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UNE QUERELLE DE SALON: FRANCE, ITALIE, ESPAGNE
Papers on French Seventeenth Century Literature, XXXIII, 64 (2006), p. 269-276
Nous savons tous que les salons n’étaient pas toujours les lieux charmants où régnaient le
calme et la paix. La réunion d’un nombre d’habitués autour d’une grande dame ne les garantissait pas
de désaccords mutuels. Ici je voudrais mener une enquête “policière” sur la querelle survenue à l’hôtel
de Rambouillet au carême de l’année 1639 au sujet d’un ouvrage de l’Arioste; loin d’être un événement
ponctuel sans importance, elle a une profonde signification éthique et esthétique.
Les débuts de la querelle
En septembre 1638, Voiture avait été envoyé par le roi en Italie, pour porter au grand duc de
Toscane la nouvelle de la naissance du Dauphin, le futur Louis XIV. La veille de son départ, Chapelain
offrit à Voiture un exemplaire des Suppositi de l’Arioste “pour se divertir par les chemins, et se remettre
dans la langue italienne”1. De retour à Paris après un voyage assez mouvementé, Voiture désapprouva
la pièce car il la trouvait mauvaise et pleine d’obscénités. Chapelain, qui n’était pas du même avis, et
qui avait déjà vanté à tous ses amis le mérite de cet ouvrage, ne voulut pas accepter cette réprobation
sommaire (Cioranescu, 1938, II: 13-14). Le terrain était prêt pour le déclenchement de la querelle.
Barbara Krajewska l’a exposée dans une minutieuse étude; j’y souscris, mais pas entièrement. Mes
réserves portent sur les motifs de la dispute, et permettront, je l’espère, de mieux la cerner. Voici ce
qu’écrit Mme Krajewska:
Tout commença innocemment. Au début de 1639, Chapelain envoya la pièce à Voiture qui était à Rome,
pour qu’il se remette à l’italien. La langue d’Hespérie [c.-à-d., l’Italie] était le fameux casus belli entre les
deux hommes, Voiture ne pouvant souffrir que Chapelain la préfère à l’espagnol. À son retour de Rome,
Voiture condamna la pièce sans appel, en priant Julie d’être juge de la polémique (1990: 41).
Il me semble que cet “envoi” n’était pas “innocent”, et cela pour deux raisons. La première est
que Chapelain connaissait le faible de Voiture pour l’Espagne et pour sa littérature; dans une lettre
adressée à Balzac le 17 avril 1639 il écrit:
C’est encore une querelle que j’ay avec Mr Voiture qui ne peut souffrir que je la préfère [la langue
italienne] à l’espagnole, ni les poètes italiens aux poètes espagnols (1880-83, I: 415).
En effet, le poète évoquait souvent des passages du Quichotte, il avait adapté, entre autres, des
poésies de Castillejo, de Góngora et de Soto de Rojas et imité deux romances publiés dans les Guerras
civiles de Granada de Pérez de Hita. La deuxième raison, plus importante en l’occurrence, Voiture
connaissait le héros de l’Arioste, mais lui préférait l’Amadis, comme le prouvent ses lettres envoyées
au duc de Bellegarde (1627) et à Mlle de Rambouillet (en 1633, précisément depuis Madrid, et en
1634). Chapelain, qui ne pouvait ignorer le contenu de ces lettres, était pleinement conscient de la
difficulté à le faire démordre de son attachement pour l’Espagne. Bref, la proposition de l’académicien
n’était pas anodine et pouvait celer des intentions belliqueuses.
La querelle est donc bel et bien déclenchée. Avant de continuer, il convient d’étudier son objet.
Il s’agit de I Suppositi, une commedia de l’Arioste. Le choix de l’auteur ne saurait surprendre. C’est à la
1
Lettres, 1880-83, vol. I: 401; lettre à Balzac datée le 12 mars 1639, vid. aussi p. 332, lettre du 5 décembre 1638. Sauf
indication contraire, toutes les lettres de Chapelain sont adressées à Balzac.
2
Pléiade que l’écrivain de Ferrare doit la vogue dont il jouit en France jusqu’à l’époque classique.
Peletier du Mans avait recommandé sa lecture à Ronsard, qui s’en inspira maintes fois, tout comme
Du Bellay. Les milieux mondains s’intéressaient aussi à lui: les mécènes Jean Brinon et Henri de
Mesmes d’abord, la duchesse de Retz plus tard, accueillaient chez eux des imitateurs de l’Arioste
(Desportes, Amadis Jamyn, Claude Billard, Antoine-Mathieu de Laval, le Sieur de La Roque). Déjà
au commencement du XVIIe siècle, Marguerite de Valois réunit autour d’elle des connaisseurs de
l’Arioste (Claude Garnier, Du Mas, Vital d’Audiguier, Laugier de Porchères, entre autres; voir
Cioranescu, 1938, I: 11-57).
I Suppositi (1525) n’était pas une pièce totalement inconnue, elle avait été traduite à deux
reprises avant notre querelle. La traduction de Jacques Bourgeois porte un titre un peu longuet:
Comedie tres elegante, en laquelle sont contenues les Amours recreatives d’Erostrate, fils de Philogone de Catania en
Sicile et de la belle Polimneste, fille de Damon, Bourgeois d’Avignon, avec l’Epistre d’icelui Erostrate à Polimneste son
amie, traduite d’Italien (Paris: Jeanne Marnef, veuve de Denis Janot, 1545); elle est aujourd’hui perdue.
Celle de Jean-Pierre de Mesmes (La comedie des supposez de M. Louys Arioste, en Italien et Françoys, Paris,
Est. Groulleau, 1552) fut réimprimée en 1585 (Paris, Hierosme de Marnef). La pièce italienne fut en
outre imitée par Jean Godard dans Les Déguisés. Les Supposés est une aventure amoureuse compliquée
de travestissements. Le jeune Erostrato, venu à Ferrare pour des études, mais qui a laissé les livres à
Dulippo, son valet, s’est engagé à servir Damone, dont il aime la fille Polinesta. Dulippo, sous le nom
et les habits de son maître, s’emploie auprès de Damone pour obtenir la main de Polinesta, tandis
que son maître se charge d’obtenir d’elle-même son cœur. Pour mieux tromper Damone, le faux
Erostrato lui présente un marchand de Sienne, qu’il fait passer pour son père; mais ce nouveau
mensonge réussit mal, car le vrai père, Filogono, arrive à Ferrare, et tombe sur un autre Filogono qu’il
ne connaît pas, et sur le valet de son fils, qui se fait passer pour Erostrato. Heureusement, tout
s’explique, pour le contentement général, et la pièce finit par le mariage que l’on attendait (cfr.
Cioranescu, 1938, I: 300-303).
Le déroulement de la querelle
Le juge de la dispute, Julie d’Angennes, s’apprêta donc à écouter la lecture que Chapelain allait
lui faire de la comédie italienne. Or, ce dernier n’avança pas beaucoup:
…soit qu’elle n’entendist pas assés bien la langue, soit parce qu’en les lisant j’en passay toutes les
obscenités, qui font traits dans la pièce, soit parce qu’elle ne sçait pas les loix de la Comédie pure et
qu’elle n’en gouste que celles qui ont l’esclat des avantures des Romans, tesmoigna sur les deux premiers
actes que celle cy ne luy plaisoit (1880-83, I: 401-402; vid. aussi 395 et 404).
Des quatre raisons alléguées par Chapelain deux impliquent directement Julie (sa connaissance
de la langue italienne, sa préférence pour l’intrigue romanesque) et deux concernent principalement
les questions de poétique. Laissant de côté celles-là, je m’intéresserai ici à la portée proprement
littéraire de la commedia en question.
I Suppositi respecte parfaitement la règle des trois unités: malgré la complexité de l’intrigue,
l’auteur parvient, grâce au récit des événements arrivés à Catania et à la rencontre de Dulippo avec le
marchand de Sienne, à ajuster toutes les données de la pièce. Il en est de même pour la vraisemblance
(chaque personnage s’exprimant dans un langage en accord avec son état), pour l’imitation littéraire
(Térence et Plaute, dit l’Arioste dans son Prologue, n’auraient pas désavoué cette “poetica imitazione”2)
et pour la peinture de la nature humaine (les mœurs de l’avare et du parasite, entre autres, sont
convenablement reproduites).
2
Les citations renvoient à l’éd. italienne de C. Segre 1976; ici, page 62.
3
Ces conformités avec la poétique justifient qu’on puisse voir dans les Supposés une comédie
régulière: elle respecte ce que Chapelain appelle “les loix de la comédie pure”. Pourtant les motifs du
choix de l’auteur de La Pucelle restent obscurs à deux titres. En premier lieu, car le risible étant “une
partie du laid” (Aristote, Poétique: 49a32) encore dans les années 30, l’élection par un académicien
d’une pièce aussi truffée de situations comiques et amusantes a lieu de surprendre. En deuxième lieu,
car les bienséances sont entièrement malmenées tout au long de la pièce élue. Il convient
d’approfondir ce point.
À partir de 1630 et en fonction d’une crise de conscience morale dans le théâtre pré-classique,
l’idée de bienséance paraît une condition nécessaire de l’accord de l’auteur avec son public. Rotrou
dans l’Épître au Roi de La Bague de l’oubli (1635), Chapelain lui-même dans son Discours de la poésie
représentative (1635) et Mairet dans la Préface des Galanteries du duc d’Ossonne (1636) y font allusion (en
dépit de passages licencieux qui se trouvent dans leurs pièces). En 1639, simultanément à notre
querelle, La Mesnardière emploie pour la première fois le terme au pluriel (La Poétique), et Scudéry
oppose la comédie des siècles passés, qui “n’était que médisance et saletés” à celle de son temps, qui
“n’est que pudeur et modestie” (textes cités par Scherer, 1973: 384).
Barbara Krajewska accepte que “I Suppositi de l’Arioste renfermaient un certain nombre
d’équivoques [que] la pudeur outrée de Mlle de Rambouillet ne put […] supporter” (1990: ibid.). Son
refus de lire la pièce ne fut pas, me semble-t-il, une de ces pruderies qui la rendraient célèbre plus tard
(Decaux, 1972: 654), mais une réaction aux audaces de la commedia, dont voici quelques exemples. Dès
le début nous apprenons que la nourrice a conduit Erostrato au lit de Polinesta (I, I: 64) et que leurs
relations se sont prolongées presque toutes les nuits pendant deux ans (I, III: 71 et III, III: 89); on
imagine aisément les commentaires des valets et du parasite sur la virginité de la protagoniste (III, III:
88).
On fera remarquer que la sexualité ne sera matière interdite qu’à partir de 1640 environ, et
encore, que le public du XVIIe siècle était davantage choqué par les mots que par les idées: il était
beaucoup plus sensible aux propos malsonnants qu’aux situations hardies. Ainsi, les rapports sexuels
évoqués dans les pièces du début du siècle évitaient –tantôt grâce au style d’époque, tantôt grâce aux
liens de parenté–, de violer les bienséances de manière scandaleuse. Chapelain lui-même admet qu’on
décrive de “sales amours”, mais il demande que ce soit “avec des paroles honnêtes”; il ira même à
soutenir que “cela s’appelle envelopper les ordures” (cité par Bray, 1927: 228). Rien de tel dans la
pièce en question, où le concubinage des deux amoureux est un sujet de conversation courant entre
leurs valets et servantes.
Pire encore, les mots grossiers y sont légion: “[Il a dit] que jour et nuit tu ne fais que tousser
et cracher, et que les porcs auraient horreur de toi”3 (acte II, sc. III; 1976: 82). Lorsque Nebbia montre
à son maître les fers pour immobiliser Erostrato, Damone lui dit qu’on n’en a plus besoin, et comme
son valet insiste, il lui répond: “Tu les cloues dans ton derrière”4 (V, X: 113). Les mots désignant des
parties du corps étaient bannis de la scène; rien n’y fait, Erostrato, déguisé en valet, n’a pas crainte de
rapporter à Cleandro que les gens parlent de sa hernie: “une bourse plus grosse que la tête te pend
jusqu’aux genoux”5 (II, III: 82); pire encore, il se plaint, par des propos équivoques, de l’avarice de
Damone (à remarquer l’obscénité de l’exclamation: “Damon […] aime davantage sa bourse que celle
3
C’est nous qui traduisons: “[Egli ha detto] che dì e notte non fai altro che tossire e sputare, e che li porci averieno
schifo di te”.
4
“Chiàvateli in culo”.
5
“ti pende fino alle ginocchia una borsa più grossa che tu non hai la testa”.
4
de la fille”6; II, II: 79). Enfin, le cuisinier Dalio est sur le point de blasphémer, mais le jeune Caprino
affirme qu’il l’a déjà fait dans son cœur7 (III, I: 84).
Voici, sans doute, les “obscenités qui font traits dans la pièce” que Chapelain passa dans sa
lecture à Julie; son escamotage est la meilleure preuve qu’il était conscient des inconvenances de la
commedia en question. Mieux, s’il les évitait, c’est qu’il craignait le scandale que ferait Mlle de
Rambouillet en les entendant, signe qu’elle connaissait l’italien mieux qu’il ne l’affirmait! “Effarouchée
par les libertés de l’Arioste […] elle donna gain de cause à Voiture, au grand ennui de Chapelain”
(Cioranescu, 1938, II: 14). Tout comme pour le déclenchement de la querelle, je suis d’avis de retirer
ici encore à Chapelain la présomption d’innocence. Là, il proposait à Voiture une lecture italienne
pour le faire démordre de sa passion espagnole, puis, il récusait son jugement; ici, il contestait la
compétence du tribunal de Julie invoquant une mauvaise instruction du procès. Sa thèse était que la
bienséance ne doit pas faire oublier au poète la réalité, et que les règles de l’art doivent prévaloir sur
le “bon sens particulier” (1880-83, I: 402-403; lettre du 20 mars 1639). Le lendemain du verdict de
Julie, Chapelain envoya en satisfaction à Voiture une paire de gants d’Espagne, enjeu du défi.
Cependant il était loin de déclarer forfait, et c’est ainsi que la bataille fut déclarée sur plusieurs fronts.
Le camp de Chapelain était soutenu, affirme-t-il dans une lettre à Godeau (1880-83, I: 404; 25 mars),
par le marquis de Rambouillet, Chavaroche, Mlle Paulet, les deux frères Arnauld et les Scudéry8; le
camp de Voiture était soutenu par Pisani et, surtout, par Mlle de Rambouillet (la marquise, tout en
penchant secrètement pour Voiture, resta indécise). Enfin, Chapelain fit appel à un arbitre et le sort
tomba sur l’oracle de la poésie précieuse: son ami et grand expert Guez de Balzac, qui jouissait de la
paix, loin dans son Angoulême. Il lui écrivit deux lettres en lui demandant de prononcer un “jugement
sérieux à bien ou à mal” (1880-83, I: 399 et 401; 4 et 11 mars respectivement). Balzac ne tarda pas à
lui répondre qu’il avait déjà lu la pièce de l’Arioste et qu’il souscrivait à son jugement (venant même
à écrire qu’il n’y aurait pas d’Arioste français aussi longtemps que Chapelain ne se déciderait pas à
écrire des comédies!; 1659: 161 et 1665, II: 786; lettre du 15 mars). Dans une deuxième lettre, datée
le 21 mars (s.v. 1639), Balzac chercha à consoler son ami et ne lésina pas sur sa louange de l’Arioste
(I Suppositi ne sont pas ouvertement nommés pour des raisons d’ordre “politique”; vid. l’explication
de R. Zuber, 1644: 114). Selon lui, la comédie d’Arioste avait de maigres chances d’être bien reçue au
salon car, affirmait-il, “les gens du grand-monde n’[avaient] pas grand goust pour les delices du menu
peuple” (1639: 256 et 1665, II: 509). La réaction de Balzac charma Chapelain, qui n’hésita pas à
montrer les lettres à tous les habitués du salon. Si auparavant son “parti […] n’était guère moins que
terrassé” (1880-83, I: 405; 26 mars), à présent tous criaient son “triomphe” (ibid., 406).
Dans sa deuxième lettre Balzac insérait quelques passages d’un discours alors incomplet et qui
plus tard recevrait le titre suivant: Réponse à deux questions, ou du caractère et de l’instruction de la comédie (5
mai 1644). Balzac y abondait dans l’esthétique de son ami, et soutenait que la lecture de ce genre de
comédies exige de revêtir “l’esprit de bourgeois” et “quitter celuy de courtisan” (1644: 117 et 1665,
II: 509), alors que ses détracteurs avaient “demandé des portraits qui embellissent, et non pas qui
ressemblassent” (ibid., 118 et 509). Concernant la “bassesse” de la commedia en question, elle n’était
qu’“apparente” (118 et 510), car si “la mediocrité […] est tombée en partage” à ce genre dramatique,
cependant “il y a une mediocrité toute d’or, toute pure, et toute brillante, que l’antiquité a reconnuë,
qui est sans doute celle de Terence et de l’Arioste” (119 et 511). Bref, à force de parler “en beaux
6
“Damone […] ama assai più la sua borsa che quella de la figliuola!”.
7
“Ah poltrone! tu biastemi col cuore e non osi con la lingua”.
8
dont Madeleine sans avoir lu la pièce! Elle ne la lut que tard, vers le 25 mars (vid. 1880-83, I: 409; 26 mars).
5
esprits” au lieu de parler “en honnestes gens” (125-126 et 515), les rivaux de son ami étaient devenus
–dit Balzac– “ridicules”, “sages et habiles hors de saison” (126 et 515).
M’en voudra-t-on si je soutiens que, pas plus que Chapelain, l’auteur d’Aristippe n’est pas à
l’abri de tout soupçon de subjectivité? Sans entrer dans le raisonnement esthétique, sa défense des
Supposés est une attaque, par pièce interposée, des écrivains espagnols, des femmes qui parlent
littérature et de Voiture. En effet, seul Chapelain est, affirme-t-il à la fin de sa Réponse, grand
connaisseur des “mysteres” de l’art, “si mal entendus par les poëtes espagnols” (131 et 519)9. Les
femmes ensuite, qui se mêlent de littérature sans en avoir le droit:
Si j’étais modérateur de la Police, j’envoyerais filer toutes les femmes qui veulent faire des livres,
s’exclame-t-il dans une lettre de 1638 (citée par Krajewska, 1992: 426). Voiture enfin. La
correspondance entre Chapelain et Balzac montre combien ces deux érudits haïssaient le salon de
Mme d’Auchy, que le premier appelait “académie femelle” (1880-83, I: 222; 7 avril 1638) et le second
“Sénat féminin” (cité par Krajewska, 1992: 426); Voiture s’y rendait souvent dans le but de rencontrer
sa maîtresse, Mme de Saintôt. Il ne faut pas oublier que Charlotte des Ursins se battait avec
acharnement pour que Voiture quitte l’hôtel de Rambouillet (Krajewska, 1992: 429); ces partages ne
pouvaient qu’irriter l’académicien et le savant. Ce dernier nous a laissé quelques commentaires plutôt
aigres sur Voiture:
Ô! Qu’il est aimable, ce cher ami; qu’il est estimable, et pour continuer à rimer en able, qu’il est
redoutable aux pauvres livres, quand il en juge avec toute la rigueur de son jugement! à tout le moins
qu’il nous face grace à nous autres ses bons amis, et qu’il soit plus indulgent au vieux Balzac, qu’il ne l’a
esté à Pline le jeune. J’ay esté ravi de voir, dans sa lettre, ses belles jalousies, ses reproches obligeans, et
tout ce qu’il dit de l’infidelité que je luy ay faite (1665, t. II, chap. V; éd. Jolly: 627).
Quelques années plus tard, les allusions à Voiture étaient de la même teneur, sinon plus aigres,
comme le prouve cette lettre à Chapelain datée le 4 novembre 1645:
Parlons encore de ce beau Monsieur qui parle d’un cœur fait comme le sien, qui méprise Sénèque, qui
ne peut souffrir Pline le jeune, qui admire les auteurs espagnols, qui voulut faire condamner les
“Suppositi” de l’Arioste. […] Vous voyez qu’il a tort et que tout ce qu’il dit est très impertinent pour lui.
Ces commentaires sur la querelle des Supposés ne cherchent pas à disculper “l’âme du rond”,
comme on appelait Voiture rue Saint-Thomas-du-Louvre. Son choix de Julie d’Angennes pour juge
de la dispute n’était pas inoffensif: d’une part, sa pruderie l’incitait à se scandaliser haut et fort du viol
des bienséances, de l’autre, sa préférence pour le maître d’hôtel du roi la prévenait en sa faveur. Il
était donc assuré de compter sur l’appui inconditionnel de Julie, devenue juge et partie de la cause. Si
j’ai mené cette enquête c’est pour montrer combien les jugements des salons en matière poétique
dépendaient des rapports humains: souvent une question relevant de la réception d’un auteur ou d’un
courant littéraire dépassait les frontières purement esthétiques pour envahir des domaines personnels
où les critères de la raison sont forcés de cohabiter avec ceux de la passion; à nous, chercheurs, revient
de distinguer la réception esthétique d’avec l’appréhension esthétique.
Bibliographie
ARIOSTO, Ludovico (1976), Le Commedie, a cura di Cesare Segre, introduzione di Lanfranco Caretti, Torino:
Giulio Einaudi.
9
Ailleurs il ne ménage pas ce peuple de gens querelleurs, hypocrites et insolents (vid. ses Dissertations politiques, II, I: 473
et sa Dissertation publiée par Conrart, II, II: 289 et 350 respectivement).
6
BRAY, René (1927), La Formation de la doctrine classique en France, Paris: Hachette.
CHAPELAIN, Jean (1880-83), Lettres, publiées par Ph. Tamizey de Larroque, Paris: Imprimerie Nationale, 2 vol.
CIORANESCU, Alexandre (1938), L’Arioste en France, des origines à la fin du XVIIIe
siècle, Paris: Les Presses Modernes,
2. vol.
CONESA, Gabriel (1995), La Comédie de l’âge classique. (1630-1715), Paris: Seuil.
DECAUX, Alain (1972), Histoire des Françaises, Paris: Perrin, t. I.
GUEZ DE BALZAC (1639), “Three unpublished letters of Guez de Balzac”, edited by W.R. Quynn, Romanic
Review, 45 (1954): 251-258.
– (1644), Œuvres diverses, édition établie et commentée par Roger Zuber, Paris: Honoré Champion, 1995.
– (1659), Lettres familières de M. de Balzac à M. Chapelain, Paris: Augustin Courbé.
– (1665), Œuvres, Paris: T. Jolly, 2 vol.
LATHUILLIÈRE, Roger (1966), La Préciosité. Étude historique et linguistique, Genève: Droz.
MAÎTRE, Myriam (1999), Les Précieuses. Naissance des femmes de lettres en France au XVIIe
siècle, Paris: Honoré
Champion.
KRAJEWSKA, Barbara (1990), Mythes et découvertes. Le salon littéraire de Madame de Rambouillet, Biblio 17, n 52, Paris–
Seattle–Tübingen: Papers on French Seventeenth Literary Literature.
– “Quelques précisions touchant le salon de la vicomtesse d’Auchy”, Papers on French Seventeenth Century Literature,
19 (1992): 415-432.
SCHERER, Jacques (1973), La Dramaturgie classique en France, Paris: Nizet.

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  • 1. 1 UNE QUERELLE DE SALON: FRANCE, ITALIE, ESPAGNE Papers on French Seventeenth Century Literature, XXXIII, 64 (2006), p. 269-276 Nous savons tous que les salons n’étaient pas toujours les lieux charmants où régnaient le calme et la paix. La réunion d’un nombre d’habitués autour d’une grande dame ne les garantissait pas de désaccords mutuels. Ici je voudrais mener une enquête “policière” sur la querelle survenue à l’hôtel de Rambouillet au carême de l’année 1639 au sujet d’un ouvrage de l’Arioste; loin d’être un événement ponctuel sans importance, elle a une profonde signification éthique et esthétique. Les débuts de la querelle En septembre 1638, Voiture avait été envoyé par le roi en Italie, pour porter au grand duc de Toscane la nouvelle de la naissance du Dauphin, le futur Louis XIV. La veille de son départ, Chapelain offrit à Voiture un exemplaire des Suppositi de l’Arioste “pour se divertir par les chemins, et se remettre dans la langue italienne”1. De retour à Paris après un voyage assez mouvementé, Voiture désapprouva la pièce car il la trouvait mauvaise et pleine d’obscénités. Chapelain, qui n’était pas du même avis, et qui avait déjà vanté à tous ses amis le mérite de cet ouvrage, ne voulut pas accepter cette réprobation sommaire (Cioranescu, 1938, II: 13-14). Le terrain était prêt pour le déclenchement de la querelle. Barbara Krajewska l’a exposée dans une minutieuse étude; j’y souscris, mais pas entièrement. Mes réserves portent sur les motifs de la dispute, et permettront, je l’espère, de mieux la cerner. Voici ce qu’écrit Mme Krajewska: Tout commença innocemment. Au début de 1639, Chapelain envoya la pièce à Voiture qui était à Rome, pour qu’il se remette à l’italien. La langue d’Hespérie [c.-à-d., l’Italie] était le fameux casus belli entre les deux hommes, Voiture ne pouvant souffrir que Chapelain la préfère à l’espagnol. À son retour de Rome, Voiture condamna la pièce sans appel, en priant Julie d’être juge de la polémique (1990: 41). Il me semble que cet “envoi” n’était pas “innocent”, et cela pour deux raisons. La première est que Chapelain connaissait le faible de Voiture pour l’Espagne et pour sa littérature; dans une lettre adressée à Balzac le 17 avril 1639 il écrit: C’est encore une querelle que j’ay avec Mr Voiture qui ne peut souffrir que je la préfère [la langue italienne] à l’espagnole, ni les poètes italiens aux poètes espagnols (1880-83, I: 415). En effet, le poète évoquait souvent des passages du Quichotte, il avait adapté, entre autres, des poésies de Castillejo, de Góngora et de Soto de Rojas et imité deux romances publiés dans les Guerras civiles de Granada de Pérez de Hita. La deuxième raison, plus importante en l’occurrence, Voiture connaissait le héros de l’Arioste, mais lui préférait l’Amadis, comme le prouvent ses lettres envoyées au duc de Bellegarde (1627) et à Mlle de Rambouillet (en 1633, précisément depuis Madrid, et en 1634). Chapelain, qui ne pouvait ignorer le contenu de ces lettres, était pleinement conscient de la difficulté à le faire démordre de son attachement pour l’Espagne. Bref, la proposition de l’académicien n’était pas anodine et pouvait celer des intentions belliqueuses. La querelle est donc bel et bien déclenchée. Avant de continuer, il convient d’étudier son objet. Il s’agit de I Suppositi, une commedia de l’Arioste. Le choix de l’auteur ne saurait surprendre. C’est à la 1 Lettres, 1880-83, vol. I: 401; lettre à Balzac datée le 12 mars 1639, vid. aussi p. 332, lettre du 5 décembre 1638. Sauf indication contraire, toutes les lettres de Chapelain sont adressées à Balzac.
  • 2. 2 Pléiade que l’écrivain de Ferrare doit la vogue dont il jouit en France jusqu’à l’époque classique. Peletier du Mans avait recommandé sa lecture à Ronsard, qui s’en inspira maintes fois, tout comme Du Bellay. Les milieux mondains s’intéressaient aussi à lui: les mécènes Jean Brinon et Henri de Mesmes d’abord, la duchesse de Retz plus tard, accueillaient chez eux des imitateurs de l’Arioste (Desportes, Amadis Jamyn, Claude Billard, Antoine-Mathieu de Laval, le Sieur de La Roque). Déjà au commencement du XVIIe siècle, Marguerite de Valois réunit autour d’elle des connaisseurs de l’Arioste (Claude Garnier, Du Mas, Vital d’Audiguier, Laugier de Porchères, entre autres; voir Cioranescu, 1938, I: 11-57). I Suppositi (1525) n’était pas une pièce totalement inconnue, elle avait été traduite à deux reprises avant notre querelle. La traduction de Jacques Bourgeois porte un titre un peu longuet: Comedie tres elegante, en laquelle sont contenues les Amours recreatives d’Erostrate, fils de Philogone de Catania en Sicile et de la belle Polimneste, fille de Damon, Bourgeois d’Avignon, avec l’Epistre d’icelui Erostrate à Polimneste son amie, traduite d’Italien (Paris: Jeanne Marnef, veuve de Denis Janot, 1545); elle est aujourd’hui perdue. Celle de Jean-Pierre de Mesmes (La comedie des supposez de M. Louys Arioste, en Italien et Françoys, Paris, Est. Groulleau, 1552) fut réimprimée en 1585 (Paris, Hierosme de Marnef). La pièce italienne fut en outre imitée par Jean Godard dans Les Déguisés. Les Supposés est une aventure amoureuse compliquée de travestissements. Le jeune Erostrato, venu à Ferrare pour des études, mais qui a laissé les livres à Dulippo, son valet, s’est engagé à servir Damone, dont il aime la fille Polinesta. Dulippo, sous le nom et les habits de son maître, s’emploie auprès de Damone pour obtenir la main de Polinesta, tandis que son maître se charge d’obtenir d’elle-même son cœur. Pour mieux tromper Damone, le faux Erostrato lui présente un marchand de Sienne, qu’il fait passer pour son père; mais ce nouveau mensonge réussit mal, car le vrai père, Filogono, arrive à Ferrare, et tombe sur un autre Filogono qu’il ne connaît pas, et sur le valet de son fils, qui se fait passer pour Erostrato. Heureusement, tout s’explique, pour le contentement général, et la pièce finit par le mariage que l’on attendait (cfr. Cioranescu, 1938, I: 300-303). Le déroulement de la querelle Le juge de la dispute, Julie d’Angennes, s’apprêta donc à écouter la lecture que Chapelain allait lui faire de la comédie italienne. Or, ce dernier n’avança pas beaucoup: …soit qu’elle n’entendist pas assés bien la langue, soit parce qu’en les lisant j’en passay toutes les obscenités, qui font traits dans la pièce, soit parce qu’elle ne sçait pas les loix de la Comédie pure et qu’elle n’en gouste que celles qui ont l’esclat des avantures des Romans, tesmoigna sur les deux premiers actes que celle cy ne luy plaisoit (1880-83, I: 401-402; vid. aussi 395 et 404). Des quatre raisons alléguées par Chapelain deux impliquent directement Julie (sa connaissance de la langue italienne, sa préférence pour l’intrigue romanesque) et deux concernent principalement les questions de poétique. Laissant de côté celles-là, je m’intéresserai ici à la portée proprement littéraire de la commedia en question. I Suppositi respecte parfaitement la règle des trois unités: malgré la complexité de l’intrigue, l’auteur parvient, grâce au récit des événements arrivés à Catania et à la rencontre de Dulippo avec le marchand de Sienne, à ajuster toutes les données de la pièce. Il en est de même pour la vraisemblance (chaque personnage s’exprimant dans un langage en accord avec son état), pour l’imitation littéraire (Térence et Plaute, dit l’Arioste dans son Prologue, n’auraient pas désavoué cette “poetica imitazione”2) et pour la peinture de la nature humaine (les mœurs de l’avare et du parasite, entre autres, sont convenablement reproduites). 2 Les citations renvoient à l’éd. italienne de C. Segre 1976; ici, page 62.
  • 3. 3 Ces conformités avec la poétique justifient qu’on puisse voir dans les Supposés une comédie régulière: elle respecte ce que Chapelain appelle “les loix de la comédie pure”. Pourtant les motifs du choix de l’auteur de La Pucelle restent obscurs à deux titres. En premier lieu, car le risible étant “une partie du laid” (Aristote, Poétique: 49a32) encore dans les années 30, l’élection par un académicien d’une pièce aussi truffée de situations comiques et amusantes a lieu de surprendre. En deuxième lieu, car les bienséances sont entièrement malmenées tout au long de la pièce élue. Il convient d’approfondir ce point. À partir de 1630 et en fonction d’une crise de conscience morale dans le théâtre pré-classique, l’idée de bienséance paraît une condition nécessaire de l’accord de l’auteur avec son public. Rotrou dans l’Épître au Roi de La Bague de l’oubli (1635), Chapelain lui-même dans son Discours de la poésie représentative (1635) et Mairet dans la Préface des Galanteries du duc d’Ossonne (1636) y font allusion (en dépit de passages licencieux qui se trouvent dans leurs pièces). En 1639, simultanément à notre querelle, La Mesnardière emploie pour la première fois le terme au pluriel (La Poétique), et Scudéry oppose la comédie des siècles passés, qui “n’était que médisance et saletés” à celle de son temps, qui “n’est que pudeur et modestie” (textes cités par Scherer, 1973: 384). Barbara Krajewska accepte que “I Suppositi de l’Arioste renfermaient un certain nombre d’équivoques [que] la pudeur outrée de Mlle de Rambouillet ne put […] supporter” (1990: ibid.). Son refus de lire la pièce ne fut pas, me semble-t-il, une de ces pruderies qui la rendraient célèbre plus tard (Decaux, 1972: 654), mais une réaction aux audaces de la commedia, dont voici quelques exemples. Dès le début nous apprenons que la nourrice a conduit Erostrato au lit de Polinesta (I, I: 64) et que leurs relations se sont prolongées presque toutes les nuits pendant deux ans (I, III: 71 et III, III: 89); on imagine aisément les commentaires des valets et du parasite sur la virginité de la protagoniste (III, III: 88). On fera remarquer que la sexualité ne sera matière interdite qu’à partir de 1640 environ, et encore, que le public du XVIIe siècle était davantage choqué par les mots que par les idées: il était beaucoup plus sensible aux propos malsonnants qu’aux situations hardies. Ainsi, les rapports sexuels évoqués dans les pièces du début du siècle évitaient –tantôt grâce au style d’époque, tantôt grâce aux liens de parenté–, de violer les bienséances de manière scandaleuse. Chapelain lui-même admet qu’on décrive de “sales amours”, mais il demande que ce soit “avec des paroles honnêtes”; il ira même à soutenir que “cela s’appelle envelopper les ordures” (cité par Bray, 1927: 228). Rien de tel dans la pièce en question, où le concubinage des deux amoureux est un sujet de conversation courant entre leurs valets et servantes. Pire encore, les mots grossiers y sont légion: “[Il a dit] que jour et nuit tu ne fais que tousser et cracher, et que les porcs auraient horreur de toi”3 (acte II, sc. III; 1976: 82). Lorsque Nebbia montre à son maître les fers pour immobiliser Erostrato, Damone lui dit qu’on n’en a plus besoin, et comme son valet insiste, il lui répond: “Tu les cloues dans ton derrière”4 (V, X: 113). Les mots désignant des parties du corps étaient bannis de la scène; rien n’y fait, Erostrato, déguisé en valet, n’a pas crainte de rapporter à Cleandro que les gens parlent de sa hernie: “une bourse plus grosse que la tête te pend jusqu’aux genoux”5 (II, III: 82); pire encore, il se plaint, par des propos équivoques, de l’avarice de Damone (à remarquer l’obscénité de l’exclamation: “Damon […] aime davantage sa bourse que celle 3 C’est nous qui traduisons: “[Egli ha detto] che dì e notte non fai altro che tossire e sputare, e che li porci averieno schifo di te”. 4 “Chiàvateli in culo”. 5 “ti pende fino alle ginocchia una borsa più grossa che tu non hai la testa”.
  • 4. 4 de la fille”6; II, II: 79). Enfin, le cuisinier Dalio est sur le point de blasphémer, mais le jeune Caprino affirme qu’il l’a déjà fait dans son cœur7 (III, I: 84). Voici, sans doute, les “obscenités qui font traits dans la pièce” que Chapelain passa dans sa lecture à Julie; son escamotage est la meilleure preuve qu’il était conscient des inconvenances de la commedia en question. Mieux, s’il les évitait, c’est qu’il craignait le scandale que ferait Mlle de Rambouillet en les entendant, signe qu’elle connaissait l’italien mieux qu’il ne l’affirmait! “Effarouchée par les libertés de l’Arioste […] elle donna gain de cause à Voiture, au grand ennui de Chapelain” (Cioranescu, 1938, II: 14). Tout comme pour le déclenchement de la querelle, je suis d’avis de retirer ici encore à Chapelain la présomption d’innocence. Là, il proposait à Voiture une lecture italienne pour le faire démordre de sa passion espagnole, puis, il récusait son jugement; ici, il contestait la compétence du tribunal de Julie invoquant une mauvaise instruction du procès. Sa thèse était que la bienséance ne doit pas faire oublier au poète la réalité, et que les règles de l’art doivent prévaloir sur le “bon sens particulier” (1880-83, I: 402-403; lettre du 20 mars 1639). Le lendemain du verdict de Julie, Chapelain envoya en satisfaction à Voiture une paire de gants d’Espagne, enjeu du défi. Cependant il était loin de déclarer forfait, et c’est ainsi que la bataille fut déclarée sur plusieurs fronts. Le camp de Chapelain était soutenu, affirme-t-il dans une lettre à Godeau (1880-83, I: 404; 25 mars), par le marquis de Rambouillet, Chavaroche, Mlle Paulet, les deux frères Arnauld et les Scudéry8; le camp de Voiture était soutenu par Pisani et, surtout, par Mlle de Rambouillet (la marquise, tout en penchant secrètement pour Voiture, resta indécise). Enfin, Chapelain fit appel à un arbitre et le sort tomba sur l’oracle de la poésie précieuse: son ami et grand expert Guez de Balzac, qui jouissait de la paix, loin dans son Angoulême. Il lui écrivit deux lettres en lui demandant de prononcer un “jugement sérieux à bien ou à mal” (1880-83, I: 399 et 401; 4 et 11 mars respectivement). Balzac ne tarda pas à lui répondre qu’il avait déjà lu la pièce de l’Arioste et qu’il souscrivait à son jugement (venant même à écrire qu’il n’y aurait pas d’Arioste français aussi longtemps que Chapelain ne se déciderait pas à écrire des comédies!; 1659: 161 et 1665, II: 786; lettre du 15 mars). Dans une deuxième lettre, datée le 21 mars (s.v. 1639), Balzac chercha à consoler son ami et ne lésina pas sur sa louange de l’Arioste (I Suppositi ne sont pas ouvertement nommés pour des raisons d’ordre “politique”; vid. l’explication de R. Zuber, 1644: 114). Selon lui, la comédie d’Arioste avait de maigres chances d’être bien reçue au salon car, affirmait-il, “les gens du grand-monde n’[avaient] pas grand goust pour les delices du menu peuple” (1639: 256 et 1665, II: 509). La réaction de Balzac charma Chapelain, qui n’hésita pas à montrer les lettres à tous les habitués du salon. Si auparavant son “parti […] n’était guère moins que terrassé” (1880-83, I: 405; 26 mars), à présent tous criaient son “triomphe” (ibid., 406). Dans sa deuxième lettre Balzac insérait quelques passages d’un discours alors incomplet et qui plus tard recevrait le titre suivant: Réponse à deux questions, ou du caractère et de l’instruction de la comédie (5 mai 1644). Balzac y abondait dans l’esthétique de son ami, et soutenait que la lecture de ce genre de comédies exige de revêtir “l’esprit de bourgeois” et “quitter celuy de courtisan” (1644: 117 et 1665, II: 509), alors que ses détracteurs avaient “demandé des portraits qui embellissent, et non pas qui ressemblassent” (ibid., 118 et 509). Concernant la “bassesse” de la commedia en question, elle n’était qu’“apparente” (118 et 510), car si “la mediocrité […] est tombée en partage” à ce genre dramatique, cependant “il y a une mediocrité toute d’or, toute pure, et toute brillante, que l’antiquité a reconnuë, qui est sans doute celle de Terence et de l’Arioste” (119 et 511). Bref, à force de parler “en beaux 6 “Damone […] ama assai più la sua borsa che quella de la figliuola!”. 7 “Ah poltrone! tu biastemi col cuore e non osi con la lingua”. 8 dont Madeleine sans avoir lu la pièce! Elle ne la lut que tard, vers le 25 mars (vid. 1880-83, I: 409; 26 mars).
  • 5. 5 esprits” au lieu de parler “en honnestes gens” (125-126 et 515), les rivaux de son ami étaient devenus –dit Balzac– “ridicules”, “sages et habiles hors de saison” (126 et 515). M’en voudra-t-on si je soutiens que, pas plus que Chapelain, l’auteur d’Aristippe n’est pas à l’abri de tout soupçon de subjectivité? Sans entrer dans le raisonnement esthétique, sa défense des Supposés est une attaque, par pièce interposée, des écrivains espagnols, des femmes qui parlent littérature et de Voiture. En effet, seul Chapelain est, affirme-t-il à la fin de sa Réponse, grand connaisseur des “mysteres” de l’art, “si mal entendus par les poëtes espagnols” (131 et 519)9. Les femmes ensuite, qui se mêlent de littérature sans en avoir le droit: Si j’étais modérateur de la Police, j’envoyerais filer toutes les femmes qui veulent faire des livres, s’exclame-t-il dans une lettre de 1638 (citée par Krajewska, 1992: 426). Voiture enfin. La correspondance entre Chapelain et Balzac montre combien ces deux érudits haïssaient le salon de Mme d’Auchy, que le premier appelait “académie femelle” (1880-83, I: 222; 7 avril 1638) et le second “Sénat féminin” (cité par Krajewska, 1992: 426); Voiture s’y rendait souvent dans le but de rencontrer sa maîtresse, Mme de Saintôt. Il ne faut pas oublier que Charlotte des Ursins se battait avec acharnement pour que Voiture quitte l’hôtel de Rambouillet (Krajewska, 1992: 429); ces partages ne pouvaient qu’irriter l’académicien et le savant. Ce dernier nous a laissé quelques commentaires plutôt aigres sur Voiture: Ô! Qu’il est aimable, ce cher ami; qu’il est estimable, et pour continuer à rimer en able, qu’il est redoutable aux pauvres livres, quand il en juge avec toute la rigueur de son jugement! à tout le moins qu’il nous face grace à nous autres ses bons amis, et qu’il soit plus indulgent au vieux Balzac, qu’il ne l’a esté à Pline le jeune. J’ay esté ravi de voir, dans sa lettre, ses belles jalousies, ses reproches obligeans, et tout ce qu’il dit de l’infidelité que je luy ay faite (1665, t. II, chap. V; éd. Jolly: 627). Quelques années plus tard, les allusions à Voiture étaient de la même teneur, sinon plus aigres, comme le prouve cette lettre à Chapelain datée le 4 novembre 1645: Parlons encore de ce beau Monsieur qui parle d’un cœur fait comme le sien, qui méprise Sénèque, qui ne peut souffrir Pline le jeune, qui admire les auteurs espagnols, qui voulut faire condamner les “Suppositi” de l’Arioste. […] Vous voyez qu’il a tort et que tout ce qu’il dit est très impertinent pour lui. Ces commentaires sur la querelle des Supposés ne cherchent pas à disculper “l’âme du rond”, comme on appelait Voiture rue Saint-Thomas-du-Louvre. Son choix de Julie d’Angennes pour juge de la dispute n’était pas inoffensif: d’une part, sa pruderie l’incitait à se scandaliser haut et fort du viol des bienséances, de l’autre, sa préférence pour le maître d’hôtel du roi la prévenait en sa faveur. Il était donc assuré de compter sur l’appui inconditionnel de Julie, devenue juge et partie de la cause. Si j’ai mené cette enquête c’est pour montrer combien les jugements des salons en matière poétique dépendaient des rapports humains: souvent une question relevant de la réception d’un auteur ou d’un courant littéraire dépassait les frontières purement esthétiques pour envahir des domaines personnels où les critères de la raison sont forcés de cohabiter avec ceux de la passion; à nous, chercheurs, revient de distinguer la réception esthétique d’avec l’appréhension esthétique. Bibliographie ARIOSTO, Ludovico (1976), Le Commedie, a cura di Cesare Segre, introduzione di Lanfranco Caretti, Torino: Giulio Einaudi. 9 Ailleurs il ne ménage pas ce peuple de gens querelleurs, hypocrites et insolents (vid. ses Dissertations politiques, II, I: 473 et sa Dissertation publiée par Conrart, II, II: 289 et 350 respectivement).
  • 6. 6 BRAY, René (1927), La Formation de la doctrine classique en France, Paris: Hachette. CHAPELAIN, Jean (1880-83), Lettres, publiées par Ph. Tamizey de Larroque, Paris: Imprimerie Nationale, 2 vol. CIORANESCU, Alexandre (1938), L’Arioste en France, des origines à la fin du XVIIIe siècle, Paris: Les Presses Modernes, 2. vol. CONESA, Gabriel (1995), La Comédie de l’âge classique. (1630-1715), Paris: Seuil. DECAUX, Alain (1972), Histoire des Françaises, Paris: Perrin, t. I. GUEZ DE BALZAC (1639), “Three unpublished letters of Guez de Balzac”, edited by W.R. Quynn, Romanic Review, 45 (1954): 251-258. – (1644), Œuvres diverses, édition établie et commentée par Roger Zuber, Paris: Honoré Champion, 1995. – (1659), Lettres familières de M. de Balzac à M. Chapelain, Paris: Augustin Courbé. – (1665), Œuvres, Paris: T. Jolly, 2 vol. LATHUILLIÈRE, Roger (1966), La Préciosité. Étude historique et linguistique, Genève: Droz. MAÎTRE, Myriam (1999), Les Précieuses. Naissance des femmes de lettres en France au XVIIe siècle, Paris: Honoré Champion. KRAJEWSKA, Barbara (1990), Mythes et découvertes. Le salon littéraire de Madame de Rambouillet, Biblio 17, n 52, Paris– Seattle–Tübingen: Papers on French Seventeenth Literary Literature. – “Quelques précisions touchant le salon de la vicomtesse d’Auchy”, Papers on French Seventeenth Century Literature, 19 (1992): 415-432. SCHERER, Jacques (1973), La Dramaturgie classique en France, Paris: Nizet.