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LES ÉCRIVAINS FRANÇAIS DU XVIIe
SIÈCLE À L’ÉCOLE DU QUICHOTTE:
LES NOUVELLES INTERCALÉES
Travaux de Littérature (Paris), 22 (2009), p. 161-168
Il serait superflu de rappeler le succès que le Quichotte rencontra en France dès le début du XVIIe
siècle: les travaux de fond de Maurice Bardon et d’Esther Crooks, parus en 19311, restent des
classiques de l’histoire littéraire. De si nombreuses études les ont complétés, qu’il faudrait tout un
colloque pour présenter la bibliographie critique de Cervantès en France. Cependant comment
imaginer qu’un des titres les plus connus de la littérature européenne soit absent du nôtre? Même si
l’exercice relève de la gageure, il revenait au seul Espagnol dix-septiémiste ici présent de s’y essayer.
Quelques rappels d’abord: la première traduction française du Quichotte est signée de César
Oudin pour la 1e partie de L’Ingénieux Don Quichotte de la Manche (1614) et de François de Rosset pour
la Seconde Partie de l’Histoire de l’ingénieux et redoutable chevalier Don Quichotte de la Manche (1618). Celle
d’Oudin, scrupuleuse, sauf exceptions, et très littérale, eut droit à de nombreuses réimpressions; dès
1639 elle fut donnée conjointement avec celle de Rosset, moins exigeante et remplie de contresens;
l’ouvrage n’en reçut pas pour autant un mauvais accueil. Une nouvelle traduction, œuvre de Filleau
de Saint-Martin, suivit en 1677-1678; celui-ci prit le parti de la francisation, il adapta les proverbes et
les poésies qui se trouvaient dans l’original, et ne vit pas d’inconvénients à simplifier certains passages
de la prose de Cervantès. Le succès fut énorme et durable: trente-sept réimpressions, avant que ne
paraisse la traduction de Viardot, en 1836 seulement. Chose curieuse: aux quatre volumes du Don
Quichotte vinrent s’ajouter en 1695 une Suite et en 1713 une Continuation; on sait aujourd’hui que la
première est l’œuvre du même Filleau de Saint-Martin, la deuxième de Robert Challe2.
Par ailleurs les adaptations françaises furent nombreuses; la première apparut presque en même
temps que l’original: il s’agit de l’Histoire tragi-comique de notre temps, sous les noms de Lysandre et de Caliste
de Vital d’Audiguier (1616); on y voit notamment le chevalier reprendre les mêmes raisons que
l’hidalgo (1e partie, chap. XXII), pour libérer un soldat prisonnier de plusieurs archers du prévôt. Dans
Le Don Quichotte gascon du comte de Cramail (1630), le héros bâtit une maison de plaisance afin d’y
accueillir les chevaliers qui, au hasard de leurs errances, viendraient lui rendre visite; en 1632, du
Verdier fait paraître Le Chevalier hypocondriaque, où Don Clarazel, malheureux “chevalier de la triste
figure”, croit revivre les merveilleuses aventures des héros chevaleresques; signalons encore Dom
Castagne, chasseur errant de Potier de Morais (ms non daté), où le protagoniste prend les allures d’un
Don Quichotte burlesque, devenu chasseur, convaincu de son extraordinaire habileté en tant que
“chasseur errant”. Traductions, suites et adaptations romanesques… la liste de ces dernières est
incomplète. D’autres ouvrages témoignent également du succès du chef-d’œuvre de Cervantès en
France: adaptations pour le théâtre, la poésie et le ballet, sans oublier les intéressantes digressions de
la critique et les innombrables allusions trouvées ça et là dans la production littéraire du siècle. J’en ai
répertorié une soixantaine dans ma Bibliographie critique de la littérature espagnole en France au XVIIe siècle3.
1
M. Bardon, “Don Quichotte” en France au XVIIe et au XVIIIe siècle, 1605-1815, Paris, Honoré Champion, 2 vol.; E.J. Crooks,
The Influence of Cervantes in France in the Seventeenth Century, Baltimore (MD), The Johns Hopkins University Press.
2
Jacques Cormier, “La Continuation de l’histoire de l’admirable Don Quichotte de la Manche de Robert Challe: Cervantès trahi
ou compris?”, CAIEF, 48 (1996), p. 265. Du même critique, on lira aussi avec profit “D’un Sancho à l’autre. De Saint-Martin
à Robert Challe”, Travaux de Littérature, 7, p. 201-221.
3
Genève, Droz, “Travaux du Grand Siècle”, 1999.
2
De l’immense sujet qui consisterait à faire le tour sur l’accueil réservé au Quichotte en France, je
retiendrai seulement une question, un peu moins connue me semble-t-il que d’autres: celle des
traductions et des adaptations des nouvelles que Cervantès a insérées dans son récit. Celles-ci sont au
nombre de quatre: l’histoire de Marcela et de Grisóstomo (1e partie, chap. XII-XIV), celle de Cardenio
et de Luscinda (1e partie, chap. XXIII-XXIV et XXVII-XXXII), celle de Fernando et de Dorotea (1e
partie, chap. XXXVI-XXXVII) et celle d’Anselmo et de Camila (1e partie, chap. XXXIII-XXXV).
Certes, Cervantès n’a pas été le premier à enchâsser des nouvelles à l’intérieur de romans; il fut
cependant l’un des plus heureux dans cet art. Sa maîtrise, appréciée du public espagnol, ne le fut pas
moins en France. Je n’en donnerai qu’un indice: si l’on prête foi à l’ami anonyme de Scarron qui se
donne pour l’inspirateur du Roman comique, l’insertion des nouvelles adaptées de Castillo Solórzano
pour trois d’entre elles et de María de Zayas pour la quatrième a été entreprise, à sa recommandation,
sur le modèle du Quichotte:
Ce fut [à l’Hôtel de Troyes] où [Scarron] fit à ma persuasion le premier volume de son Roman
comique […]. Je lui fournis les quatre nouvelles en espagnol, qui sont si agréablement traduites dans
ses deux volumes, aussi bien que les quatre autres qu’il a traduites et qu’il a données à part. Je lui
proposai une nouvelle traduction de Don Quixote, au lieu de la Morale de Gassendi sur la traduction
de laquelle je le trouvai attaché, mais il n’en voulut point tâter à cause de la précédente traduction par
Oudin et une autre, quoique pitoyable. Je lui dis qu’il fallait donc qu’il entreprît quelque ouvrage de
son chef et de son caractère enjoué plutôt que cette morale de Gassendi trop sérieuse pour lui, et
qu’il y mêlât des nouvelles dont je lui fournirais les originaux en espagnol qu’il entendait et dont j’avais
quantité, en quoi il imiterait au moins Don Quixote qui en donne quatre si jolies dans sa première
partie, de sorte que je puis dire que le public m’a en quelque sorte l’obligation de cet agréable ouvrage,
bien que je n’en sois pas l’auteur, aussi bien que de ses quatre dernières nouvelles imprimées à part4.
La plus belle réussite dans le genre en France, la seule aussi qui soit encore largement connue
aujourd’hui, serait donc advenue parce que Scarron se mit à l’école de Cervantès. D’autres l’avaient
fait avant lui, de manière plus visible, puisqu’ils avaient adapté ses propres nouvelles. Avec des succès
divers.
La belle Marcela a pris des habits de bergère et hante librement les campagnes en compagnie
des bergères du village. L’étudiant Grisostómo, nouvellement rentré de Salamanque, n’a pas tardé à
s’éprendre d’elle et, habillé en berger, à la suivre accompagné de son ami Ambrosio. Mais la belle ne
lui correspond pas plus qu’à d’autres soupirants et l’étudiant berger, désespéré, se donne la mort.
Contrairement aux usages du genre pastoral, la fin tragique de Grisóstomo ne s’achève pas sur des
funérailles arcadiennes; elles sont celles d’un suicidé impie qui se fait enterrer à l’endroit précis où il
a vu pour la première fois son idôle. En attendant qu’on creuse le tombeau du défunt, Vivaldo lit à
haute voix la “Canción de Gristóstomo”, véritable épitaphe à la fin de laquelle Marcela réapparaît: elle
vient plaider sa cause et proclamer son innocence. À peine a-t-elle prononcé sa défense, elle tourne
le dos à l’assemblée et s’enfuit dans la montagne. Au milieu de la perplexité générale, Don Quichotte
prend la parole et atteste de la pureté de Marcela à tel point que même Ambrosio doit se ranger à son
avis. Cette déclaration du sage-fou qu’est le chevalier fait voir “que la chanson de Chrysostome ne
correspond pas à l’expérience de sa vie, mais qu’elle est un rêve de sa vie fixé en poème. Marcelle est
exemptée de tout reproche: la controverse est close”5. C’est ce retour à la réalité, grâce à la conception
4
Cité par Paul Morillot, Scarron. Étude biographique et littéraire, Paris, Lecène et Oudin, 1888, p. 405 (réimpr. sous le titre
Scarron et le genre burlesque, Genève, Slatkine Reprints, 1970).
5
André Labertit, “Sur «le berger étudiant» du Don Quichotte. (Analyse stylistique du témoignage contradictoire)”, Le
Genre pastoral en Europe du XVe au XVIIe siècle. Actes du Colloque international tenu à Saint-Étienne, Publications de l’Université de
Saint-Étienne, 1980, p. 101.
3
quichottesque de l’univers, qui explique le caractère authentiquement pastoral de l’épisode dans le
roman de Cervantès.
Cette histoire a été reprise, antérieurement à la traduction d’Oudin, par le récit anonyme intitulé
Homicidio de la fidelidad y la defensa del honor. Le Meurtre de la fidélité et la défense de l’honneur. Où est racontée
la triste et pitoyable aventure du berger Philidon et les raisons de la belle et chaste Marcelle accusée de sa mort. Avec
un discours de Don Quixote, De l’excellence des armes sur les lettres (1609). Il s’agit d’un texte bilingue, de cent
vingt-cinq pages, sans doute destiné à l’apprentissage de l’espagnol à l’aide d’un roman récent. Or, les
modifications sont nombreuses dans la structure comme dans le sens. Non seulement les noms des
personnages masculins ont été remplacés par d’autres empruntés à la pastorale (Philidon et Daphnis
se substituent à Grisóstomo et à Ambrosio), mais la narration altère l’ordre original (où l’avènement
de la pastorale naissait d’une rencontre fortuite du chevalier avec des chevriers), tranche sans gêne
des passages entiers et insère, sans motif suffisant, le long discours de cinquante pages sur les armes
et les lettres (que Cervantès avait situé quinze chapitres plus tard), avant de revenir sur la “response,
et excuse de la bergere Marcelle”. Malgré les noms appliqués aux personnages, l’aspect pastoral de
l’épisode n’a pas été exploité; l’attitude déclamatoire de ces mêmes personnages et la suppression de
passages indispensables (dont l’importante chanson du défunt) font oublier l’idylle annoncée. Un
ouvrage postérieur, Le Fléau d’amour découvrant des artifices, de Richard de Romany (1623), raconte aussi,
sans que Cervantès soit cité, l’histoire de Grisóstomo et de Marcela.
L’histoire de Cardenio et de Luscinda est aussi celle d’un malentendu. Convaincu que sa bien-
aimée le trahit avec don Fernando, Cardenio tombe dans la folie et se réfugie dans la Sierra Morena.
Il apprend plus tard que Luscinda lui a toujours été fidèle. Reprenant ses esprits, Cardenio rejoindra
le curé et le barbier dans leur entreprise de ramener Don Quichotte chez lui. Il n’y a, à ma
connaissance, aucun récit français qui se rapporte de manière exclusive à cet épisode du roman, mais
du côté du théâtre, les choses sont différentes. En 1630, Pichou donne une tragi-comédie, Les Folies
de Cardénio. Les changements par rapport à l’original espagnol sont nombreux. Mis à part les
changements qui relèvent du genre choisi (distribution en cinq actes d’une dizaine de chapitres du
roman, des vers souples et gracieux que Bardon n’hésite pas à comparer avec ceux de Corneille et de
Racine6), on déplore l’introduction, seulement à partir du troisième acte, du chevalier et de l’écuyer,
des retardataires qui font oublier l’intrigue principale de la pièce; ils sont tous deux tournés en
dérision, le premier devient un fanfaron grotesque et vantard, le deuxième un glouton sans finesse.
Plus important est le Don Quichotte de la Manche de Guyon Guérin de Bouscal (1639), première
comédie d’une trilogie quichottesque (Don Quichotte de la Manche. Seconde partie, 1640, Le Gouvernement
de Sanche Pansa, 16427) qui témoigne de la diffusion du chef-d’œuvre de Cervantès. Pour construire sa
pièce, l’auteur français a fait des choix, des coupures et des raccords, utilisant essentiellement deux
épisodes: l’histoire de la reine de Micomicón (1e partie, chap. XXIX, XXXVI et XLVII) et l’histoire de la
comtesse Trifaldi (2e partie, chap. XXXVI-XLI). On remarquera le caractère artificiel de l’assemblage,
dont voici un exemple. Dans le roman espagnol, Cardenio racontait dans un premier discours son
amour pour Luscinda (1e partie, chap. XXIV), puis s’interrompait, provoquant de la sorte le suspens
chez ses auditeurs, impatients d’entendre la raison de sa retraite campagnarde; c’est le sujet de son
deuxième discours (chap. XXVII). Guérin de Bouscal a préféré élaguer: le jeune homme, sain d’esprit
dès son entrée en scène, fait un seul discours, le second, laissant entendre que le premier a déjà eu
lieu. Adaptation burlesque à succès, ce Don Quichotte présente un chevalier devenu une espèce de
6
Op. cit., p. 191-192.
7
Dom Quixote de la Manche, comédie, éd. Daniela Dalla Valle et Amédée Carriat, Genève-Paris, Slatkine-Honoré Champion,
1979; Dom Quichot de la Manche, comédie, seconde partie, éd. Marie-Line Akhamlich, Université de Toulouse-Le Mirail, 1986; Le
Gouvernement de Sanche Panse, comédie, éd. C.E.J. Caldicott, Genève, Droz, “Textes Littéraires Français”, 1981.
4
Matamore, dont la peur et la vanité risquent de le faire confondre avec son écuyer, tant l’opposition
de leurs caractères est réduite8.
Le fol amoureux était encore d’actualité en 1644: Le Libraire du Pont-Neuf ou les Romans, livret
pour le ballet du mardi-gras de cette année, contient une entrée où il apparaît à côté du Berger
extravagant et du picaro Buscón.
Les nouvelles du Quichotte alimentaient aussi les conversations des salons, comme le donne à
penser cette lettre de Voiture à Mlle Paulet (1638), dans laquelle il évoque deux de leurs protagonistes:
Il y a trois jours que je vis dans la Sierra Morena, le lieu où Cardenio et Don
Quichotte se rencontrèrent, et le même jour je soupai dans la venta où
s’achevèrent les aventures de Dorothée9.
Cette Dorothée est, dans la troisième des nouvelles enchâssées, l’amante de Fernando, lequel
l’a séduite puis abandonnée; le personnage de Fernando nous est connu: c’est lui qui, dans la nouvelle
précédente, a enlevé Luscinda. Comme Cardenio, Dorotea apportera son appui au curé et au barbier
dans leur tâche de ramener le chevalier chez lui; elle se fait passer pour la princesse de Micomicón,
venue en Espagne implorer l’aide du chevalier. Le couple se retrouve dans la première comédie de
Don Quichotte de la Manche de Guérin de Bouscal, où Fernand et Dorotée [sic] jouent le rôle qui leur
était alloué dans le roman. Les modifications par rapport à la source, sans importance, n’ont guère
besoin d’être relevées.
C’est à dessein que j’ai laissé pour la fin la nouvelle d’Anselmo et de Camila, intitulée “del
Curioso impertinente”. Elle est de loin la plus intéressante à plusieurs égards et elle est aussi celle que les
auteurs français ont particulièrement chérie. Anselmo, voulant prouver à tout prix la fidélité de sa
femme Camila, demande à son ami Lotario d’essayer de la séduire; la suite est une leçon de morale
sur la fragilité humaine: l’adultère consommé, Anselmo meurt de peine, son ami trouve la mort dans
une bataille, l’épouse entre dans un couvent.
L’édition du Curieux impertinent est déjà intéressante en soi: elle est l’œuvre de Nicolas Baudouin
et porte l’autorisation d’imprimer d’avril 1608, soit moins de trois ans après la publication outre-
Pyrénées de la première partie du roman; un fragment certes, mais c’est la première traduction connue
du chef-d’œuvre espagnol; bilingue, elle est assez fidèle. Cette même année, la nouvelle espagnole est
donnée en ajout à la réimpression par Oudin d’un autre ouvrage (La silva curiosa, de Julián de
Medrano). Très vraisemblablement cette addition répond au succès de l’édition de Baudouin. La
traduction de Baudouin et cette réutilisation du texte par Oudin précèdent de peu la traduction du
Quichotte, la préparent pour ainsi dire, ce qui apparaîtrait peut-être moins si Oudin lui-même ne devait
en être le premier auteur.
Le bon accueil réservé au roman dans son intégralité n’a pas mis un terme aux reprises
autonomes de la nouvelle. En 1645, alors que Guérin de Bouscal jouit encore du triomphe de sa
trilogie, Brosse “le Jeune” (âgé de quinze ans seulement) rédige Le Curieux impertinent, ou le Jaloux; on
doute que cette comédie ait été représentée. En revanche, on sait avec certitude que celle du comédien
Marcel (Le Mariage sans mariage, 1672) l’a été, au théâtre du Marais. Les “infidélités” des traducteurs et
adaptateurs français par rapport à l’original sont diverses: ajouts moralisateurs au début et à la fin (ou
dans la conclusion) (Baudouin), raccourcissements divers (Oudin, 1608), suppression de vers,
d’allégories et de jeux de mots jugés superflus (Oudin, 1614), substitution et francisation des prénoms
des protagonistes (Brosse), annexion d’intrigues secondaires (Marcel10). Toutes les adaptations
8
Daniella Dalla Valle, “Don Quichotte et Sancho dans la France de Louis XIII. La trilogie comique de Guérin de
Bouscal”, Revue de Littérature Comparée, 53 (1979), p. 449.
9
Œuvres. Lettres et Poésies, éd. M.A. Ubicini, Paris, Charpentier, 2 vol., 1855, t. I, l. 51, p. 156.
10
Voir J.M. Losada, op. cit., notices 139, 149, 110, 126 et 145 respectivement.
5
respectent cependant la teneur générale de la nouvelle: la gravité du sujet et le caractère dramatique
de l’intrigue demeurent inchangés.
D’autres auteurs ont au contraire essayé de gommer les traces de l’original, ce qui est
probablement le résultat d’une présence ressentie comme envahissante: d’Audiguier adapte, sans
nommer sa source, comme s’il en craignait la concurrence, l’histoire du Curieux impertinent dans une
aventure de son Histoire tragi-comique de notre temps (1616). Dans le même ordre d’idées, il arrive aussi
que Cervantès soit cité pour être critiqué: c’est ce que fait Sorel, qui dans son Berger extravagant lui
reproche d’avoir rempli son roman d’histoires “impertinentes”11 –la véhémence passionnée de
l’objection ne prouve que mieux l’anxiété d’être sous l’influence cervantesque.
Enfin, l’histoire d’Anselmo et de Camila retentit jusque dans la vie de société: la situation du
curieux impertinent devint un lieu commun de la conversation. Parmi tant d’exemples12, je n’en
retiendrai ici que deux particulièrement probants. Le premier, de Malherbe, est raconté par Tallemant:
À l’hôtel de Rambouillet, on amena un jour je ne sais quel homme qui disloquait tout le corps aux gens
et les remettait sans leur faire mal. On l’éprouva sur un laquais. Malherbe, qui y était, voyant cela lui dit:
“Démettez-moi le coude”. Il n’en sentit point de mal; après il se le fit remettre aussi sans douleur.
“Cependant”, dit-il, “si cet homme fût mort tandis que j’avais comme cela le coude démis, on aurait crié
au Curieux impertinent”13.
Le deuxième exemple est tiré de l’Arlequiniana, un recueil d’histoires plaisantes publié pour la
première fois en 1694 par Charles Cotolendi, où le narrateur se souvient d’une historiette “d’un bon
mari”:
Ce mari n’entrait jamais chez lui qu’il ne fit grand bruit, afin de donner le temps à sa femme de faire
cacher son amant. Un jour elle avait mis sa demoiselle en sentinelle sur le perron. Cette fille s’amusait
avec le maître d’hôtel (car chacun a ses affaires en ce monde); pendant qu’ils causaient ensemble, le mari
vint, et trouvant la demoiselle surprise, et fort embarrassée de le voir, il s’en retourna sans entrer dans
la chambre de sa femme, de peur de tomber dans l’aventure du Curieux Impertinent (éd. de 1708, p. 38-
39).
Il n’est pas inutile de rappeler que Cotolendi est l’auteur d’une traduction des Nouvelles de
Cervantès (1678). Utilisée au sens propre comme au figuré, la curieuse impertinence de ceux qui
préfèrent s’assurer de la vérité à la paix que préserve une sage ignorance devint une locution consacrée
qui confirmait, d’une génération à l’autre, l’heureux accueil réservé à cet épisode du Quichotte.
Quelle signification accorder à ces traductions et à ces adaptations, à cette présence des
nouvelles cervantesques dans la littérature française? L’adaptation de l’épisode de Grisóstomo et de
Marcela a été peu heureuse; le retour à la réalité après l’utopie ne peut être efficace qu’à l’intérieur du
roman qui lui sert de cadre: étrangère au roman, l’histoire perd sa crédibilité. Autrement dit, l’illusion
du chevalier qui, dans l’original, circonscrit la nouvelle, met en valeur cette élégie pastorale qui, privée
de cette même illusion, devient invraisemblable. L’adaptation d’un autre malentendu, l’épisode de
Cardenio et de Luscinda, grossit un peu trop les traits satiriques de Don Quichotte et de son écuyer;
que ce soit dans la pièce de Pichou ou dans celle de Guérin de Bouscal, le comique prend trop
d’ampleur et escamote la véritable question de la folie. Fernand et Dorotée, quant à eux, ne sont que
des comparses (ils l’étaient dejà, en quelque sorte, dans l’original); seule la jeune femme acquiert une
certaine profondeur dans le rôle (burlesque) de la princesse de Micomicon.
11
Ibid., notices 120 et 169 respectivement.
12
Ibid., notice 121.
13
Tallemant des Réaux, Les Historiettes, éd. Antoine Adam, Paris, Gallimard, “Pléiade”, 2 vol., 1960-1961, art. “Malherbe”,
t. I, p. 114 n.
6
Il n’en va pas de même pour les reprises du Curieux impertinent, dont le succès ne fait aucun
doute. On peut, bien sûr, en chercher la cause dans le respect des données générales de l’original
(l’intrigue et le caractère des personnages). À mon avis, l’insertion autonome de cet épisode dans la
structure générale du roman explique surtout la réussite de la nouvelle. À l’observer de près, alors que
les trois autres nouvelles introduisent de manière plus ou moins maladroite le protagoniste du roman,
Le Curieux impertinent est le seul récit absolument indépendant du Quichotte. Cet épisode romanesque
est un véritable récit à part soi, totalement étranger au cadre dans lequel il est intercalé. Dans les trois
autres épisodes, par sa présence comme par ses interventions au cours du récit, Don Quichotte fait
figure de personnage supplémentaire; dans celui-ci, il se limite à écouter une histoire tragique sur des
personnages qui, autrement, seraient restés inconnus de lui. Cette différence jette une lumière non
seulement sur la fonction des personnages dans le roman, mais aussi sur les conditions de son
adaptation dans la littérature française.
Dès le début j’ai rappelé que le Quichotte a joui constamment en France d’un accueil favorable:
les lecteurs français ont surtout apprécié le côté satirique et comique, moins fréquemment, le côté
romanesque. Personne, ou presque, n’a entrevu alors, et il en ira encore de même au XVIIIe siècle, les
intentions symboliques, voire philosophiques de l’auteur14; pendant longtemps, le Quichotte a servi le
type de littérature qu’il était précisément destiné à combattre15. Son héros et, par métonymie, le
roman, ont été réduits, le premier à un rôle comique, le second à un ensemble d’histoires burlesques
et agréables. Là où le chevalier intervient, tout est subitement comme teinté de burlesque: son ridicule
a imprégné ces mêmes épisodes qui ont perdu, par contrecoup, toute leur gravité. La mise en valeur
des extravagances de Don Quichotte a dévalorisé la pastorale de Grisóstomo et Marcela, celle de ses
folies a diminué la folie de Cardenio; quant à l’aspect romanesque, il a été préservé intact dans la
nouvelle du Curieux impertinent précisément parce que c’est la seule où le chevalier n’interfère pas.
Tout comme dans le reste de l’Europe et même en Espagne, l’assimilation du Quichotte dans la
littérature française au XVIIe siècle a été partielle; le chef-d’œuvre de Cervantès devra connaître de
multiples interprétations avant d’être entièrement compris. Singulière destinée d’un grand livre que
toute la France connut sans que lecteurs ni écrivains mettent vraiment leurs pas dans ceux de son
auteur!
14
Georges Hainsworth, “Cervantès en France. À propos de quelques publications récentes”, Bulletin Hispanique, 34
(1932), p. 129.
15
M. Bardon, op. cit., p. 25.

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  • 1. 1 LES ÉCRIVAINS FRANÇAIS DU XVIIe SIÈCLE À L’ÉCOLE DU QUICHOTTE: LES NOUVELLES INTERCALÉES Travaux de Littérature (Paris), 22 (2009), p. 161-168 Il serait superflu de rappeler le succès que le Quichotte rencontra en France dès le début du XVIIe siècle: les travaux de fond de Maurice Bardon et d’Esther Crooks, parus en 19311, restent des classiques de l’histoire littéraire. De si nombreuses études les ont complétés, qu’il faudrait tout un colloque pour présenter la bibliographie critique de Cervantès en France. Cependant comment imaginer qu’un des titres les plus connus de la littérature européenne soit absent du nôtre? Même si l’exercice relève de la gageure, il revenait au seul Espagnol dix-septiémiste ici présent de s’y essayer. Quelques rappels d’abord: la première traduction française du Quichotte est signée de César Oudin pour la 1e partie de L’Ingénieux Don Quichotte de la Manche (1614) et de François de Rosset pour la Seconde Partie de l’Histoire de l’ingénieux et redoutable chevalier Don Quichotte de la Manche (1618). Celle d’Oudin, scrupuleuse, sauf exceptions, et très littérale, eut droit à de nombreuses réimpressions; dès 1639 elle fut donnée conjointement avec celle de Rosset, moins exigeante et remplie de contresens; l’ouvrage n’en reçut pas pour autant un mauvais accueil. Une nouvelle traduction, œuvre de Filleau de Saint-Martin, suivit en 1677-1678; celui-ci prit le parti de la francisation, il adapta les proverbes et les poésies qui se trouvaient dans l’original, et ne vit pas d’inconvénients à simplifier certains passages de la prose de Cervantès. Le succès fut énorme et durable: trente-sept réimpressions, avant que ne paraisse la traduction de Viardot, en 1836 seulement. Chose curieuse: aux quatre volumes du Don Quichotte vinrent s’ajouter en 1695 une Suite et en 1713 une Continuation; on sait aujourd’hui que la première est l’œuvre du même Filleau de Saint-Martin, la deuxième de Robert Challe2. Par ailleurs les adaptations françaises furent nombreuses; la première apparut presque en même temps que l’original: il s’agit de l’Histoire tragi-comique de notre temps, sous les noms de Lysandre et de Caliste de Vital d’Audiguier (1616); on y voit notamment le chevalier reprendre les mêmes raisons que l’hidalgo (1e partie, chap. XXII), pour libérer un soldat prisonnier de plusieurs archers du prévôt. Dans Le Don Quichotte gascon du comte de Cramail (1630), le héros bâtit une maison de plaisance afin d’y accueillir les chevaliers qui, au hasard de leurs errances, viendraient lui rendre visite; en 1632, du Verdier fait paraître Le Chevalier hypocondriaque, où Don Clarazel, malheureux “chevalier de la triste figure”, croit revivre les merveilleuses aventures des héros chevaleresques; signalons encore Dom Castagne, chasseur errant de Potier de Morais (ms non daté), où le protagoniste prend les allures d’un Don Quichotte burlesque, devenu chasseur, convaincu de son extraordinaire habileté en tant que “chasseur errant”. Traductions, suites et adaptations romanesques… la liste de ces dernières est incomplète. D’autres ouvrages témoignent également du succès du chef-d’œuvre de Cervantès en France: adaptations pour le théâtre, la poésie et le ballet, sans oublier les intéressantes digressions de la critique et les innombrables allusions trouvées ça et là dans la production littéraire du siècle. J’en ai répertorié une soixantaine dans ma Bibliographie critique de la littérature espagnole en France au XVIIe siècle3. 1 M. Bardon, “Don Quichotte” en France au XVIIe et au XVIIIe siècle, 1605-1815, Paris, Honoré Champion, 2 vol.; E.J. Crooks, The Influence of Cervantes in France in the Seventeenth Century, Baltimore (MD), The Johns Hopkins University Press. 2 Jacques Cormier, “La Continuation de l’histoire de l’admirable Don Quichotte de la Manche de Robert Challe: Cervantès trahi ou compris?”, CAIEF, 48 (1996), p. 265. Du même critique, on lira aussi avec profit “D’un Sancho à l’autre. De Saint-Martin à Robert Challe”, Travaux de Littérature, 7, p. 201-221. 3 Genève, Droz, “Travaux du Grand Siècle”, 1999.
  • 2. 2 De l’immense sujet qui consisterait à faire le tour sur l’accueil réservé au Quichotte en France, je retiendrai seulement une question, un peu moins connue me semble-t-il que d’autres: celle des traductions et des adaptations des nouvelles que Cervantès a insérées dans son récit. Celles-ci sont au nombre de quatre: l’histoire de Marcela et de Grisóstomo (1e partie, chap. XII-XIV), celle de Cardenio et de Luscinda (1e partie, chap. XXIII-XXIV et XXVII-XXXII), celle de Fernando et de Dorotea (1e partie, chap. XXXVI-XXXVII) et celle d’Anselmo et de Camila (1e partie, chap. XXXIII-XXXV). Certes, Cervantès n’a pas été le premier à enchâsser des nouvelles à l’intérieur de romans; il fut cependant l’un des plus heureux dans cet art. Sa maîtrise, appréciée du public espagnol, ne le fut pas moins en France. Je n’en donnerai qu’un indice: si l’on prête foi à l’ami anonyme de Scarron qui se donne pour l’inspirateur du Roman comique, l’insertion des nouvelles adaptées de Castillo Solórzano pour trois d’entre elles et de María de Zayas pour la quatrième a été entreprise, à sa recommandation, sur le modèle du Quichotte: Ce fut [à l’Hôtel de Troyes] où [Scarron] fit à ma persuasion le premier volume de son Roman comique […]. Je lui fournis les quatre nouvelles en espagnol, qui sont si agréablement traduites dans ses deux volumes, aussi bien que les quatre autres qu’il a traduites et qu’il a données à part. Je lui proposai une nouvelle traduction de Don Quixote, au lieu de la Morale de Gassendi sur la traduction de laquelle je le trouvai attaché, mais il n’en voulut point tâter à cause de la précédente traduction par Oudin et une autre, quoique pitoyable. Je lui dis qu’il fallait donc qu’il entreprît quelque ouvrage de son chef et de son caractère enjoué plutôt que cette morale de Gassendi trop sérieuse pour lui, et qu’il y mêlât des nouvelles dont je lui fournirais les originaux en espagnol qu’il entendait et dont j’avais quantité, en quoi il imiterait au moins Don Quixote qui en donne quatre si jolies dans sa première partie, de sorte que je puis dire que le public m’a en quelque sorte l’obligation de cet agréable ouvrage, bien que je n’en sois pas l’auteur, aussi bien que de ses quatre dernières nouvelles imprimées à part4. La plus belle réussite dans le genre en France, la seule aussi qui soit encore largement connue aujourd’hui, serait donc advenue parce que Scarron se mit à l’école de Cervantès. D’autres l’avaient fait avant lui, de manière plus visible, puisqu’ils avaient adapté ses propres nouvelles. Avec des succès divers. La belle Marcela a pris des habits de bergère et hante librement les campagnes en compagnie des bergères du village. L’étudiant Grisostómo, nouvellement rentré de Salamanque, n’a pas tardé à s’éprendre d’elle et, habillé en berger, à la suivre accompagné de son ami Ambrosio. Mais la belle ne lui correspond pas plus qu’à d’autres soupirants et l’étudiant berger, désespéré, se donne la mort. Contrairement aux usages du genre pastoral, la fin tragique de Grisóstomo ne s’achève pas sur des funérailles arcadiennes; elles sont celles d’un suicidé impie qui se fait enterrer à l’endroit précis où il a vu pour la première fois son idôle. En attendant qu’on creuse le tombeau du défunt, Vivaldo lit à haute voix la “Canción de Gristóstomo”, véritable épitaphe à la fin de laquelle Marcela réapparaît: elle vient plaider sa cause et proclamer son innocence. À peine a-t-elle prononcé sa défense, elle tourne le dos à l’assemblée et s’enfuit dans la montagne. Au milieu de la perplexité générale, Don Quichotte prend la parole et atteste de la pureté de Marcela à tel point que même Ambrosio doit se ranger à son avis. Cette déclaration du sage-fou qu’est le chevalier fait voir “que la chanson de Chrysostome ne correspond pas à l’expérience de sa vie, mais qu’elle est un rêve de sa vie fixé en poème. Marcelle est exemptée de tout reproche: la controverse est close”5. C’est ce retour à la réalité, grâce à la conception 4 Cité par Paul Morillot, Scarron. Étude biographique et littéraire, Paris, Lecène et Oudin, 1888, p. 405 (réimpr. sous le titre Scarron et le genre burlesque, Genève, Slatkine Reprints, 1970). 5 André Labertit, “Sur «le berger étudiant» du Don Quichotte. (Analyse stylistique du témoignage contradictoire)”, Le Genre pastoral en Europe du XVe au XVIIe siècle. Actes du Colloque international tenu à Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 1980, p. 101.
  • 3. 3 quichottesque de l’univers, qui explique le caractère authentiquement pastoral de l’épisode dans le roman de Cervantès. Cette histoire a été reprise, antérieurement à la traduction d’Oudin, par le récit anonyme intitulé Homicidio de la fidelidad y la defensa del honor. Le Meurtre de la fidélité et la défense de l’honneur. Où est racontée la triste et pitoyable aventure du berger Philidon et les raisons de la belle et chaste Marcelle accusée de sa mort. Avec un discours de Don Quixote, De l’excellence des armes sur les lettres (1609). Il s’agit d’un texte bilingue, de cent vingt-cinq pages, sans doute destiné à l’apprentissage de l’espagnol à l’aide d’un roman récent. Or, les modifications sont nombreuses dans la structure comme dans le sens. Non seulement les noms des personnages masculins ont été remplacés par d’autres empruntés à la pastorale (Philidon et Daphnis se substituent à Grisóstomo et à Ambrosio), mais la narration altère l’ordre original (où l’avènement de la pastorale naissait d’une rencontre fortuite du chevalier avec des chevriers), tranche sans gêne des passages entiers et insère, sans motif suffisant, le long discours de cinquante pages sur les armes et les lettres (que Cervantès avait situé quinze chapitres plus tard), avant de revenir sur la “response, et excuse de la bergere Marcelle”. Malgré les noms appliqués aux personnages, l’aspect pastoral de l’épisode n’a pas été exploité; l’attitude déclamatoire de ces mêmes personnages et la suppression de passages indispensables (dont l’importante chanson du défunt) font oublier l’idylle annoncée. Un ouvrage postérieur, Le Fléau d’amour découvrant des artifices, de Richard de Romany (1623), raconte aussi, sans que Cervantès soit cité, l’histoire de Grisóstomo et de Marcela. L’histoire de Cardenio et de Luscinda est aussi celle d’un malentendu. Convaincu que sa bien- aimée le trahit avec don Fernando, Cardenio tombe dans la folie et se réfugie dans la Sierra Morena. Il apprend plus tard que Luscinda lui a toujours été fidèle. Reprenant ses esprits, Cardenio rejoindra le curé et le barbier dans leur entreprise de ramener Don Quichotte chez lui. Il n’y a, à ma connaissance, aucun récit français qui se rapporte de manière exclusive à cet épisode du roman, mais du côté du théâtre, les choses sont différentes. En 1630, Pichou donne une tragi-comédie, Les Folies de Cardénio. Les changements par rapport à l’original espagnol sont nombreux. Mis à part les changements qui relèvent du genre choisi (distribution en cinq actes d’une dizaine de chapitres du roman, des vers souples et gracieux que Bardon n’hésite pas à comparer avec ceux de Corneille et de Racine6), on déplore l’introduction, seulement à partir du troisième acte, du chevalier et de l’écuyer, des retardataires qui font oublier l’intrigue principale de la pièce; ils sont tous deux tournés en dérision, le premier devient un fanfaron grotesque et vantard, le deuxième un glouton sans finesse. Plus important est le Don Quichotte de la Manche de Guyon Guérin de Bouscal (1639), première comédie d’une trilogie quichottesque (Don Quichotte de la Manche. Seconde partie, 1640, Le Gouvernement de Sanche Pansa, 16427) qui témoigne de la diffusion du chef-d’œuvre de Cervantès. Pour construire sa pièce, l’auteur français a fait des choix, des coupures et des raccords, utilisant essentiellement deux épisodes: l’histoire de la reine de Micomicón (1e partie, chap. XXIX, XXXVI et XLVII) et l’histoire de la comtesse Trifaldi (2e partie, chap. XXXVI-XLI). On remarquera le caractère artificiel de l’assemblage, dont voici un exemple. Dans le roman espagnol, Cardenio racontait dans un premier discours son amour pour Luscinda (1e partie, chap. XXIV), puis s’interrompait, provoquant de la sorte le suspens chez ses auditeurs, impatients d’entendre la raison de sa retraite campagnarde; c’est le sujet de son deuxième discours (chap. XXVII). Guérin de Bouscal a préféré élaguer: le jeune homme, sain d’esprit dès son entrée en scène, fait un seul discours, le second, laissant entendre que le premier a déjà eu lieu. Adaptation burlesque à succès, ce Don Quichotte présente un chevalier devenu une espèce de 6 Op. cit., p. 191-192. 7 Dom Quixote de la Manche, comédie, éd. Daniela Dalla Valle et Amédée Carriat, Genève-Paris, Slatkine-Honoré Champion, 1979; Dom Quichot de la Manche, comédie, seconde partie, éd. Marie-Line Akhamlich, Université de Toulouse-Le Mirail, 1986; Le Gouvernement de Sanche Panse, comédie, éd. C.E.J. Caldicott, Genève, Droz, “Textes Littéraires Français”, 1981.
  • 4. 4 Matamore, dont la peur et la vanité risquent de le faire confondre avec son écuyer, tant l’opposition de leurs caractères est réduite8. Le fol amoureux était encore d’actualité en 1644: Le Libraire du Pont-Neuf ou les Romans, livret pour le ballet du mardi-gras de cette année, contient une entrée où il apparaît à côté du Berger extravagant et du picaro Buscón. Les nouvelles du Quichotte alimentaient aussi les conversations des salons, comme le donne à penser cette lettre de Voiture à Mlle Paulet (1638), dans laquelle il évoque deux de leurs protagonistes: Il y a trois jours que je vis dans la Sierra Morena, le lieu où Cardenio et Don Quichotte se rencontrèrent, et le même jour je soupai dans la venta où s’achevèrent les aventures de Dorothée9. Cette Dorothée est, dans la troisième des nouvelles enchâssées, l’amante de Fernando, lequel l’a séduite puis abandonnée; le personnage de Fernando nous est connu: c’est lui qui, dans la nouvelle précédente, a enlevé Luscinda. Comme Cardenio, Dorotea apportera son appui au curé et au barbier dans leur tâche de ramener le chevalier chez lui; elle se fait passer pour la princesse de Micomicón, venue en Espagne implorer l’aide du chevalier. Le couple se retrouve dans la première comédie de Don Quichotte de la Manche de Guérin de Bouscal, où Fernand et Dorotée [sic] jouent le rôle qui leur était alloué dans le roman. Les modifications par rapport à la source, sans importance, n’ont guère besoin d’être relevées. C’est à dessein que j’ai laissé pour la fin la nouvelle d’Anselmo et de Camila, intitulée “del Curioso impertinente”. Elle est de loin la plus intéressante à plusieurs égards et elle est aussi celle que les auteurs français ont particulièrement chérie. Anselmo, voulant prouver à tout prix la fidélité de sa femme Camila, demande à son ami Lotario d’essayer de la séduire; la suite est une leçon de morale sur la fragilité humaine: l’adultère consommé, Anselmo meurt de peine, son ami trouve la mort dans une bataille, l’épouse entre dans un couvent. L’édition du Curieux impertinent est déjà intéressante en soi: elle est l’œuvre de Nicolas Baudouin et porte l’autorisation d’imprimer d’avril 1608, soit moins de trois ans après la publication outre- Pyrénées de la première partie du roman; un fragment certes, mais c’est la première traduction connue du chef-d’œuvre espagnol; bilingue, elle est assez fidèle. Cette même année, la nouvelle espagnole est donnée en ajout à la réimpression par Oudin d’un autre ouvrage (La silva curiosa, de Julián de Medrano). Très vraisemblablement cette addition répond au succès de l’édition de Baudouin. La traduction de Baudouin et cette réutilisation du texte par Oudin précèdent de peu la traduction du Quichotte, la préparent pour ainsi dire, ce qui apparaîtrait peut-être moins si Oudin lui-même ne devait en être le premier auteur. Le bon accueil réservé au roman dans son intégralité n’a pas mis un terme aux reprises autonomes de la nouvelle. En 1645, alors que Guérin de Bouscal jouit encore du triomphe de sa trilogie, Brosse “le Jeune” (âgé de quinze ans seulement) rédige Le Curieux impertinent, ou le Jaloux; on doute que cette comédie ait été représentée. En revanche, on sait avec certitude que celle du comédien Marcel (Le Mariage sans mariage, 1672) l’a été, au théâtre du Marais. Les “infidélités” des traducteurs et adaptateurs français par rapport à l’original sont diverses: ajouts moralisateurs au début et à la fin (ou dans la conclusion) (Baudouin), raccourcissements divers (Oudin, 1608), suppression de vers, d’allégories et de jeux de mots jugés superflus (Oudin, 1614), substitution et francisation des prénoms des protagonistes (Brosse), annexion d’intrigues secondaires (Marcel10). Toutes les adaptations 8 Daniella Dalla Valle, “Don Quichotte et Sancho dans la France de Louis XIII. La trilogie comique de Guérin de Bouscal”, Revue de Littérature Comparée, 53 (1979), p. 449. 9 Œuvres. Lettres et Poésies, éd. M.A. Ubicini, Paris, Charpentier, 2 vol., 1855, t. I, l. 51, p. 156. 10 Voir J.M. Losada, op. cit., notices 139, 149, 110, 126 et 145 respectivement.
  • 5. 5 respectent cependant la teneur générale de la nouvelle: la gravité du sujet et le caractère dramatique de l’intrigue demeurent inchangés. D’autres auteurs ont au contraire essayé de gommer les traces de l’original, ce qui est probablement le résultat d’une présence ressentie comme envahissante: d’Audiguier adapte, sans nommer sa source, comme s’il en craignait la concurrence, l’histoire du Curieux impertinent dans une aventure de son Histoire tragi-comique de notre temps (1616). Dans le même ordre d’idées, il arrive aussi que Cervantès soit cité pour être critiqué: c’est ce que fait Sorel, qui dans son Berger extravagant lui reproche d’avoir rempli son roman d’histoires “impertinentes”11 –la véhémence passionnée de l’objection ne prouve que mieux l’anxiété d’être sous l’influence cervantesque. Enfin, l’histoire d’Anselmo et de Camila retentit jusque dans la vie de société: la situation du curieux impertinent devint un lieu commun de la conversation. Parmi tant d’exemples12, je n’en retiendrai ici que deux particulièrement probants. Le premier, de Malherbe, est raconté par Tallemant: À l’hôtel de Rambouillet, on amena un jour je ne sais quel homme qui disloquait tout le corps aux gens et les remettait sans leur faire mal. On l’éprouva sur un laquais. Malherbe, qui y était, voyant cela lui dit: “Démettez-moi le coude”. Il n’en sentit point de mal; après il se le fit remettre aussi sans douleur. “Cependant”, dit-il, “si cet homme fût mort tandis que j’avais comme cela le coude démis, on aurait crié au Curieux impertinent”13. Le deuxième exemple est tiré de l’Arlequiniana, un recueil d’histoires plaisantes publié pour la première fois en 1694 par Charles Cotolendi, où le narrateur se souvient d’une historiette “d’un bon mari”: Ce mari n’entrait jamais chez lui qu’il ne fit grand bruit, afin de donner le temps à sa femme de faire cacher son amant. Un jour elle avait mis sa demoiselle en sentinelle sur le perron. Cette fille s’amusait avec le maître d’hôtel (car chacun a ses affaires en ce monde); pendant qu’ils causaient ensemble, le mari vint, et trouvant la demoiselle surprise, et fort embarrassée de le voir, il s’en retourna sans entrer dans la chambre de sa femme, de peur de tomber dans l’aventure du Curieux Impertinent (éd. de 1708, p. 38- 39). Il n’est pas inutile de rappeler que Cotolendi est l’auteur d’une traduction des Nouvelles de Cervantès (1678). Utilisée au sens propre comme au figuré, la curieuse impertinence de ceux qui préfèrent s’assurer de la vérité à la paix que préserve une sage ignorance devint une locution consacrée qui confirmait, d’une génération à l’autre, l’heureux accueil réservé à cet épisode du Quichotte. Quelle signification accorder à ces traductions et à ces adaptations, à cette présence des nouvelles cervantesques dans la littérature française? L’adaptation de l’épisode de Grisóstomo et de Marcela a été peu heureuse; le retour à la réalité après l’utopie ne peut être efficace qu’à l’intérieur du roman qui lui sert de cadre: étrangère au roman, l’histoire perd sa crédibilité. Autrement dit, l’illusion du chevalier qui, dans l’original, circonscrit la nouvelle, met en valeur cette élégie pastorale qui, privée de cette même illusion, devient invraisemblable. L’adaptation d’un autre malentendu, l’épisode de Cardenio et de Luscinda, grossit un peu trop les traits satiriques de Don Quichotte et de son écuyer; que ce soit dans la pièce de Pichou ou dans celle de Guérin de Bouscal, le comique prend trop d’ampleur et escamote la véritable question de la folie. Fernand et Dorotée, quant à eux, ne sont que des comparses (ils l’étaient dejà, en quelque sorte, dans l’original); seule la jeune femme acquiert une certaine profondeur dans le rôle (burlesque) de la princesse de Micomicon. 11 Ibid., notices 120 et 169 respectivement. 12 Ibid., notice 121. 13 Tallemant des Réaux, Les Historiettes, éd. Antoine Adam, Paris, Gallimard, “Pléiade”, 2 vol., 1960-1961, art. “Malherbe”, t. I, p. 114 n.
  • 6. 6 Il n’en va pas de même pour les reprises du Curieux impertinent, dont le succès ne fait aucun doute. On peut, bien sûr, en chercher la cause dans le respect des données générales de l’original (l’intrigue et le caractère des personnages). À mon avis, l’insertion autonome de cet épisode dans la structure générale du roman explique surtout la réussite de la nouvelle. À l’observer de près, alors que les trois autres nouvelles introduisent de manière plus ou moins maladroite le protagoniste du roman, Le Curieux impertinent est le seul récit absolument indépendant du Quichotte. Cet épisode romanesque est un véritable récit à part soi, totalement étranger au cadre dans lequel il est intercalé. Dans les trois autres épisodes, par sa présence comme par ses interventions au cours du récit, Don Quichotte fait figure de personnage supplémentaire; dans celui-ci, il se limite à écouter une histoire tragique sur des personnages qui, autrement, seraient restés inconnus de lui. Cette différence jette une lumière non seulement sur la fonction des personnages dans le roman, mais aussi sur les conditions de son adaptation dans la littérature française. Dès le début j’ai rappelé que le Quichotte a joui constamment en France d’un accueil favorable: les lecteurs français ont surtout apprécié le côté satirique et comique, moins fréquemment, le côté romanesque. Personne, ou presque, n’a entrevu alors, et il en ira encore de même au XVIIIe siècle, les intentions symboliques, voire philosophiques de l’auteur14; pendant longtemps, le Quichotte a servi le type de littérature qu’il était précisément destiné à combattre15. Son héros et, par métonymie, le roman, ont été réduits, le premier à un rôle comique, le second à un ensemble d’histoires burlesques et agréables. Là où le chevalier intervient, tout est subitement comme teinté de burlesque: son ridicule a imprégné ces mêmes épisodes qui ont perdu, par contrecoup, toute leur gravité. La mise en valeur des extravagances de Don Quichotte a dévalorisé la pastorale de Grisóstomo et Marcela, celle de ses folies a diminué la folie de Cardenio; quant à l’aspect romanesque, il a été préservé intact dans la nouvelle du Curieux impertinent précisément parce que c’est la seule où le chevalier n’interfère pas. Tout comme dans le reste de l’Europe et même en Espagne, l’assimilation du Quichotte dans la littérature française au XVIIe siècle a été partielle; le chef-d’œuvre de Cervantès devra connaître de multiples interprétations avant d’être entièrement compris. Singulière destinée d’un grand livre que toute la France connut sans que lecteurs ni écrivains mettent vraiment leurs pas dans ceux de son auteur! 14 Georges Hainsworth, “Cervantès en France. À propos de quelques publications récentes”, Bulletin Hispanique, 34 (1932), p. 129. 15 M. Bardon, op. cit., p. 25.