Texte n° 1- Ch. Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857                            Texte n° 2 - Ch. Baudelaire, Les Fleurs du ...
Texte n° 3- Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1861 - La Chevelure   Texte n° 4- Baudelaire, Le Spleen de Paris, 1869 - Un Hém...
Texte n° 6 - Ch. Baudelaire, Le Spleen de Paris, 1869                     Any where out of the world   Cette vie est un hô...
Texte n° 7- F. RABELAIS, Pantagruel, 1532                   Chapitre 8Comment Pantagruel, à Paris, reçut une lettre deson ...
Texte n° 8 - F. RABELAIS, Pantagruel, 1532                    Chapitre 28Comment Pantagruel couvrit toute une armée avec  ...
Texte n° 9 - F. RABELAIS, Gargantua, 1534                  Chapitre 25    Comment un moine de Seuilly sauva le clos de    ...
Texte n° 10 - F. RABELAIS, Gargantua, 1534                Chapitre 40Comment le moine encourage ses compagnons et     comm...
Texte n° 11 - STENDHAL, Le Rouge et le noir, 1830 - Ière partie chapitre IV : Un père et un fils!     En approchant de son ...
Texte n° 12 - STENDHAL, Le Rouge et le noir, 1830 - Ière partie chapitre VI, L!Ennui        Texte n° 15 - STENDHAL, Le Rou...
Texte n° 13 - STENDHAL, Le Rouge et le noir, 1830 - Ière partie chapitre IX, Une soirée à la campagne!    Le soleil en bai...
Texte n° 14 - STENDHAL, Le Rouge et le noir, 1830 -     Ière partie chapitre XXVI : Le monde ou ce qu!il manque aux riches...
Texte n° 16 - VOLTAIRE, Candide ou l!optimisme, 1759                               Texte n° 17 - VOLTAIRE, Candide ou l!op...
Texte n° 18 - VOLTAIRE, Candide ou l!optimisme, 1759                                    CHAPITRE XIX.     Ce qui leur arri...
Texte n° 19 - VOLTAIRE, Candide ou l!optimisme, 1759                           CHAPITRE XXII.         Ce qui arriva en Fra...
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Textes bac 2011 sans dom juan

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Textes bac 2011 sans dom juan

  1. 1. Texte n° 1- Ch. Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857 Texte n° 2 - Ch. Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857 XVII - LA BEAUTÉ XLIII - HARMONIE DU SOIR Voici venir les temps où vibrant sur sa tige Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre, Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ; Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour, Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir ; Est fait pour inspirer au poète un amour Valse mélancolique et langoureux vertige ! Eternel et muet ainsi que la matière. Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ; Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige ; Je trône dans l’azur comme un sphinx incompris ; Valse mélancolique et langoureux vertige ! J’unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ; Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir. Je hais le mouvement qui déplace les lignes, Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris. Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige, Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir ! Les poètes, devant mes grandes attitudes, Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ; Que j’ai l’air d’emprunter aux plus fiers monuments, Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige. Consumeront leurs jours en d’austères études ; Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir, Car j’ai, pour fasciner ces dociles amants, Du passé lumineux recueille tout vestige ! De purs miroirs qui font toutes choses plus belles : Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige… Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles ! Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir ! Texte n° 5 - Ch. Baudelaire, Le Spleen de Paris, 1869 XXXIII - ENIVREZ-VOUS!Il faut être toujours ivre. Tout est là: cest lunique question. Pour ne pas sentir lhorrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vouspenche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. Mais de quoi? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous. Et si quelquefois, sur les marches dun palais, sur lherbe verte dun fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vousréveillez, livresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à létoile, à loiseau, à lhorloge, à tout ce qui fuit, à tout cequi gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est et le vent, la vague, létoile, loiseau,lhorloge, vous répondront: "Il est lheure de senivrer! Pour nêtre pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous; enivrez-voussans cesse! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise."
  2. 2. Texte n° 3- Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1861 - La Chevelure Texte n° 4- Baudelaire, Le Spleen de Paris, 1869 - Un Hémisphère dans une chevelure Ô toison, moutonnant jusque sur lencolure! Ô boucles! Ô parfum chargé de nonchaloir! Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, lodeur de tes cheveux, y Extase! Pour peupler ce soir lalcôve obscure plonger tout mon visage, comme un homme altéré dans leau dune source, Des souvenirs dormant dans cette chevelure, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des Je la veux agiter dans lair comme un mouchoir! souvenirs dans lair. La langoureuse Asie et la brûlante Afrique, Tout un monde lointain, absent, presque défunt, Si tu pouvais savoir tout ce que je vois! tout ce que je sens! tout ce que Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique! jentends dans tes cheveux! Mon âme voyage sur le parfum comme lâme Comme dautres esprits voguent sur la musique, des autres hommes sur la musique. Le mien, ô mon amour! nage sur ton parfum. Jirai là-bas où larbre et lhomme, pleins de sève, Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures; ils Se pâment longuement sous lardeur des climats; contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de Fortes tresses, soyez la houle qui menlève! charmants climats, où lespace est plus bleu et plus profond, où latmosphère Tu contiens, mer débène, un éblouissant rêve De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts: est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine. Un port retentissant où mon âme peut boire Dans locéan de ta chevelure, jentrevois un port fourmillant de chants A grands flots le parfum, le son et la couleur mélancoliques, dhommes vigoureux de toutes nations et de navires de Où les vaisseaux, glissant dans lor et dans la moire Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel Dun ciel pur où frémit léternelle chaleur. immense où se prélasse léternelle chaleur. Je plongerai ma tête amoureuse divresse Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues Dans ce noir océan où lautre est enfermé; Et mon esprit subtil que le roulis caresse heures passées sur un divan, dans la chambre dun beau navire, bercées par Saura vous retrouver, ô féconde paresse, le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes Infinis bercements du loisir embaumé! rafraîchissantes. Cheveux bleus, pavillon de ténèbres tendues Vous me rendez lazur du ciel immense et rond; Dans lardent foyer de ta chevelure, je respire lodeur du tabac mêlé à Sur les bords duvetés de vos mèches tordues lopium et au sucre; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir linfini de Je menivre ardemment des senteurs confondues lazur tropical; sur les rivages duvetés de ta chevelure je menivre des odeurs De lhuile de coco, du musc et du goudron. combinées du goudron, du musc et de lhuile de coco. Longtemps! toujours! ma main dans ta crinière lourde Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je Sèmera le rubis, la perle et le saphir, Afin quà mon désir tu ne sois jamais sourde! mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des Nes-tu pas loasis où je rêve, et la gourde souvenirs. Où je hume à longs traits le vin du souvenir?
  3. 3. Texte n° 6 - Ch. Baudelaire, Le Spleen de Paris, 1869 Any where out of the world Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changerde lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit quilguérirait à côté de la fenêtre. Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cettequestion de déménagement en est une que je discute sans cesse avec monâme. "Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu dhabiterLisbonne? Il doit y faire chaud, et tu ty ragaillardirais comme un lézard.Cette ville est au bord de leau; on dit quelle est bâtie en marbre, et que lepeuple y a une telle haine du végétal, quil arrache tous les arbres. Voilà unpaysage selon ton goût; un paysage fait avec la lumière et le minéral, et leliquide pour les réfléchir!" Mon âme ne répond pas. "Puisque tu aimes tant le repos, avec le spectacle du mouvement, veux-tuvenir habiter la Hollande, cette terre béatifiante? Peut-être te divertiras-tudans cette contrée dont tu as souvent admiré limage dans les musées. Quepenserais-tu de Rotterdam, toi qui aimes les forêts de mâts, et les naviresamarrés au pied des maisons?" Mon âme reste muette. "Batavia te sourirait peut-être davantage? Nous y trouverions dailleurslesprit de lEurope marié à la beauté tropicale." Pas un mot. - Mon âme serait-elle morte? "En es-tu donc venue à ce point dengourdissement que tu ne te plaises quedans ton mal? Sil en est ainsi, fuyons vers les pays qui sont les analogies dela Mort.- Je tiens notre affaire, pauvre âme! Nous ferons nos malles pour Tornéo. Allons plus loin encore, à lextrême bout de la Baltique; encore plus loin de la vie, si cest possible; installons-nous au pôle. Là le soleil ne frise quobliquement la terre, et les lentes alternatives de la lumière et de la nuit suppriment la variété et augmentent la monotonie, cette moitié du néant. Là, nous pourrons prendre de longs bains de ténèbres, cependant que, pour nous divertir, les aurores boréales nous enverront de temps en temps leurs gerbes roses, comme des reflets dun feu dartifice de lEnfer!" Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie: "Nimporte où!nimporte où! pourvu que ce soit hors de ce monde!"
  4. 4. Texte n° 7- F. RABELAIS, Pantagruel, 1532 Chapitre 8Comment Pantagruel, à Paris, reçut une lettre deson père Gargantua et la reproduction de celle-ciTrès cher fils,[...] [...]
  5. 5. Texte n° 8 - F. RABELAIS, Pantagruel, 1532 Chapitre 28Comment Pantagruel couvrit toute une armée avec sa langue et ce que l’auteur vit dans sa bouche [...] que je les ai nommés, car ils demeurent dans la gorge de mon maître Pantagruel
  6. 6. Texte n° 9 - F. RABELAIS, Gargantua, 1534 Chapitre 25 Comment un moine de Seuilly sauva le clos de l’abbaye du pillage des ennemis[...]
  7. 7. Texte n° 10 - F. RABELAIS, Gargantua, 1534 Chapitre 40Comment le moine encourage ses compagnons et comment il resta pendu à un arbre
  8. 8. Texte n° 11 - STENDHAL, Le Rouge et le noir, 1830 - Ière partie chapitre IV : Un père et un fils! En approchant de son usine, le père Sorel appela Julien de sa voix de stentor ;personne ne répondit. Il ne vit que ses fils aînés, espèces de géants qui, armés delourdes haches, équarrissaient les troncs de sapin, qu"ils allaient porter à la scie. Toutoccupés à suivre exactement la marque noire tracée sur la pièce de bois, chaque coupde leur hache en séparait des copeaux énormes. Ils n"entendirent pas la voix de leurpère. Celui-ci se dirigea vers le hangar ; en y entrant, il chercha vainement Julien à laplace qu"il aurait dû occuper, à côté de la scie. Il l"aperçut à cinq ou six pieds plus haut, àcheval sur l"une des pièces de la toiture. Au lieu de surveiller attentivement l"action detout le mécanisme Julien lisait. Rien n"était plus antipathique au vieux Sorel ; il eût peut-être pardonné à Julien sa taille mince, peu propre aux travaux de force, et si différente decelle de ses aînés ; mais cette manie de lecture lui était odieuse, il ne savait pas lire lui-même.! Ce fut en vain qu"il appela Julien deux ou trois fois. L"attention que le jeune hommedonnait à son livre, bien plus que le bruit de la scie, l"empêcha d"entendre la terrible voixde son père. Enfin, malgré son âge, celui-ci sauta lestement sur l"arbre soumis à l"actionde la scie, et de là sur la poutre transversale qui soutenait le toit. Un coup violent fit volerdans le ruisseau le livre que tenait Julien ; un second coup aussi violent, donné sur latête, en forme de calotte, lui fit perdre l"équilibre. Il allait tomber à douze ou quinze piedsplus bas, au milieu des leviers de la machine en action, qui l"eussent brisé, mais son pèrele retint de la main gauche, comme il tombait :– Eh bien, paresseux ! tu liras donc toujours tes maudits livres, pendant que tu es degarde à la scie ? Lis-les le soir, quand tu vas perdre ton temps chez le curé, à la bonneheure.! Julien, quoique étourdi par la force du coup, et tout sanglant, se rapprocha de sonposte officiel, à côté de la scie. Il avait les larmes aux yeux, moins à cause de la douleurphysique que pour la perte de son livre qu"il adorait.! « Descends, animal, que je te parle. » Le bruit de la machine empêcha encoreJulien d"entendre cet ordre. Son père, qui était descendu, ne voulant pas se donner lapeine de remonter sur le mécanisme, alla chercher une longue perche pour abattre desnoix, et l"en frappa sur l"épaule. À peine Julien fut-il à terre, que le vieux Sorel, lechassant rudement devant lui, le poussa vers la maison. Dieu sait ce qu"il va me faire ! sedisait le jeune homme. En passant, il regarda tristement le ruisseau où était tombé sonlivre ; c"était celui de tous qu"il affectionnait le plus, le Mémorial de Sainte-Hélène.! Il avait les joues pourpres et les yeux baissés. C"était un petit jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans, faible en apparence, avec des traits irréguliers, mais délicats, et unnez aquilin. De grands yeux noirs, qui, dans les moments tranquilles, annonçaient de laréflexion et du feu, étaient animés en cet instant de l"expression de la haine la plusféroce. Des cheveux châtain foncé, plantés fort bas, lui donnaient un petit front, et, dansles moments de colère, un air méchant. Parmi les innombrables variétés de laphysionomie humaine, il n"en est peut-être point qui se soit distinguée par une spécialitéplus saisissante. Une taille svelte et bien prise annonçait plus de légèreté que de vigueur.Dès sa première jeunesse, son air extrêmement pensif et sa grande pâleur avaientdonné l"idée à son père qu"il ne vivrait pas, ou qu"il vivrait pour être une charge à safamille. Objet des mépris de tous à la maison, il haïssait ses frères et son père ; dans lesjeux du dimanche, sur la place publique, il était toujours battu.
  9. 9. Texte n° 12 - STENDHAL, Le Rouge et le noir, 1830 - Ière partie chapitre VI, L!Ennui Texte n° 15 - STENDHAL, Le Rouge et le noir, 1830 - ! ! IIème partie chapitre XL, Le Jugement Le teint de ce petit paysan était si blanc, ses yeux si doux, que l’esprit unpeu romanesque de Mme de Rênal eut d’abord l’idée que ce pouvait être unejeune fille déguisée, qui venait demander quelque grâce à M. le maire. Elle eut Voilà le dernier de mes jours qui commence, pensa Julien. Bientôt il sepitié de cette pauvre créature, arrêtée à la porte d’entrée, et qui évidemment sentit enflammé par l’idée du devoir. Il avait dominé jusque-là sonn’osait pas lever la main jusqu’à la sonnette. Mme de Rênal s’approcha, distraite attendrissement, et gardé sa résolution de ne point parler ; mais quandun instant de l’amer chagrin que lui donnait l’arrivée du précepteur. Julien, le président des assises lui demanda s’il avait quelque chose à ajouter, iltourné vers la porte, ne la voyait pas s’avancer. Il tressaillit quand une voix douce se leva. Il voyait devant lui les yeux de Mme Derville qui, aux lumières,dit tout près de son oreille : lui semblèrent bien brillants. Pleurerait-elle, par hasard? pensa-t-il.– Que voulez-vous ici, mon enfant ? Julien se tourna vivement, et, frappé du regard si rempli de grâce de Mme « Messieurs les jurés,de Rênal, il oublia une partie de sa timidité. Bientôt, étonné de sa beauté, il oubliatout même ce qu’il venait faire. Mme de Rênal avait répété sa question. L’horreur du mépris, que je croyais pouvoir braver au moment de– Je viens pour être précepteur, Madame, lui dit-il enfin, tout honteux de ses la mort, me fait prendre la parole. Messieurs, je n’ai point l’honneurlarmes qu’il essuyait de son mieux. Mme de Rênal resta interdite, ils étaient fort d’appartenir à votre classe, vous voyez en moi un paysan qui s’estprès l’un de l’autre à se regarder. Julien n’avait jamais vu un être aussi bien vêtu révolté contre la bassesse de sa fortune.et surtout une femme avec un teint si éblouissant, lui parler d’un air doux. Mme Je ne vous demande aucune grâce, continua Julien ende Rênal regardait les grosses larmes qui s’étaient arrêtées sur les joues si pâles affermissant sa voix. Je ne me fais point illusion, la mort m’attend : elled’abord et maintenant si roses de ce jeune paysan. Bientôt elle se mit à rire, avec sera juste. J’ai pu attenter aux jours de la femme la plus digne de toustoute la gaieté folle d’une jeune fille, elle se moquait d’elle-même et ne pouvait se les respects, de tous les hommages. Mme de Rênal avait été pour moifigurer tout son bonheur. Quoi, c’était là ce précepteur qu’elle s’était figuré comme une mère. Mon crime est atroce, et il fut prémédité. J’ai donccomme un prêtre sale et mal vêtu, qui viendrait gronder et fouetter ses enfants ! mérité la mort, messieurs les jurés. Mais quand je serais moins– Quoi, Monsieur, lui dit-elle enfin, vous savez le latin ? coupable, je vois des hommes qui, sans s’arrêter à ce que ma jeunesse! Ce mot de Monsieur étonna si fort Julien qu’il réfléchit un instant. peut mériter de pitié, voudront punir en moi et décourager à jamais– Oui, Madame, dit-il timidement. cette classe de jeunes gens qui, nés dans une classe inférieure et en Mme de Rênal était si heureuse, qu’elle osa dire à Julien : quelque sorte opprimés par la pauvreté, ont le bonheur de se procurer– Vous ne gronderez pas trop ces pauvres enfants ? une bonne éducation et l’audace de se mêler à ce que l’orgueil des gens– Moi, les gronder, dit Julien étonné, et pourquoi ? riches appelle la société.– N’est-ce pas, Monsieur, ajouta-t-elle après un petit silence et d’une voix dont Voilà mon crime, messieurs, et il sera puni avec d’autant plus dechaque instant augmentait l’émotion, vous serez bon pour eux, vous me le sévérité, que, dans le fait, je ne suis point jugé par mes pairs. Je ne voispromettez ? point sur les bancs des jurés quelque paysan enrichi, mais uniquement S’entendre appeler de nouveau Monsieur, bien sérieusement, et par une des bourgeois indignés… »dame si bien vêtue, était au-dessus de toutes les prévisions de Julien : dans tousles châteaux en Espagne de sa jeunesse, il s’était dit qu’aucune dame comme il Pendant vingt minutes, Julien parla sur ce ton ; il dit tout ce qu’il avaitfaut ne daignerait lui parler que quand il aurait un bel uniforme. Mme de Rênal, sur le cœur ; l’avocat général, qui aspirait aux faveurs de l’aristocratie,de son côté, était complètement trompée par la beauté du teint, les grands yeux bondissait sur son siège ; mais malgré le tour un peu abstrait que Juliennoirs de Julien et ses jolis cheveux qui frisaient plus qu’à l’ordinaire, parce que avait donné à la discussion, toutes les femmes fondaient en larmes.pour se rafraîchir il venait de plonger la tête dans le bassin de la fontaine Mme Derville elle-même avait son mouchoir sur ses yeux. Avant depublique. À sa grande joie, elle trouvait l’air timide d’une jeune fille à ce fatal finir, Julien revint à la préméditation, à son repentir, au respect, àprécepteur, dont elle avait tant redouté pour ses enfants la dureté et l’air l’adoration filiale et sans bornes que, dans les temps plus heureux, ilrébarbatif. Pour l’âme si paisible de Mme de Rênal, le contraste de ses craintes et avait pour Mme de Rênal… Mme Derville jeta un cri et s’évanouit.de ce qu’elle voyait fut un grand événement. Enfin elle revint de sa surprise. Ellefut étonné de se trouver ainsi à la porte de sa maison avec ce jeune hommepresque en chemise et si près de lui.– Entrons, Monsieur, lui dit-elle d’un air assez embarrassé.
  10. 10. Texte n° 13 - STENDHAL, Le Rouge et le noir, 1830 - Ière partie chapitre IX, Une soirée à la campagne! Le soleil en baissant, et rapprochant le moment décisif, fit ! Après un dernier moment d"attente et d"anxiété, pendantbattre le cœur de Julien d"une façon singulière. La nuit vint. Il lequel l"excès de l"émotion mettait Julien comme hors de lui,observa, avec une joie qui lui ôta un poids immense de dessus dix heures sonnèrent à l"horloge qui était au-dessus de sa tête.la poitrine, qu"elle serait fort obscure. Le ciel chargé de gros Chaque coup de cette cloche fatale retentissait dans sanuages, promenés par un vent très chaud, semblait annoncer poitrine, et y causait comme un mouvement physique.une tempête. Les deux amies se promenèrent fort tard. Tout cequ"elles faisaient ce soir-là semblait singulier à Julien. Elles ! Enfin, comme le dernier coup de dix heures retentissaitjouissaient de ce temps, qui, pour certaines âmes délicates, encore, il étendit la main et prit celle de Mme Rênal, qui lasemble augmenter le plaisir d"aimer. retira aussitôt. Julien, sans trop savoir ce qu"il faisait, la saisit de nouveau. Quoique bien ému lui-même, il fut frappé de la! On s"assit enfin, Mme de Rênal à côté de Julien, et Mme froideur glaciale de la main qu"il prenait ; il la serrait avec uneDerville près de son amie. Préoccupé de ce qu"il allait tenter, force convulsive ; on fit un dernier effort pour la lui ôter, maisJulien ne trouvait rien à dire. La conversation languissait. enfin cette main lui resta.Serai-je aussi tremblant, et malheureux au premier duel qui meviendra ? se dit Julien, car il avait trop de méfiance et de lui et ! Son âme fut inondée de bonheur, non qu"il aimât Mme dedes autres pour ne pas voir l"état de son âme. Rênal, mais un affreux supplice venait de cesser. Pour que Mme Derville ne s"aperçût de rien, il se crut obligé de parler ;! Dans sa mortelle angoisse, tous les dangers lui eussent sa voix alors était éclatante et forte. Celle de Mme de Rênal,semblé préférables. Que de fois ne désira-t-il pas voir survenir au contraire, trahissait tant d"émotion, que son amie la crutà Mme de Rênal quelque affaire qui l"obligeât de rentrer à la malade et lui proposa de rentrer. Julien sentit le danger : simaison et de quitter le jardin ! La violence que Julien était Mme de Rênal rentre au salon, je vais retomber dans laobligé de se faire était trop forte pour que sa voix ne fût pas position affreuse où j"ai passé la journée. J"ai tenu cette mainprofondément altérée ; bientôt la voix de Mme de Rênal devint trop peu de temps pour que cela compte comme un avantagetremblante aussi, mais Julien ne s"en aperçut point. L"affreux qui m"est acquis.combat que le devoir livrait à la timidité était trop pénible pourqu"il fût en état de rien observer hors lui-même. Neuf heurestrois quarts venaient de sonner à l"horloge du château, sansqu"il eût encore rien osé. Julien, indigné de sa lâcheté, se dit :Au moment précis où dix heures sonneront, j"exécuterai ceque, pendant toute la journée, je me suis promis de faire cesoir, ou je monterai chez moi me brûler la cervelle.
  11. 11. Texte n° 14 - STENDHAL, Le Rouge et le noir, 1830 - Ière partie chapitre XXVI : Le monde ou ce qu!il manque aux riches Stendhal - Le Rouge et le noir - Le séminaire (Première partie, chapitre XXVI) ! À la vérité, les actions importantes de sa vie étaient savamment conduites ; mais il ne soignait pas les détails, et les habiles au séminaire ne regardent qu"aux détails. Aussi passait-il déjà parmi ses camarades pour un esprit fort. Il avait été trahi par une foule de petites actions. 5 ! À leurs yeux, il était convaincu de ce vice énorme, il pensait, il jugeait par lui-même, au lieu de suivre aveuglément l"autorité et l"exemple. L"abbé Pirard ne lui avait été d"aucun secours ; il ne lui avait pas adressé une seule fois la parole hors du tribunal de la pénitence, où encore il écoutait plus qu"il ne parlait. Il en eût été bien autrement s"il eût choisi l"abbé Castanède.10 Du moment que Julien se fut aperçu de sa folie, il ne s"ennuya plus. Il voulut connaître toute l"étendue du mal, et, à cet effet, sortit un peu de ce silence hautain et obstiné avec lequel il repoussait ses camarades. Ce fut alors qu"on se vengea de lui. Ses avances furent accueillies par un mépris qui alla jusqu"à la dérision. Il reconnut que, depuis son entrée au séminaire, il n"y avait pas eu une heure, surtout pendant les récréations, qui15 n"eût porté conséquence pour ou contre lui, qui n"eût augmenté le nombre de ses ennemis, ou ne lui eût concilié la bienveillance de quelque séminariste sincèrement vertueux ou un peu moins grossier que les autres. Le mal à réparer était immense, la tâche fort difficile. Désormais l"attention de Julien fut sans cesse sur ses gardes ; il s"agissait de se dessiner un caractère tout nouveau.20 Les mouvements de ses yeux, par exemple, lui donnèrent beaucoup de peine. Ce n"est pas sans raison qu"en ces lieux-là on les porte baissés. Quelle n"était pas ma présomption à Verrières! se disait Julien, je croyais vivre ; je me préparais seulement à la vie ; me voici enfin dans le monde, tel que je le trouverai jusqu"à la fin de mon rôle, entouré de vrais ennemis. Quelle immense difficulté, ajoutait-il, que cette hypocrisie de25 chaque minute ; c"est à faire pâlir les travaux d"Hercule! L"Hercule des temps modernes, c"est Sixte-Quint trompant quinze années de suite, par sa modestie, quarante cardinaux qui l"avaient vu vif et hautain pendant toute sa jeunesse. La science n"est donc rien ici! se disait-il avec dépit ; les progrès dans le dogme, dans l"histoire sacrée, etc., ne comptent qu"en apparence. Tout ce qu"on dit à ce sujet est30 destiné à faire tomber dans le piège les fous tels que moi. Hélas! mon seul mérite consistait dans mes progrès rapides, dans ma façon de saisir ces balivernes. Est-ce qu"au fond ils les estimeraient à leur vraie valeur ? les jugent-ils comme moi ? Et j"avais la sottise d"en être fier! Ces premières places que j"obtiens toujours n"ont servi qu"à me donner des ennemis acharnés. Chazel, qui a plus de science que moi, jette toujours35 dans ses compositions quelque balourdise qui le fait reléguer à la cinquantième place ; s"il obtient la première, c"est par distraction. Ah! qu"un mot, un seul mot de M. Pirard m"eût été utile! ! Du moment que Julien fut détrompé, les longs exercices de piété ascétique, tels que le chapelet cinq fois la semaine, les cantiques au Sacré-Cœur, etc., etc., qui lui40 semblaient si mortellement ennuyeux, devinrent ses moments d"action les plus intéressants. En réfléchissant sévèrement sur lui-même, et cherchant surtout à ne pas s"exagérer ses moyens, Julien n"aspira pas d"emblée, comme les séminaristes qui servaient de modèle aux autres, à faire à chaque instant des actions significatives, c"est- à-dire prouvant un genre de perfection chrétienne. Au séminaire, il est une façon de45 manger un œuf à la coque qui annonce les progrès faits dans la vie dévote.
  12. 12. Texte n° 16 - VOLTAIRE, Candide ou l!optimisme, 1759 Texte n° 17 - VOLTAIRE, Candide ou l!optimisme, 1759 CHAPITRE III. CHAPITRE VI. Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les tremblements de terre, Comment Candide se sauva dentre les Bulgares, et ce quil devint. et comment Candide fut fessé.Rien nétait si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de Lisbonne, lesarmées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons sages du pays navaient pas trouvé un moyen plus efficace pour prévenir uneformaient une harmonie telle quil ny en eut jamais en enfer. Les canons ruine totale que de donner au peuple un bel auto-da-fé ; il était décidé parrenversèrent dabord à peu près six mille hommes de chaque côté; luniversité de Coïmbre que le spectacle de quelques personnes brûlées à petitensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre demille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la trembler.raison suffisante de la mort de quelques milliers dhommes. Le tout On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu davoir épousé sapouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui commère, et deux Portugais qui en mangeant un poulet en avaient arraché letremblait comme un philosophe, se cacha du mieux quil put pendant lard: on vint lier après le dîner le docteur Pangloss et son disciple Candide, luncette boucherie héroïque. pour avoir parlé, et lautre pour lavoir écouté avec un air dapprobation: tousEnfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum, chacun deux furent menés séparément dans des appartements dune extrême fraîcheur,dans son camp, il prit le parti daller raisonner ailleurs des effets et des dans lesquels on nétait jamais incommodé du soleil: huit jours après ils furentcauses. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna tous deux revêtus dun san-benito, et on orna leurs têtes de mitres de papier: ladabord un village voisin; il était en cendres: cétait un village abare que mitre et le san-benito de Candide étaient peints de flammes renversées, et deles Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public. Ici des diables qui navaient ni queues ni griffes; mais les diables de Pangloss portaientvieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, griffes et queues, et les flammes étaient droites. Ils marchèrent en processionqui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes; là des filles ainsi vêtus, et entendirent un sermon très pathétique, suivi dune belle musiqueéventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros, en faux-bourdon. Candide fut fessé en cadence, pendant quon chantait; lerendaient les derniers soupirs; dautres à demi brûlées criaient quon Biscayen et les deux hommes qui navaient point voulu manger de lard furentachevât de leur donner la mort. Des cervelles étaient répandues sur la brûlés, et Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jourterre à côté de bras et de jambes coupés. la terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable.Candide senfuit au plus vite dans un autre village: il appartenait à des Candide épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout palpitant, se disait à lui-Bulgares, et les héros abares lavaient traité de même. Candide, toujours même: «Si cest ici le meilleur des mondes possibles, que sont donc les autres?marchant sur des membres palpitants ou à travers des ruines, arriva passe encore si je nétais que fessé, je lai été chez les Bulgares; mais, ô monenfin hors du théâtre de la guerre, portant quelques petites provisions cher Pangloss! le plus grand des philosophes, faut-il vous avoir vu pendre, sansdans son bissac, et noubliant jamais mademoiselle Cunégonde. que je sache pourquoi! Ô mon cher anabaptiste! le meilleur des hommes, faut-il[...] que vous ayez été noyé dans le port! Ô Mademoiselle Cunégonde! la perle des filles, faut-il quon vous ait fendu le ventre!» Il sen retournait, se soutenant à peine, prêché, fessé, absous, et béni, lorsquune vieille laborda, et lui dit: «Mon fils, prenez courage, suivez-moi.»
  13. 13. Texte n° 18 - VOLTAIRE, Candide ou l!optimisme, 1759 CHAPITRE XIX. Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit connaissance avec Martin.[...] En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, nayant plusque la moitié de son habit, cest-à-dire dun caleçon de toile bleue; il manquait à cepauvre homme la jambe gauche et la main droite. Eh! mon Dieu! lui dit Candide enhollandais, que fais-tu là, mon ami, dans létat horrible où je te vois? Jattends monmaître, M. Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. Est-ce M.Vanderdendur, dit Candide, qui ta traité ainsi? Oui, monsieur, dit le nègre, cestlusage. On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois lannée.Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nouscoupe la main: quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe: je me suistrouvé dans les deux cas. Cest à ce prix que vous mangez du sucre en Europe.Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de Guinée, elleme disait: Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront vivreheureux; tu as lhonneur dêtre esclave de nos seigneurs les blancs, et tu fais par là lafortune de ton père et de ta mère. Hélas! je ne sais pas si jai fait leur fortune, mais ilsnont pas fait la mienne. Les chiens, les singes, et les perroquets, sont mille fois moinsmalheureux que nous: les fétiches hollandais qui mont converti me disent tous lesdimanches que nous sommes tous enfants dAdam, blancs et noirs. Je ne suis pasgénéalogiste; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus degermain. Or vous mavouerez quon ne peut pas en user avec ses parents dunemanière plus horrible.O Pangloss! sécria Candide, tu navais pas deviné cette abomination; cen est fait, ilfaudra quà la fin je renonce à ton optimisme. Quest-ce quoptimisme? disaitCacambo. Hélas! dit Candide, cest la rage de soutenir que tout est bien quand on estmal; et il versait des larmes en regardant son nègre; et en pleurant, il entra dansSurinam. [...]
  14. 14. Texte n° 19 - VOLTAIRE, Candide ou l!optimisme, 1759 CHAPITRE XXII. Ce qui arriva en France à Candide et à Martin.[...]Après souper, la marquise mena Candide dans son cabinet, et le fit asseoir sur un canapé. Eh bien! lui dit-elle, vous aimez donc toujours éperdument mademoiselleCunégonde de Thunder-ten-tronckh? Oui, madame, répondit Candide. La marquise lui répliqua avec un souris tendre: Vous me répondez comme un jeune homme deVestphalie; un Français maurait dit: Il est vrai que jai aimé mademoiselle Cunégonde; mais en vous voyant, madame, je crains de ne la plus aimer. Hélas! madame, ditCandide, je répondrai comme vous voudrez. Votre passion pour elle, dit la marquise, a commencé en ramassant son mouchoir; je veux que vous ramassiez majarretière. De tout mon coeur, dit Candide; et il la ramassa. Mais je veux que vous me la remettiez, dit la dame; et Candide la lui remit. Voyez-vous, dit la dame, vousêtes étranger; je fais quelquefois languir mes amants de Paris quinze jours, mais je me rends à vous dès la première nuit, parce quil faut faire les honneurs de son paysà un jeune homme de Vestphalie. La belle ayant aperçu deux énormes diamants aux deux mains de son jeune étranger, les loua de si bonne foi, que des doigts deCandide ils passèrent aux doigts de la marquise.Candide, en sen retournant avec son abbé périgourdin, sentit quelques remords davoir fait une infidélité à mademoiselle Cunégonde. M. labbé entra dans sa peine; ilnavait quune légère part aux cinquante mille livres perdues au jeu par Candide, et à la valeur des deux brillants moitié donnés, moitié extorqués. Son dessein était deprofiter, autant quil le pourrait, des avantages que la connaissance de Candide pouvait lui procurer. Il lui parla beaucoup de Cunégonde; et Candide lui dit quildemanderait bien pardon à cette belle de son infidélité, quand il la verrait à Venise.Le Périgourdin redoublait de politesses et dattentions, et prenait un intérêt tendre à tout ce que Candide disait, à tout ce quil fesait, à tout ce quil voulait faire.Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise? Oui, monsieur labbé, dit Candide; il faut absolument que jaille trouver mademoiselle Cunégonde.Alors, engagé par le plaisir de parler de ce quil aimait, il conta, selon son usage, une partie de ses aventures avec cette illustre Vestphalienne.Je crois, dit labbé, que mademoiselle Cunégonde a bien de lesprit, et quelle écrit des lettres charmantes. Je nen ai jamais reçu, dit Candide; car, figurez-vous quayantété chassé du château pour lamour delle, je ne pus lui écrire; que bientôt après jappris quelle était morte, quensuite je la retrouvai, et que je la perdis, et que je lui aienvoyé à deux mille cinq cents lieues dici un exprès dont jattends la réponse.Labbé écoutait attentivement, et paraissait un peu rêveur. Il prit bientôt congé des deux étrangers, après les avoir tendrement embrassés. Le lendemain Candide reçut àson réveil une lettre conçue en ces termes:«Monsieur mon très cher amant, il y a huit jours que je suis malade en cette ville; japprends que vous y êtes. Je volerais dansvos bras si je pouvais remuer. Jai su votre passage à Bordeaux; jy ai laissé le fidèle Cacambo et la vieille, qui doivent bientôt me suivre. Le gouverneur de Buénos-Ayres a tout pris, mais il me reste votre coeur. Venez; votre présence me rendra la vie ou me fera mourir de plaisir.»Cette lettre charmante, cette lettre inespérée, transporta Candide dune joie inexprimable; et la maladie de sa chère Cunégonde laccabla de douleur. Partagé entre cesdeux sentiments, il prend son or et ses diamants, et se fait conduire avec Martin à lhôtel où mademoiselle Cunégonde demeurait. Il entre en tremblant démotion, soncoeur palpite, sa voix sanglote; il veut ouvrir les rideaux du lit; il veut faire apporter de la lumière. Gardez-vous-en bien, lui dit la suivante; la lumière la tue; et soudainelle referme le rideau. Ma chère Cunégonde, dit Candide en pleurant, comment vous portez-vous? si vous ne pouvez me voir, parlez-moi du moins. Elle ne peut parler,dit la suivante, la dame alors tire du lit une main potelée que Candide arrose long-temps de ses larmes, et quil remplit ensuite de diamants, en laissant un sac plein dorsur le fauteuil.Au milieu de ses transports arrive un exempt suivi de labbé périgourdin et dune escouade. Voilà donc, dit-il, ces deux étrangers suspects? Il les fait incontinent saisir,et ordonne à ses braves de les traîner en prison. Ce nest pas ainsi quon traite les voyageurs dans Eldorado, dit Candide. Je suis plus manichéen que jamais, dit Martin.Mais, monsieur, où nous menez-vous? dit Candide. Dans un cul de basse-fosse, dit lexempt.Martin, ayant repris son sang froid, jugea que la dame qui se prétendait Cunégonde était une friponne, monsieur labbé périgourdin un fripon, qui avait abusé au plusvite de linnocence de Candide, et lexempt un autre fripon dont on pouvait aisément se débarrasser.Plutôt que de sexposer aux procédures de la justice, Candide, éclairé par son conseil, et dailleurs toujours impatient de revoir la véritable Cunégonde, propose àlexempt trois petits diamants denviron trois mille pistoles chacun. Ah! monsieur, lui dit lhomme au bâton divoire, eussiez-vous commis tous les crimes imaginables,vous êtes le plus honnête homme du monde; trois diamants! chacun de trois mille pistoles! Monsieur! je me ferais tuer pour vous, au lieu de vous mener dans uncachot. On arrête tous les étrangers, mais laissez-moi faire; jai un frère à Dieppe en Normandie; je vais vous y mener; et si vous avez quelque diamant à lui donner, ilaura soin de vous comme moi-même. [...]

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