PIB français. Et concentre aujourd’hui 5 acteurs nationaux : Sanofi-Aventis, Servier, Ipsen, Pierre Fabre et le LFB. Ces derniers concentrent 45% des emplois du secteur, 60% des investissements en R&D et plus de la moitié des effectifs de recherche de l’industrie. La France est le premier producteur européen et exportateur depuis 1995 (3 ème mondial après les Etats Unis et le Japon). En termes de production elle concentre 35 000 emplois directs. L’industrie pharmaceutique représente donc des enjeux économiques et financiers importants qui dépassent le cadre purement social dans lequel l’Etat est économiquement imbriqué. D’autant plus que la perte progressive des brevets et la part croissante des pays émergents notamment la Chine et le Brésil qui se sont positionnés sur les génériques et les biotechnologies 31 rendent le marché mondial de l’industrie pharmaceutique particulièrement lucratif. 29 http://www.sante.gouv.fr/remise-du-rapport-de-l-igas-conference-de-presse-sur-le-mediator-intervention-de-xavier-bertrand.html 30 http://www.leem.org/les-chiffres-cles-de-lindustrie-pharmaceutique-en-france 31 http://www.novethic.fr/novethic/entreprise/impact_local/sante/industrie_pharmaceutique_pays_emergents _attirent_convoitises/130409.jsp 20
  • 21. L’Etat et les industries pharmaceutiques : des regards croisés L’Etat doit veiller { la bonne conduite et assurer le contrôle des organismes qui délivrent les autorisations sur le marché, qui conduisent les rapports et autorisent les essais cliniques. Pour assurer la pérennité du système, ces deux blocs doivent être indépendant l’un de l’autre. Tout comme doit l’être l’industrie pharmaceutique de l’AFSSaPS ou d’une autre organisation de santé. Nous allons voir que ce n’est pas toujours le cas. Lorsque l’industrie pharmaceutique finance des parties politiques, des organisations mondiales (OMS, Unicef), il est important de se poser la question de l’indépendance de ces organismes vis-à-vis d’une politique de santé publique saine et cohérente. Prenons par exemple le cas de la grippe H1N1. Six des experts composant le comité de lutte contre la grippe (créé par Roselyne Bachelot) ont été financés par des industries pharmaceutiques. Roselyne Bachelot a également travaillé pour des laboratoires pharmaceutiques. L’ AFSSaPS « L’AFSSaPS a été créée par la loi du 1er juillet 1998 instituant un dispositif de veille et de sécurité sanitaire. Elle a pour mission essentielle d’évaluer les bénéfices et les risques liés { l’utilisation des produits de santé ». L’AFSSaPS est composée de 1 000 salariés et de 2000 experts réguliers ou occasionnels. Domaine d’intervention de l’AFSSaPS Du développement en laboratoire à la mise sur le marché, un médicament peut nécessiter 10 { 15 de recherche. L’AFSSaPS est un acteur clé puisque c’est elle qui autorise les essais cliniques. Une fois les tests passés, les industries pharmaceutiques doivent demander une autorisation de mise sur le marché (AMM) afin de commercialiser un médicament. Les AMM sont délivrées soit { l’échelon européen par l’EMEA (l’agence européenne d’évaluation des médicaments ou { l’échelle nationale) soit par l’AFSSaPS sur le plan national. L’AFSSaPS est donc une plaque tournante dans la mise sur le marché d’un médicament sur le territoire français. La HAS (haute autorité de santé) intervient après l’AFSSaPS et formule des avis sur la prise en charge ou non du médicament par la sécurité sociale. Vient ensuite l’Etat qui tranche. Après l’AMM et une fois que le médicament est commercialisé il reste sous surveillance. Si un problème survient, le médicament peut faire l’objet d’un retrait sur le marché. L’AFSSaPS et la gestion des crises L’organisation interne de l’AFSSaPS a été mis à rude épreuve suite au scandale du Médiator tant sur :  Son financement (provenant 80% des taxes, droits et redevances versées par les groupes pharmaceutiques)  Sa composition. En 2010, 99% des experts de l’AFSSaPS ont déclaré des liens avec l’industrie pharmaceutique  Son fonctionnement (le département de pharmacovigilance se trouvait être au sein de la du département qui délivrait les AMM). 21
  • 22. L’affaire récente du médiator a été un véritable révélateur de certains dysfonctionnements de cet organisme. Dans un contexte de scandale majeur, avec un grand public déjà très choqué par la situation, abreuvé d’informations contradictoires et troublantes au travers des médias ; certaines révélations sont venues jeter encore plus le trouble. Par exemple, on a soudainement entendu parler d’experts de l’AFSSaPS qui seraient les mêmes que ceux qui interviennent au sein des laboratoires pharmaceutiques, relançant immédiatement le débat sur les conflits d’intérêts. Un deuxième point qui a été soulevé concerne les problèmes apparents d’articulation des responsabilités entre l’AFSSaPS, et une autre instance majeure, la Haute Autorité de Santé. Il semble en effet que ceci a eu un impact réel dans l’affaire du médiator, mais de manière plus générale aussi. En effet, il semblerait que le partage des responsabilités et des rôles dans le suivi des effets indésirables des médicaments et autres produits de santé, et donc à fortiori dans la gestion des crises de ce type ne soit pas parfaitement défini, loin de l{… Il est compréhensible que les patients soient déstabilisés en apprenant ce type d’informations, qui remettent en doute la sûreté et l’efficacité de leur système de santé, entraînant jusqu’{ des psychoses difficiles elles- aussi { gérer. Il s’agit donc d’un réel cercle vicieux. Enfin, au sortir de cette expérience, des décisions semblaient avoir été prises, mais ont rapidement été dénoncées par les médias comme étant plus des gesticulations (politiques) qu’autre chose. On se souvient notamment des réactions soulevées par les « replacements » de personnes ayant été impliquées de près ou de loin dans le scandale du médiator. Ainsi l’un des médecins interviewé nous explique qu’ « il est tout de même étrange que nombre d’anciens employés de Servier qui étaient en poste { la HAS ou { l’AFSSaPS aient été plus que bien replacés… Notons encore cette polémique à propos de cette femme en charge de la pharmacovigilance { l’AFSSaPS, à qui on avait promis un poste important dans la prévention des risques médicamenteux au sein d’une Agence Régionale de Santé... Cet état de fait a fort justement été dénoncé par les médias. » Il semblerait donc que les organismes tels que l’AFSSaPS, mais aussi la HAS aient encore fort à faire en terme de répartition des responsabilités, gestion des risques, communication sur les risques, et gestion des crises de manière plus efficiente, rapide, transparente. Les professionnels de santé et les patients Finalement, dans un système de santé Français assez complexe, quelle est la place des professionnels de santé (notamment des médecins), et celle des patients ? Les médecins sont prescripteurs des produits développés par les différents laboratoires et industriels de santé. En ce sens, ils sont étroitement concernés par l’usage au quotidien de ces produits. De plus, ce sont les interlocuteurs directs des industriels, qui n’entrent pas en contact avec les patients directement, mais s’adressent par de nombreuses voies aux médecins. Les médecins sont donc aussi un levier de transmission de l’information aux patients, pour les entreprises. Celles-ci se doivent donc de communiquer étroitement avec les prescripteurs, et ce aussi en situation de crise. Comment les patients ressentent-ils les messages dispensés par les laboratoires, au travers de la parole de leur médecin, ou de manière plus directe, via la presse notamment. L’un des médecins que nous avons interviewé nous a apporté quelques éléments de réponse { ce sujet. Prenons l’exemple de la crise du médiator, comment a-t-elle été ressentie par les médecins ? Comment les Laboratoires Servier a t–il communiqué auprès de ces derniers ? 22
  • 23. « Ne prescrivant pas de Mediator, je n’ai pas vraiment ressenti le fait que les Laboratoires Servier aient rejeté la faute sur les médecins. A mon avis, ils ont surtout essayé de minimiser les choses, et de communiquer sur l’influence néfaste des médias et des différents intervenants dans les médias. Mais il est certain qu’{ l’endroit des patients, leur communication a été catastrophique, mais peut-être n’ont-ils pas trouvé de levier de communication… En tout cas, ils sont en permanence restés sur la défensive. Leurs lignes de défense n’étaient pas tenables sur le long terme. Ils ont successivement nié le problème, puis l’ont minimisé, puis circonscrit { certains cas. Enfin, ils ont cherché { montrer { tout prix des cas de comorbidités… Ils avaient en fait toujours un cran de retard dans leur discours, et finalement oui, ils ont commencé à parler des prescripteurs, ce qui était catastrophique dans une vision au long terme des choses. » Mais de manière générale, ce médecin a une opinion plutôt positive de la communication effectués par les laboratoires, puisqu’il explique que selon lui, « lorsque les données scientifiques s’imposent { tous, les laboratoires réagissent de manière très professionnelle », { savoir qu’ils agissent sans dissimulation aucune auprès des médecins. Selon lui les laboratoires auraient une communication assez transparente. Mais il explique aussi que les situations peuvent basculer, quand la crise prend une telle ampleur, et qu’on est obligés de s’adresser { des populations entières, et plus seulement à des professionnels de santé. Alors disparaît le schéma habituel de transmission de l’information de manière descendante : depuis les laboratoires, en direction des médecins, qui eux-mêmes retranscrivent aux patients dans leur pratique quotidienne… C’est donc bien ici que réside la complexité des choses. Tant que les industriels utilisent un discours scientifique, adressé à des scientifiques, le message semble se transmettre sans trop de problèmes de manière générale. Mais dans le cas de certaines crises, les médias s’emparent des affaires, et communiquent directement auprès du grand public. La transmission des informations se fait alors au travers de la presse généralisée. Et c’est alors que les messages peuvent se brouiller, et que les choses se compliquent parfois. L’expert que nous avons interrogé sur ce sujet a rapidement mis en exergue les effets pervers d’une mauvaise gestion de crise. Selon lui, la colonne verticale de cet effet négatif est le problème de temporalité de la réponse aux interrogations. Il nous explique que « ce qui est certain, c’est que le temps scientifique ne va pas avec le temps médiatique, et c’est pareil pour le discours scientifique, qui n’est pas adapté { la communication médiatique grand public ». Manifestement, cet état de fait se traduit quotidiennement dans la pratique de la médecine. Il semble en effet difficile d’expliquer les choses d’un point de vue purement scientifique aux patients. Le problème est que ceux-ci ont souvent beaucoup de mal à se détacher de la valorisation extrême qu’ils ont de la parole médiatique, et de leurs propres expériences. Aujourd’hui les patients recherchent de plus en plus de l’information par leurs propres moyens, au travers des forums internet par exemple. Interrogé sur cet aspect dans le cadre de l’épidémie H1N1, le Dr. Guyénot nous répond : « La clientèle ne m’a pas demandé d’avis. Elle s’était forgée son propre avis avant de venir me voir, sur la base de ce qui se disait dans les médias et internet ». Aussi, comment est-il possible de gérer cette communication auprès des patients et de maîtriser l’opinion publique ? Quels canaux de communication se doivent d’être utilisés, et de quelle manière ? Le médecin interviewé estime que le plus efficace serait de délivrer un discours général, avec de grandes données explicatives, sans qu’elles ne soient trop scientifiques. Il semble en effet qu’un discours trop complexe, et d’un niveau scientifique quelque peu élevé, ne serait pas réellement audible par les patients, et ne permettrait pas de les sensibiliser efficacement. Cependant, cette communication ne peut se faire que par des médias généralistes, l’Etat, ou alors des médecins totalement insoupçonnables de conflits d’intérêts. 23
  • 24. Il va sans dire que si cette communication était faite directement par les laboratoires, cela serait un échec, puisqu’aujourd’hui leur image est assez mise { mal, et le grand public n’a que peu confiance en ce type de discours. Enfin, divers autres protagonistes interviennent quotidiennement dans la prise en charge sanitaire des populations. Il convient donc d’en décrire les rôles, même brièvement. Ce groupe d’acteurs comprends notamment les pharmaciens, les associations de patients, les infirmiers, les aides { domicile… Ils jouent un rôle déterminant dans le système de santé, et notamment en cas de crise, puisqu’en plus d’être partie intégrante de ce système, ce sont eux qui détiennent le pouvoir d’être en contact très rapproché avec les patients. Force est de constater que les laboratoires pharmaceutiques communiquent de plus en plus étroitement avec ces professionnels, principalement les pharmaciens (au travers de formations, visites, brochures…). La preuve en est que le nombre de visiteurs non pas médicaux mais pharmaceutiques qui sillonnent la France augmente sensiblement chaque année. Stratégiquement parlant, c’est très intelligent puisqu’il est de notoriété publique qu’un patient a plus de facilité à exprimer ses doutes et questionnements à son pharmacien, dont il se sent plus proche, qu’{ son médecin. Peut-être donc que le pharmacien en France aurait finalement encore un peu de ce rôle de conseil, dont il défend avec orgueil et vivacité la réalité et l’utilité ? Bien entendu, dans un contexte de remise en question globale de la visite médicale en France, on est en droit de se demander ce qu’il adviendra de la visite pharmaceutique. Mais pour l’instant en tout cas, elle semble s’être ancrée dans les habitudes commerciales des industriels de santé. Ce qui est, il faut bien le dire, très bien accueilli par la profession, qui se sent ainsi réellement valorisée et considérée comme un maillon majeur de la chaîne de prise en charge du patient. Cela permet en outre un renforcement de leur formation continue, ce qui est indéniablement quelque chose de très positif. Les associations de patients, quand à elles, jouent réellement un rôle de proximité, en informant les patients d’une part, mais aussi en les défendant, notamment lors de ces crises sanitaires. En qualité de relai d’information et de protection des intérêts des patients, ce sont des entités à considérer intelligemment, en effet, il serait mal venu de se les mettre à dos. Tous ces acteurs impactent l’opinion publique, en étant considérés comme proches et dignes de confiance, car n’ayant pas de parti pris, ni de conflit d’intérêt en général. Aussi ils participent { leur niveau, tantôt { la maîtrise, tantôt { la propagation d’un scandale sanitaire. Il s’agit de tenir compte de leur force d’action. 24
  • 25. Conclusion Au vu de cette analyse, il nous semble réellement pertinent et salvateur pour les entreprises - et cela doit s’appliquer au cas des industries pharmaceutiques - de développer, et de mettre en place un système intégré de gestion des crises. Il apparaît que la crise se doit d’être gérée au moment même où elle a lieu, mais également, et surtout, en amont et en aval. Cet effet est renforcé dans l’industrie pharmaceutique, dès lors que l’on sait que la parole et le temps scientifiques ont constamment un retard significatif sur ceux du grand public, au travers des médias généralistes notamment. Ce phénomène est passablement potentialisé dans un monde en mouvance constante et de plus en plus prononcée. Toutefois, force est de constater que la mise en place de ce type de systèmes de gestion est laborieuse, et contraignante. D’autant plus que l’industrie pharmaceutique a cela de particulier qu’il est souvent bien difficile de prévoir les risques potentiels, comparativement { d’autres secteurs. En effet, bien qu’avec un système rodé de tests pré-cliniques et cliniques au long terme, les médicaments présentent et présenteront toujours des effets indésirables dont la gravité, et l’occurence potentielles sont bien difficiles à définir. Cependant, il est possible d’imaginer toute une batterie d’outils permettant ce contrôle du risque. Ils seraient par exemple des outils de prévention et d’anticipation du risque (réseaux structurés, cartographies et recensement des risques, usage de l’intelligence économique…), de suivi du risque (carnets de bords, cellules de crise (intranets, numéros verts…), argumentaires de communication…), ou encore des outils “post-crise”(audit, retour d’expérience…). In fine, il faudrait que les industries prennent réellement conscience de l’importance de considérer la gestion de crise comme activité inhérente { l’entreprise. C’est surtout le cas des industries de santé, dans un environnement anxiogène généré par des crises antérieures, souvent mal gérées justement, et des retentissements médiatiques exacerbés qui ont peu à peu installé une réelle psychose au sein de la population. En ce sens, la crise doit absolument être vécue au quotidien par toutes les parties prenantes. Cependant, la mise en place de ce type de systèmes de gestion des crises informationnelles dans l’industrie pharmaceutique se doit d’être soutenue par tous les acteurs du système de santé. En ce sens, instances publiques et privées doivent être remaniées en profondeur. Nous avons vu dans ce dossier en quelles proportions et de quelles manières interviennent successivement l’Etat, l’AFSSAPS, les médias spécialisés et généralistes, et les professionnels de santé. Il est urgent que cette chaîne de transmission de l’information et de maîtrise des contextes de crise s’organise de manière plus fluide, donc mieux contrôlée. En bout de chaîne, cela doit permettre au grand public, et à fortiori aux patients de mieux comprendre l’articulation des choses, leurs raisons d’être, et l”ensemble des actions de gestion mises en application . Aussi, il est indéniable que rien ne pourra se faire sans qu’une communication efficace adressée au grand public ne soit effectuée. Les gens ont besoin de prendre conscience de la réalité des choses, d’accepter ce rapport bénéfice/ risque unique en son genre, et surtout d’accepter le manque de visibilité dans ce secteur. Il faut rompre à tout prix avec cette peur du médicament et des produits de santé en général. Il faut réorganiser un système de santé Français, qui bien qu’étant l’un des meilleurs au monde, présente des écueils flagrants, et ne 25
  • 26. “rassure” plus. Il faut { tout prix que la parole scientifique, et les agissements des industries de santé récupèrent de leur crédibilité. Source: Catherine FAUCHOUX – Thèse : Gestion de crise : Internet contre Internet – MISTE ESIEE 2005 26
  • 27. Annexes Annexe 1 Source : INHESJ – LIREC n°25- Juin 2011 27
  • 28. Retranscriptions Interviews  Interview de Monsieur Gérard de Pouvourville, Directeur de la Chaire Santé { l’ESSEC Business School et conseiller scientifique du Ministère de la Santé, Direction des Hôpitaux depuis 1982  Interview du Professeur André Aurengo, ancien Président du Conseil supérieur d’hygiène publique de France et médecin nucléaire français  Interview d’un médecin Rhumatologue, exerçant en province, et disposant d’un poste { responsabilité au sein de la Fédération Française de Rhumatologie  Interview du Docteur Jean-yves Guyénot, Secrétaire général { l’Ordre des médecins de Bourgogne et docteur en médecine  Interview du Docteur Catherine Guyénot, Médecin au centre de transfusion sanguine à Auxerre 28
  • 29. Interview de G. de Pouvourville Professeur dans le département de management de la santé et directeur de la chaire ESSEC santé Selon vous, à partir de quel stade pouvons-nous qualifier un fait scientifique ou un événement scientifique de scandale de santé publique ? En général ce qui déclenche un scandale c’est l’observation ou la découverte fortuite. C’est la différence entre la découverte fortuite et la découverte liée au travail normal de la pharmacovigilance. Quelque chose qui apparaît au travers du fonctionnement de la Pharmacovigilance. La diffusion de cette information se fait en général normalement parce que ça fait justement partie du fonctionnement de la pharmacovigilance, donc les pouvoir publics réagissent tout de suite, le labo également réagit tout de suite, ça ne veut pas dire que derrière il n y aura pas de scandale, ça peut être derrière récupéré et devenir un scandale…mais disons qu’il y a une meilleure maîtrise de l’annonce. Ce qui est embêtant c’est quand il y a une découverte fortuite qui est faite a l’extérieure du système sanitaire, ça c’est beaucoup plus enquiquinant, ça veut dire que le système de vigilance sanitaire n’a pas marché, donc du coup les pouvoirs publics sont mal à l’aise car leur responsabilité est incriminée en tant que manque de vigilance sur la sécurité du produit et éventuellement le laboratoire peut l’être… mais bon après il faut examiner l’ensemble du cas pour voir effectivement ce qui s’est passé. Un exemple où le laboratoire n’a jamais été mis en cause, c’était il y a quelques année au sujet de la vaccination pour l’hépatite B avec la revendication chez un certain nombre de patients que la vaccination avait causé une sclérose en plaque et le laboratoire était en seconde ligne par rapport à la responsabilité des pouvoirs publics qui avaient commandé de faire la vaccination généralisée Donc c’est plus grave quand c’est fortuit, et quand le tireur de sonnette d’alarme est en dehors du système, et c’est aussi une question d’ampleur ; par exemple l’Agence européenne du médicament fait souvent des alertes en disant « attention, il y a eu sous tel traitement deux morts, on est pas sûr que ce soit dû à ça mais bon c’est peut être lié { ce produit là, on vous demande de faire attention … » mais bon deux morts par rapport a la population traitée.., mais le seuil psychologique ne veut rien dire, et c’est d’autant plus grave quand ça arrive quand il s’agit d’un traitement d’une maladie pas très grave car on s’attend à ce qu’un médicament qui traite du rhume ne tue pas les gens, à la limite quand on dit qu’il y a eu deux mort avec un traitement du cancer avancé du poumon à petites cellules, les gens disent « oui, on meurt de ce cancer l{… !! » donc il y a aussi cet aspect là, donc le scandale vient aussi du fait qu’on tue en proposant à des gens une intervention qui n’est pas majeure d’une part, où le problème traité par le médicament n’est pas un problème très grave…c’est l{ ou il y a scandale. Quels sont les scandales sanitaires qui vous ont le plus marqués durant ces 30 dernières années ? Je crois que le scandale qui a le plus secoué la France c’est le scandale de la contamination du sang, parce que l{ on s’attendait pas du tout { ce que les Autorités publiques ne prennent pas des précautions pour s’assurer que quand ils font des prélèvements sur des donneurs ces derniers ne soient pas contaminés par le VIH ou autre virus, quand on apprend par la suite qu’effectivement on est aller cherché du sang dans les prisons et qu’on a mélangé du sang etc. ..on se dit mince mais il y a quelque chose qui ne va vraiment pas, et puis avec une ampleur énorme, avec des gens qui n’étaient pas malades avant enfin qui étaient hémophiles mais qui n’avait pas le VIH et qui se retrouvent avec le virus dans le sang. Ah ça c’est une catastrophe, c’est vrai que ça été quelque chose qui a beaucoup choqué tout le monde. Mais après les autres c’est discutable…la question de la vaccination pour l’hépatite B chez les jeunes ça questionne beaucoup, pour un scientifique c’est vraiment un problème, moi je suis quand même 29
  • 30. un scientifique de formation , j’ai travaillé avec des épidémiologistes très sérieux ; que d’une part la justice a estimé qu’il pouvait y avoir un lien de causalité pour la SEP, à la fois ni d’un point de vue on va dire physiologique au sens de l’analyse du mécanisme cellulaire, ni au niveau statistique, on était incapable d’établir des relations entre les deux , c’était un phénomène de parfaite concomitances entre les séries que de ce point de vue là, on ait retiré une vaccination qui était extrêmement importante et qui sauvait des vie..L{ ça m’a choqué personnellement mais dans l’autre sens… Sur un plan strictement scientifique, quels sont les critères qui nous permettent de dire que cette crise sanitaire (la crise du sang contaminé) mérite d’avoir plus d’intérêt qu’une autre ? Et mérite une couverture médiatique plus qu’une autre ? Le problème de la couverture médiatique d’une crise c’est que ça échappe complètement aux scientifiques. Ce qui est choquant c’est quand il y a vraiment soupçon de tromperie délibérée, Quand on découvre qu’il y a eu quelque part une défaillance majeure dans la chaine de sécurité sanitaire, ça été le cas pour les hormones de croissance qui étaient fabriquées dans l’arrière boutique du charcutier dans des conditions déplorables...c’était moyen quoi..(Sourire) et avec un mec qui s’en ait mis plein les poches qui par ailleurs s’est comporté avec une arrogance absolue. Ce que je dis ce n’est pas d’un point de vue scientifique, mais d’un point de vue de la science. Il y a des techniques statistiques qui existent, on essaye avec les données qu’on a de regarder si on pourrait établir un lien de causalité avec une robustesse suffisante et voir si il y a vraiment matière {...et quelque fois c’est extrêmement difficile de conclure, je veux dire dans le cas de l’hépatite B finalement il y a eu accumulation d’études qui ont convergé pour dire que non. On n’est pas capable de démontrer quoi que ce soit, dans le cas du médiator, on savait par exemple qu’il y avait à la base des raisons pharmacologiques objective de penser qui pouvait y avoir des effets secondaires, sauf que quand on développe un médicament au début on ne sait pas trop la fréquence de ces effets secondaires, car on a pas un grand échantillon etc..C’est pour ça qu’on fait de la pharmacovigilance. Mais dans ce genre de débat ça devient très rapidement passionnel, donc la science on ne l’entend plus dans ce genre de débat… il faut beaucoup de sang froid à un décideur public pour dire il y a doute...il y a doute donc je ne fait rien. Passons maintenant au traitement de ces événements justement. Selon vous, les medias traitent ils bien ces faits de santé ? Existerait-il des déviances et des partis-pris ? C’est très variable en fait, selon les medias, si vous rapportez dans un journal par exemple « la CNAM a fait une étude qui montre que le Médiator a tué 2000 personnes… » là on donne juste une information, sans commentaire sans rien, que vous soyez un bon journal ou pas, de toute façon c’est pareil, l’info passe et après ce n’est plus contrôlable…mais après il y a toute la partie commentaires, il y a des journaux qui ont des journaliste spécialisés dans ce genre de questions et qui vont essayer de creuser pour comprendre, discuter avec des experts , essayer de rendre compte le plus objectivement possible de la nature du débat... et puis y a des medias qui vont tout de suite rentrer non pas dans la nature scientifique du débat, mais dans.. « ah wé, Servier légion d’honneur, raquette Sarkozy..Etc. Etc.. » qui vont déj{ monter le cas et l’histoire et le fait scientifique va être noyé, le débat scientifique autrement dit va être noyé, on va vouloir tout de suite chercher des coupables, donc on va construire une histoire, les medias aiment ça mais c’est le public qui demande ça en fait. C’est un effet d’offre et de demande qui est compliqué, c’est la poule et l’œuf comme d’habitude, par exemple les pouvoirs publics disent nous menons une enquête on vous préviendra le temps voulu etc..on se dit on se met en attente, il y a une inspection contrôlée…mais les medias ne vont pas attendre, il vont commencer à gratter de leur coté, ils vont interviewer le professeur « truc » qui a bossé avec Servier qui va raconter…il vont aller interviewer des gens qui ont été virés de chez Servier..C’est une boîte horrible...ils vont forcement construire une histoire. De mon point de vue c’est extrêmement difficile { contrôler. 30
  • 31. Globalement, comment percevez-vous la réaction des laboratoires incriminés dans ces affaires face à ces scandales ? Par exemple, en gros Servier a merdé complètement… (Sourire) parce qu’il a nié les faits en bloc, la bonne attitude dans ces cas là c’est de dire : « nous nous mettons à la disposition des pouvoirs publics pour explorer cette question, nous somme surpris nous n’avons pas les mêmes signaux et nous mettons tous nos dossiers à la disposions des pouvoirs publics… » Les laboratoires maintenant ont appris à prendre leur responsabilité mais ça ne leur garantit pas que ça ne leur retombe pas sur la gueule ; mais ils savent que, quelque part, quand il y a une affaire come ça, il y a quand même des gens qui font de la communication de crise, alors, ils ne réussissent pas à tous les coups, mais ils savent très bien aujourd’hui que s’ils ne jouent pas l’ouverture totale et la transparence, ils sont foutus. Ça ne veut pas dire que s’il joue la transparence, ça ne va pas leur retomber sur la gueule, Vioxx c’est MSD qui a pris l’initiative de le retirer, mais c’est après qu’on ait regardé et qu’on se soit dit « MSD mène des essais clinique bidons.. » Il faut se dire toujours que ça existe et qu’on est prêt { gérer la situation quand ça apparaît. Il faut être le plus Open possible et attendre que la vague médiatique passe pour arriver au juridique où il y aura une situation plus construite. Et l’Etat et les Autorités de santé type Affsaps dans tout ça ? Trouvez-vous qu’ils fassent vraiment leur travail de contrôle et de sanction ? Je pensais que l’Affsaps faisait un bon boulot, je pense que majoritairement elle pas mal, il s’avère qu’il y a des choses qui passent au travers des mailles. Le problème de l’Affsaps sur le médiator c’est qu’il y a eu un certain nombre de signaux qui sont venus de l’extérieur et qui n’ont jamais été entendus, mais sur le point de vue pharmacologique, il n y avait pas grand-chose sur le dossier du médiator, on l’a retiré du marché en Espagne 5 ans avant, interdit aux Etats-Unis, c’est vrai qu’on a eu l’impression qu’il y avait une certaine forme d’aveuglement en ce qui concerne ce produit en France. L’Etat c’est compliqué, il y a les politiques et l’administration, ce n’est pas pareil. Les politiques, quand vous êtes Ministre de la santé, vous n’êtes pas compétent en pharmacologie ni en pharmacovigilance, d’un coté on pourrait se dire que le politique fait confiance à ses conseillers, donc le fait qu’il signe, sa responsabilité est de fait de droit est engagée, sa culpabilité c’est plus compliquée. Le fait qu’il ait fait une faute, vis-à-vis de sa compétence, mais bon on pourrait se dire que votre responsabilité est de vérifier que vos services fonctionnent bien, mais à ce moment la ça devient obsessionnelle et on ne s’en sort plus. Donc le politique c’est un peu compliquée. 31
  • 32. Interview du Docteur André Aurengo Ancien Président du Conseil supérieur d’hygiène publique de France et médecin nucléaire français Remarque : Seuls les passages exploitables ont été retranscrits Dans les écrits que vous nous aviez fournis, vous sembliez indiqué que les institutions de santé avait un discours plutôt prudent ? Lors de l’affaire médiator, l’AFSSaPS a été accusé de ne pas avoir fait son travail. Alors, il est possible que l’AFSSaPS n’ait pas très bien fait son travail. Il est certain et plus que possible que la pharmacovigilance au niveau européen n’est pas bien organisé et que la structure réglementaire des AMM n’est pas optimal. Il n’est pas normal que le fait qu’il y est une AMM dans un pays facilite les obtentions d’AMM et que réciproquement, le retrait d’un médicament dans un pays ne fasse pas se poser des questions dans les autres pays. On passe donc à côté de vrais problèmes. L’AFSSaPS s’est trouvé emberlificoté dans cette histoire et du coup, ils en ont trop fait, comme le fait de publier une liste de médicaments sous surveillance. Ils n’ont cependant pas expliqué la cause de cette mise sous surveillance et le degré de risques. Du coup, ça a affolé des tas de gens sans raisons. C’est une attitude qui est totalement anti-scientifique et c’est une réponse de nature politique { un problème organisationnel et scientifique. On peut donc parler d’une mauvaise réaction mais peut-on également parler d’un retard de réaction ? L’absence de réaction a surtout été dans la réaction qu’il aurait fallu avoir quand le médicament a été interdit dans d’autres pays. Le problème est celui du bénéfice-risque. Il s’agit d’évaluer quel est l’équilibre entre les deux et de savoir si le bénéfice est suffisant. Cependant, des fois, on a interdit des médicaments sur des fantasmes. Comme pour l’affaire du diantalvic, qui a été interdit parce que des gens se suicidaient avec. C’est ridicule. Ca ne va pas supprimer les suicides et pourtant, le diantalvic est un médicament très efficace et qui était très utile pour certaines personnes. Il y a deux risques réels { ce sujet. D’abord, que des laboratoires pharmaceutiques découvrant un produit très efficace ne demandent pas l’AMM en France car ils ont peur d’avoir des emmerdes { perte de vu ou il vont de dire ‘on va nous reprocher de pas avoir prévu quelque chose au nom du principe de précaution. Et la deuxième crainte et plus générale. Elle est que si cette attitude devait se généraliser dans les pays occidentaux, qui font 95 % de la recherche pharmaceutique, qu’il y ait une perte de capitaux, que les investisseurs ne veulent plus placer de l’argent dans la recherche de crainte que les produits soient interdit pour de mauvaises raisons. Et que du coup, la recherche pharmaceutique soit purement et simplement freinée. Que pensez-vous de la gestion de ces crises par les entreprises et par exemple de la réaction de Servier dans l’affaire du Médiator qui n’a pas communiqué au début ? Je ne saurais pas forcément vous répondre mais c’est que la réaction de servier a été assez maladroite. Je crois qu’il y a beaucoup de structures, de l’état, institutionnel, etc…qui ont du mal { comprendre qu’on est dans un siècle de communication. Quand il y a quelque chose comme se qui se passe sur le médiator, il faut réagir tout de suite, même quand vous n’avez pas les informations, ils faut dire qu’on y travaille. 32