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                              15/2/2010
                              P.15
                              IDÉES




LE POINT DE VUE DE MICHEL JUVET

La Grèce, Bear Stearns ou Lehman ?
L    a crise qui frappe aujourd’hui les det-
     tes publiques ressemble beaucoup à
la crise bancaire de l’été 2007.
                                                ter pour être remboursés ? Certes la
                                                Grèce compte peu en comparaison des
                                                poids lourds français ou allemand (son
                                                                                                l « Too big to fail »
                                                                                                L’expérience réalisée avec Bear Stearns in-
                                                                                                dique que, lorsque la crise est profonde et
                                                PIB ne représente que 2 % du PIB de la          répartie dans différents endroits du sys-
l Déni de réalité                               zone euro, et ses dettes bancaires moins        tème, il ne suffit pas de replâtrer les pre-
Au début de la crise, la réaction des           de 3 % des dettes bancaires de la zone          mières fissures. Les sparadraps de l’Union
hommes politiques ou des managers est           euro), mais son éventuelle déstabilisa-         européenne ou de la Banque centrale sur
identique : minimiser les problèmes,            tion entraînerait forcément une chaîne          la dette grecque calmeront les esprits à
voire les cacher. La publication des sta-       de réaction punitive pour le système            court terme, mais ne permettront pas de
tistiques grecques ressemble ainsi à s’y        financier et bancaire européen (les ban-        résoudre les crises suivantes. Pour les
méprendre aux publications de résultats         ques européennes détiennent plus de             Etats, le sauvetage d’une mauvaise politi-
d’UBS ou de Citigroup en 2007 : confu-          80 % des 215 milliards de dettes bancai-        que ne doit pas être compris comme une
ses, obscures, sous-estimant totalement         res dues par la Grèce).                         récompense. Et pour les créanciers, ici
les problèmes. De même les déclarations           Sans solution crédible pour maîtriser         comme avant, ils doivent assumer leurs
pendant l’été 2007 d’Henri Paulson, se-         rapidement les inquiétudes des créan-           prises de risque. Sans réponse précise à
crétaire au Trésor américain, assimilant        ciers, ces derniers se retirent toujours        ces deux enjeux, l’Espagne ou l’Italie,
le début de la crise et les dérapages des       avec angoisse des situations compara-           poids importants dans la zone euro, ris-
                                                                                                queraient de devenir les Lehman Brothers
Faut-il rejouer Bear Stearns dans le cas grec, au risque                                        de l’Europe ? La question du « too big to
d’être confronté plus tard avec un cas étatique                                                 fail » qui torture l’esprit des architectes de
                                                                                                la future réglementation bancaire devra
plus grand et plus grave comme Lehman Brothers ?                                                être reprise au sujet de la taille des dettes
                                                                                                étatiques.
                                                                                                   Cette nouvelle crise sera longue, car il
                                                                                                est plus difficile d’imposer à une popula-
marchés à une « simple réappréciation           bles. Ce phare diabolique, qui désignait        tion des sacrifices nécessaires que de
des risques » limitée au petit secteur des      hier les banques fautives les unes après        restructurer une banque. Les responsables
« subprimes », sont à mettre en perspec-        les autres, éclaire aujourd’hui d’une lu-       politiques sont donc aujourd’hui en pre-
tive avec les commentaires rassurants           mière létale le Portugal, l’Espagne et          mière ligne, et il faut craindre qu’ils ne
sur la petitesse de la Grèce.                   l’Italie.                                       finissent par être tentés de recourir aux
                                                                                                expédients faciles, tels que le financement
l Des spéculateurs coupables                    l Exagération                                   des déficits budgétaires par la planche à
L’origine des problèmes se situe dans la        Le refus des réalités, le manque de trans-      billet. La BCE sera au centre de tous les
gestion calamiteuse des affaires, qu’elles      parence et les discours peu coordonnés          débats quoi qu’il arrive.
soient publiques ou privées. Pourtant, de       des autorités entraînent les marchés dans          La gestion de la crise de la dette publi-
nombreux commentateurs affirment que            les exagérations. La quasi-anorexie ac-         que doit vite s’inspirer des expériences
la crise de la dette publique est le produit    tuelle des investisseurs pour les dettes pu-    bancaires. Si les banques avaient été trans-
de spéculateurs qui parient sur la faillite     bliques s’oppose à celle qui prévalait il y a   parentes et crédibles dans leurs plans d’as-
prochaine d’un Etat, comme dans la crise        dix-huit mois sur les dettes bancaires !        sainissement, les Etats n’auraient certaine-
bancaire les faillites auraient été dues à la                                                   ment pas dû jouer les pompiers pour
spéculation des « hedge funds ». Mais           l Le sauvetage nécessaire                       garantir leurs dettes. Les autres Etats euro-
n’est-il pas normal que les créanciers          Au printemps 2008, le sauvetage de Bear         péens concernés doivent donc agir « hic et
s’inquiètent et décident de protéger leurs      Stearns semblait évident. Une faillite im-      nunc » et communiquer leurs intentions
créances lorsque les situations dérapent ?      promptue aurait été trop dangereuse pour        avant que les créanciers ne les rattrapent.
Les marchés dans les deux cas n’auront          le système bancaire. De la même manière,           Enfin, si les banquiers qui ont entraîné
fait que leur métier : réagir plutôt que de     aujourd’hui, personne ne peut envisager         leurs entreprises dans des pertes abyssales
mourir idiot et pauvre !                        de laisser se débrouiller le vilain canard      ne méritaient que l’exil sans parachute
                                                grec. Trop dangereux, paraît-il, pour la sta-   doré, les responsables politiques qui per-
l Des effets de contagion mortels               bilité des institutions de la zone euro… A      pétuent l’endettement devraient égale-
En 1929, les « bank run » populaires            la fin 2008, les autorités inversèrent leur     ment payer le prix de leur incompétence.
avaient mis à terre de nombreuses ban-          logique et abandonnèrent Lehman Bro-            La démocratie sera-t-elle plus efficace que
ques. En 2008 les « bank run » institu-         thers, mais avec les conséquences que l’on      les actionnaires ?
tionnels couchèrent de nombreuses ins-          connaît. Aujourd’hui, faut-il rejouer Bear
titutions financières. Assistera-t-on en        Stearns dans le cas grec au risque d’être de    Michel Juvet est directeur
2010 à un « state run » qui verrait les         toute façon confronté plus tard avec un         de la recherche chez Bordier et Cie,
créanciers des Etats endettés se précipi-       cas étatique plus grand et plus grave ?         banque privée genevoise.

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  • 1.
    Tous droits réservés­ Les Echos 2010 15/2/2010 P.15 IDÉES LE POINT DE VUE DE MICHEL JUVET La Grèce, Bear Stearns ou Lehman ? L a crise qui frappe aujourd’hui les det- tes publiques ressemble beaucoup à la crise bancaire de l’été 2007. ter pour être remboursés ? Certes la Grèce compte peu en comparaison des poids lourds français ou allemand (son l « Too big to fail » L’expérience réalisée avec Bear Stearns in- dique que, lorsque la crise est profonde et PIB ne représente que 2 % du PIB de la répartie dans différents endroits du sys- l Déni de réalité zone euro, et ses dettes bancaires moins tème, il ne suffit pas de replâtrer les pre- Au début de la crise, la réaction des de 3 % des dettes bancaires de la zone mières fissures. Les sparadraps de l’Union hommes politiques ou des managers est euro), mais son éventuelle déstabilisa- européenne ou de la Banque centrale sur identique : minimiser les problèmes, tion entraînerait forcément une chaîne la dette grecque calmeront les esprits à voire les cacher. La publication des sta- de réaction punitive pour le système court terme, mais ne permettront pas de tistiques grecques ressemble ainsi à s’y financier et bancaire européen (les ban- résoudre les crises suivantes. Pour les méprendre aux publications de résultats ques européennes détiennent plus de Etats, le sauvetage d’une mauvaise politi- d’UBS ou de Citigroup en 2007 : confu- 80 % des 215 milliards de dettes bancai- que ne doit pas être compris comme une ses, obscures, sous-estimant totalement res dues par la Grèce). récompense. Et pour les créanciers, ici les problèmes. De même les déclarations Sans solution crédible pour maîtriser comme avant, ils doivent assumer leurs pendant l’été 2007 d’Henri Paulson, se- rapidement les inquiétudes des créan- prises de risque. Sans réponse précise à crétaire au Trésor américain, assimilant ciers, ces derniers se retirent toujours ces deux enjeux, l’Espagne ou l’Italie, le début de la crise et les dérapages des avec angoisse des situations compara- poids importants dans la zone euro, ris- queraient de devenir les Lehman Brothers Faut-il rejouer Bear Stearns dans le cas grec, au risque de l’Europe ? La question du « too big to d’être confronté plus tard avec un cas étatique fail » qui torture l’esprit des architectes de la future réglementation bancaire devra plus grand et plus grave comme Lehman Brothers ? être reprise au sujet de la taille des dettes étatiques. Cette nouvelle crise sera longue, car il est plus difficile d’imposer à une popula- marchés à une « simple réappréciation bles. Ce phare diabolique, qui désignait tion des sacrifices nécessaires que de des risques » limitée au petit secteur des hier les banques fautives les unes après restructurer une banque. Les responsables « subprimes », sont à mettre en perspec- les autres, éclaire aujourd’hui d’une lu- politiques sont donc aujourd’hui en pre- tive avec les commentaires rassurants mière létale le Portugal, l’Espagne et mière ligne, et il faut craindre qu’ils ne sur la petitesse de la Grèce. l’Italie. finissent par être tentés de recourir aux expédients faciles, tels que le financement l Des spéculateurs coupables l Exagération des déficits budgétaires par la planche à L’origine des problèmes se situe dans la Le refus des réalités, le manque de trans- billet. La BCE sera au centre de tous les gestion calamiteuse des affaires, qu’elles parence et les discours peu coordonnés débats quoi qu’il arrive. soient publiques ou privées. Pourtant, de des autorités entraînent les marchés dans La gestion de la crise de la dette publi- nombreux commentateurs affirment que les exagérations. La quasi-anorexie ac- que doit vite s’inspirer des expériences la crise de la dette publique est le produit tuelle des investisseurs pour les dettes pu- bancaires. Si les banques avaient été trans- de spéculateurs qui parient sur la faillite bliques s’oppose à celle qui prévalait il y a parentes et crédibles dans leurs plans d’as- prochaine d’un Etat, comme dans la crise dix-huit mois sur les dettes bancaires ! sainissement, les Etats n’auraient certaine- bancaire les faillites auraient été dues à la ment pas dû jouer les pompiers pour spéculation des « hedge funds ». Mais l Le sauvetage nécessaire garantir leurs dettes. Les autres Etats euro- n’est-il pas normal que les créanciers Au printemps 2008, le sauvetage de Bear péens concernés doivent donc agir « hic et s’inquiètent et décident de protéger leurs Stearns semblait évident. Une faillite im- nunc » et communiquer leurs intentions créances lorsque les situations dérapent ? promptue aurait été trop dangereuse pour avant que les créanciers ne les rattrapent. Les marchés dans les deux cas n’auront le système bancaire. De la même manière, Enfin, si les banquiers qui ont entraîné fait que leur métier : réagir plutôt que de aujourd’hui, personne ne peut envisager leurs entreprises dans des pertes abyssales mourir idiot et pauvre ! de laisser se débrouiller le vilain canard ne méritaient que l’exil sans parachute grec. Trop dangereux, paraît-il, pour la sta- doré, les responsables politiques qui per- l Des effets de contagion mortels bilité des institutions de la zone euro… A pétuent l’endettement devraient égale- En 1929, les « bank run » populaires la fin 2008, les autorités inversèrent leur ment payer le prix de leur incompétence. avaient mis à terre de nombreuses ban- logique et abandonnèrent Lehman Bro- La démocratie sera-t-elle plus efficace que ques. En 2008 les « bank run » institu- thers, mais avec les conséquences que l’on les actionnaires ? tionnels couchèrent de nombreuses ins- connaît. Aujourd’hui, faut-il rejouer Bear titutions financières. Assistera-t-on en Stearns dans le cas grec au risque d’être de Michel Juvet est directeur 2010 à un « state run » qui verrait les toute façon confronté plus tard avec un de la recherche chez Bordier et Cie, créanciers des Etats endettés se précipi- cas étatique plus grand et plus grave ? banque privée genevoise.