Siegfried

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Siegfried

  1. 1. Siegfried1) Introduction à SiegfriedLa deuxième journée de la Tétralogie intitulée « Siegfried », etsouvent appelée, le Scherzo Du Ring, constitue en effet une sorte dehavre de paix au milieu du Ring.« Siegfried » est demeuré la partie du Ring la plus résolument fidèleau puissant optimisme que Richard Wagner avait voulu initialementinsuffler à son adaptation du récit nordique ancien des Nibelungen.La nébuleuse ombrageuse de la pensée de Schopenhauer n’avaitalors pas encore hanté son esprit. Siegfried apparaît en tant quehéros positif éclatant de jeunesse débordante et d’énergie juvénile,plein de joie exubérante et d’humour et bon enfant : songez au toutdébut de l’opéra quand Siegfried, rentrant de la forêt, ramène unours dans la forge de Mime pour lui faire peur.Les tristes et sombres brumes de la mythologie nordique sontabsentes de cet opéra qui prend parfois résolument des allures decomédie musicale, surtout au premier acte, rempli des facétiesenjouées et joyeuses du jeune héros qui forge son épée en causantun tintamarre assourdissant qui provoque le désarroi et la frousse deMime.L’orchestre est rutilant, et se trouve, comme dans la Walkyrie, enéquilibre parfait avec le chant. Les murmures de la forêt constituentun véritable feu d’artifice impressionniste, célébrant la Nature, quiforça l’admiration de Debussy, pourtant anti-wagnérien de cœur etd’esprit. Les modulations joyeuses de la forêt dénotent une forteressemblance avec le chant insouciant des Filles du Rhin, autrescréatures pures et positives, isues de la Mère-Nature, et encommunion symbiotique avec elle.1
  2. 2. Le troisième acte jubile autour des thèmes les plus merveilleux queWagner ait pu imaginer, tels que l’Héritage du Monde, ample etgrandiose, et le thème de la Paix en mi majeur que l’on retrouve dansle poème symphonique du Siegfried-Idyll. Cette page musicale pleinede charme magique et de modulations douces et harmonieuses,fut interprétée la première fois par un petit orchestre installé dansl’escalier de la villa de Tribschen près de Lucerne en Suisse, le matindu jour de Noël de 1870, anniversaire de Cosima. Wagner avaitimaginé cette petite surprise musicale à l’intention de son épouse,afin de célébrer la naissance de leur fils Siegfried.Romain Rolland, Prix Nobel de littérature en 1915, et critiquemusical, écrivit en 1908 dans son ouvrage ‘Musiciens d’aujourd’hui’:« Beethoven aurait adoré Siegfried, plein d’humour, de chantsd’oiseaux, de sentimentalisme et de pensées profondes, à l’ombredes chênes gigantesques.»Il estime en outre que Siegfried représente « l’opéra le plus sain detous les opéras wagnériens ». Cet opéra ne contient en effet nimysticisme fiévreux, ni sensiblerie romantique. Le troisième acteconstitue une immense fresque orchestrale dans laquelle s’insèreparfaitement le duo d’amour entre Siegfried et Brünnhilde, le plusextraordinaire de toute l’Histoire de la Musique.2) Psychogramme de Wotan: de la puissance au vagabondageWotan est présent physiquement dans les trois premières parties duRing, alors que, malgré son absence, son ombre plane sur toutel’action du Crépuscule des Dieux. Dans le Prologue de l’Or du Rhin,Wotan exerce le Pouvoir absolu et patriarcal en tant que Dieusuprême. Les premières fissures apparaissent cependant à sonédifice, parce que l’ancienne détentrice du pouvoir matriarcal, Erda,
  3. 3. sa mère ne s’avoue pas vaincue, et prédit la fin de Wotan et de sonrègne, condamné par la malédiction de l’Anneau par Alberich, et ladomestication de la Nature dont les richesses sont exploitées dans lebut de créer de la valeur ajoutée suscitant ainsi la convoitise et lazizanie entre les hommes, ainsi que leur asservissement.Richard Wagner écrit à August Röckel en janvier 1854 : «La tragédiede Wotan réside dans le fait qu’il ne saisit pas que son interventiondans la Nature est maléfique, que le malheur engendré par lapuissance constitue du poison pour l’amour, et se concentre dans l’orsoustrait à la nature, et profané dans l’Anneau du Nibelung. Lamalédiction qui s’y attache n’est levée que s’il a été rendu à la Natureet qu’il a de nouveau été immergé dans le Rhin. »Or Wotan ne s’en rend pas compte quand Fafner tue Fasolt.Et Wagner poursuit: «Il ne saisit que la puissance de la malédictionfulminée par Alberich contre l’Anneau, mais il n’entrevoit pas encoreque celle-ci puisse se dissoudre en quelque sorte dans la Nature. Cen’est que lorsque l’Anneau va conduire aussi Siegfried à sa perte,qu’il comprendra que seule la restitution de ce butin neutralisera lemalheur »Wagner continue dans cette même lettre, un des documents les plusimportants dans l’exégèse du Ring à laquelle s’est livré son auteur lui-même :« La liberté, c’est l’authenticité de celui qui communie avec la Naturede tout son être, et en complète harmonie avec elle. Aucunecontrainte extérieure ne réussit à terrasser l’homme, si elle ne réussitpas à anéantir son authenticité.»Dans la première journée, la Walkyrie, Wotan, empêtré dans lescontradictions provoquées par les lois qu’il a créées lui-même, estobligé de sacrifier ses deux enfants, Siegmund et Brünnhilde, surl’autel de l’observance de sa propre Loi. Le cœur brisé après lesAdieux à sa fille bien-aimée qu’il enfouit dans un sommeil profond, il3
  4. 4. parcourt le Monde en Voyageur-vagabond, miné par la montée desforces nouvelles qu’il ne contrôle plus, comme l’Amour et l’esprit desacrifice qui finiront par animer sa descendance incarnée dansBrünnhilde et Siegfried. Ces forces nouvelles représentent en fait lesanciennes valeurs du monde matriarcal, qui, nous l’avons vu, n’ajamais été complètement vaincu, l’ancienne Déesse-Mère Erdaveillant au grain dans son sommeil, et empêchant ainsi sa disparitioncomplète. C’est donc en profond pessimiste quant à son avenir, queWotan, tenaillé par l’anxiété, nous l’avons vu, parcourt le mondedans une agitation hypernerveuse, ne tenant plus en place dans saforteresse devenue prison.Wagner écrit à August Röckel en janvier 1854: « Après avoir fait sesadieux à Brünnhilde, Wotan n’est plus qu’un esprit solitaire. Il nepeut que laisser faire, laisser aller les choses comme elles vont, maisil ne peut plus intervenir. C’est pour cela qu’il est devenu un simplevoyageur. C’est à nous qu’il ressemble, parce qu’il représente lasomme de l’intelligence du présent, alors que Siegfried constituel’homme de l’avenir, tel que nous le souhaitons, qui ne peutcependant pas être conçu par nous, mais qui doit se créer lui-même àtravers notre anéantissement.»Nous allons tenter à présent de percer la psychologie du personnage,en analysant son état de voyageur-vagabond, qui représente enquelque sorte la phase finale de son existence.Le voyageur errant représente une autre figure du romantismeallemand, qui chemine en-dehors du monde, en marge des routes, lelong des cours d’eau, à l’image des pierres, qui, emportés par lecourant de la rivière, s’en vont au loin, sans but, ni plan précis,comme dans le lied sur le « Voyage », faisant partie du cycle de laBelle Meunière de Schubert.
  5. 5. Nous avions précédemment évoqué l‘étape du compagnonnage dansle cadre du roman d’éducation allemand. Le «Wanderer»romantique, mot intraduisible en français, peut être décrit au moyendu mot composé de voyageur-vagabond. Les deux termes signifientun voyage sans but précis, car l’atteinte d’un but marquerait un arrêt,ou une fin, alors que pour le « Voyageur-vagabond », c’est le cheminlui-même qui constitue le véritable but. Dans l’Allemagne du 19esiècle, l’inquiétude devant l’Inconnu, la nostalgie d’un ordre divinainsi que la déception devant l’absence d’une Nation Allemande,malgré le sursaut nationaliste suite à l’occupation napoléonienne, ontdonné naissance au courant philosophique du « Voyage » du« Wandern ». Le désir de fuir devant l’exiguïté de l’existence souventmisérable et l’aspiration à la plénitude de l’âme communiant avec laNature animent l’idéaliste à la recherche de l’indépendance dansl’aventure, et le penseur nostalgique à l’atteinte de la plénitudetranscendentale de l’infini. « Le chemin mystérieux du voyageconduit à l’intérieur de soi-même », affirme Novalis.Wagner confère toutes les facettes de cette sensibilité au Voyageur-Vagabond qu’est devenu Wotan consécutivement à son chavirementdans la Walkyrie, abandonnant le pouvoir, et plongeant ainsiAlberich, le négatif de lui-même, dans le désarroi devant l’antre deFafner, comme nous l’avons vu. Il n’aspire désormais qu’às’engouffrer pour toujours dans l’infini de la Nuit, dans laquelle il vadéfinitivement enfermer Erda, ainsi que l’ensemble de son savoir del’Ancien Monde.Mû par un élan assez contradictoire, dans le but de défendre le restede la souveraineté qu’il possède encore, Wotan, ne recherchant, etne désirant que la fin, tente, dans un dernier effort suprême etdésespéré, de barrer la route à Siegfried en marche vers le rocher oùdort la Belle que lui a promise l’Oiseau. On ne peut se défaire del’impression que Wotan hâte la survenance de sa fin, en bloquant de5
  6. 6. sa lance le passage à Siegfried, afin que celui-ci la lui brise sous lescoups de son épée magique, détruisant ainsi son pouvoir.Cette scène du deuxième acte de Siegfried constitue un des sommetsdu Ring, tant d’un point de vue dramatique que musical, et possèdeune dimension véritablement dantesque.Le langage musical de Wagner s’est transformé au cours des douzeans, consacrés à la création de Tristan et des Maîtres-Chanteurs,pendant lesquels il délaissa la Tétralogie, sauf les quelques retouchesqu’il y apporta. « Il plaque Siegfried pour se lancer à la recherche deTristan », dit André Tuboeuf. Il l’y laissera durant douze ans, de 1857à 1869.Il écrit à Liszt : « Après avoir conduit mon jeune Siegfried dans lasolitude de la forêt, dans laquelle je l’ai abandonné sous un tilleul, j’aipris congé de lui en pleurant des larmes sincères.»Romain Rolland commente ce passage dans les termes suivants :« Wagner avait raison de pleurer ! Il sentait bien qu’il ne retrouveraitjamais plus son jeune Siegfried, qu’il ne réveillerait que douze ansplus tard. » Pendant ce laps de temps, le personnage Wagner aurachangé aussi : la liaison avec Mathilde Wesendonck, et la mort deMinna, sa première épouse l’ont marqué et en ont fait un hommemûr.L’abondance juvénile des deux premiers actes a cédé à la grandeurantique du réveil de Brünnhilde à la superbe troisième scène dutroisième acte.Cette pause artistique, si l’on peut dire, mise à profit pour composerdeux chefs-d’œuvre absolus, a conféré à la musique de Wagner sacomplexité et sa densité extrêmement fouillées et touffues.Le prélude au troisième acte en donne une illustration stupéfiante.Afin de compléter l’image psychologique de Wotan, nous devonslégèrement empiéter maintenant sur le Crépuscule :
  7. 7. Wotan survit dans le Crépuscule des Dieux dans les récits etévocations de ses personnages. Waltraute raconte à Brünnhilde lasuite de la confrontation entre Wotan, le Voyageur-vagabond etSiegfried, après que celui-ci lui eût brisé sa lance. Wotan rentre àWalhall, complètement bouleversé et entièrement résigné. Il esttombé dans un mutisme total, raconte-t-elle, et ne s’exprime plusque par des gestes : Ainsi signifie-t-il aux « héros », qui ont peupléWalhall, d’abattre le frêne du monde, de toute façon desséché,depuis que Wotan en a arraché une branche pour se tailler sa lance,et de les disposer autour de Walhall. Wotan s’adonne à ses rêves etmurmure à Waltraute que le monde et les dieux seraient sauvés, siBrünnhilde rendait l’Anneau aux Filles du Rhin. Tout à la fin duCrépuscule, Brünnhilde renvoie les deux corbeaux, messagers deWotan qui tournoient autour du bûcher qui la consumera, auprès deWotan, afin de lui annoncer que c’est la fin des dieux, et qu’il peutenfin prendre du repos, lui aussi …Nous pouvons nous rendre à l’évidence dès à présent, que Wotan,tout en demeurant encore, pour la forme, la clef de voûte de l’ancienmonde, est devenu totalement impuissant de corps et d’espritdepuis sa disparition de la scène au troisième acte de Siegfried.Comment est-ce que le détenteur du pouvoir patriarcal, avec Erda,l’ancienne Déesse-Mère du monde matriarcal, le personnage le plusimportant du Ring, a pu en arriver là. Incontestablement souffre-t-ild’une maladie neuro-dégénérative cérébrale, càd d’une forme dedémence du genre Alzheimer, au vu des symptômes qu’énumèreWaltraute dans son récit :Rentré à Walhall, il convoque le Conseil des dieux, mais reste muetsur son trône. Il semble encore capable de montrer des émotions, parexemple sourire quand on lui apporte une bonne nouvelle. Pour laplupart du temps, il demeure déprimé et triste, ne poussant plus que7
  8. 8. des soupirs, ou ne murmurant que des phrases simples, commerendre l’Anneau aux Filles du Rhin.Voici une partie du récit de Waltraute, qui, bien que contenu dans leCrépuscule, illustre cependant notre analyse du psychisme de Wotan.Ces signes cliniques sont typiques du stade avancé d’une maladie dedégénérescence, au cours de laquelle les difficultés de langagedeviennent de plus en plus évidentes. Ces manifestations sontaccompagnées de changements comportementaux, comme unecertaine irritabilité ou labilité émotionnelle. Wotan nous livre unedémonstration stupéfiante lors de son altercation avec petit-fils autroisième acte de Siegfried.Nous avons vu que, déjà dans l’Or du Rhin, au moment de prendrepossession de sa nouvelle forteresse, symbole de son nouveaupouvoir, Wotan, qui devrait se bercer dans la gloire de son succès, estsubitement saisi d’une étrange anxiété que ne partagent pas sesdieux-compagnons : ce sont indéniablement les premières ombresque projettent sa maladie…Déjà à ce moment-là, tout comme dans la Walkyrie, Wotan lutte detoute la force de son intelligence contre cette impuissance psychiquequi le paralysera progressivement. Est-ce pour cela que nous ledevrions qualifier d’anti-héros, comme son petit-fils Siegfried, ou dehéros absurde à l’image de Sisyphe qui est condamné à perpétuité àrecommencer le travail consistant à hisser péniblement son rocherjusqu’au sommet de la montagne jusqu’à ce que la pierre luiéchappe, et dégringole à nouveau au fond de l’abîme. C’est cequ’Albert Camus interprète comme étant l’absurdité de l’existence,parce que Sisyphe, conscient de la malédiction dont les dieux l’ontfrappée, sait qu’il ne va jamais y arriver. Or Wotan recommence lalutte contre l’adversité qui le terrasse, quoique ses efforts ne soientcouronnés de succès, et non parce qu’il court d’échec en échec. A
  9. 9. l’encontre de l’automatisme du recommencement chez Sisyphe,Wotan, jusqu’à sa fin, conserve ce fol espoir qu’un nouveaustratagème le tirera du mauvais pas dans lequel il s’est à nouveauembourbé. Ainsi pourrions-nous même affirmer que Wotanreprésente un héros positif, parce qu’il conserve toujours l’espoir depouvoir finalement surmonter son destin, alors que Sisyphe ne voitpas d’issue à son sort, devenant ainsi un héros négatif de l’absurde.La scène du pari au premier acte illustre à merveille ce redressementpsychologique continuel de Wotan, qui, dans le cas clinique dupersonnage, dénote malgré tout un fort dérangement psychique. Untel état d’âme correspond à une autre maladie psychique, qui frappeWotan, et que la psychiatrie moderne qualifie de maniaco-dépressive, dans laquelle des phases d’abattement alternent avecdes épisodes d’euphorie. Ces derniers se caractérisent par unenjouement insouciant et une confiance en soi exagérée, alors que laphase dépressive est dominée par la tristesse, l’inactivité et dessentiments de culpabilité. Le dialogue entre Wotan, le Voyageur-vagabond et Mime représente un des sommets dramaturgiques de laTétralogie aussi bien par l’accompagnement musical, la thématiquedu pari du savoir, ainsi que la caractérisation des deux personnagesqui réussit à mettre en lumière surtout la complexité de lapersonnalité et du psychisme de Wotan.C’est Wotan qui propose à Mime un pari du savoir en pariant sa têtedans le jeu de questions-réponse avec lui. Chacun a le droit de posertrois questions en pariant sa tête qu’il trouvera les trois bonnesréponses. Sournois, Wotan offre à Mime d’ouvrir le tir, afin de gardertoute sa liberté pour le second tour. Mime pose trois questions surl’identité des détenteurs du pouvoir dans les enfers, sur terre et dansles cieux. Il est étonnant que Wotan ne mentionne pas les hommesen tant qu’habitants de la terre, mais les géants. C’est que les9
  10. 10. réponses de Wotan couvrent surtout le domaine psychologique, lemonde souterrain représentant l’inconscient, tandis que la partieconsciente de l’homme est symbolisée par la sphère céleste.La surface de la terre correspond à la zone intermédiaire entre lesdeux domaines. Le fait que Fafner, par son intransigeance de dragon-veilleur du trésor des Nibelungen, constitue un frein à la bonnemarche des affaires terrestres, dévoile l’existence d’une crisepsychologique entre les deux domaines du conscient et del’inconscient. Nous ne pouvons nous empêcher de nous poser laquestion, pourquoi Wotan a initié ce pari du savoir avec un enjeuaussi capital que constitue sa propre tête.Nous savons que Wotan n’est pas un dieu omniscient ni omnipotent,et qu’il est donc de ce fait, incapable de dominer ni Alberich, niFafner, du fait de sa profonde anxiété, et de la barrière psychologiquede l’interdiction qu’il s’impose d’enfreindre sa propre loi. Nous allonsvoir plus loin quelles sont les causes de ce blocage psychologique quil’empêchent d’agir souverainement.Mais heureusement possède-t-il la ruse pour lui. Il sait arranger leschoses de manière telle que les évènements s’arrangent d’eux-mêmes à son avantage, sans qu’il ait besoin de culbuter lui-mêmel’ordre établi. Or, l’usage à bon escient de la ruse exige uneconnaissance parfaite du psychisme de ses adversaires, afin deconnaître à l’avance leurs réactions aux initiatives qu’il estimeradevoir prendre pour les affronter.Le pari du savoir, comme son nom l’indique, permet à Wotand’apprendre le plus que possible sur son petit monde qui l’entoure,ce qui lui ouvre en même temps la connaissance sur lui-même. Cettedémarche intellectuelle lui procure un avantage notable, parce quegrâce aux deux premières questions qu’il pose à Mime, il lui donnel’occasion de pouvoir briller avec ses réponses. L’esprit de petit
  11. 11. fonctionnaire-instituteur poussiéreux de Mime l’empêchera dedéjouer les filets tendus par son puissant adversaire.Wotan enfile ensuite intelligemment et sournoisement l’intrigue quidevra servir son plan: Il jette Mime d’abord dans un profond désarroi,causé à la fois par son incapacité de répondre à sa troisième questionsur l’identité de celui qui reforgera l’épée magique Notung, et par lefait qu’il épargne sa tête en la vouant à celui qui n’aura jamais connula peur. Il se moque de Mime et lui reproche son savoir qui ne sert àrien : « Tu as investigué des aspects tellement éloignés de tespréoccupations, et donc vains, mais il ne t’est pas venu à l’esprit quece qui pourrait t’être utile, se trouverait à ta portée ! »En appliquant ce stratagème, Wotan, le Voyageur-vagabond saitpertinemment que Mime fera tout, pour que Siegfried reforge sonépée, parce qu’il n’a jamais connu la peur. Ensuite, il titillera sonamour-propre, en lui faisant miroiter que son éducation ne seracomplète que s’il aura acquis la connaissance de la peur. Pour cela, ilconduit Siegfried devant l’antre de Fafner, afin qu’il apprenne à laconnaître la peur avant de tuer le dragon. Ainsi, Mime sauve uneseconde fois sa tête, vouée à celui qui n’a pas connu la peur. Il n’auradonc plus rien à craindre de Siegfried, qu’il ne lui reste plus qu’àempoisonner afin de s’accaparer du trésor.L’accès brusque à la connaissance qu’opérera Siegfried, après avoirgoûté le sang du dragon changera bien évidemment le cours deschoses, canalisé de la sorte par la sagacité de Wotan.Le pari du savoir représente ainsi le duel intellectuel entrel’intelligence intuitive et visionnaire, et le savoir purement livresqueet stérile, tant qu’il n’est pas utilisé à bon escient, cest-à-dire,d’après des critères d’utilité, suivant les paroles de Wotan. Cecombat intellectuellement inégal finit par anéantir psychiquement11
  12. 12. Mime, surtout que la dimension du génie lui fait totalement défaut.Wotan, le voyageur continuera son chemin à travers le monde,abandonnant Mime à sa dépression nerveuse qui se dénoue dansune véritable crise de folie que Wagner traduit par une musiqueassourdissante, et qui culminera dans un tintamarre atonal d’uneforce brutale inouïe.Malgré cet épisode plaisant, au cours duquel Wotan démontre dequoi il est intellectuellement capable, nous devons cependant nousrendre à l’évidence que Wotan souffre de plus en plus de dépressionssévères qui, de plus en plus souvent, paralysent sa volonté, de sortequ’il se sent impuissant de changer lui-même le cours des choses,mais il est tout aussi incapable de mettre fin lui-même à sonexistence. Toutes les actions qu’il entreprend dans l’espoir de réussir,envers et contre tout, d’échapper à sa fin, ne fait que le rapprocherde celle-ci. A partir du moment où il se résout à ne plus nager àcontre-courant, il s’éloigne de sa fin. Il est progressivement frappé dece que Théodule Ribot a appelé en 1909, la maladie de la volonté.C’est sa fille Brünnhilde qui doit lancer la torche dans le bûcher quienflammera le Walhall , cataclysme que Wotan, paralysé sur sontrône, n’est pas en mesure de hâter par ses propres moyens. Nesachant se délivrer lui-même, c’est Brünnhilde qui doit le faire pourlui, en l’aidant à mourir. Cette évolution psychique est tellementétrange, que Wagner en éprouvera des difficultés pour trouver unefin digne de son immense fresque du monde que représente laTétralogie.La fin de Wotan est programmée dans l’Or du Rhin, parce qu’ « il n’ya pas de fin pour la musique, parce que l’Anneau se termine là où ilcommence d’une manière éternelle. », d’après la confession faite parWagner à Cosima en 1872.
  13. 13. L’impuissance de Wotan se traduit également sur le planphysionomique, parce qu’il est borgne, du fait qu’il a échangé un deses yeux contre le savoir, càd le pouvoir, comme le chante lapremière Norne dans le Prologue du Crépuscule : »autrefois je tissaissous l’arbre du monde, …quand un dieu courageux but de la sourcedu savoir qui jaillissait au pied de l’arbre. Il en paya le prix ensacrifiant un de ses yeux.La Nature, dans son état originel, ne connaît ni ordre, ni loi, càdaucune contrainte civilisatrice. Toute intervention dans la Natureéquivaut à un viol de celle-ci, que pratiquera Wotan également vis-à-vis d’Erda, ainsi que nous l’avons vu.La perte volontaire d’un œil constitue, elle aussi une interventioncontre sa propre nature, similaire à l’émasculation de Klingsor, ou à lamalédiction de l’amour par Alberich. Il renonce à l’Humanité et àl’Amour pour le Savoir, ce qui ne veut pas dire que Wotanrenoncerait à séduire la gente féminine. Durant toute son existencede Dieu, il demeurera un grand coureur, malgré les problèmes qu’ilrencontrera avec ses femmes :- La première, Fricka, son épouse légitime le force à sacrifier son fils,- la deuxième, Erda, sa mère et maîtresse, l’abandonne au momentoù il aurait tellement besoin de savoir que faire pour sauver sonmonde …,- la troisième Brünnhilde, sa fille, transformera sa résidenceofficielle du Walhall en brasier cataclysmique.A l’origine de ses échecs avec les femmes se trouve de nouveau sonanxiété paralysante et sa maladie de la volonté débilitante.L’acquisition du savoir, et par là, l’accaparement du pouvoir (proverbeallemand: Wissen ist Macht) par la violence, également envers soi-même, lerend impotent.Signalons enfin que ce n’est pas un recueil de lois que contient le boisde la lance wotanienne, mais ses obligations contractuelles, dans13
  14. 14. lesquelles il s’empêtrera de plus en plus, jusqu’à ce que qu’il soitentièrement privé de toute liberté d’action, pour finalement devenirimpuissant.Il est important de souligner que le recueil d’obligationscontractuelles gravées dans le bois de la lance de Wotan estcomparable au code du roi babylonien Hammourabi ayant régné au18esiècle avant JC. Ce code est constitué de tout un ensemble dedécisions de justice relatives aux aspects les plus divers de la sociétébabylonienne de l’époque, et qui furent gravées dans le granit d’unestèle découverte en 1901. Dans les premières sociétés d’hommesdevenus sédentaires, se sont d’abord constitués des us et coutumes,qui, au fur et à mesure de leur établissement, furent consignés dansdes codes spéciaux. Le contrat passé par Wotan avec les géants pourla construction de Walhall, constitue un tel exemple de règlementsparticuliers inscrits dans le bois de la lance de Wotan, qui formèrentla première étape vers l’écriture de lois proprement dites, plusgénérales et donc empreintes d’une plus grande abstractionintellectuelle.Il est intéressant de noter que le code de Hammourabi comporte despassages sur l’interdiction de l’inceste, du vol de biens ( le vol de l’orpar Alberich), ou des dispositions sur des affaires d’argent et decommerce (le contrat avec les géants), la conclusion de mariages, oude remboursement de dettes.La force légale que représente la lance de Wotan est peut-être lamieux traduite musicalement tout à la fin du troisième acte de laWalkyrie, quand Wotan force Loge à se constituer prisonnier, enquelque sorte, sous sa forme originelle du feu, sur le rocher deBrünnhilde, afin de la protéger dans son sommeil, certes, mais aussi,et c’est peut-être la raison la plus importante, afin de s’assurer queLoge ne puisse étendre à sa guise son pouvoir néfaste à travers lemonde :
  15. 15. Il est d’une importance primordiale de souligner que Wotan, en tantque dépositaire de la Loi fondamentale du Nouveau Monde, reculera,tout au long de son intervention active dans le cours de la Tétralogie,devant l’infraction de ses propres règles. Wotan n’agit donc pas demanière machiavélique qui consisterait à enfreindre directement,voire ouvertement ses propres règlements, quand bon lui semble. Iladopte une approche plutôt sournoise et cynique, en faisantaccomplir les infractions par des créatures qui lui sont serviles, maisqui agissent en tant qu’acteurs prétendument libres, dès lasurvenance d’évènements qui risquent de mettre en péril l’ordre deson monde à lui. Les résultats de cette politique se manifestent dansla tolérance de l’inceste entre Siegmund et Sieglinde, pourvu queSiegmund, en tant qu’homme nouveau, accomplisse sa missionlibératrice du monde, puis, plus tard, dans l’acceptation desagissements de Siegfried, leur fils, pour les mêmes raisons.Le comportement de Wotan, consistant à ne pouvoir agirsouverainement est pour le moins étrange, car ne possède tous lesattributs de la souveraineté que celui qui possède l’arme ultime, quiest la proclamation de l’état d’exception, ou d’urgence, consistant àsuspendre le cadre législatif, si l’ordre des choses en général estmenacé.Nous avons connu dans le passé récent de telles situations d’étatsd’urgence exceptionnels, p.ex. au moment de la guerre de laYougoslavie au cours des années 1990, avec l’intervention de l’UEdans la guerre civile, ou plus récemment avec le secours par l’OTANdes insurgés contre le régime du dictateur sanguinaire Kadhafi,menaçant la paix au niveau mondial.L’ordre mondial prime sur les lois, car sans Ordre établi, il n’existe pasde lois.15
  16. 16. Wotan ne possède assurément pas cette souveraineté absolue, sinonil agirait lui-même, au lieu de laisser faire la besogne par sescréatures, qui, en incompréhension totale des rouages secrets dumonde, risquent de ne pas agir dans le sens voulu par lui, ainsi qu’ildoit cruellement en faire l’expérience avec Siegmund, Brünnhilde etSiegfried.Il y deux raisons à cela :- La première raison est d’ordre théologique. Wotan nereprésentant pas un dieu monothéiste omniscient, omniprésent etomnipotent, il chavire parce qu’il désire non seulement le savoir, càdle pouvoir sur le moment, mais également la connaissance del’avenir, ce dont un « souverain normal » est incapable.- La deuxième raison est d’ordre psychologique : Nous avons vu àquel point Wotan est tenaillé par l’anxiété, qui, au moment des crisesaiguës, réussissent à paralyser complètement sa volonté. Il n’a toutsimplement pas la volonté, ni le courage de recourir aux procédés degestion sous la forme d’état d’urgence qu’il préfère laisser à sescréatures brutes, inconscientes et ignorantes.C’est son éternelle anxiété, à l’origine de son impuissancepsychologique, qui condamne Wotan à l’inactivité totale, quil’empêche même de mettre fin à ses jours, et qui constituel’immense tragédie du destin de ce « Dieu triste », ainsi que lequalifie Peter Wapnewski, wagnérologue reconnu. Wotan l’affirmelui-même à la fin de son long dialogue avec Brünnhilde au deuxièmeacte de la Walkyrie : Je suis le plus triste de tous… »3) Psychogramme de Siegfried, le héros du romantisme allemandSi le monde masculin germanique est dominé par les héros, les« Helden », Wagner les dépouille des attributs de l’héros antique,appelé à se surpasser, en s’élevant au-dessus de la condition
  17. 17. humaine, ce qui le met en mesure d’éclairer l’Humanité en luiapportant la Lumière de la Raison. C’est le mythe de Prométhée, oude la Connaissance. Avec ce que Richard Wagner fait accomplir à sonpersonnage de Siegfried, nous nous situons cependant loin du hérosprométhéen antique. Le Siegfried wagnérien possède un caractèrebrut et élémentaire, proche de la Nature et un entendement fixéexclusivement sur le présent, sans connaissance du passé, et sansprojet d’avenir. Il se fait ballotter au gré de ses pulsions intérieures,et manipuler par les stimulations extérieures, en n’exécutant que leprogramme génétique de créature docile que Wotan a enfoui aufond de lui-même.En style télégraphique, son pédigrée se résume à peu près à ceci : Ilse sauve dans la forêt, au lieu d’écouter Mime, son maître qui tentede lui inculquer une éducation rudimentaire de forgeron, et préfèresuivre le chant de l’oiseau, càd l’appel de la Nature, symbolisé par lafemme endormie sur son rocher.Il part à sa conquête, qui cependant ne représente guère plus qu’unépisode sur son chemin. Il la quitte bientôt pour d’autres aventures,et s’en va parcourir le monde sans posséder ni individualité, niidentité, au gré des potions magiques que lui fait ingurgiter sonentourage malveillant, pour lui faire perdre la mémoire, sinon laraison. Après avoir complètement oublié Brünnhilde, il retourne la re-conquérir pour un compagnon trouvé sur sa route, et meurtassassiné, ne sachant pas trop bien ce qui lui arrive.Siegfried, dans l’incapacité d’offrir au monde autre chose que sacoquille vide et creuse, représente une sorte d’anti-héros dangereux,parce qu’il fait peur du fait de son comportement chaotiquedéconcertant, ce qui donne ainsi tout son sens à la fameuse sentencede Bertolt Brecht : « Heureux le pays qui n’a pas besoin de héros!»17
  18. 18. Son père Siegmund fuyard, clochard, raté et asocial, constituait luiaussi déjà un antihéros de la même trempe. Ne possédant pasd’identité propre, et même pas de nom, il est toujours en fuitedevant ses ennemis, transportant sa femme sur son dos.Les messages que Wagner a enfouis dans le Ring sont triples :- Le monde court à sa perte, du fait de l’abus de pouvoir commis parun personnage tout-puissant, Wotan.- Les femmes, par leurs accès à la connaissance, se sentent investiesde la mission salvatrice de sauver l’Humanité.- Les hommes, héros manqués en quelque sorte, se font manipulerpar les Puissants par leur manque d’identité, et chavirent sur leurparcours.Pour revenir à Siegfried, il n’est habité que par sa force physiquegrossière et brutale. C’est un sauvage qui a grandi dans la forêt entant qu’enfant-loup qui se laisse aller au gré de ses pulsions. Il s’avèreêtre tellement malléable, manipulable et corvéable, qu’il ne fait quece qu’on lui demande de faire. Sa conscience n’est entachée d’aucundoute ni de remords. Elle est pure, parce que chargée d’aucuneflétrissure. Du fait qu’il ne possède pas de volonté, et n’a jamaisgoûté au pouvoir, sa conscience est demeurée au stade quasi-animal.En mettant en scène la jeunesse de Siegfried avec tellement dedétails, Wagner fait habilement semblant de suivre la grandetradition allemande du « Bildungsroman », ou roman d’éducation etde formation, qui servait de guide d’apprentissage et d’instructionaux jeunes hommes de la première moitié du 19esiècle. Ce genrelittéraire est apparu en Allemagne à la fin du 18esiècle avec« Heinrich von Ofterdingen » de Novalis, et traite de la confrontationd’un personnage, normalement un jeune homme, avec le monde quil’entoure.
  19. 19. La trame d’un tel ouvrage se consacre normalement aux expérienceseffectuées sur une longue période, allant de la prime jeunesse àl’adolescence, en y intégrant également une phase l’apprentissagepar le voyage, le fameux « Wandern », que l’on pourrait qualifierd’années de compagnonnage, et qui devront finalement aboutir à lamaturité, ou à l’accès à la maîtrise. L’ouvrage de Goethe, « les annéesd’apprentissage de Wilhelm Meister, représente le romand’éducation typique, ayant servi de modèle à bon nombre deromanciers du genre.L’éducation, d’après le roman d’éducation, consiste à former l’esprit,du jeune sujet et à l’amener à confronter ses idéaux et sa naïvetéaux basses réalités du monde, ce qui aura pour effet de raboter lesrugosités trop saillantes de son caractère, lui permettant de trouversa place dans le monde, de s’y intégrer et de le dominer en tantqu’adulte.Or, Wagner, encore une fois, joue aux iconoclastes, en ne suivantabsolument pas le canevas du roman d’éducation généralementadmis à l’époque, pour faire exactement le contraire, en insufflant àson jeunot Siegfried un esprit de rébellion contre son précepteurMime, représentant du système de l’instruction scolaire de l’époque,ainsi qu’une aspiration à une liberté totale.Siegfried se révolte contre toute tentative d’éducation ou deformation de la part de Mime, désemparé et catastrophé par unénergumène insupportable qui casse et qui brise tout.Toutes les valeurs traditionnelles éducatives en matièred’apprentissage, de science ou d’autorité sont malmenées sansménagement dans une fureur dévastatrice véritablement soixante-huitarde. On ne peut s’empêcher de penser à la fameuse pièce dethéâtre de Roger Vitrac «Victor, ou les enfants au pouvoir ». Lecomportement de Siegfried est tellement agité et désordonné que19
  20. 20. nous sommes en droit de douter de sa santé mentale. Il y a deuxraisons à cela :- Les antécédents génétiques que Wagner lui a perfidementconférés, en le faisant naître de la relation incestueuse entreSiegmund et Sieglinde, les enfants jumeaux de Wotan, peuventparfaitement être à l’origine d’un certain dérèglement mental dû à laconsanguinité.- La deuxième raison d’une potentielle aliénation mentale deSiegfried, est à rechercher dans son entourage, qui n’est peuplé quede vieux : un nain difforme, vilain, acariâtre, sournois, et piètreéducateur pardessus le marché. Fafner, le dragon, frappé à mort parSiegfried, se métamorphose en vieillard pleurnicheur qui lui fait laleçon en le mettant en garde contre son insouciance juvénile, etcontre son précepteur Mime.Quand Siegfried se lance à la poursuite de l’oiseau qui doit le guiderau rocher où dort la Belle au Bois dormant, un autre vieux lui barre laroute, en lui reprochant son ignorance du monde et de ses origines,son grand-père Wotan.En découvrant Brünnhilde sur son rocher, nous devons nous rendre àl’évidence que ce n’est pas une jeune femme qu’il tire de sonsommeil, mais sa tante, fille de Wotan et demi-sœur de son pèreSiegmund, certainement de vingt ans son aînée.Siegfried n’a jamais connu de chaleur maternelle, ni d’autoritépaternelle, de maître sérieux, de frères et sœurs ou de compagnonsde jeu, autres que des ours ou d’autres animaux sauvages vivant dansla forêt. Un tel foyer « familial » peuplé de gérontes n’est guèrepropice à l’éducation et à un développement mental et humainharmonieux d’un adolescent. Ignorant la peur et le doute, dénué detout acquis civilisateur, il n’est animé d’aucune ambition, ni volonté.Il ressemble à un animal, plutôt qu’à un homme.
  21. 21. Siegfried n’est pas ce surhomme dont on voudrait l’affubler tropsouvent : « Il n’en représente que la moitié, et ce n’est qu’avecBrünnhilde qu’il devient rédempteur », écrit Richard Wagner.Seule une infime lueur humaine quelque part en lui, qui lui faitpressentir que son affreux maître d’école ne peut être son père. Seulsous son tilleul, il médite sur ses père et mère qu’il n’a jamais connus.Nous allons à notre tour « laisser Siegfried un peu sous son tilleul »,car c’est à ce stade que nous aimerions évoquer un étrangepersonnage à l’origine d’un fait divers, qui occupa l’opinion publiquede l’Allemagne pendant toute la première moitié du 19esiècle:Kaspar Hauser. Il s’agissait d’un enfant trouvé âgé d’environ 16 ansqui apparut subitement à Nuremberg 1828. Il ne parlait que parbribes, et indiqua qu’il avait passé toute son existence dans unechambre obscure avec du pain et de l’eau comme seule pitance. Ilportait une lettre sur lui dans laquelle son auteur anonyme, unjournalier, affirmait qu’il avait trouvé le nourrisson devant sa porteen 1812, l’avait recueilli, et lui avait enseigné quelques rudiments.Les médecins qui l’analysèrent, conclurent qu’il aurait pu être élevédans la forêt, probablement par des loups, d’où son état délabré etsauvage.Kaspar Hauser fut ensuite recueilli par un instituteur, dont il estintéressant de noter que son caractère pédant et sévère ne fut pasdu goût de Kaspar, faisant penser à Siegfried en rébellion contre sonmaître Mime.Soulevons les similitudes frappantes entre l’enfance de KasparHauser, et l’histoire de Siegmund, errant avec son père en tant queloups-garous à travers monts et vallées.Voici donc une histoire étrange, véritablement hoffmannesquepourrions-nous dire, que Wagner a certainement dû connaître, etdont il s’est inspiré quand il a modelé son personnage, qui porte21
  22. 22. indéniablement des traits de caractère de Kaspar Hauser. Enplongeant cette histoire dans le romantisme allemand à son apogée àcette époque, Wagner réussit à nous insuffler une profonde pitiépour Siegfried, ce bon sauvage qui, sans avoir été induit d’aucunvernis civilisateur, ne trouve son bonheur qu’en symbiose avec laNature, au milieu de la Forêt germanique, à l’écoute des oiseaux,dont il comprendra finalement le gazouillis, après avoir tué le dragonFafner et goûté de son sang qui lui brûlait les doigts. La connaissances’acquiert donc par le sang, le savoir s’arrache en éliminant l’autorité,ou le père, ainsi qu’il le fera avec son père adoptif Mime, et avec songrand-père Wotan, le Voyageur. Wagner pressent ici l’aspectpsychiatrique que Freud décrira une trentaine d’années plus tardsous le complexe d’Œdipe. Inutile de soulever à quel point Wagner,en tant que grand romantique, célèbre la Nature dans son opéraSiegfried, avec laquelle son héros se trouve en communion totale, etqui l’investit du pouvoir magique qu’il sent monter en soi au momentde forger son épée merveilleuse que son grand-père Wotan lui alégué en seconde génération.Mais Siegfried demeure un personnage tragique, en ce sens quedurant toute son existence, jamais il ne comprendra goutte à ce quilui arrive. Ainsi, quand, tout à la fin du Crépuscule, Siegfried, badinantavec les Filles du Rhin juste avant d’être assassiné par Hagen, sedéclare prêt, sans doute inconsciemment et sous le charme des troisondines, à leur rendre l’Anneau. Subitement celles-ci y renoncent, enlui parlant de la malédiction dont il est entaché. C’est que les filles dela Nature n’ont aucune emprise sur le cours des choses, parce que laNature ne connaît pas de destin. Siegfried interprète cesavertissements comme des menaces, et, fidèle à son code d’honneurpersonnel qui consiste à ne jamais avoir peur, il envoie balader lesbeautés aquatiques.
  23. 23. Ce n’est qu’au moment précis de sa mort que Siegfried accédera à laconnaissance en posant les bonnes questions sur l’identité de celuiqui enfouit Brünnhilde dans son sommeil. Il a retrouvé Brünnhilde, etrenaît à une autre vie, au moment de mourir. Dans le mythe, la mortsignifie métamorphose.Jean-Paul Bettendorff29.4.201323

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