A quelles conditions un acte est-il moral? (G.Gay-Para)

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Cours de philosophie de terminale sur la morale et le devoir

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A quelles conditions un acte est-il moral? (G.Gay-Para)

  1. 1. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  2. 2.  Définition de la morale Morale > mores (latin) = éthique > ethos (grec) : les moeurs, les coutumes, les manières de vivre. La morale désigne l’ensemble des règles de conduite, reconnues par les membres d’une société, qui permettent de distinguer le bien et le mal, et donc de juger les actions humaines. Contrairement à la science qui est descriptive (elle cherche à décrire le réel tel qu’il est), la morale est normative (elle énonce, non pas ce qui est, mais ce qui doit être). GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  3. 3.  La distinction entre le droit et la morale • Le droit a d’abord une utilité sociale. Il vise à organiser la vie en société. La morale, en revanche, s’adresse davantage à l’individu. • Les lois juridiques et morales, qui varient d’une société à l’autre, et au cours de l’histoire, ne se recoupent pas nécessairement. • Le droit reçoit le soutien de l’État, et donc de la force publique. L’individu est contraint d’obéir à la loi juridique. Il est seulement obligé vis-à-vis de la loi morale. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  4. 4. La morale Le droit • Une action peut être à la fois illégale et immorale. Ex : le meurtre. • Une action peut être légale et licite, mais immorale. Ex : l’adultère. • Une action peut être illégale, interdite par la loi, mais avoir une valeur morale, et donc être légitime. Ex : l’euthanasie. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  5. 5. Contrainte ≠ obligation • La contrainte suppose un rapport de force. J’agis contre ma volonté, car je suis soumis à une force extérieure. Je ne peux pas faire autrement. Mais, dès que la contrainte cesse, je retrouve ma liberté. • L’obligation repose sur un sentiment intérieur qui engage l’individu vis-à-vis de lui-même. J’accomplis mon devoir moral, non pas sous la menace, ou par peur d’une sanction, mais librement par moi-même, parce que je reconnais que c’est ainsi que je dois agir. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  6. 6.  Problématisation 1) Le problème des valeurs De prime abord, un acte est moral s’il est conforme au bien. Mais, qu’est-ce que le bien ? Comment le déterminer ? Comment savoir ce que je dois faire ? • Je peux écouter ma conscience. • Je peux suivre les moeurs et les coutumes de la société dans laquelle je vis. • Je peux m’appuyer sur ma religion. →Comment échapper au relativisme ? GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  7. 7. 2) Le problème du critère du jugement Supposons quemon action soit conforme à la règle morale, et donc à ce qui est bien. Mon action est-elle morale pour autant ? • Dans l’évaluation morale, il faut tenir compte de l’intention du sujet. N’est-ce pas la qualité de l’intention qui donne sa valeur morale à l’action ? • Mais suffit-il d’avoir de bonnes intentions pour agir moralement ? Ne faut-il pas tenir aussi compte des conséquences de l’action ? GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  8. 8. Quels critères faut-il adopter pour évaluer l’action ? Quel fondement ? Conscience 2) L’intention du 3) Les conséquences sujet GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015 1) La conformité à la loi morale L’ACTION Religion Société Le désintéressement / le souci d’autrui
  9. 9. a) La valeur morale de l’intention Cf. Kant : « Quand il s’agit de valeur morale, l’essentiel n’est point dans les actions, que l’on voit, mais dans ces principes intérieurs des actions, que l’on ne voit pas » (Fondements de la métaphysique des moeurs, 1785). Pour déterminer si un acte est moral, il ne suffit pas de constater sa conformité avec la loi morale. Il faut s’interroger sur les motifs et les mobiles de l’action. Pourquoi la personne agit-elle ainsi ? Qu’est-ce qui détermine sa volonté ? GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  10. 10.  Agir par devoir ≠ agir conformément au devoir 1. Une action peut être seulement conforme au devoir. Extérieurement, la personne accomplit la bonne action. Mais sa volonté est déterminée par son intérêt propre ou par une inclination sensible. 2. Une action est accomplie par devoir, si la personne agit par respect pour la loi morale. Sa volonté est alors déterminée seulement par la raison. Elle fait le devoir pour le devoir lui-même, et rien d’autre. Selon Kant, « le devoir est la nécessité d’accomplir une action par respect pour la loi ». GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  11. 11. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015 Actions Non conformes au devoir Conformes au devoir Seulement conformes au devoir Motivées par l’intérêt personnel Motivées par la sympathie Accomplies par devoir Blâme Simple louange Véritable respect Les différents types d’action selon Kant
  12. 12. Paradoxe : selon Kant, celui qui aide autrui, parce qu’il éprouve de la sympathie à son égard, n’agit pas encore moralement ! Pourquoi ? 1. L’acte de bienfaisance est, en fait, égoïste. Malgré les apparences, en aidant autrui, je recherche mon propre bonheur. 2. L’acte, aussi naturel et spontané soit-il, n’est pas libre. Je laisse mes sentiments dicter ma conduite. Si je fais le bien, je n’ai aucun mérite. 3. La moralité fondée sur la sympathie est précaire, puisqu’il suffit que mon sentiment s’émousse, pour que je cesse aussitôt de faire mon devoir. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  13. 13.  Les conditions de la moralité selon Kant Une action est bonne moralement si et seulement si le sujet agit par devoir, ce qui signifie que : 1. Le sujet agit de manière complètement désintéressée, sans tenir compte de ses intérêts personnels, de ses désirs ou de son bonheur. 2. Il agit en tant qu’être raisonnable, indépendamment des penchants naturels ou des sentiments qui peuvent l’affecter. 3. Il est autonome, au sens où il obéit seulement à la loi que sa raison lui donne. . GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  14. 14. NB : Selon Kant, ce qui donne sa valeur morale à l’action, c’est seulement « la bonne volonté » du sujet, et non la réussite de l’action ou ses conséquences, lesquelles ne dépendent pas complètement de lui.. « Ce qui fait que la bonne volonté est telle, ce ne sont pas ses oeuvres ou ses succès, ce n’est pas son aptitude à atteindre tel ou tel but proposé, c’est seulement le vouloir. » Du point de vue moral, l’intention est donc plus importante que la réalisation. Tant que je fais preuve de bonne volonté, et agis par devoir, même si mon action échoue, elle garde sa valeur morale. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  15. 15. b) L’universalité comme critère de la moralité Problème : je sais que je dois agir par devoir, mais je ne sais toujours pas ce que je dois faire. Comment savoir si mon action est conforme à la loi morale ?  La solution de Kant : le test d’universalisation. Pour échapper au relativisme, il faut fonder le devoir, non pas sur la conscience individuelle ou sur les moeurs, mais sur la raison – faculté universelle, présente en chaque homme. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  16. 16. L’exemple du mensonge 1. Le mensonge repose sur la confiance de l’interlocuteur (il croit que le menteur dit la vérité). 2. Si tout le monde ment, alors la confiance disparaît. 3. Or, si plus personne ne fait confiance à personne, il n’est plus possible de mentir. → L’universalisation du mensonge conduit à une contradiction, donc le mensonge est immoral. Nous avons ainsi un critère fiable, car rationnel, pour distinguer l’action morale et l’action immorale. Est morale l’action dont la maxime (la règle d’action) peut être universalisée sans contradiction. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  17. 17. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015 Les impératifs Les impératifs hypothétiques Si tu veux X, Alors tu dois faire Y. L’habileté → règles techniques à appliquer pour réussir son action La prudence → conseils pratiques (pour accéder au bonheur) L’impératif catégorique Je dois parce que je dois. La moralité → commandement de la raison Les différents impératifs selon Kant
  18. 18. Les deux formulations principales de l’impératif catégorique 1. « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle. » 2. « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. » GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  19. 19.  Les devoirs envers les autres et les devoirs envers soi-même • Autrui n’est pas une chose, mais une personne. Il ne faut pas le traiter comme un simple moyen, c’est-à-dire l’instrumentaliser. Mais, si je dois respecter autrui, je dois aussi respecter ma propre personne. Selon Kant, il y a des devoirs envers soi-même. Ex : le devoir de rester en vie, le devoir de développer ses talents. • Problème : peut-on qualifier d’immorale une action qui ne concerne que la personne qui l’effectue, et donc qui n’a aucune conséquence négative sur autrui ? Cf. Ruwen Ogien. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  20. 20. c) Les limites de la morale kantienne  Le problème de l’intention Comment savoir si la volonté est déterminée seulement par la loi morale, et non par des inclinations sensibles ? La moralité n’est-elle pas une chimère ? Kant est conscient de cette difficulté : « Il est absolument impossible d’établir par expérience avec une entière certitude un seul cas où la maxime d’une action d’ailleurs conforme au devoir ait uniquement reposé sur des principes moraux et sur la représentation du devoir. » GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  21. 21.  Le problème des conséquences Cf. Max Weber, Le savant et le politique (1919). Il y a une « opposition abyssale » entre deux types d’éthique : • L’éthique de la conviction : je dois être fidèle à mes principes et à mes valeurs, quelles que soient les conséquences de mon action. Mais c’est une attitude qui peut être : 1) irresponsable ; 2) égoïste. • L’éthique de la responsabilité : je dois me préoccuper, avant tout, de l’efficacité de mon action et de ses conséquences. Mais l’action est-elle encore morale ? GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  22. 22.  Le problème des conflits de devoirs Cf. Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme (1945). La morale kantienne, formelle et abstraite, n’est d’aucun secours, lorsqu’il faut agir concrètement : l’impératif catégorique est inapplicable. • Je ne sais pas a priori ce que je dois faire : plusieurs actions sont possibles. Je suis tiraillé par des exigences morales contradictoires. • Je dois décider par moi-même et je suis seul : aucune « morale générale » ne peut m’aider. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  23. 23.  Le problème du bonheur • En accomplissant son devoir, on se rend digne du bonheur, mais on n’est pas nécessairement heureux. Faut-il se résigner à faire son devoir sans être heureux ? On peut reprocher à la morale kantienne d’être austère. • Scandale moral : les méchants sont heureux ! L’homme bon et vertueux, s’il est accablé par le malheur, pourrait finir par renoncer à la moralité. • Pour résoudre ce problème, la morale a besoin de la religion. Cf. Kant et les postulats de la raison pratique. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  24. 24. a) L’eudémonisme antique : l’identification de la vie vertueuse et de la vie heureuse. Double thèse : 1. Le bonheur est le souverain bien, la fin suprême qu’il faut atteindre. 2. Il n’y a pas d’opposition entre le bonheur et la moralité. → La morale n’est pas une théorie du devoir, comme c’est le cas chez les modernes comme Kant. Elle se définit plutôt comme un art de vivre. L’homme heureux = l’homme vertueux ? GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  25. 25.  Le bonheur comme exercice de la vertu Cf. Aristote, Ethique à Nicomaque, I, 6. 1. Le bonheur consiste pour chaque être à réaliser la fonction (ergon) qui lui est propre. 2. Or, l’homme est un animal raisonnable : c’est le fait de posséder la raison (logos), qui le distingue des autres animaux. 3. Son bonheur consiste donc à vivre de manière raisonnable, c’est-à-dire conformément à la vertu. → Paradoxe : être heureux, ce n’est plus satisfaire ses désirs, mais c’est réaliser ou accomplir sa nature. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  26. 26. La VERTU (arétè) désigne chez Aristote l’excellence d’un être, l’accomplissement parfait de sa fonction. Exemple : un oeil vertueux, c’est un oeil qui voit bien. • La vertu est une disposition acquise et non innée : elle suppose un apprentissage, et donc du temps. Pour être vertueux, il faut s’exercer. • La vertu est un juste milieu entre deux vices, l’un par excès, l’autre par défaut. Exemple : le courage se définit par opposition à la témérité et à la lâcheté. • La vertu est une condition nécessaire, mais non suffisante du bonheur. Aristote est donc plus réaliste que les Stoïciens. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  27. 27.  Le malheur des méchants Cf. Aristote, Ethique à Nicomaque, IX, 4. Le méchant est doublement malheureux : 1. Dans le rapport à soi : il se déteste, il souffre d’une division ou tiraillement interne, il éprouve des regrets. → En faisant du mal aux autres, le méchant se fait du mal à lui-même : il est victime de sa propre méchanceté. 2. Dans le rapport aux autres : il cherche des relations sociales, mais il échoue à se faire des amis. L’amitié, qui est une condition nécessaire au bonheur, suppose la vertu. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  28. 28.  Les limites • Du point de vue de la morale moderne, l’eudémonisme grec est, en fait, immoral. La vertu, loin d’être une fin en soi, n’est qu’un moyen pour accéder au bonheur. L’homme dit vertueux agit de manière intéressée : il cherche, avant tout, à être heureux. Cf. Kant : tous les eudémonistes sont « des égoïstes pratiques ». • L’individu n’est pas libre de mener sa vie comme il le souhaite. Pour être heureux, il doit réaliser sa nature, donc vivre de manière raisonnable. On peut donc reprocher à l’eudémonisme grec d’imposer une manière de vivre. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  29. 29. b) L’utilitarisme : un acte est moral s’il maximise le bonheur du plus grand nombre. Deux auteurs principaux : Jeremy Bentham (1748-1832) / John Stuart Mill (1806-1873).  Le principe d’utilité Cf. Mill, L’utilitarisme, II. Est morale l’action utile, celle qui apporte le plus grand bonheur possible au plus grand nombre. → Le bonheur est, pour les utilitaristes, le critère de la moralité : il permet de distinguer le bien et le mal. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  30. 30. L’utilitarisme est : 1) Un conséquentialisme • Pour évaluer la valeur morale d’une action, il faut considérer ses conséquences. Peu importe l’intention ou ce qui détermine la volonté. • Il n’y a pas d’action bonne ou mauvaise en soi. Il n’y a pas de règles morales qu’il faudrait respecter absolument. Est bonne l’action, quelle qu’elle soit, qui a des conséquences positives. Conséquentialisme ≠ déontologisme GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  31. 31. 2) Un eudémonisme • Le bonheur est toujours le but (telos) à atteindre. En ce sens, l’utilitarisme est proche de l’eudémonisme antique. • Seulement, il s’agit, non pas du bonheur individuel, mais du bonheur collectif. On pourrait parler d’eudémonisme social. Agir moralement, c’est se soucier des autres, avant de se soucier de soi. L’utilitarisme, sur ce point, rejoint la morale chrétienne et la morale kantienne. • Le bonheur est réduit ici au plaisir et l’absence de douleur. C’est une conception modeste ou minimaliste du bonheur. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  32. 32.  Les limites de l’utilitarisme 1. Comment mesurer le bonheur global ? Les utilitaristes n’ont pas retenu la leçon de Kant : le bonheur qui est « un idéal, non de la raison, mais de l’imagination » semble, à première vue, impossible à quantifier. Comment pourrait-il servir de critère de la moralité ? On peut, certes, réduire la notion de bonheur à celle de plaisir. Mais, tous les plaisirs se valent-ils ? → Débat entre Bentham et Mill. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  33. 33. Bentham Pour déterminer la bonne action, il suffit de faire un calcul des plaisirs et les peines, en adoptant un point de vue impersonnel et impartial. → Tous les plaisirs se valent. « Le jeu de quilles a autant de valeur que la poésie » (Push-pin is as good as poetry). → Dans ce calcul, chaque individu compte, au même titre que les autres : « Chacun doit compter pour un, personne pour plus d’un » (Each person is to count for one and no one for more than one). Les individus sont donc considérés comme égaux. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  34. 34. Mill → Dans le calcul des plaisirs, il faut tenir compte de la quantité et de la qualité, car tous les plaisirs ne se valent pas. Refus de l’hédonisme vulgaire. → L’homme ne peut pas être heureux en vivant comme un animal. Mill renoue ici avec la pensée grecque : « Il vaut mieux être un homme insatisfait qu’un porc satisfait ; il vaut mieux être Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait ». → Pour savoir quels sont les plaisirs supérieurs aux autres, il faut consulter l’avis de ceux qui ont fait l’expérience des uns et des autres, et peuvent donc comparer. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  35. 35. 2. Au nom du bonheur global, peut-on légitimer le sacrifice de certains individus ? La maximisation du bonheur global peut avoir des effets immoraux : au nom du bien-être de la majorité, on peut bafouer les droits de la minorité. → C’est un recul par rapport à Kant : l’individu n’est plus respecté en tant que personne ; il est instrumentalisé. Cf. par exemple, le dilemme du « tramway qui tue ». GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  36. 36. Le dilemme du « tramway qui tue » (1) Cf. Ruwen Ogien, L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine,(2011). GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015 Le dilemme du témoin qui pourrait actionner l’aiguillage Le dilemme du témoin qui pourrait pousser le gros homme
  37. 37. Le dilemme du « tramway qui tue » (2) • La logique utilitariste s’applique sans problème, lorsqu’il s’agit seulement de « détourner le tramway » : il est toujours préférable d’avoir un mort plutôt que cinq. • Mais nous avons des scrupules à « pousser le gros homme ». Pourquoi ? Notre intuition morale la plus forte est ici déontologiste. 1) En le poussant du haut du pont, on commet directement un meurtre. Dans le cas précédent, en détournant le tramway, on laisse mourir le traminot sur la voie secondaire, mais on ne le tue pas. 2) On ne respecte pas l’homme en tant que personne. On le traite comme un simple moyen, ce qui est contraire au devoir. • Selon les conséquentialistes, refuser de pousser le gros homme est irrationnel. Nos émotions (liées au contact physique) brouilleraient notre jugement. Il faut, dans les deux cas, chercher à sauver le maximum de vies. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  38. 38. a) La démarche généalogique Une double interrogation propre à Nietzsche : 1. D’où viennent les valeurs morales ? → Recherche, non pas du fondement, mais de l’origine. 2. Quelle est leur valeur ? → Perspective critique. « Nous avons besoin d’une critique des valeurs morales, c’est la valeur de ces valeurs qu’il faut commencer par mettre en question » (Généalogie de la morale, Avant-propos, §6). GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  39. 39. Cf. Le gai savoir, §21.  Nietzsche soulève un problème : la morale reconnue (chrétienne, kantienne ou utilitariste) se contredit elle-même. Elle nous dit ce qu’il faut faire, mais elle fait le contraire de ce qu’elle dit. Deux contradictions majeures : 1. La morale nous invite à agir de manière désintéressée. Or, elle sert les intérêts de la société, au détriment de l’individu. 2. La morale nous invite à respecter l’être humain en tant que personne. Or, elle utilise les hommes. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  40. 40.  Si Nietzsche critique la morale, il refuse pourtant le nihilisme. « Par-delà le bien et le mal, cela du moins ne veut pas dire : par-delà le bon et le mauvais » (Généalogie de la morale, I, §17). Nietzsche critique seulement un type de morale : la morale de la société, qui établit des fausses valeurs. Il appelle de ses voeux une autre morale : une morale qui soit au service de l’individu, et qui permette à la puissance de chacun de croître. → Problème : en quoi peut consister cette nouvelle morale « par-delà le bien et le mal » ? GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  41. 41. b) La morale des maîtres et la morale des esclaves Cf. Par-delà bien et mal, § 260. • Les maîtres (ou les hommes forts) vivent en affirmant leur puissance. Ils sont animés par un sentiment positif : l’amour de soi. → En s’affirmant, ils peuvent nuire aux autres, mais ils ne sont pas nécessairement méchants. Ils peuvent aussi aider les autres, et faire preuve de bienveillance, spontanément. → Refus de la pitié, qui est une tristesse, et qui donc affaiblit l’individu. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  42. 42. • Les hommes faibles (ou esclaves) sont incapables d’affirmer leur puissance. Ils n’aiment pas la vie. Ils sont animés par des sentiments négatifs : la haine de soi et la haine des autres. → Jaloux des hommes forts, ils veulent se venger. Pour cela, ils créent des valeurs : « Tu es méchant », « Ce que tu as fait est mal ». La morale vise ainsi à protéger les faibles et à culpabiliser les forts. → L’homme « fort », qui culpabilise, devient « faible » : au lieu de s’affirmer, il doute de lui-même, et finit par se détester. C’est le phénomène de la « mauvaise conscience ». GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  43. 43. BONUS Une mauvaise compréhension de la philosophie de Nietzsche peut avoir des conséquences désastreuses. Sous prétexte que le bien et le mal ont été inventés par et pour les êtres faibles, Brandon et Philip décident d’agir sans en tenir compte : avec une corde, ils étranglent ainsi David, leur ancien camarade de classe. HITCHCOCK, La corde (Rope), 1948. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  44. 44. → Le meurtre de Brandon et Philip n’est pas un meurtre ordinaire. C’est un « acte gratuit ». Non seulement la victime n’a rien fait pour mériter son sort, mais les meurtriers ne gagnent rien en tuant. Ils ne font que mettre en oeuvre certains principes pseudo-philosophiques, à la fois ridicules et effrayants : • L’humanité serait divisée en deux catégories : les êtres supérieurs et les êtres inférieurs. • La morale est une invention des êtres inférieurs. • Les êtres supérieurs peuvent passer outre la morale, et tuer les êtres inférieurs, dont la vie n’a aucune valeur. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  45. 45. → Brandon et Philip prétendent appartenir à l’élite autorisée à agir « par-delà bien et mal ». Mais : 1. Ils commettent un grave contresens sur la philosophie de Nietzsche. Ce dernier critique la morale, non pas pour légitimer les meurtres et propager la mort, mais, au contraire, pour protéger la vie, et favoriser son développement. 2. Brandon et Philip sont, en fait, des « faibles » au sens nietzschéen. L’homme « fort » n’a pas besoin de tuer pour se sentir vivant. On pourrait s’interroger sur les motifs cachés et non avoués du meurtre : jalousie ou ressentiment à l’égard de David ? Désir homosexuel refoulé ? GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015
  46. 46. • Monique Canto-Sperber et Ruwen Ogien, La philosophie morale, PUF, collection « Que sais-je ? », 2010. • Ruwen Ogien - L’éthique aujourd’hui. Maximalistes et minimalistes, Gallimard, Folio, 2007. - L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine. Et autres questions de philosophie morale expérimentale., Grasset, Le livre de poche , 2011. GGP, Lycée Ella Fitzgerald, 2014-2015

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