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Mémoire de fin d’études
Master 2 Marketing en apprentissage
NOM : DEVILLE
Prénom : Virgile
Master : Marketing et Etudes
Sujet : « La participation citoyenne à la vie politique après la révolution nu-
mérique »
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Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique »
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Je tiens à remercier tout particulièrement Valentine pour sa patience,
Santiago pour ses lumières et Mariana pour son soutien.
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Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique »
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Tables des matières
Introduction .................................................................................................... 5
Partie I: Crise démocratique et participation citoyenne ............................ 7
A. Désenchantement politique et désertion des espaces de participation
traditionnels ...........................................................................................................7
La crise démocratique, un phénomène structurel ................................................7
Deux indicateurs particulièrement révélateurs : l’abstention et les adhésions aux
partis politiques ....................................................................................................7
La confiance entre les citoyens et les politiques est rompue ...............................8
Pourtant les citoyens demandent à participer......................................................9
B. Les citoyens participent mais dans de nouveaux espaces........................10
La crise de la démocratie serait-elle productive pour la participation citoyenne?
...........................................................................................................................10
Le rôle d’Internet : réduire les coûts de la participation......................................10
De nouvelles formes de participation émergent.................................................11
Après la transition numérique, le peuple devient multitude................................12
Internet et la révolution du pouvoir.....................................................................13
Internet n’est pas la solution à tous les problèmes de gouvernance .................13
Partie II: De nouveaux modèles pour penser la démocratie à l’ère
d’Internet....................................................................................................... 14
A. Évolutions théoriques de la participation citoyenne et des modèles de
gouvernance ........................................................................................................14
Les modèles existants........................................................................................14
La participation citoyenne, un consensus politique pour le bon gouvernement.15
La participation citoyenne au cœur du renouveau démocratique ......................16
Une définition actuelle de la participation citoyenne ..........................................16
Limites et effets positifs de la participation citoyenne ........................................17
Facteurs clefs de succès d’un programme de participation citoyenne...............18
Après la transition numérique, la transition démocratique .................................18
La « e-Democracy » comme forme ultime du « e-Government » ......................19
« The Loch Ness Model », de la transparence à la co-production.....................20
Le gouvernement transparent............................................................................20
Le gouvernement participatif..............................................................................21
Le gouvernement collaboratif.............................................................................21
Le gouvernement co-produit ..............................................................................22
B. Open government et civic technologies : expérimentations pour rendre
possible la démocratie du XXIe
siècle ...............................................................23
Le mouvement open government, expérimentations et théories .......................23
L’open government ne se limite pas l’open data c’est un modèle de
gouvernance qui place le citoyen au centre.......................................................23
De nouveaux outils pour une nouvelle démocratie : la civic technology ............24
L’utilisation d’outils open source comme choix politique pour la transparence..25
Partie III: Le renouveau démocratique des partis politiques, le cas de
Podemos....................................................................................................... 25
A. Les partis politiques traditionnels ne représentent plus les citoyens et
favorisent l’émergence de nouvelles formations politiques en Europe ........26
Les partis politiques à l’origine d’un malaise de la représentation.....................26
De nouveaux partis émergent et gagnent en puissance....................................26
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Origines et contexte de l’émergence de Podemos ............................................26
Pourquoi choisir Podemos? ...............................................................................27
B. Etude de cas : les pratiques innovantes de Podemos................................27
Podemos aujourd’hui c’est :...............................................................................27
Podemos boucle-t-il la boucle du dialogue ? .....................................................28
Podemos et la doctrine open governement .......................................................32
À quel stade du Loch Ness model se trouve Podemos ? ..................................33
Conclusion.................................................................................................... 36
Annexes........................................................................................................ 38
Annexe 1 :.............................................................................................................38
Hierarchy of Cyber Needs
Annexe 2 :.............................................................................................................39
Schéma : Closing the feedback loop Source
Annexe 3 :.............................................................................................................39
Tactical VS Strategic Citizen Engagement Source
Annexe 4 :.............................................................................................................40
Infographie Le champ d’action de la démocratie ouverte
Annexe 5 :.............................................................................................................41
Participatory Democracy’s Emerging Tools
Bibliographie ................................................................................................ 43
Ouvrages généraux .............................................................................................43
Ouvrages specialisés ..........................................................................................43
Ressources numériques (Presse, études, vidéos etc.) ...................................44
Autres ressources numériques..........................................................................46
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Introduction
La dernière analyse des listes électorales de l’INSEE recense en France 44,6
millions d’électeurs inscrits1
. Imaginons que nous demandions à chaque citoyen
d’exprimer son opinion en dix minutes lors d’une assemblée afin de le faire participer
à la vie politique française. Une telle entreprise s’étalerait sur pas moins de 850 an-
nées, sans interruption, et nécessiterait une salle dont les dimensions dépassent
l’imagination. Le problème logistique de l’espace et du temps est inhérent aux ré-
gimes démocratiques modernes. Comme l’explique Robert Alan Dahl, professeur de
Sciences Politiques à l’université de Yale2
, les régimes démocratiques modernes ont
remédié à cette difficulté par l’élection d’intermédiaires chargés de représenter le
peuple dans les différentes institutions politiques.
Dans son TED talk à Rio de Janeiro en 2014, la politologue argentine Pia
Mancini décrit de la manière suivante le paradigme de participation citoyenne actuel-
lement proposé aux citoyens du monde entier : « Nous sommes des citoyens du XXIe
siècle qui font de leur mieux pour interagir avec des institutions conçues au XIXe
siècle fondées sur une technologie de l’information datant du XVe
siècle».3
Dans son
intervention, elle dénonce le décalage entre le système représentatif et les réalités
actuelles. Le fait qu’il repose sur une technologie vieille de plus de 500 ans
(l’imprimerie), que le coût de participation à la vie politique élective soit extrêmement
élevé (argent, influence ou de nombreuses années de militantisme), et que le lan-
gage juridique sur lequel il repose soit complètement opaque pour la majorité de la
population, ne permet de produire qu’un système où une poignée de citoyens déci-
dent quotidiennement pour les autres. La participation du citoyen n’est alors possible
que tous les deux à cinq ans à travers l’élection de représentants, à qui celui-ci dé-
lègue le pouvoir de décider pour lui sans que le citoyen ne puisse influencer directe-
ment la manière dont seront prises les décisions qui le concernent.
À l’heure où Internet nous permet de participer à n’importe quelle conversa-
tion et où l’accès à l’information est illimité, le décalage mis en relief par Pia Mancini
paraît abyssal. Selon elle, le système actuel n’est capable de produire que deux
types de réactions : le silence ou le bruit. Par silence, elle entend la situation d’un
pays où les citoyens sont « naturellement apathiques ». Par bruit, elle décrit une si-
tuation où, par faute de dialogue, les citoyens frustrés de ne plus se sentir représen-
tés ressentent le besoin de descendre dans la rue pour manifester leur mécontente-
ment. Cela s’est récemment produit en Argentine, au Brésil, au Chili, au Mexique,
en France ou en Italie, qui sont pourtant des pays où les citoyens ont accès aux
urnes.
Le tableau ci-après, qui présente les chiffres européens de participation aux
élections et d’engagement au sein des partis politiques, nous amène à opérer le
constat suivant : dans la plupart des pays d’Europe, les taux d’abstention atteignent
des niveaux record et les bases d’adhérents des partis politiques s’amenuisent
d’année en année.
1
Etude de l’Insee, Le nombre d’électeurs reste quasiment stable entre les 1er
mars
2014 et 2015, http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?reg_id=0&ref_id=if23
2
Dahl, Robert, On democracy, Yale :Yale University Press 2000
3
TED Global, Rio de Janeiro 2014, Pia Mancini, How to upgrade democracy in the
internet era, https://youtu.be/NXfYNdapq3Q
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Taux d’abstention en Europe4
Membres d’un parti politique en %
d’électeurs5
« Cela n’a pas toujours été le cas, avant les citoyens participaient. […] Depuis les
années 1950, les partis politiques ont perdu des millions d’adhérents, et derrière ce
phénomène se cache un énorme déficit de confiance » explique Carl Miller, directeur
de recherche du think tank anglais Demos. Il constate ensuite : « Pourtant, [ces der-
nières années] les mouvements protestataires se sont fait de plus en plus nombreux
et le nombre de personnes exprimant leur opinion dans les rues, sur des pétitions en
ligne et sur des campagnes Facebook a atteint des niveaux impressionnants»6
.
La participation citoyenne évolue. Avec Internet, elle s’exprime sous de nou-
velles formes et bien souvent en dehors des cadres traditionnels posés par le gou-
vernements ou les partis politiques. Alors qu’en Europe cette désaffection et la mon-
tée des extrêmes dans les sondages inquiètent l’ensemble de la classe politique, la
question que tous se posent est la suivante : Comment mobiliser les citoyens autour
d’un projet politique dans le contexte actuel? De nouveaux mouvements tels que
Podemos (en Espagne), en faisant le choix de la démocratie participative, semblent
apporter des éléments de réponse à cette interrogation. Les résultats obtenus en
très peu de temps impressionnent. En quelques mois d’existence, certains de ces
nouveaux partis se sont hissés en tête des intentions de vote de leur pays. Leur
point commun: ils ont largement recouru à l’utilisation des NTIC (nouvelles technolo-
gies de l’information et de la communication) afin de mettre en place en leur sein des
4
http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/abstention-europe
5
http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/militants
6
http://www.newscientist.com/article/mg22630180.400-better-than-a-ballot-box-could-
digital-democracy-win-your-vote.html
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mécanismes de participation citoyenne massive; une démarche tout à fait pionnière
qui a probablement joué un rôle dans le succès de ces formations politiques.
	
Nous décrirons ainsi dans un premier temps le phénomène de défiance poli-
tique qui semble être structurel en Europe et dans d’autres régions du monde en
analysant ses impacts sur la participation citoyenne. Nous verrons ensuite comment
ces évolutions nous forcent à imaginer et expérimenter de nouveaux modèles de
gouvernance plus ouverts, plus participatifs et plus collaboratifs. Nous utiliserons en-
fin les concepts abordés pour mieux comprendre les dynamiques de participation
mises en place par Podemos qui semblent avoir contribué à son succès.
Partie I: Crise démocratique et participation citoyenne
A. Désenchantement politique et désertion des espaces de participation
traditionnels
La crise démocratique, un phénomène structurel
De nombreux universitaires analysent la période actuelle comme une crise
structurelle de la démocratie représentative. La Société des égaux de Pierre Rosan-
vallon, professeur au Collège de France, débute avec cette affirmation : la crise éco-
nomique qui sévit depuis quelques années en Europe s’est accompagnée « d’une
crise de la démocratie [où] l’usure des partis, des syndicats aussi bien que la dénon-
ciation récurrente des élites témoignent d’une crise de la représentation »7
. Il consi-
dère la « non représentation » comme un facteur alimentant « une haine croissante à
l’égard du monde politique » et va même jusqu’à associer la montée des partis
d’extrême droite en Europe à « une sourde demande de représentation »8
.
Deux indicateurs particulièrement révélateurs : l’abstention et les adhésions
aux partis politiques
Cette crise, que les intellectuels qualifient de structurelle, peut s’observer de
manière factuelle dans la plupart des données disponibles concernant la participation
citoyenne. L’un des facteurs les plus révélateurs de ce désengagement politique est
la hausse implacable de l’abstention aux différents scrutins. En France, le phéno-
mène d’abstention n’a cessé de s’accentuer depuis le milieu des années 19809. Si
les élections présidentielles affichent encore des taux de participation élevés se si-
tuant autour de 80%, les régionales, les municipales, les législatives ou encore les
européennes sont touchées de plein fouet, avec des taux de d’abstention franchis-
sant parfois la barre des 50%. Bien que le pouvoir de mobilisation des différents
types de scrutins s’avère variable, la tendance est flagrante. Entre 1986 et 2010,
l’abstention au premier tour des régionales a progressé de plus de 30 points. Entre
1983 et 2014, presque 15 points de plus pour les municipales pourtant synonymes
7
http://www.alternatives-economiques.fr/pierre-rosanvallon_fr_art_222_27854.html
8
http://www.telerama.fr/idees/pierre-rosanvallon-la-democratie-est-fragile-et-la-
violence-sociale-est-toujours-plus-proche-qu-on-ne-le-pense,106887.php
9
http://www.atlantico.fr/rdv/politico-scanner/radiographie-abstention-depuis-30-ans-
ceux-qui-se-fichaient-elections-et-ceux-qui-faisaient-non-vote-choix-actif-
2056277.html
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de proximité des enjeux et des élus pour les électeurs. 18 points supplémentaires
entre 1979 et 2014 pour les européennes, et plus de 20 points entre 1986 et 2012
pour les législatives.
Tableau 1 : taux de participation (en %) aux différentes élections en France
Elections régionales Elections municipales
Elections européennes Elections législatives
Source : france-politique.fr
La confiance entre les citoyens et les politiques est rompue
Les recherches en sociologie électorale montrent que les logiques qui sous-
tendent l’abstention sont bien identifiées. Dans un entretien avec le site d’information
Atlantico, Bruno Cautrès, chercheur au CNRS, les catégorise en deux dimensions :
une dimension sociologique dans le sens où « les moins diplômés, les moins dotés
en capital culturel, mais aussi les jeunes électeurs participent moins » et une dimen-
sion politique car « les moins intéressés, les moins impliqués par la politique, les plus
défiants vis-à-vis de la politique vont s’abstenir davantage »10
.
Si le désintérêt et le sentiment de non-représentation sont au cœur du concept
de « crise de la démocratie représentative », la défiance croissante à l’endroit de la
politique est l’un des facteurs les plus marquants de ce phénomène. Afin de mesurer
cette tendance, le CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po) réalise
depuis 2009, en partenariat avec l’Institut Pierre Mendès France et le Conseil écono-
mique, social et environnemental, un baromètre de la confiance politique, sociale et
environnementale11
. Les quelques chiffres présentés ci-après, extraits des dernières
vagues de sondage réalisées en décembre 2014 et janvier 2015, permettent de mieux
comprendre la nature de ce phénomène. Pour commencer, plus des trois quarts des
10
http://www.atlantico.fr/rdv/politico-scanner/radiographie-abstention-depuis-30-ans-
ceux-qui-se-fichaient-elections-et-ceux-qui-faisaient-non-vote-choix-actif-
2056277.html/page/0/1
11
http://www.cevipof.com/fr/le-barometre-de-la-confiance-politique-du-cevipof/
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sondés considèrent que la classe politique est « plutôt corrompue ». Ensuite, à la
question « À votre avis, est-ce que les responsables politiques, en général, se préoc-
cupent beaucoup, assez, peu ou pas du tout de ce que pensent les gens comme
vous ? », les personnes interrogées ont répondu négativement à 85%, ce ratio n’est
jamais descendu en dessous de 80% depuis le début de l’enquête.
Source : CEVIPOF, Baromètre de la confiance politique, vague 6, 12/2014
Plus grave encore, les sondés, interrogés sur ce que leur inspire la politique, répon-
dent à 40% « de la méfiance » et à 25% « du dégoût ». Pour ce qui est de la con-
fiance dans les partis politiques, presque 60% répondent n’avoir confiance ni en la
droite ni en la gauche pour gouverner le pays.
Pourtant les citoyens demandent à participer
Si jusqu’à présent nous nous sommes attelés à montrer un désengagement
de la citoyenneté, certains chiffres de cette étude semblent valider les propos de Pia
Mancini. Les citoyens ne participent pas par manque de volonté, mais davantage
parce que le système actuel de participation des démocraties représentatives ne les
y encourage pas, voire les en empêche par le biais d’une logique de rétention de
pouvoir. La part des sondés qui pensent que la politique n’est pas une affaire de
spécialistes est en effet passée de 52% en 2013 à 61% en 2015. Ce sentiment
croissant d’accessibilité est à mettre en parallèle avec le fait que la première raison
associée au non fonctionnement démocratique est le manque de démocratie partici-
pative.
Question posée aux participants : La démocratie ne fonctionne pas pour des raisons
liées…
Ceux dont l’opinion a changé positivement
(31% des français)
Ceux dont l’opinion a changé négati-
vement (11% des français)
Source : CEVIPOF, Baromètre de la confiance politique, vague 6bis, 01/2015
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Enfin, il semblerait qu’une grande majorité des sondés soit prête à s’engager,
puisque 66% se disent enclins à participer à des manifestations, et 84% pensent que
les référendums sont un bon moyen de décider sur les questions importantes.
Dans son cours en ligne sur la participation citoyenne, la Banque mondiale
distingue les espaces « invités », mis en place par les institutions officielles, tels
qu’une élection ou un référendum, des « espaces populaires » où la participation se
fait à l’initiative du citoyen, comme dans le cadre d’une manifestation12
. Alors que
tout indique que la participation dans les « espaces invités » connaît une crise struc-
turelle, les « espaces populaires » évoluent selon une tendance inverse. Les ci-
toyens n’ont pas cessé de s’intéresser à la politique et de participer. Au contraire, ils
s’expriment et participent davantage, mais dans des cadres nouveaux que nous al-
lons maintenant étudier.
B. Les citoyens participent mais dans de nouveaux espaces
La crise de la démocratie serait-elle productive pour la participation ci-
toyenne?
Comme nous l’avons déjà souligné, la démocratie représentative est en crise un peu
partout dans le monde. Éloignons-nous donc quelque peu de la réalité française pour
observer ce même phénomène à l’œuvre aux États-Unis. Un groupe de chercheurs
américains, interloqués par les niveaux de scepticisme et de rejet du politique dans
la société américaine, ont décidé d’en étudier les impacts sur l’engagement civique
des citoyens. Les résultats communiqués dans un article publié dans l’American
Journal of Sociology13 sont pour le moins contre-intuitifs. Dans un contexte où les
citoyens américains semblent ne plus fonder d’espoir dans la politique, des études
montrent qu’ils participent activement à la vie civique. On pourrait s’attendre à ce que
leur participation soit négative, mais c’est bien le contraire qui se produit : ils votent,
se mobilisent, débattent sur de nouvelles pratiques démocratiques et de nouvelles
formes de participation notamment en ligne. Les auteurs vont d’ailleurs jusqu’à dire
que « le désaveu du politique peut être productif en ce qui concerne l’engagement
citoyen ».
Le rôle d’Internet : réduire les coûts de la participation
Le rôle d’Internet n’est probablement pas anodin dans les constatations faites
par ce groupe de chercheurs. Lorsque l’on examine les raisons qui poussent les ci-
toyens à participer à la vie politique, l’une des approches proposées par la Banque
12
Engaging citizens : a game changer for development, The World Bank, Coursera
https://d396qusza40orc.cloudfront.net/engagecitizen/pdf/closing_videos%20/transcri
pt_MaryMcNeil.pdf
13
Bennett Elizabeth A., Cordner Alissa, Klein Peter Taylor, Savell Stephanie et Bai-
occhi Gianpaolo Disavowing Politics : Civic engagement in an era of politic skepti-
cism [La participation citoyenne à l’ère du scepticisme politique], American Journal of
sociology, disponible sur http://www.jstor.org/stable/10.1086/674006
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mondiale est celle de la théorie des choix rationnels14
. Le citoyen participe si les bé-
néfices qu’il retire de cette participation sont supérieurs aux coûts qui lui sont asso-
ciés. Bien que réductrice, cette approche met en évidence les raisons pour les-
quelles Internet permet une plus grande participation. De nombreuses activités poli-
tiques peuvent désormais s’effectuer beaucoup plus facilement et pour une fraction
du coût antérieur. Pour le citoyen, l’accès illimité à une vaste quantité d’informations
politiques de divers courants, pour une fraction du coût de l’information papier, per-
met à un plus grand nombre de personnes de se former une opinion propre. Opinion
qu’ils pourront ensuite exprimer et défendre sur les réseaux sociaux. En ligne, il est
aussi beaucoup plus simple d’adhérer ou de faire un don à un parti politique, de con-
tacter et de faire pression sur les élus, où tout simplement de s’inscrire sur les listes
électorales.15
Pour les partis politiques, Internet est un canal supplémentaire pour
diffuser leurs messages, mais pas uniquement. Les campagnes présidentielles de
Barack Obama de 2008 et 2012 en témoignent : Internet est aussi un formidable
moyen d’activation et de recrutement de sympathisants. Lors de sa seconde cam-
pagne, Barack Obama a recruté 23 millions d’abonnés sur Twitter et 45 millions de
fans sur Facebook. Des soutiens qu’il a massivement mobilisés à l'occasion de plus
de 300 000 événements physiques et qui lui ont permis de collecter 690 millions de
dollars de dons, soit plus de la moitié du financement de sa campagne 16
.
Revenons maintenant à l’Europe. Les conclusions d’une étude sur les usages
politiques d’Internet en Espagne 17
montrent qu’il est réducteur de penser que
l’utilisation politique de cette technologie ne fait que transposer en ligne des compor-
tements existant hors ligne, comme ceux décrits ci-dessus. Elle crée et permet éga-
lement de nouveaux usages en matière de politique.
De nouvelles formes de participation émergent
Internet est aujourd’hui l’espace privilégié de l’intelligence collective, où
chaque utilisateur participe avec son avis, son opinion, sa contribution à une grande
« folksonomie »18
. Les internautes sont désormais dans un contexte de notation
permanente où chaque action est une microdécision influencée par l’avis, le com-
mentaire de millions d’autres. Nous évaluons aujourd’hui nos commerces de proximi-
té sur Yelp, nos chauffeurs sur Uber, nos hébergements sur AirBnb, nos rencontres
amoureuses sur Tinder. Il n’est donc pas étonnant de voir apparaître des applica-
tions dont la promesse est d’offrir la même simplicité d’usage pour la politique,
14
Engaging citizens : a game changer for development, The World Bank, Coursera
https://d396qusza40orc.cloudfront.net/engagecitizen/pdf/closing_videos%20/transcri
pt_MaryMcNeil.pdf
15
http://www.pewinternet.org/2009/09/01/the-current-state-of-civic-engagement-in-
america/
16
http://quarterly.demos.co.uk/article/issue-6/ge2015-the-first-social-media-election/
17
Anduiza Eva, Cantijoch Marta, Colombo Clelia, Gallego Aina et Salcedo Jorge,
The political uses of the Internet in Spain [Les usages politiques d’Internet en Es-
pagne], Revista Española de Investigaciones Sociológicas, No. 129 (Janvier-Mars
2010), pp. 133 -146
18 Contraction de folk et de taxonomy désignant une classification de l’information
décentralisée et spontanée faite par des utilisateurs non experts conceptualisée par
l’architecte de l’information Thomas Wander Wal.
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comme les applications de la startup américaine Brigade19
ou son équivalent français
GOV20
.
Brigade GOV
Ecrans de présentation des applications, source : appstore
À première vue, ces applications peuvent sembler triviales, dans le sens où
elles ne paraissent pas apporter de contributions constructives au débat public. Elles
disent pourtant répondre à une nécessité cernée par les résultats d’une étude du
Pew Research Center intitulée « La spirale du silence sur les réseaux sociaux », pu-
bliée en 2014. L’une des statistiques les plus marquantes de cette étude est la sui-
vante : si 86% des Américains sondés par l’Institut ont déclaré se sentir touchés par
les révélations d’Edward Snowden et vouloir participer au débat public sur ce sujet,
seuls 42% se disaient prêts à partager une information ou à prendre position sur
leurs comptes Facebook et Twitter21
. Sean Parker, qui a investi dans Brigade après
avoir co-fondé Napster et avoir été le premier président de Facebook, se dit ainsi
persuadé que les règles sociales implicites qui régissent nos publications sur les ré-
seaux sociaux nous empêchent d’exprimer sincèrement nos opinions et limitent le
débat politique. Il faut selon lui créer un nouveau réseau social purement politique où
chacun puisse exprimer ses convictions politiques sans complexes. Le fait qu’un en-
trepreneur de l’envergure de Sean Parker puisse investir 9 millions d’euros dans une
application de ce type laisse à penser qu’il mise sur l’explosion des usages politiques
d’Internet.
Après la transition numérique, le peuple devient multitude
Le concept de la « multitude » développé par Nicolas Colin et Henri Verdier
dans L’âge de la multitude : entreprendre et gouverner après la révolution numérique
offre quelques clefs d’analyse sur l’impact de ces nouveaux usages sur l’évolution du
rapport citoyens-gouvernement. Le « peuple », entendu comme une masse indivi-
sible et monolithique serait selon eux un concept dépassé. Aujourd’hui « des mil-
liards d’êtres humains sont […] instruits, informés, équipés et connectés », ils faut
désormais les considérer comme une multitude « d’individus extrêmement affirmés
qui refusent d’être fondus dans la masse et défendent cette volonté d’être reconnus
19
https://www.brigade.com/
20
http://www.gov-app.com/
21
Social Media and the ‘Spiral of Silence’, Pew Research Center, août 2014
http://www.pewinternet.org/2014/08/26/social-media-and-the-spiral-of-silence/
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individuellement par de l’interaction permanente. […] Quand nous utilisons tous les
mêmes applications à l’échelle de centaines de millions, voire de milliards de per-
sonnes nous exerçons une puissance considérable qui est bien plus importante que
la puissance des grandes organisations traditionnelles. […] À de nouvelles manières
de produire et de nouvelles manières de consommer devraient correspondre de
nouvelles pratiques démocratiques »_22
.
Internet et la révolution du pouvoir
Pour l’Argentin Santiago Siri, auteur d’Hacktivismo 23
et cofondateur de
DemocracyOS, nous assistons à une « grande révolution du pouvoir ». Internet est la
première technologie de l’histoire de l’humanité où le coût d’émission et de réception
de l’information est équivalent. Cette technologie, de par son accessibilité, permet de
repenser et de renverser les modèles verticaux de production de valeur,
d’organisation de la société et de gouvernance hérités de la Révolution Industrielle.
L’exemple de Wikipedia suffit pour comprendre les dynamiques de décentralisation
de la connaissance et d’intelligence collective rendus possibles par cette technolo-
gie. Aucune autre invention n’a jamais eu autant de potentiel pour démocratiser et
décentraliser le pouvoir. Les gigantesques marches de protestation observées en
Égypte, en Libye, en Tunisie, au Yémen, en Syrie, en Turquie puis au Brésil, en Es-
pagne, en Russie, en Grèce, au Vénézuela, au Mexique et en Argentine témoignent
de ces nouvelles formes de pouvoir en présence. Ces « multitudes » qui s’organisent
sur les réseaux sociaux exercent une incroyable pression sur les gouvernements.
Elles ont plus d’une fois obtenu un changement de cap des gouvernements, empê-
ché la promulgation de lois liberticides et même renversé des régimes autoritaires.
Internet n’est pas la solution à tous les problèmes de gouvernance
Il est toutefois dangereux de penser, comme certains cyber-utopistes tendent
à le faire, qu’Internet est une solution miracle et qu’une plus grande connectivité des
populations permet systématiquement la démocratisation. C’est ce que dénonce Ev-
geny Morozov dans son ouvrage To save everything, click here. Comme il le dé-
montre lors de son intervention TED, Internet peut dans certain cas freiner la démo-
cratisation. Certains gouvernements autoritaires comme ceux de la Chine ou de la
Russie sont devenus des experts dans l’utilisation du cyberespace à des fins de pro-
pagande. Ces régimes ayant par exemple compris que la censure ne faisait
qu’alimenter les polémiques, ils forment et payent des blogueurs très influents pour
écrire des billets de blog à fort contenu idéologique afin de commenter les sujets
sensibles. Dans le monde théorique, ce phénomène où les gouvernements « font
appel à ceux qui les critiquent et les laissent débattre en ligne [se nomme la délibé-
ration autoritaire] »24
. Pour plusieurs raisons, ce débat est bénéfique pour ces ré-
gimes autoritaires. Premièrement, c’est une excellente source d’information pour
identifier les réseaux de dissidents, ensuite, le fait d’informer et d’inviter les citoyens
à débattre sur des politiques publiques permet de les rendre coresponsables de leur
échec, et enfin, tout signe d’ouverture de ce genre permet d’augmenter la légitimité
du gouvernement en place à l’intérieur et à l’extérieur du pays.
22
Nicolas Colin, Les barbares attaquent la démocratie,
https://www.youtube.com/watch?v=3AJD5-X7gkQ
23
Siri, Santiago, Hacktivismo [Hacktivisme], Buenos Aires : Ed. Sudamericana 2015,
p24
24
https://www.ted.com/talks/evgeny_morozov_is_the_internet_what_orwell_feared/
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Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique »
Page 14 sur 47
En ce qui concerne les effets d’Internet sur l’engagement citoyen, Morozov
nous met en garde contre les fantasmes cyber-utopiques qui envisagent Internet
comme un catalyseur de changement poussant les jeunes générations à manifester
dans la rue. Si l’on entend énormément parler de cyber-activisme, à l’inverse, on
évoque assez peu le cyber-hédonisme et à quel point ce nouveau média nous rend
passifs. Morozov propose une version revisitée de la pyramide de Maslow25
pour la
hiérarchisation des besoins sur internet (voir annexe 1). Il y place le militantisme au
sommet de la pyramide et l’amusement à sa base, nous faisant prendre conscience
d’une réalité extrêmement prégnante d’Internet aujourd’hui. Avant d’être un outil
permettant aux citoyens d’influer la politique de leur pays, c’est avant tout un moyen
de distraction. Morozov soutient ainsi que, même si un certain nombre d’études mon-
trent qu’Internet joue un rôle d’émancipation sociale indéniable dans certaines socié-
tés (en Chine, par exemple), il n’est pas évident qu’il se transforme nécessairement
en engagement citoyen.
À la lumière de ces analyses sur les nouvelles formes de participation, les
nouveaux types de pouvoir, et le rôle que joue Internet dans ces bouleversements, il
est important que les acteurs du système politique s’interrogent sur la façon de re-
mobiliser les citoyens. Si la démocratie n’est ni le fait de voter à intervalles réguliers,
ni celui d’arriver à mobiliser des millions de personnes dans la rue, comment définir
la démocratie à l’ère d’Internet, telle qu’elle est aujourd’hui ou telle qu’elle pourrait
être? Il est incontournable d’engager une réflexion autour de ces nouveaux modes
de gouvernance et de ces nouvelles configurations démocratiques plus centrées au-
tour de la participation du citoyen si l'on veut comprendre la manière dont les partis
politiques et les autres institutions démocratiques peuvent de nouveau mobiliser les
citoyens dans des « espaces invités » et ainsi initier un dialogue. Dans cette se-
conde partie, nous nous attacherons ainsi à exposer plusieurs cadres théoriques dé-
veloppés sur ce sujet pour ensuite les mettre en perspective avec une étude des cas
de Podemos.
Partie II: De nouveaux modèles pour penser la
démocratie à l’ère d’Internet
A. Évolutions théoriques de la participation citoyenne et des modèles de
gouvernance
Les modèles existants
Il est important de rappeler dans un premier temps que « la démocratie n’est
pas une destination finale, c’est un voyage sans fin » comme le déclarait John Kerry
il y a peu, suite aux événements de Ferguson26
. La démocratie telle que conçue par
les Grecs est un idéal duquel la plupart des démocraties contemporaines disent sou-
haiter se rapprocher. Bien qu’aujourd’hui la majorité des pays fonctionnent selon un
système représentatif, d’autres modèles permettant plus de participation citoyenne
25
Maslow, Abraham A theory of human motivation, 1940
26
http://cnsnews.com/news/article/patrick-goodenough/kerry-cites-cia-interrogations-
ferguson-democracy-work-progress-us
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Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique »
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existent aujourd’hui. La liste ci-dessous classe les différents systèmes possibles au-
jourd’hui, du moins participatif au plus participatif27
.
• la démocratie représentative: les citoyens élisent des représentants qui, in-
vestis de ce mandat, décident pour eux sur une période de plusieurs années.
• la démocratie délibérative: à mi-chemin entre la démocratie directe et la
démocratie représentative. Dans ce système, les citoyens participent active-
ment au débat pour définir l’action publique dans le cadre d’une construction
de consensus entre les citoyens et le gouvernement.
• la démocratie liquide: le citoyen a la possibilité de déléguer son vote à un
autre citoyen qu’il estime mieux placé que lui-même pour voter sur certains
sujets. À son tour, le délégué peut confier les voix qu’il détient à un autre ci-
toyen de son choix, instituant ainsi une chaîne de confiance à plusieurs ni-
veaux entre les délégués. Dans ce modèle, les mandats de délégation sont
liquides et révocables à tout moment. Cette idée est défendue notamment
par les Partis Pirates européens.
• la démocratie directe: tous les citoyens votent et participent à la décision
publique directement. Cette approche est la plus fidèle à l’idéal athénien. Les
contraintes d’espace et de temps complexifient sa mise en pratique dans des
pays peuplés de plusieurs dizaines de millions d’habitants.
La participation citoyenne, un consensus politique pour le bon gouvernement
Depuis quelques années nous assistons à un consensus politique de plus en
plus fort autour des bienfaits de la participation citoyenne et de la nécessité de
l’intégrer davantage dans nos démocraties, surtout au niveau local 28
. La ville de
Porto Alegre, au Brésil, a mis en place il y a plus de trente ans un système de budget
participatif qui donne d’excellents résultats et fait des émules aux quatre coins du
monde, et notamment à Paris tout dernièrement.29
Aujourd’hui, Tiago Peixoto, cher-
cheur à la Banque Mondiale, recense sur sa carte interactive plus de 1 500 initiatives
de ce type à travers le monde :
Initiatives de budgets participatifs à travers le monde (Banque Mondiale 30
)
27
http://www.newscientist.com/article/mg22630180.400-better-than-a-ballot-box-
could-digital-democracy-win-your-vote.html
28
Blondiaux, Loïc. 11 novembre 2004 « Démocratie délibérative et démocratie parti-
cipative : une lecture critique » (à paraître dans Démocratie participative et gestion
de proximité, Paris, La découverte, 2004) Conférences de la Chaire MCD.
En ligne. <http://www.chaire-cd.ca>.
29
https://idee.paris.fr/budget-participatif
30
https://www.google.com/maps/d/viewer?mid=zVzhqoSAoelE.kA0oNs8Ilhwo&hl=en
&usp=sharing
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Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique »
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Quant aux recherches académiques sur le sujet, Loïc Blondiau, chercheur
au Centre Européen de Sociologie de Sciences Politiques, constate qu’elles sont en
plein « foisonnement »31
.
La participation citoyenne au cœur du renouveau démocratique
Si la participation citoyenne est devenue un concept aussi plébiscité au-
jourd’hui, c’est probablement grâce aux possibilités offertes par les NTIC. En effet, la
connectivité croissante des populations gagne même les endroits les plus reculés, et
semble offrir aux aspirations démocratiques les moyens de leurs ambitions. Début
2015, l’Union Internationale des Télécommunications enregistrait plus de 3 milliards
d’individus connectés à Internet, soit 42% de la population mondiale32
. La proportion
d’utilisateurs connectés progresse chaque année grâce à une accessibilité toujours
plus grande des dispositifs mobiles connectés à Internet. Dans quelques années, il
sera techniquement possible, dans certains pays, de faire participer l’ensemble les
citoyens à la vie politique. De fait, de nombreux auteurs sont très optimistes en ce
qui concerne les possibilités offertes par Internet pour améliorer les relations gouver-
nement-citoyen. Depuis l’avènement du web social, les usages des internautes
créent de nouvelles interfaces de dialogue qui forcent les gouvernements à améliorer
la manière dont leur administration interagit avec les citoyens33
.
La Banque Mondiale est l’une des organisations à s’être le plus penchée sur
les potentialités des nouvelles technologies de l’information pour les dynamiques de
participation citoyenne. Nous nous rallierons donc aux définitions et concepts propo-
sés par cette institution.
Une définition actuelle de la participation citoyenne
La Banque Mondiale définit la participation citoyenne de la manière suivante :
« C’est une interaction à double sens entre les citoyens et le gouvernement,
ou le secteur privé, qui permet aux citoyens de contribuer aux prises de déci-
sion, avec comme objectif un meilleur développement »34
.
Il existe différents types et degrés de participation, la Banque Mondiale les
classe en deux catégories: « en profondeur » (thick) « en surface » (thin). Les formes
de participation « en profondeur » sont celles qui exigent un fort degré d’implication
des citoyens, comme lors de la mise au point d’un budget participatif. À l’inverse,
celles « en surface » font référence à une participation rapide, simple et potentielle-
ment virale, comme peut l’être une pétition sur le site change.org.
31
Loïc Blondiaux, Jean-Michel Fourniau, « Un bilan des recherches sur la participa-
tion du public en démocratie : beaucoup de bruit pour rien ? », Participations Janvier
2011 (N° 1), p. 8-35.
32
http://www.blogdumoderateur.com/chiffres-internet/
33
van der Meer Toni G.L.A., Gelders Dave et Rotthier Sabine e-Democracy: Explo-
ring the Current Stage of e-Government [Explorer le stage actuel du e-
Govouvernement] Journal of Information Policy, Vol. 4 (2014), pp. 489-506
34
Engaging citizens : a game changer for development, The World Bank, Coursera
https://d396qusza40orc.cloudfront.net/engagecitizen/pdf/closing_videos%20/transcri
pt_MaryMcNeil.pdf
Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes
Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique »
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La liste ci-dessous recense les différents dispositifs de participation citoyenne
classés en fonction du degré d’implication offert au citoyen. Cette classification étant
à mettre en parallèle avec les différentes dimensions d’engagement citoyen que
permettent ces dispositifs, allant de la simple information à l’autonomisation (empo-
werment). Au fur et à mesure que les citoyens passent de l’information à
l’autonomisation, la participation citoyenne a plus d’impact sur les décisions poli-
tiques.
Participation tacticts (Thinnest to thickest)35
Dimensions of citizen engage-
ment : embedding ICTs36
Limites et effets positifs de la participation citoyenne
La Banque Mondiale considère que la participation citoyenne a des répercus-
sions positives sur la vie politique à trois titres principaux. Pour commencer, la mise
en place de programmes invitant à davantage de participation crée les conditions
propices à une citoyenneté plus informée des enjeux politiques qui la concernent.
Elle permet ensuite de réduire le fossé qui s’est creusé entre les citoyens et les re-
présentants officiels du gouvernement en exposant chacune des parties aux diffé-
rents points de vues. Enfin, l’un des principaux bénéfices à tirer de la participation
citoyenne au sein du système politique est qu’elle oblige les responsables politiques
à rendre compte de leurs actions.
À la manière de Morozov, la Banque Mondiale avertit toutefois qu’il ne s’agit
pas là d’une solution universelle à tous les problèmes de gouvernance. De même
qu’il ne faut pas non plus idéaliser la capacité des NTIC à trouver des solutions aux
problèmes structurels de gouvernance, l’engagement citoyen ne peut résoudre ou
altérer fondamentalement la distribution du pouvoir au sein de la société.
35
Engaging citizens : a game changer for development, The World Bank, Coursera
https://d396qusza40orc.cloudfront.net/engagecitizen/pdf/closing_videos%20/transcri
pt_MaryMcNeil.pdf
36
Gigler, Björn-Sören, and Savita Bailur, Closing the Feedback Loop: Can Techno-
logy Bridge the Accountability Gap? [Boucler la boucle du dialogue : la technologie
peut-elle combler la fracture de la redevabilité] Washington, DC: La Banque Mon-
diale 2014 , p. 281
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Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique »
Page 18 sur 47
Facteurs clefs de succès d’un programme de participation citoyenne
À l’issue de son cours Engaging Citizens : a game changer for development,
la Banque Mondiale énumère un certains nombre de bonnes pratiques à suivre pour
la mise en place de programmes de participation citoyenne.
Pour pouvoir fonctionner, ces programmes doivent commencer par envisager
la participation citoyenne comme un partenariat dynamique et coopératif tissé entre
le gouvernement et les citoyens. Plutôt que de circuler dans un seul sens sans susci-
ter de réponse significative, l’information doit circuler librement dans les deux sens,
entre les citoyens et le gouvernement. C’est ce que la Banque Mondiale appelle
« boucler la boucle du dialogue » (closing the feedback loop) (voir annexe 2). Sa
mise en application permettrait de réduire la distance entre les citoyens et les res-
ponsables politiques. Sous cet angle, les retours de la part des citoyens (feedbacks)
et l’information sont deux aspects très importants à traiter. En effet, le fait d’être à
l’écoute des retours des citoyens est l’une des manières les plus efficaces de consta-
ter si un programme fonctionne ou pas sur le terrain. De plus, le fait d’y répondre
convenablement et dans un délai assez court est extrêmement important, sous peine
d’alimenter avec de nouvelles raisons le cynisme des citoyens face au service public.
La mise en place de cette pratique suppose ainsi un changement culturel centré sur
l’ouverture, où l’information rendue accessible est véridique, pertinente et cohérente
pour le citoyen.
Afin que le citoyen participe, il est important de réduire le coût de la participa-
tion en utilisant notamment les NTIC. L’approche coûts-bénéfices n’étant pas suffi-
sante pour expliquer les logiques qui sous-tendent la participation, il est important de
recourir également aux leviers psychologiques, comme le devoir civique ou encore
l’appartenance sociale, tout en donnant à connaître les bénéfices directs de la parti-
cipation pour le citoyen. Pour répondre de manière plus précise aux besoins des ci-
toyens, il est crucial de décentraliser la mise en place de ces politiques.
En termes de conception des dispositifs, la Banque Mondiale préconise une
approche sur le long terme, étendue au-delà du local, et à facettes multiples. Elle
recommande donc une approche stratégique (long terme) plutôt qu’une approche
plus tactique, axée sur le court terme, réduite à un seul sujet ou outil, et limitée au
niveau local (voir annexe 3). Une analyse approfondie des études existantes montre
en effet que, dans une approche tactique, l’information mise à disposition n’est géné-
ralement pas suffisante pour encourager l’action collective. À cette échelle, la lutte
contre la corruption par les citoyens n’est pas efficace et le pouvoir de décision a
tendance à être accaparé par les élites. Ensuite, l’utilisation d’un mélange de diffé-
rentes tactiques de participation plus ou moins exigeantes (« thick » et « thin ») de la
part du citoyen, mélangeant de manière intelligente les instances de participation en
ligne et hors ligne permet d’augmenter la participation et l’accessibilité d’un pro-
gramme. La technologie doit être utilisée de manière intelligente avec un objectif
bien précis plutôt que de manière systématique.
Après la transition numérique, la transition démocratique
Pour certains, nos systèmes de gouvernance sont en pleine « transition dé-
mocratique »37
. Cette expression désigne au départ le passage progressif d’un ré-
37
http://www.huffingtonpost.fr/armel-le-coz/projet-democratie-
participative_b_8003102.html
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Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique »
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gime autoritaire à un régime démocratique, comme ce fut le cas au Chili, en Es-
pagne ou en Argentine. Armel Lecoz, fondateur du collectif Démocratie Ouverte,
l’emploie aujourd’hui pour décrire le processus de renouvellement des pratiques dé-
mocratiques pour adopter un fonctionnement plus ouvert, plus transparent et partici-
patif. Son utilisation dans ce sens fait inévitablement écho à la « transition numé-
rique » qui, après avoir révolutionné nos modes de production de valeur, de commu-
nication, et d’apprentissage s’attaque désormais au fonctionnement de nos démocra-
ties.
L’utilisation de cette expression suppose une transition vers un système al-
ternatif à la démocratie représentative. Il convient donc de s’interroger sur la nature
du système qui viendra remplacer la démocratie représentative. Si le modèle de dé-
mocratie délibérative inspiré des travaux respectifs de John Raws et Jürgen Haber-
nas pose les fondements théoriques d’un système plus participatif pour les citoyens,
d’autres concepts plus récents comme « e-Governement » et « e-Democracy » of-
frent une grille d’analyse plus actuelle de par leur prise en compte du rôle des NTIC
dans le processus de transition démocratique.
La « e-Democracy » comme forme ultime du « e-Government »
Le « e-Government » peut être défini par « les principales initiatives de ges-
tion et distribution de l’information ou de service public à tout niveau de gouverne-
ment […] pour les citoyens ou entreprises, impliquant l’utilisation d’Internet de mul-
tiples façons, des sites web, l’intégration des systèmes et l’interopérabilité pour amé-
liorer la qualité et la sécurité des services (information, communication, élaboration
de politiques publiques) et comme une nouvelle stratégie ou approche clef » dans la
transition démocratique » 38
.
Des gouvernements du monde entier ont commencé à mettre en place des
programmes de ce type afin d’améliorer leur relation gouvernement-citoyen en rédui-
sant la distance qui les sépare par le dialogue. La plus grande partie de la littérature
sur le « e-Government » envisage ce concept comme un principe évolutif passant
par plusieurs étapes souvent nommées « information », « interaction » et « transac-
tion » et dont le stade final est la « e-Democracy », caractérisée par une nouvelle
manière de penser le gouvernement et des citoyens plus engagés dans la vie poli-
tique. Dans le cadre d’un raisonnement linéaire, il est raisonnable de dire que le
stade de l’e-Democracy ne peut être atteint qu’à la condition que les étapes précé-
dentes aient été achevées.
« e-Democracy », « digital democracy », « interactive democracy » ou encore
« cyberdemocracy », sont autant de termes qui renvoient à une même idée. Il n’en
existe pas pour autant pas de définition unique. Le Parlement Britannique en donne
une assez large : « Utilisation des NTIC pour augmenter la participation citoyenne au
sein du système démocratique ». Traditionnellement, ces initiatives sont classées en
deux catégories :
• Approche descendante (top-down): les initiatives viennent du gouvernement
dont l’objectif est généralement la réduction des coûts, l’efficacité ou encore
la transparence ;
38
van der Meer Toni G.L.A., Gelders Dave et Rotthier Sabine e-Democracy: Explo-
ring the Current Stage of e-Government [Explorer le stage actuel du e-
Govouvernement] Journal of Information Policy, Vol. 4 (2014), pp. 489-506
Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes
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Page 20 sur 47
• Approche ascendante (bottom-up): les initiatives sont proposées par des ci-
toyens dont le l’objectif est d’obtenir une plus grande transparence du gou-
vernement, la responsabilisation des élus ou simplement le fait d’informer
d’éduquer et militer sur un sujet donné.
Ces initiatives peuvent ensuite suivre deux dynamiques, l’une informative dite « à
sens unique » (one-way), caractérisée par exemple par la communication d’une in-
formation par le gouvernement à ses citoyens, l’autre beaucoup plus conversation-
nelle dite « à double sens » (two-way) comme les sondages d’opinion, ou encore
une consultation citoyenne sur un projet de loi39
.
« The Loch Ness Model », de la transparence à la co-production
La Banque Mondiale a une approche intéressante pour analyser l’impact des
NTIC sur la gouvernance. Grâce au modèle « Loch Ness », elle identifie les endroits
où ces technologies s'avèrent le plus cruciales pour aider l’administration (supply
side of governance) à passer à un fonctionnement plus ouvert, plus inclusif, plus per-
formant mais aussi pour autonomiser les citoyens (demand side of governance) en
leur donnant plus de possibilités de participer et d’avoir un impact sur les décisions
politiques.
Sur la base de cette approche, le Loch Ness Model identifie quatre modèles
de gouvernance. Chacun de ces modèles décrit une approche émergente d’open
government dont le niveau participation citoyenne et prise de décision collaborative
vont en augmentant de la transparence à la co-production. Quatre modèles schéma-
tisés ci-dessous que nous allons maintenant examiner plus au détail.
The Loch Ness Model; Process40
Le gouvernement transparent
Le Transparent government, est la forme d’open government où les interac-
tions gouvernement-citoyen sont les plus réduites. En effet ce modèle met surtout
l’accent sur l’open-data, la mise à disposition d’un maximum de données et
39
Office of Science and technology, E-Democracy postnote [Note sur la démocratie
éléctronique], UK’s Parliament, Janvier 2009, disponible sur
http://www.parliament.uk/documents/post/postpn321.pdf
40
Gigler, Björn-Sören, and Savita Bailur, Closing the Feedback Loop: Can Technolo-
gy Bridge the Accountability Gap? [Boucler la boucle du dialogue : la technologie
peut-elle combler la fracture de la redevabilité] Washington, DC: La Banque Mon-
diale 2014
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d’information sur les programmes du gouvernement et les affaires publiques en gé-
néral. Si l’accès aux données publiques par les citoyens est nécessaire à
l’engagement citoyen, la Banque Mondiale montre que ce genre de politique de
transparence reste très unilatéral et continue de traiter le citoyen comme un récep-
teur passif d’une politique conçue par le gouvernement. De plus, de nombreux pro-
grammes de ce type n’ont pas trouvé d’utilité pour les citoyens. L’information fournie
par les gouvernements était souvent peu travaillée, ce qui limitait les possibilités
d’appropriation par le citoyen. Comme nous le disions plus tôt, considérer que l’open
government se limite à des politiques d’open data est extrêmement réducteur, la
Banque Mondiale considère que c’en est d’ailleurs l’expression la plus rudimentaire.
Le gouvernement participatif
Le Participatory Government va plus loin que la transparence. Il met en place
les conditions nécessaires à une participation citoyenne significative au sein de pro-
grammes gouvernementaux. Le gouvernement joue le rôle de fournisseur de ser-
vices, où ses représentants doivent se montrer à l’écoute et répondre le plus vite et
le plus précisément possible aux besoins des citoyens. Mis à part ce fort degré de
réactivité, au centre de cette approche se trouve un programme complet permettant
d’organiser le débat public et la participation citoyenne, facilité par l’utilisation des
NTIC. Il en résulte de meilleures décisions pour l’amélioration du service public. La
Banque Mondiale considère cette forme d’open government comme un premier pas
vers une participation citoyenne riche et porteuse de sens.
Le gouvernement collaboratif
Le collaborative government encourage la participation active des citoyens au
sein même de la conception et de la prestation du service public. Le rôle du gouver-
nement devient alors de fournir une plateforme où toutes les parties prenantes peu-
vent se rencontrer et collaborer. Cette approche est basée sur trois principes de
fonctionnement :
• La circulation à double sens de l’information entre les citoyens et le gouver-
nement
• Le partenariat et la collaboration entre les différents services du gouverne-
ment et entre les représentants et les représentés dans la conception et le
déploiement des programmes
• Un fort degré d’implication des citoyens au sein du débat public sur les poli-
tiques prévues
Dans cette forme d’open gouvernance, il est extrêmement important que les
dynamiques dans lesquelles les citoyens participent à la définition des priorités poli-
tiques et à la prise de décision fassent preuve de ce que Noveck appelle une véri-
table « culture de la participation ». Selon O’Reilly, les technologies jouent dans ce
contexte un rôle important dans la réalisation du gouvernement comme plateforme.
L’open data et les technologies collaboratives telles que celles citées précédemment,
peuvent donner les moyens à n’importe quel citoyen de construire un service inno-
vant qui connecte les citoyens au gouvernement, leur donne de la visibilité ou même
leur permet de participer directement à l’élaboration de politiques publiques. Dans ce
type de gouvernance, le citoyen devient réellement actif, plutôt que de profiter passi-
vement des solutions fournies par le gouvernement. Il adopte une attitude volonta-
riste de collaboration avec le gouvernement pour aider à construire le service public
qui répond à ses besoins.
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Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique »
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Dans son intervention TED, Coder une meilleure gouvernance, Jennifer
Pahlka, directrice du programme Code For America, donne l’exemple d’une applica-
tion créée par l’un de ses développeurs, AdoptAHydrant.org, qui permet aux habi-
tants de Boston d’adopter une borne à incendie. Une fois adoptée, son propriétaire
peut lui donner un nom et est chargé de la déneiger en hiver pour éviter qu’elle ne
s’abîme. Cette application empathique et sympathique a connu un grand succès à
Boston, et n’a d’ailleurs pas tardé à se viraliser et à être répliquée dans d’autres
villes des Etats Unis.
Capture d’écran de l’application AdopteAHydrant.org
Ce type d’applications montre qu’en utilisant des dynamiques de
crowdsourcing41
, il est possible de mobiliser les citoyens en créant un réseau de con-
tributeurs actifs qui participent à l’amélioration du service public de leurs propres
mains. Dans ce modèle, le pouvoir de décision reste concentré dans les mains des
décideurs politiques, qui selon la Banque Mondiale tendent à ne pas prendre en
compte l’entièreté des contributions faites par les citoyens.
Le gouvernement co-produit
Le modèle le plus avancé en termes de participation citoyenne est celui de la
co-production (citizen centered). Il est caractérisé par la prise de décision d’un com-
mun accord entre les citoyens et le gouvernement. Ce concept a été formalisé dans
les années 1970 par Elinor Ostrom qui voyait dans ce modèle le moyen de combler
la « grande fracture » séparant les citoyens, les sociétés civiles et le gouvernement.
Il a ensuite été porté par la New Economics Foundation pour la possibilité qu’il offre
aux citoyens de devenir de « véritables acteurs du changement ».
Dans ce modèle, la relation citoyen-gouvernement est changée, on « passe
de la dépendance à la mutualité à la réciprocité ». La clef en est l’autonomisation
(empowerment) des citoyens, qui doivent être capables de concevoir et de gérer les
politiques en partenariat avec leurs représentants. Pour ce faire, le pouvoir doit être
partagé équitablement entre les agences gouvernementales et les citoyens. De plus,
une « ouverture radicale » est nécessaire pour que ce genre de processus se mette
en place. Les NTIC jouent ici un rôle fondamental dans la création d’outils de prise
de décisions non hiérarchiques où chaque citoyen peut être entendu à l’intérieur d’un
système décentralisé. Dans ce modèle de co-production, le gouvernement est char-
gé de faciliter les partenariats entre les différentes parties prenantes. Quant aux ci-
toyens et à la société civile, ils sont responsabilisés pour la cogestion des ressources
et la prise en charge du service public. Un tel paradigme est évidemment à imaginer
sur le long terme, dans le sens où il requiert un changement culturel et comporte-
41
Qui met à contribution le public pour le fonctionnement de son service.
Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes
Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique »
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mental au sein de l’administration et des mentalités citoyennes, ainsi qu’une vision
claire des décideurs politiques et des leaders citoyens.
B. Open government et civic technologies : expérimentations pour
rendre possible la démocratie du XXIe
siècle
Le mouvement open government, expérimentations et théories
Pour envisager des réponses à ces problématiques, des mouvements tels
que l’«open goverment », le « government 2.0 » ou le « we-goverment » ont émergé
et gagnent en visibilité depuis quelques années42
. Leur proposition de renouvelle-
ment du système démocratique s’articule autour de trois valeurs : la transparence, la
redevabilité (acountability) et la participation citoyenne. Plus concrètement il s’agit
d’une doctrine de gouvernance visant à « améliorer l'efficacité et la responsabilité
des modes de gouvernance publique. Elle établit que les citoyens ont le droit
d’accéder aux documents et aux procédures de leurs gouvernements afin de favori-
ser une transparence et une responsabilisation accrue, et de donner aux citoyens les
moyens nécessaires pour contrôler, superviser et prendre part aux décisions gou-
vernementales et locales »43
.
Il est intéressant de noter que la définition de ce concept a été largement in-
fluencée par le mouvement du logiciel libre44
, grâce à l’action d’Aaron Schwartz. Ce
jeune hacker a été parmi les premiers à forcer l’ouverture des données des services
publics aux États-Unis en piratant successivement les bases de données des Cours
de Justice états-uniennes (pacer.gov) et le service d’accès aux publications acadé-
miques du monde entier JSTOR (jstor.org) en les rendant accessibles gratuitement
au public45
. La philosophie et les valeurs qu’il défendait ont inspiré de nombreuses
initiatives gouvernementales d’open data 46
. La France a par exemple créé
etalab.gouv.fr et la plateforme data.gouv.fr, mais il y a aussi ouvert.canada.ca au
Canada, openbelgium.be en Belgique, whitehouse.gov/open aux Etats unis, da-
ta.gov.uk au Royaume Uni et même data.gov.tn et opendata.interirieur.gov.tn en Tu-
nisie.
L’open government ne se limite pas l’open data c’est un modèle de gouver-
nance qui place le citoyen au centre
Il serait réducteur de considérer que l’open governement se limite à l’open
data. Le collectif francophone Démocratie Ouverte considère que son champ
42
Gigler, Björn-Sören, and Savita Bailur, Closing the Feedback Loop: Can Technolo-
gy Bridge the Accountability Gap? [Boucler la boucle du dialogue : la technologie
peut-elle combler la fracture de la redevabilité] Washington, DC: La Banque Mon-
diale 2014
43
Définition du collectif Démocratie ouverte inspirée de l’ouvrage Open Government:
Transparency, Collaboration and Participation in Practice aux éditions O'Reilly Media
2010 http://openlibrary.org/books/OL24435672M/Open_Government ISBN = 978-0-
596-80435-0 / mais également le plan d'action du Canada pour un gouvernement
ouvert http://www.ouvert.gc.ca/open-ouvert/ap-pa01-fra.asp#toc1
44 Mode de développement de logiciels où les utilisateurs ont accès au code source
et peuvent le modifier à volonté. http://www.fsf.org/
45
Siri, Santiago, Hacktivismo [Hacktivisme], Buenos Aires : Ed. Sudamericana 2015,
p150 - 152
46
Programme d’ouverture des données publiques
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d’action est en effet bien plus étendu, incluant notamment l’organisation de consulta-
tions et de concertations citoyennes, la co-construction de la loi et l’organisation de
partenariats entre le gouvernement et la société civile, entre autres.
Un exemple d’expérimentation de ce genre est le site Parlement et Citoyens
qui héberge des consultations pour le compte d’élus parlementaires, dont la vocation
est de faire participer les citoyens à l’élaboration d’un projet de loi qui sera ensuite
porté par l’élu en question à l’Assemblée Nationale47
. Une infographie (voir annexe
4) réalisée par Démocratie Ouverte détaille le vaste champ de l’action de l’open
governement en l’articulant autour de trois concepts-clef : la collaboration, la partici-
pation et la transparence.
De nouveaux outils pour une nouvelle démocratie : la civic technology
Le fait que les nouvelles technologies de l’information révolutionnent et pren-
nent une place de plus en plus en importante dans la manière dont nos institutions
démocratiques fonctionnent et interagissent avec les citoyens crée de nouveaux be-
soins en termes d’outils. Pour répondre à cette demande un nouveau secteur de
l’industrie Internet est en train d’émerger : la civic technology.
On désigne par ce terme les technologies permettant de favoriser la partici-
pation citoyenne, la communication entre représentants et représentés ou encore
d’améliorer le fonctionnement de l’administration48
.
Les investissements soutenant des projets dans ce secteur sont en constante
augmentation. Entre 2011 et 2013 ils ont dépassé les 430 millions de dollars, selon
un rapport de la fondation Knight49
. Les défis sont en effet de taille, car les nouveaux
outils qui émergent aujourd’hui pour le secteur public doivent permettre la collabora-
tion de plusieurs milliers de personnes tout en restant inclusifs et représentatifs. Que
l’objectif soit de générer des idées, de débattre ou de fixer un ordre de priorités
commun et de se mettre d’accord sur sa réalisation de nombreux outils sont au-
jourd’hui à disposition. En voici les principaux selon Beth Simone Noveck, première
Deputy Chief Technology Officer des Etats Unis entre 2009 et 201150
(pour plus de
détails sur ces outils voir l’article complet en annexe 5).
Définition d’agenda et brainstorming Vote
• Loomio
• Google Moderator
• DeLib
• Dialogue App
• Your Priorities
• Democracy 2.1
• OpaVote
• Ranked-choice
• Approval
Co-écriture Discussion et questions réponse
47
https://www.parlement-et-citoyens.fr/
48
http://www.codeforamerica.org/startups/civic-entrepreneurship-2014/
49
http://knightfoundation.org/press-room/press-release/report-more-430-million-
invested-tech-organization/
50
http://www.governing.com/columns/smart-mgmt/col-participatory-democracy-
emerging-tools.html
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Page 25 sur 47
• DemocracyOS
• Hypothes.is
• Stack Exchange
• Discourse
• Crowdcrafting
• Demos
L’utilisation d’outils open source comme choix politique pour la transparence
Si certaines de ces technologies sont open source51
, à l’instar de Democra-
cyOS ou de Loomio, ce n’est pas le cas de toutes (ex : Google Moderator). Ceci
constitue une différence majeure lorsque l’on envisage de concevoir et
d’expérimenter des programmes d’open government. L’une des valeurs fondatrices
de ce genre de mouvement est la transparence. Le fait que les citoyens aient la pos-
sibilité de connaître dans les moindres détails la manière dont elles sont conçues est
pour certains52
un aspect indispensable de toute technologie civique. C’est selon
eux, la seule manière de gagner la confiance des citoyens tout en évitant que ces
technologies web ne soient utilisées par les gouvernements pour contrôler l’accès à
l’information et observer de manière intrusive le comportement des citoyens53
.
Nous avons jusqu’ici évoqué la participation citoyenne de manière générale. Dans
cette troisième partie nous étudierons plus précisément le rôle qu’elle joue au sein
des partis politiques. Pour certains auteurs, les partis politiques traditionnels vivent
leurs dernières heures54
. L’incapacité de la gauche comme de la droite de se mettre
d’accord sur le moindre sujet, les scandales à répétition et les structures pyramidales
et politiques qui dominent aujourd’hui les partis peinent à mobiliser. Ils semblent si
peu adaptés pour faire face aux enjeux qu’ils doivent affronter que de nouveaux par-
tis émergent aux quatre coins de l’Europe. Certains d’entre eux adoptent des struc-
tures agiles et parviennent, grâce à Internet, à mobiliser un grand nombre de ci-
toyens autour de leurs projets politiques. Selon Geoff Mulgan, directeur de NESTA55
,
ces nouvelles pratiques et formes d’organisation pourraient bien définir les nouvelles
normes des partis politiques de demain56
.
Partie III: Le renouveau démocratique des partis poli-
tiques, le cas de Podemos
51
Le code de leur application est consultable par tous et chacun peut contribuer à
son évolution
52
https://www.facebook.com/pablo.gianferro/videos/vb.1035417602/10204979849549
366/?type=2&theater
53
van der Meer Toni G.L.A., Gelders Dave et Rotthier Sabine e-Democracy: Explo-
ring the Current Stage of e-Government [Explorer le stage actuel du e-
Gouvernement] Journal of Information Policy, Vol. 4 (2014), pp. 489-506
54
http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1233140-les-partis-vont-mourir-de-robert-
hue-un-manuel-de-combat-pour-une-gauche-en-panne.html
55
Association caritative soutenant l’innovation civique à travers son programme D-
CENT, http://www.nesta.org.uk/project/d-cent
56
http://www.prospectmagazine.co.uk/science-and-technology/the-dawn-of-digital-
democracy
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Page 26 sur 47
A. Les partis politiques traditionnels ne représentent plus les citoyens et
favorisent l’émergence de nouvelles formations politiques en Europe
Les partis politiques à l’origine d’un malaise de la représentation
Pour Pierre Rosanvallon, nous assistons à « l’épuisement des partis poli-
tiques ». Dans un entretien pour le journal Libération publié à l’occasion de la paru-
tion de son dernier livre, il déclare: « Aujourd’hui, un parti politique n’est plus un or-
gane qui représente la société auprès des pouvoirs, c’est à l’inverse devenu un relais
des pouvoirs vers la société » 57
. Selon lui, les partis politiques n’exercent plus leur
fonction première de représentation. Ils sont devenus « des auxiliaires des gouver-
nants ou de ceux qui aspirent à gouverner »58
. Conséquemment, le rôle du Parle-
ment a lui aussi évolué. Plutôt que de représenter la société, « il est [aujourd’hui] là
pour soutenir ou combattre le gouvernement en place». Cette évolution est pour lui à
l’origine du malaise de la représentation que nous vivons aujourd’hui.
De nouveaux partis émergent et gagnent en puissance
Ce contexte a favorisé l’émergence de nouveaux partis dans toute l’Europe
au cours de ces dernières années. Souvent situés aux extrêmes, qu’il s’agisse à
droite du UK Independence Party (UKIP) au Royaume-Uni et de l’Alternative Für
Deutschland en Allemagne, ou à gauche de Podemos en Espagne et du Movimento
5 Stelle en Italie, tous profitent de la défiance et de la colère que les citoyens éprou-
vent envers la classe politique traditionnelle et ses partis. Aujourd’hui, beaucoup de
ces formations sont devenues de sérieuses candidates au pouvoir. Pour expliquer ce
phénomène, beaucoup se sont penchés sur le programme de ces partis, tantôt po-
puliste, anti-européen ou anti-migrant ; assez peu en revanche ont eu l’idée de
s’intéresser à la manière novatrice de fonctionner de certains.
Prenons le cas de Podemos. La nouveauté de ce parti ne tient pas tant aux
idées qu’il porte qu’à la méthode qu’il emploie59
. En effet, depuis des années, la
Gauche Unie (Izquierda Unida) défend un programme similaire sans pour autant
bouleverser l’échiquier politique. L’horizontalité de la structure organisationnelle de
Podemos et son utilisation des NTIC pour mobiliser et faire participer un grand
nombre de citoyens à son mouvement politique sont très innovantes. Pour certains,
ces pratiques ont joué un rôle clef dans le rapide succès électoral de cette forma-
tion60
.
Origines et contexte de l’émergence de Podemos
Avant de nous intéresser à ces nouvelles pratiques il est intéressant de
comprendre dans quel contexte elles sont nées. Les origines de Podemos nous for-
cent à remonter au mouvement des Indignés (Indignados). Trois ans après avoir
mobilisé des centaines de milliers de personnes, ce mouvement social qui exigeait
un changement radical dans la politique du pays s’était essoufflé. Alors que 80 % de
57
http://www.liberation.fr/politiques/2015/08/23/pierre-rosanvallon-gouverner-aujourd-
hui-c-est-seduire-pour-survivre_1368256
58
http://www.dailymotion.com/video/x2ko23k
59
http://www.monde-diplomatique.fr/2015/01/LAMBERT/51929
60
http://politica.elpais.com/politica/2014/11/25/actualidad/1416910135_495498.html
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la population se disait en accord avec le mouvement, la majorité a continué à voter
pour les partis traditionnels61
.
Début 2014, la situation espagnole était pourtant loin de s’être améliorée,
avec notamment près deux mille affaires de corruption recensées, impliquant au
moins cinq cents hauts fonctionnaires pour un coût estimé à quarante milliards
d’euros par an. En outre, dans un contexte d’explosion du chômage, le premier mi-
nistre Mariano Rajoy annonçait une nouvelle réduction des allocations chômage.
Pour couronner le tout, il faisait voter une loi de « sécurité citoyenne » qualifiée de
liberticide par de nombreux critiques puisqu’interdisant de nombreuses formes de
mobilisation citoyenne et rendant impossible toute reproduction légale des événe-
ments de mai 2011.
« Prendre les choses en main : convertir l’indignation en changement poli-
tique »62
, c’est avec cette proposition que naît Podemos, qui publie son manifeste en
janvier 2014 dans le journal Público. Ce manifeste co-signé par une trentaine
d’intellectuels, de personnalités médiatiques, de journalistes et de militants poli-
tiques, affirme la nécessité de transformer le mouvement social des Indignés en une
force politique institutionnalisée capable de se présenter aux élections européennes
de mai 2014. Si Podemos « tranche avec les appels à la démocratie directe de la
Puerta del Sol, [il] se veut l’héritier de « l’esprit de mai », notamment à travers ses
principes de financement participatif, de transparence et de délibération collective»63
.
Les trois conditions posées à la création du parti attestent de cette démarche
participative. Pour exister, le site web devra compter cinquante mille soutiens; les
candidatures et l’écriture du programme politique seront ouverts à la participation de
tous et des ententes devront être trouvées avec les différents partis de gauche et les
mouvements citoyens. Très vite les résultats sont au rendez-vous. En quatre mois à
peine, avec une campagne disposant d’un budget un peu inférieur à cent quarante
mille euros64
et malgré une couverture médiatique minimum, Podemos a réussi à ob-
tenir 1 253 837 voix, obtenant ainsi cinq sièges Parlement Européen, occupés par
des députés dont la moyenne d’âge est de 34 ans65
.
Pourquoi choisir Podemos?
Pour son succès et ses pratiques, Podemos constitue dans le cadre de ce
mémoire un objet d’étude passionnant pour tenter de montrer dans quelles condi-
tions la participation citoyenne peut jouer un rôle dans la remobilisation massive de
citoyens autour d’un projet politique.
B. Etude de cas : les pratiques innovantes de Podemos
Podemos aujourd’hui c’est :
Pour ce qui est du monde dématérialisé, le mouvement compte aujourd’hui
381 185 personnes enregistrées sur la plateforme de participation en ligne
61
http://www.monde-diplomatique.fr/2015/01/LAMBERT/51929
62
http://fr.scribd.com/doc/199547061/Manifiesto-Mover-Ficha
63
http://www.monde-diplomatique.fr/2015/01/LAMBERT/51929
64
Sur des fonds récolté uniquement via une plateforme de financement participatif
65
http://www.pauljorion.com/blog/2014/12/11/podemos-2014-annee-de-fin-de-
surfusion-par-lazarillo-de-tormes/
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participa.podemos.info, 978 117 fans sur sa page Facebook (presque cinq fois plus
que le PP et le PSOE réunis) et 723 312 abonnés sur Twitter (plus que le PP et le
PSOE réunis)66
. Dans le monde physique, les sondages font de ce nouveau parti la
troisième force politique d’Espagne, juste derrière le PSOE et le PP67
.
Quand un groupe d’internautes tente de définir Podemos sur Wikipedia, le
débat éclate sur l’encyclopédie collaborative. « Extrême gauche », « égalitaire »,
« républicain », « chaviste », « totalitaire », « antisystème », et «populiste » sont
quelques-uns des qualificatifs qui lui sont attribués. Podemos réagit alors en donnant
la définition suivante de son mouvement :
« [Podemos] c’est un outil au service de la citoyenneté dont les objectifs sont
la souveraineté populaire et la réduction du déficit démocratique que nous vi-
vons. Et ceci, nous l’avons prouvé en créant une structure ouverte, vivante et
évolutive, c’est à dire démocratique et citoyenne, où tout le monde peut parti-
ciper »68
.
Ce discours positif sur la participation citoyenne fait immanquablement pen-
ser à la vague d’optimisme qui avait traversé la France il y quelques années avant
de s’essouffler assez rapidement. En 2007, le site web Désirs d’avenir et
l’organisation de débat citoyen dans toute la France avaient démarqué la campagne
présidentielle de Ségolène Royal. Sont venus ensuite la Coopol, pour les Socialistes
et les Créateurs de possibles pour l’UMP, des réseaux sociaux militants dont
l’objectif était d’initier des dynamiques de participation via Internet. Les deux tenta-
tives n’ont jamais réussi à attirer suffisamment de militants et ont très vite été aban-
données par les partis qui avaient pourtant investi des sommes importantes dans
leur développement69
. Comment expliquer dès lors le succès impressionnant des
dynamiques de participation instaurées par Podemos ? C’est ce que nous tenterons
de faire ici en réutilisant les notions théoriques abordées dans la seconde partie.
Podemos boucle-t-il la boucle du dialogue ?
Comme nous l’avons vu dans la partie précédente, la Banque Mondiale for-
mule un certain nombre de recommandations pour une participation citoyenne de
qualité. Voyons si elles sont appliquées par Podemos.
Ce qui attire tout d'abord l’attention dans l’organisation interne de Podemos,
ce sont les « cercles » (círculos) qui en constituent la base. Il en existe deux types.
Un type « territorial » d’une part, qui regroupe des citoyens d’une même zone géo-
graphique, et un type « sectoriel » d’autre part, qui regroupe des citoyens en fonction
de leurs compétences professionnelles ou d’un projet qu’ils doivent mener pour le
parti. Il existe ainsi des cercles regroupant les artistes, les philosophes, les avocats,
les économistes, les écologistes, les geeks, les écrivains, les retraités ou les scienti-
fiques adhérents du mouvement Podemos.
66
Chiffres récoltés le 5/10/2015
67
https://es.wikipedia.org/wiki/Podemos_%28partido_pol%C3%ADtico%29#/media/Fil
e:ElectionMonthlyAverageGraphSpain2015.png
68
https://www.facebook.com/permalink.php?story_fbid=349010278589051&id=26921
2336568846
69
http://rue89.nouvelobs.com/2015/04/27/cimetiere-numerique-democratie-
participative-258807
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En quelques mois seulement, ces cercles ont proliféré. Après le succès élec-
toral de juin 2014, on en comptait plus d’un millier70
. Ces espaces diffèrent grande-
ment de ceux offerts par les partis traditionnels tel que le PP et le PSOE.
Carte des inscrits à Podemos par municipalité au 29/10/201471
Pour commencer, n’importe qui peut créer son propre cercle, ils sont ouverts
à tous, on peut y adhérer sans frais et leur fonctionnement est très libre. Leur fonc-
tion est avant tout de rassembler au niveau local des personnes ayant le même
ressenti par rapport à la politique. Faire partie d’un cercle Podemos crée un senti-
ment d’appartenance au mouvement et constitue pour certains un premier pas vers
la participation politique. Ensemble, ces cercles constituent un réseau extrêmement
puissant, permettant d’amplifier les messages portés par Podemos. De la même fa-
çon, ils ont joué un rôle clef dans le recrutement des 350 000 adhérents que compte
aujourd’hui le parti. Sans le genre de proximité permise par ce réseau de cercles, il
aurait été impossible pour Podemos de créer une base d’adhérents aussi nombreuse
et participative.
Organiser la participation d’une base d’adhérents aussi large n’est pas chose
aisée. L’utilisation des NTIC par Podemos dans ce contexte est particulièrement inté-
ressante. Un portail dédié à cet usage a été créé pour les adhérents72
. Une fois ins-
crit, un adhérent se voit offrir un large éventail de possibilités et d’outils pour contri-
buer à l’activité du parti. Depuis cet espace les adhérents peuvent proposer une ini-
tiative, faire un don, s’informer, réagir en temps réel sur appgree et accéder à Plaza
Podemos, l’espace de débat national et régional hébergé par Reddit.
70
http://politica.elpais.com/politica/2014/11/25/actualidad/1416910135_495498.html
71
http://elpais.com/elpais/2014/11/25/media/1416916300_767012.html
72
Toute personne inscrite sur le site web
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Capture d’écran du portail de la participation de Podemos (participa.podemos.info)
C’est aussi sur ce portail qu’a été menée la primaire ouverte73
ayant conduit à
la désignation des candidats aux élections européennes.
Au sein des différents espaces de participation proposés par Podemos, diffé-
rentes mesures ont été mises en place pour que les participants sentent que leur
voix compte. Lorsque l’on visite Plaza Podemos, par exemple, on s'aperçoit vite
qu’une équipe baptisée « equipoparticipación » est chargée d’animer le débat sur la
plateforme en répondant aux interrogations des utilisateurs.
Le processus de sélection des initiatives citoyennes est également intéres-
sant à ce titre74
. Tout d’abord, n’importe qui peut soumettre une proposition sur pla-
za.podemos.info (Reddit). Si la proposition atteint un nombre de votes positifs supé-
rieur à 0,2% des inscrits (soit 21 votes), la proposition est soumise au vote dans le
portail de la participation participa.podemos.info. Les utilisateurs inscrits et les
cercles peuvent alors voter à leur tour sur la proposition. Si celle-ci recueille le sou-
tien de plus de 2% des inscrits (soit 7 623 votes), un courriel est envoyé à toute la
base d’utilisateurs, les invitant à voter sur la proposition. Si, au bout de trois mois, la
proposition dépasse 10% de soutiens (soit 38 118 votes) un groupe de travail est mis
en place autour de la personne à l’origine de la proposition, afin de la développer. Un
mois plus tard, le texte final de la proposition est soumis au vote sur Agora Voting75
.
La mise en place de ce type de procédures et leur communication aux adhé-
rents est un moyen d’éviter la frustration, et témoigne surtout des efforts déployés
par les équipes de Podemos pour une circulation à double sens de l’information au
sein du parti. Bien conscients que les technologies numériques ne sont pas acces-
sibles à la totalité de ses adhérents, Podemos forme également des « équipes
73
http://podemos.info/primarias-generales/
74
https://participa.podemos.info/es/propuestas/info
75
Outil open source de vote en ligne permettant d’organiser élections numériques en
toute sécurité. https://agoravoting.com/
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d’action participative » (equipos de acción participativa) chargés de créer des tuto-
riels et d’organiser des ateliers de prise en main dans les différents cercles.
Podemos offre aussi des formes de participation hors ligne à ses adhérents.
Une assemblée fondatrice avait par exemple été organisée en 2014, réunissant plus
de 8 000 personnes à Vistalegre76
. Des réunions et événements sont également or-
ganisés périodiquement par les cercles dans toute l’Espagne.
Carte des événements organisés par Podemos77
Il est intéressant d’observer que le dispositif de participation offert par Pode-
mos combine différentes formes de participation plus ou moins exigeantes. Du
simple fait de réagir en direct sur appgree à la co-écriture du programme pour les
prochaines élections générales, en passant par le financement participatif d’un tour
d’Espagne de Pablo Iglesias78
, Podemos propose un mélange d’espaces allant d’un
engagement en superficie à un engagement en profondeur.
Les observations faites précédemment montrent que Podemos a une ap-
proche « stratégique » plutôt que « tactique » en ce qui concerne l’engagement de
ces adhérents. En effet, la participation citoyenne semble être envisagée à long
terme, les sujets débattus sont aussi bien locaux que nationaux et de nombreux ou-
tils et tactiques de participation sont utilisés.
L’ensemble des bonnes pratiques énoncées par la Banque Mondiale sont
mises en place par le mouvement. Nous pourrions ainsi conclure que Podemos
« boucle la boucle du dialogue ».
76
http://www.europapress.es/nacional/noticia-podemos-exhibira-fortaleza-fin-
semana-llenando-vistalegre-cerca-8000-personas-20141015182210.html
77
http://podemos.info/participa/
78
https://crowdfunding.podemos.info/
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Podemos et la doctrine open governement
Il est intéressant d’analyser les méthodes de Podemos en utilisant le trip-
tyque de la doctrine open governement : transparence, collaboration et participation.
Pour ce faire, réutilisons l’infographie du collectif Démocratie Ouverte.
Infographie Le champ d’action de la démocratie ouverte
Source : http://democratieouverte.org/
Dans un contexte de forte corruption des responsables politiques en Es-
pagne, Podemos se différencie auprès de son électorat en mettant l’accent sur la
transparence de son financement. Plutôt que d’avoir recours aux banques et aux
aides publiques, le mouvement préfère garder son indépendance. Grâce l’utilisation
de pratiques innovantes issues de l’économie collaborative, telles que le micro-crédit
ou le financement participatif, l’intégralité des fonds récoltés provient des adhé-
rents79
.
Ce genre de pratique constitue un axe communicationnel important, mais im-
plique de mettre en place une politique de transparence maximale sur l’utilisation des
fonds récoltés auprès des adhérents. Podemos a par conséquent créé un site Inter-
net, baptisé « le portail de la transparence »80
sur lequel sont rendues publiques et
téléchargeables toutes les données relatives à son financement. Loin de se conten-
ter de publier un simple PDF de ses comptes, Podemos adopte une démarche pé-
dagogique: les dépenses et les recettes sont ventilées par régions et par projet, et
les informations fournies sont complétées par des infographies visant à aider la
compréhension de tous.
79
http://podemos.info/financiacion/
80
http://transparencia.podemos.info/cuentas-claras/partido/gastos
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Infographie des dépenses de Podemos tiré du site transparencia.podemos.info
Nous l’avons vu précédemment, la participation est une valeur centrale chez
Podemos. À travers un dispositif très élaboré de participation citoyenne, le parti re-
cueille les avis, les critiques et les idées de ses militants, il organise des débats pu-
blics et co-construit son programme avec eux.
Dans son intervention TED81
, Pia Mancini reproche aux mouvements ayant
mobilisé des centaines de milliers de personnes dans les rues de ne pas avoir su
passer de l’agitation à la construction, en ne sachant notamment pas construire les
alliances nécessaires. À l’inverse, Podemos, comme nous l’avons vu plus haut, a
dès sa fondation posé comme condition la recherche d’entente avec les partis de
gauche et les mouvements citoyens. C’est d’ailleurs grâce au soutien apporté par
Podemos aux listes citoyennes Ahora Madrid et Barcelona en Comú que ces deux
formations ont remporté les élections municipales de ces deux grandes villes espa-
gnoles en mai 201582
. Podemos noue également des alliances avec les entreprises
qui correspondent à ses valeurs. Avec son programme Impulsa, Podemos investit
l’excédent des salaires de 187 de ses élus, soit une somme de 300 000 euros, dans
des projets d’économie sociale et solidaire83.
Enfin, Podemos cultive la transversalité
entre les différents adhérents grâce à ses cercles sectoriels.
À quel stade du Loch Ness model se trouve Podemos ?
Appliquons maintenant le Loch Ness Model à Podemos afin de définir le de-
gré de participation citoyenne offert par le parti. Dans le cas présenté ici, nous utilise-
rons ce modèle en suivant une logique linéaire qui implique que pour parvenir à une
gouvernance co-produite, chacune des étapes de transition doit être validée.
Dans ce schéma, Podemos semble être au arrivé au stade du « gouverne-
ment collaboratif ». En effet, sa politique de transparence sur ses sources de finan-
cement et l’utilisation des fonds, ainsi que la mise en place de nombreuses plate-
formes en ligne et hors ligne pour la participation de ses adhérents nous permet de
valider les deux premiers stades : « gouvernement transparent » et « gouvernement
participatif ». Ensuite, les procédures mises en place pour assurer que l’information
circule bien à double sens au sein du parti, la collaboration des adhérents sur diffé-
81
http://www.ted.com/talks/pia_mancini_how_to_upgrade_democracy_for_the_intern
et_era/transcript?language=en
82
http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/05/25/elections-en-espagne-percee-
historique-des-indignes_4639655_3214.html
83
http://podemos.info/impulsa/
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rents projets via les cercles sectoriels et le fort degré d’implication des citoyens à tra-
vers la co-écriture du programme nous permettent de considérer que Podemos a
atteint le stade de « gouvernement collaboratif ».
En revanche, suite aux décisions organisationnelles prises lors de
l’assemblée générale de Vistalegre nous ne pouvons pas considérer que Podemos
ait atteint le stade de « gouvernement co-produit ». En effet, suite à l’élection de Pa-
blo Iglesias comme secrétaire général du parti, des mesures stipulant que chaque
communauté autonome devrait nommer un référent à la manière des partis tradition-
nels ont été adoptées. Plutôt que de décentraliser le pouvoir en le distribuant au sein
du réseau de cercles, c’est une forme d’organisation plus hiérarchisée, avec à son
sommet Pablo Iglesias, qui a été choisie. Ce choix, qui semble opposé aux valeurs
fondatrices de Podemos, les adhérents le justifient en invoquant des raisons pure-
ment pragmatiques: ils veulent gagner les élections. Selon cette majorité, les débats
à répétition ralentissent l'exécution et ne les mèneront nulle part84
. Ce genre de lo-
gique rentre en contradiction avec le principe même de gouvernement co-produit ca-
ractérisé par la prise de décision en commun accord avec le gouvernement.
Le tableau ci-dessous dresse un bilan du programme de participation mis en
place par Podemos.
Mise en place des bonnes pratiques conseillées par la Banque
Mondiale
Podemos
Combinaison de dispositifs hors ligne et en ligne ✓
Adoption d’une approche stratégique ✓
Flux d’information à double sens ✓
Utilisation intelligente des NTIC ✓
Mélange de « thick » et « thin engagement tactics » ✓
Décentralisation du pouvoir ~
Application de la doctrine open governement
Transparence
• Ouvrir les données publiques
• Faire de la pédagogie
• Permettre le suivi des politiques
✓
✓
X
Participation
• Consulter les citoyens
• Concerter
• Co-construire les politiques publiques avec les citoyens
✓
✓
✓
Collaboration
• Casser les silos et les structures pyramidales
• Travailler en transversalité
• Organiser des partenariats
~
✓
✓
84
http://politica.elpais.com/politica/2014/11/25/actualidad/1416910135_495498.html
Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes
Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique »
Page 35 sur 47
Etat d’avancement dans le Loch Ness Model Podemos
Gouvernement transparent ✓
Gouvernement participatif ✓
Gouvernement collaboratif ✓
Gouvernement co-produit X
Ce bilan est dans l’ensemble très positif. La participation des adhérents est mise en
valeur et a un impact sur la gouvernance du parti, ce qui témoigne d’une approche
sincère et élaborée. Il est par conséquent raisonnable de penser qu’il s’agit là des
ingrédients du succès de Podemos en matière de mobilisation massive d’adhérents
sur le long terme. La mise en place de ces pratiques permet au mouvement de se
différencier sur l’échiquier politique, et lui donne les moyens d’incarner le renouveau
politique et de bénéficier des voix d’un électorat de plus en plus large et varié.
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Mémoire Sciences Po Paris Virgile Deville : La participation citoyenne à la vie politique après la révolution numérique

  • 1. Mémoire de fin d’études Master 2 Marketing en apprentissage NOM : DEVILLE Prénom : Virgile Master : Marketing et Etudes Sujet : « La participation citoyenne à la vie politique après la révolution nu- mérique »
  • 2. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 2 sur 47 Je tiens à remercier tout particulièrement Valentine pour sa patience, Santiago pour ses lumières et Mariana pour son soutien.
  • 3. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 3 sur 47 Tables des matières Introduction .................................................................................................... 5 Partie I: Crise démocratique et participation citoyenne ............................ 7 A. Désenchantement politique et désertion des espaces de participation traditionnels ...........................................................................................................7 La crise démocratique, un phénomène structurel ................................................7 Deux indicateurs particulièrement révélateurs : l’abstention et les adhésions aux partis politiques ....................................................................................................7 La confiance entre les citoyens et les politiques est rompue ...............................8 Pourtant les citoyens demandent à participer......................................................9 B. Les citoyens participent mais dans de nouveaux espaces........................10 La crise de la démocratie serait-elle productive pour la participation citoyenne? ...........................................................................................................................10 Le rôle d’Internet : réduire les coûts de la participation......................................10 De nouvelles formes de participation émergent.................................................11 Après la transition numérique, le peuple devient multitude................................12 Internet et la révolution du pouvoir.....................................................................13 Internet n’est pas la solution à tous les problèmes de gouvernance .................13 Partie II: De nouveaux modèles pour penser la démocratie à l’ère d’Internet....................................................................................................... 14 A. Évolutions théoriques de la participation citoyenne et des modèles de gouvernance ........................................................................................................14 Les modèles existants........................................................................................14 La participation citoyenne, un consensus politique pour le bon gouvernement.15 La participation citoyenne au cœur du renouveau démocratique ......................16 Une définition actuelle de la participation citoyenne ..........................................16 Limites et effets positifs de la participation citoyenne ........................................17 Facteurs clefs de succès d’un programme de participation citoyenne...............18 Après la transition numérique, la transition démocratique .................................18 La « e-Democracy » comme forme ultime du « e-Government » ......................19 « The Loch Ness Model », de la transparence à la co-production.....................20 Le gouvernement transparent............................................................................20 Le gouvernement participatif..............................................................................21 Le gouvernement collaboratif.............................................................................21 Le gouvernement co-produit ..............................................................................22 B. Open government et civic technologies : expérimentations pour rendre possible la démocratie du XXIe siècle ...............................................................23 Le mouvement open government, expérimentations et théories .......................23 L’open government ne se limite pas l’open data c’est un modèle de gouvernance qui place le citoyen au centre.......................................................23 De nouveaux outils pour une nouvelle démocratie : la civic technology ............24 L’utilisation d’outils open source comme choix politique pour la transparence..25 Partie III: Le renouveau démocratique des partis politiques, le cas de Podemos....................................................................................................... 25 A. Les partis politiques traditionnels ne représentent plus les citoyens et favorisent l’émergence de nouvelles formations politiques en Europe ........26 Les partis politiques à l’origine d’un malaise de la représentation.....................26 De nouveaux partis émergent et gagnent en puissance....................................26
  • 4. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 4 sur 47 Origines et contexte de l’émergence de Podemos ............................................26 Pourquoi choisir Podemos? ...............................................................................27 B. Etude de cas : les pratiques innovantes de Podemos................................27 Podemos aujourd’hui c’est :...............................................................................27 Podemos boucle-t-il la boucle du dialogue ? .....................................................28 Podemos et la doctrine open governement .......................................................32 À quel stade du Loch Ness model se trouve Podemos ? ..................................33 Conclusion.................................................................................................... 36 Annexes........................................................................................................ 38 Annexe 1 :.............................................................................................................38 Hierarchy of Cyber Needs Annexe 2 :.............................................................................................................39 Schéma : Closing the feedback loop Source Annexe 3 :.............................................................................................................39 Tactical VS Strategic Citizen Engagement Source Annexe 4 :.............................................................................................................40 Infographie Le champ d’action de la démocratie ouverte Annexe 5 :.............................................................................................................41 Participatory Democracy’s Emerging Tools Bibliographie ................................................................................................ 43 Ouvrages généraux .............................................................................................43 Ouvrages specialisés ..........................................................................................43 Ressources numériques (Presse, études, vidéos etc.) ...................................44 Autres ressources numériques..........................................................................46
  • 5. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 5 sur 47 Introduction La dernière analyse des listes électorales de l’INSEE recense en France 44,6 millions d’électeurs inscrits1 . Imaginons que nous demandions à chaque citoyen d’exprimer son opinion en dix minutes lors d’une assemblée afin de le faire participer à la vie politique française. Une telle entreprise s’étalerait sur pas moins de 850 an- nées, sans interruption, et nécessiterait une salle dont les dimensions dépassent l’imagination. Le problème logistique de l’espace et du temps est inhérent aux ré- gimes démocratiques modernes. Comme l’explique Robert Alan Dahl, professeur de Sciences Politiques à l’université de Yale2 , les régimes démocratiques modernes ont remédié à cette difficulté par l’élection d’intermédiaires chargés de représenter le peuple dans les différentes institutions politiques. Dans son TED talk à Rio de Janeiro en 2014, la politologue argentine Pia Mancini décrit de la manière suivante le paradigme de participation citoyenne actuel- lement proposé aux citoyens du monde entier : « Nous sommes des citoyens du XXIe siècle qui font de leur mieux pour interagir avec des institutions conçues au XIXe siècle fondées sur une technologie de l’information datant du XVe siècle».3 Dans son intervention, elle dénonce le décalage entre le système représentatif et les réalités actuelles. Le fait qu’il repose sur une technologie vieille de plus de 500 ans (l’imprimerie), que le coût de participation à la vie politique élective soit extrêmement élevé (argent, influence ou de nombreuses années de militantisme), et que le lan- gage juridique sur lequel il repose soit complètement opaque pour la majorité de la population, ne permet de produire qu’un système où une poignée de citoyens déci- dent quotidiennement pour les autres. La participation du citoyen n’est alors possible que tous les deux à cinq ans à travers l’élection de représentants, à qui celui-ci dé- lègue le pouvoir de décider pour lui sans que le citoyen ne puisse influencer directe- ment la manière dont seront prises les décisions qui le concernent. À l’heure où Internet nous permet de participer à n’importe quelle conversa- tion et où l’accès à l’information est illimité, le décalage mis en relief par Pia Mancini paraît abyssal. Selon elle, le système actuel n’est capable de produire que deux types de réactions : le silence ou le bruit. Par silence, elle entend la situation d’un pays où les citoyens sont « naturellement apathiques ». Par bruit, elle décrit une si- tuation où, par faute de dialogue, les citoyens frustrés de ne plus se sentir représen- tés ressentent le besoin de descendre dans la rue pour manifester leur mécontente- ment. Cela s’est récemment produit en Argentine, au Brésil, au Chili, au Mexique, en France ou en Italie, qui sont pourtant des pays où les citoyens ont accès aux urnes. Le tableau ci-après, qui présente les chiffres européens de participation aux élections et d’engagement au sein des partis politiques, nous amène à opérer le constat suivant : dans la plupart des pays d’Europe, les taux d’abstention atteignent des niveaux record et les bases d’adhérents des partis politiques s’amenuisent d’année en année. 1 Etude de l’Insee, Le nombre d’électeurs reste quasiment stable entre les 1er mars 2014 et 2015, http://www.insee.fr/fr/themes/document.asp?reg_id=0&ref_id=if23 2 Dahl, Robert, On democracy, Yale :Yale University Press 2000 3 TED Global, Rio de Janeiro 2014, Pia Mancini, How to upgrade democracy in the internet era, https://youtu.be/NXfYNdapq3Q
  • 6. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 6 sur 47 Taux d’abstention en Europe4 Membres d’un parti politique en % d’électeurs5 « Cela n’a pas toujours été le cas, avant les citoyens participaient. […] Depuis les années 1950, les partis politiques ont perdu des millions d’adhérents, et derrière ce phénomène se cache un énorme déficit de confiance » explique Carl Miller, directeur de recherche du think tank anglais Demos. Il constate ensuite : « Pourtant, [ces der- nières années] les mouvements protestataires se sont fait de plus en plus nombreux et le nombre de personnes exprimant leur opinion dans les rues, sur des pétitions en ligne et sur des campagnes Facebook a atteint des niveaux impressionnants»6 . La participation citoyenne évolue. Avec Internet, elle s’exprime sous de nou- velles formes et bien souvent en dehors des cadres traditionnels posés par le gou- vernements ou les partis politiques. Alors qu’en Europe cette désaffection et la mon- tée des extrêmes dans les sondages inquiètent l’ensemble de la classe politique, la question que tous se posent est la suivante : Comment mobiliser les citoyens autour d’un projet politique dans le contexte actuel? De nouveaux mouvements tels que Podemos (en Espagne), en faisant le choix de la démocratie participative, semblent apporter des éléments de réponse à cette interrogation. Les résultats obtenus en très peu de temps impressionnent. En quelques mois d’existence, certains de ces nouveaux partis se sont hissés en tête des intentions de vote de leur pays. Leur point commun: ils ont largement recouru à l’utilisation des NTIC (nouvelles technolo- gies de l’information et de la communication) afin de mettre en place en leur sein des 4 http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/abstention-europe 5 http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/militants 6 http://www.newscientist.com/article/mg22630180.400-better-than-a-ballot-box-could- digital-democracy-win-your-vote.html
  • 7. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 7 sur 47 mécanismes de participation citoyenne massive; une démarche tout à fait pionnière qui a probablement joué un rôle dans le succès de ces formations politiques. Nous décrirons ainsi dans un premier temps le phénomène de défiance poli- tique qui semble être structurel en Europe et dans d’autres régions du monde en analysant ses impacts sur la participation citoyenne. Nous verrons ensuite comment ces évolutions nous forcent à imaginer et expérimenter de nouveaux modèles de gouvernance plus ouverts, plus participatifs et plus collaboratifs. Nous utiliserons en- fin les concepts abordés pour mieux comprendre les dynamiques de participation mises en place par Podemos qui semblent avoir contribué à son succès. Partie I: Crise démocratique et participation citoyenne A. Désenchantement politique et désertion des espaces de participation traditionnels La crise démocratique, un phénomène structurel De nombreux universitaires analysent la période actuelle comme une crise structurelle de la démocratie représentative. La Société des égaux de Pierre Rosan- vallon, professeur au Collège de France, débute avec cette affirmation : la crise éco- nomique qui sévit depuis quelques années en Europe s’est accompagnée « d’une crise de la démocratie [où] l’usure des partis, des syndicats aussi bien que la dénon- ciation récurrente des élites témoignent d’une crise de la représentation »7 . Il consi- dère la « non représentation » comme un facteur alimentant « une haine croissante à l’égard du monde politique » et va même jusqu’à associer la montée des partis d’extrême droite en Europe à « une sourde demande de représentation »8 . Deux indicateurs particulièrement révélateurs : l’abstention et les adhésions aux partis politiques Cette crise, que les intellectuels qualifient de structurelle, peut s’observer de manière factuelle dans la plupart des données disponibles concernant la participation citoyenne. L’un des facteurs les plus révélateurs de ce désengagement politique est la hausse implacable de l’abstention aux différents scrutins. En France, le phéno- mène d’abstention n’a cessé de s’accentuer depuis le milieu des années 19809. Si les élections présidentielles affichent encore des taux de participation élevés se si- tuant autour de 80%, les régionales, les municipales, les législatives ou encore les européennes sont touchées de plein fouet, avec des taux de d’abstention franchis- sant parfois la barre des 50%. Bien que le pouvoir de mobilisation des différents types de scrutins s’avère variable, la tendance est flagrante. Entre 1986 et 2010, l’abstention au premier tour des régionales a progressé de plus de 30 points. Entre 1983 et 2014, presque 15 points de plus pour les municipales pourtant synonymes 7 http://www.alternatives-economiques.fr/pierre-rosanvallon_fr_art_222_27854.html 8 http://www.telerama.fr/idees/pierre-rosanvallon-la-democratie-est-fragile-et-la- violence-sociale-est-toujours-plus-proche-qu-on-ne-le-pense,106887.php 9 http://www.atlantico.fr/rdv/politico-scanner/radiographie-abstention-depuis-30-ans- ceux-qui-se-fichaient-elections-et-ceux-qui-faisaient-non-vote-choix-actif- 2056277.html
  • 8. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 8 sur 47 de proximité des enjeux et des élus pour les électeurs. 18 points supplémentaires entre 1979 et 2014 pour les européennes, et plus de 20 points entre 1986 et 2012 pour les législatives. Tableau 1 : taux de participation (en %) aux différentes élections en France Elections régionales Elections municipales Elections européennes Elections législatives Source : france-politique.fr La confiance entre les citoyens et les politiques est rompue Les recherches en sociologie électorale montrent que les logiques qui sous- tendent l’abstention sont bien identifiées. Dans un entretien avec le site d’information Atlantico, Bruno Cautrès, chercheur au CNRS, les catégorise en deux dimensions : une dimension sociologique dans le sens où « les moins diplômés, les moins dotés en capital culturel, mais aussi les jeunes électeurs participent moins » et une dimen- sion politique car « les moins intéressés, les moins impliqués par la politique, les plus défiants vis-à-vis de la politique vont s’abstenir davantage »10 . Si le désintérêt et le sentiment de non-représentation sont au cœur du concept de « crise de la démocratie représentative », la défiance croissante à l’endroit de la politique est l’un des facteurs les plus marquants de ce phénomène. Afin de mesurer cette tendance, le CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po) réalise depuis 2009, en partenariat avec l’Institut Pierre Mendès France et le Conseil écono- mique, social et environnemental, un baromètre de la confiance politique, sociale et environnementale11 . Les quelques chiffres présentés ci-après, extraits des dernières vagues de sondage réalisées en décembre 2014 et janvier 2015, permettent de mieux comprendre la nature de ce phénomène. Pour commencer, plus des trois quarts des 10 http://www.atlantico.fr/rdv/politico-scanner/radiographie-abstention-depuis-30-ans- ceux-qui-se-fichaient-elections-et-ceux-qui-faisaient-non-vote-choix-actif- 2056277.html/page/0/1 11 http://www.cevipof.com/fr/le-barometre-de-la-confiance-politique-du-cevipof/
  • 9. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 9 sur 47 sondés considèrent que la classe politique est « plutôt corrompue ». Ensuite, à la question « À votre avis, est-ce que les responsables politiques, en général, se préoc- cupent beaucoup, assez, peu ou pas du tout de ce que pensent les gens comme vous ? », les personnes interrogées ont répondu négativement à 85%, ce ratio n’est jamais descendu en dessous de 80% depuis le début de l’enquête. Source : CEVIPOF, Baromètre de la confiance politique, vague 6, 12/2014 Plus grave encore, les sondés, interrogés sur ce que leur inspire la politique, répon- dent à 40% « de la méfiance » et à 25% « du dégoût ». Pour ce qui est de la con- fiance dans les partis politiques, presque 60% répondent n’avoir confiance ni en la droite ni en la gauche pour gouverner le pays. Pourtant les citoyens demandent à participer Si jusqu’à présent nous nous sommes attelés à montrer un désengagement de la citoyenneté, certains chiffres de cette étude semblent valider les propos de Pia Mancini. Les citoyens ne participent pas par manque de volonté, mais davantage parce que le système actuel de participation des démocraties représentatives ne les y encourage pas, voire les en empêche par le biais d’une logique de rétention de pouvoir. La part des sondés qui pensent que la politique n’est pas une affaire de spécialistes est en effet passée de 52% en 2013 à 61% en 2015. Ce sentiment croissant d’accessibilité est à mettre en parallèle avec le fait que la première raison associée au non fonctionnement démocratique est le manque de démocratie partici- pative. Question posée aux participants : La démocratie ne fonctionne pas pour des raisons liées… Ceux dont l’opinion a changé positivement (31% des français) Ceux dont l’opinion a changé négati- vement (11% des français) Source : CEVIPOF, Baromètre de la confiance politique, vague 6bis, 01/2015
  • 10. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 10 sur 47 Enfin, il semblerait qu’une grande majorité des sondés soit prête à s’engager, puisque 66% se disent enclins à participer à des manifestations, et 84% pensent que les référendums sont un bon moyen de décider sur les questions importantes. Dans son cours en ligne sur la participation citoyenne, la Banque mondiale distingue les espaces « invités », mis en place par les institutions officielles, tels qu’une élection ou un référendum, des « espaces populaires » où la participation se fait à l’initiative du citoyen, comme dans le cadre d’une manifestation12 . Alors que tout indique que la participation dans les « espaces invités » connaît une crise struc- turelle, les « espaces populaires » évoluent selon une tendance inverse. Les ci- toyens n’ont pas cessé de s’intéresser à la politique et de participer. Au contraire, ils s’expriment et participent davantage, mais dans des cadres nouveaux que nous al- lons maintenant étudier. B. Les citoyens participent mais dans de nouveaux espaces La crise de la démocratie serait-elle productive pour la participation ci- toyenne? Comme nous l’avons déjà souligné, la démocratie représentative est en crise un peu partout dans le monde. Éloignons-nous donc quelque peu de la réalité française pour observer ce même phénomène à l’œuvre aux États-Unis. Un groupe de chercheurs américains, interloqués par les niveaux de scepticisme et de rejet du politique dans la société américaine, ont décidé d’en étudier les impacts sur l’engagement civique des citoyens. Les résultats communiqués dans un article publié dans l’American Journal of Sociology13 sont pour le moins contre-intuitifs. Dans un contexte où les citoyens américains semblent ne plus fonder d’espoir dans la politique, des études montrent qu’ils participent activement à la vie civique. On pourrait s’attendre à ce que leur participation soit négative, mais c’est bien le contraire qui se produit : ils votent, se mobilisent, débattent sur de nouvelles pratiques démocratiques et de nouvelles formes de participation notamment en ligne. Les auteurs vont d’ailleurs jusqu’à dire que « le désaveu du politique peut être productif en ce qui concerne l’engagement citoyen ». Le rôle d’Internet : réduire les coûts de la participation Le rôle d’Internet n’est probablement pas anodin dans les constatations faites par ce groupe de chercheurs. Lorsque l’on examine les raisons qui poussent les ci- toyens à participer à la vie politique, l’une des approches proposées par la Banque 12 Engaging citizens : a game changer for development, The World Bank, Coursera https://d396qusza40orc.cloudfront.net/engagecitizen/pdf/closing_videos%20/transcri pt_MaryMcNeil.pdf 13 Bennett Elizabeth A., Cordner Alissa, Klein Peter Taylor, Savell Stephanie et Bai- occhi Gianpaolo Disavowing Politics : Civic engagement in an era of politic skepti- cism [La participation citoyenne à l’ère du scepticisme politique], American Journal of sociology, disponible sur http://www.jstor.org/stable/10.1086/674006
  • 11. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 11 sur 47 mondiale est celle de la théorie des choix rationnels14 . Le citoyen participe si les bé- néfices qu’il retire de cette participation sont supérieurs aux coûts qui lui sont asso- ciés. Bien que réductrice, cette approche met en évidence les raisons pour les- quelles Internet permet une plus grande participation. De nombreuses activités poli- tiques peuvent désormais s’effectuer beaucoup plus facilement et pour une fraction du coût antérieur. Pour le citoyen, l’accès illimité à une vaste quantité d’informations politiques de divers courants, pour une fraction du coût de l’information papier, per- met à un plus grand nombre de personnes de se former une opinion propre. Opinion qu’ils pourront ensuite exprimer et défendre sur les réseaux sociaux. En ligne, il est aussi beaucoup plus simple d’adhérer ou de faire un don à un parti politique, de con- tacter et de faire pression sur les élus, où tout simplement de s’inscrire sur les listes électorales.15 Pour les partis politiques, Internet est un canal supplémentaire pour diffuser leurs messages, mais pas uniquement. Les campagnes présidentielles de Barack Obama de 2008 et 2012 en témoignent : Internet est aussi un formidable moyen d’activation et de recrutement de sympathisants. Lors de sa seconde cam- pagne, Barack Obama a recruté 23 millions d’abonnés sur Twitter et 45 millions de fans sur Facebook. Des soutiens qu’il a massivement mobilisés à l'occasion de plus de 300 000 événements physiques et qui lui ont permis de collecter 690 millions de dollars de dons, soit plus de la moitié du financement de sa campagne 16 . Revenons maintenant à l’Europe. Les conclusions d’une étude sur les usages politiques d’Internet en Espagne 17 montrent qu’il est réducteur de penser que l’utilisation politique de cette technologie ne fait que transposer en ligne des compor- tements existant hors ligne, comme ceux décrits ci-dessus. Elle crée et permet éga- lement de nouveaux usages en matière de politique. De nouvelles formes de participation émergent Internet est aujourd’hui l’espace privilégié de l’intelligence collective, où chaque utilisateur participe avec son avis, son opinion, sa contribution à une grande « folksonomie »18 . Les internautes sont désormais dans un contexte de notation permanente où chaque action est une microdécision influencée par l’avis, le com- mentaire de millions d’autres. Nous évaluons aujourd’hui nos commerces de proximi- té sur Yelp, nos chauffeurs sur Uber, nos hébergements sur AirBnb, nos rencontres amoureuses sur Tinder. Il n’est donc pas étonnant de voir apparaître des applica- tions dont la promesse est d’offrir la même simplicité d’usage pour la politique, 14 Engaging citizens : a game changer for development, The World Bank, Coursera https://d396qusza40orc.cloudfront.net/engagecitizen/pdf/closing_videos%20/transcri pt_MaryMcNeil.pdf 15 http://www.pewinternet.org/2009/09/01/the-current-state-of-civic-engagement-in- america/ 16 http://quarterly.demos.co.uk/article/issue-6/ge2015-the-first-social-media-election/ 17 Anduiza Eva, Cantijoch Marta, Colombo Clelia, Gallego Aina et Salcedo Jorge, The political uses of the Internet in Spain [Les usages politiques d’Internet en Es- pagne], Revista Española de Investigaciones Sociológicas, No. 129 (Janvier-Mars 2010), pp. 133 -146 18 Contraction de folk et de taxonomy désignant une classification de l’information décentralisée et spontanée faite par des utilisateurs non experts conceptualisée par l’architecte de l’information Thomas Wander Wal.
  • 12. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 12 sur 47 comme les applications de la startup américaine Brigade19 ou son équivalent français GOV20 . Brigade GOV Ecrans de présentation des applications, source : appstore À première vue, ces applications peuvent sembler triviales, dans le sens où elles ne paraissent pas apporter de contributions constructives au débat public. Elles disent pourtant répondre à une nécessité cernée par les résultats d’une étude du Pew Research Center intitulée « La spirale du silence sur les réseaux sociaux », pu- bliée en 2014. L’une des statistiques les plus marquantes de cette étude est la sui- vante : si 86% des Américains sondés par l’Institut ont déclaré se sentir touchés par les révélations d’Edward Snowden et vouloir participer au débat public sur ce sujet, seuls 42% se disaient prêts à partager une information ou à prendre position sur leurs comptes Facebook et Twitter21 . Sean Parker, qui a investi dans Brigade après avoir co-fondé Napster et avoir été le premier président de Facebook, se dit ainsi persuadé que les règles sociales implicites qui régissent nos publications sur les ré- seaux sociaux nous empêchent d’exprimer sincèrement nos opinions et limitent le débat politique. Il faut selon lui créer un nouveau réseau social purement politique où chacun puisse exprimer ses convictions politiques sans complexes. Le fait qu’un en- trepreneur de l’envergure de Sean Parker puisse investir 9 millions d’euros dans une application de ce type laisse à penser qu’il mise sur l’explosion des usages politiques d’Internet. Après la transition numérique, le peuple devient multitude Le concept de la « multitude » développé par Nicolas Colin et Henri Verdier dans L’âge de la multitude : entreprendre et gouverner après la révolution numérique offre quelques clefs d’analyse sur l’impact de ces nouveaux usages sur l’évolution du rapport citoyens-gouvernement. Le « peuple », entendu comme une masse indivi- sible et monolithique serait selon eux un concept dépassé. Aujourd’hui « des mil- liards d’êtres humains sont […] instruits, informés, équipés et connectés », ils faut désormais les considérer comme une multitude « d’individus extrêmement affirmés qui refusent d’être fondus dans la masse et défendent cette volonté d’être reconnus 19 https://www.brigade.com/ 20 http://www.gov-app.com/ 21 Social Media and the ‘Spiral of Silence’, Pew Research Center, août 2014 http://www.pewinternet.org/2014/08/26/social-media-and-the-spiral-of-silence/
  • 13. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 13 sur 47 individuellement par de l’interaction permanente. […] Quand nous utilisons tous les mêmes applications à l’échelle de centaines de millions, voire de milliards de per- sonnes nous exerçons une puissance considérable qui est bien plus importante que la puissance des grandes organisations traditionnelles. […] À de nouvelles manières de produire et de nouvelles manières de consommer devraient correspondre de nouvelles pratiques démocratiques »_22 . Internet et la révolution du pouvoir Pour l’Argentin Santiago Siri, auteur d’Hacktivismo 23 et cofondateur de DemocracyOS, nous assistons à une « grande révolution du pouvoir ». Internet est la première technologie de l’histoire de l’humanité où le coût d’émission et de réception de l’information est équivalent. Cette technologie, de par son accessibilité, permet de repenser et de renverser les modèles verticaux de production de valeur, d’organisation de la société et de gouvernance hérités de la Révolution Industrielle. L’exemple de Wikipedia suffit pour comprendre les dynamiques de décentralisation de la connaissance et d’intelligence collective rendus possibles par cette technolo- gie. Aucune autre invention n’a jamais eu autant de potentiel pour démocratiser et décentraliser le pouvoir. Les gigantesques marches de protestation observées en Égypte, en Libye, en Tunisie, au Yémen, en Syrie, en Turquie puis au Brésil, en Es- pagne, en Russie, en Grèce, au Vénézuela, au Mexique et en Argentine témoignent de ces nouvelles formes de pouvoir en présence. Ces « multitudes » qui s’organisent sur les réseaux sociaux exercent une incroyable pression sur les gouvernements. Elles ont plus d’une fois obtenu un changement de cap des gouvernements, empê- ché la promulgation de lois liberticides et même renversé des régimes autoritaires. Internet n’est pas la solution à tous les problèmes de gouvernance Il est toutefois dangereux de penser, comme certains cyber-utopistes tendent à le faire, qu’Internet est une solution miracle et qu’une plus grande connectivité des populations permet systématiquement la démocratisation. C’est ce que dénonce Ev- geny Morozov dans son ouvrage To save everything, click here. Comme il le dé- montre lors de son intervention TED, Internet peut dans certain cas freiner la démo- cratisation. Certains gouvernements autoritaires comme ceux de la Chine ou de la Russie sont devenus des experts dans l’utilisation du cyberespace à des fins de pro- pagande. Ces régimes ayant par exemple compris que la censure ne faisait qu’alimenter les polémiques, ils forment et payent des blogueurs très influents pour écrire des billets de blog à fort contenu idéologique afin de commenter les sujets sensibles. Dans le monde théorique, ce phénomène où les gouvernements « font appel à ceux qui les critiquent et les laissent débattre en ligne [se nomme la délibé- ration autoritaire] »24 . Pour plusieurs raisons, ce débat est bénéfique pour ces ré- gimes autoritaires. Premièrement, c’est une excellente source d’information pour identifier les réseaux de dissidents, ensuite, le fait d’informer et d’inviter les citoyens à débattre sur des politiques publiques permet de les rendre coresponsables de leur échec, et enfin, tout signe d’ouverture de ce genre permet d’augmenter la légitimité du gouvernement en place à l’intérieur et à l’extérieur du pays. 22 Nicolas Colin, Les barbares attaquent la démocratie, https://www.youtube.com/watch?v=3AJD5-X7gkQ 23 Siri, Santiago, Hacktivismo [Hacktivisme], Buenos Aires : Ed. Sudamericana 2015, p24 24 https://www.ted.com/talks/evgeny_morozov_is_the_internet_what_orwell_feared/
  • 14. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 14 sur 47 En ce qui concerne les effets d’Internet sur l’engagement citoyen, Morozov nous met en garde contre les fantasmes cyber-utopiques qui envisagent Internet comme un catalyseur de changement poussant les jeunes générations à manifester dans la rue. Si l’on entend énormément parler de cyber-activisme, à l’inverse, on évoque assez peu le cyber-hédonisme et à quel point ce nouveau média nous rend passifs. Morozov propose une version revisitée de la pyramide de Maslow25 pour la hiérarchisation des besoins sur internet (voir annexe 1). Il y place le militantisme au sommet de la pyramide et l’amusement à sa base, nous faisant prendre conscience d’une réalité extrêmement prégnante d’Internet aujourd’hui. Avant d’être un outil permettant aux citoyens d’influer la politique de leur pays, c’est avant tout un moyen de distraction. Morozov soutient ainsi que, même si un certain nombre d’études mon- trent qu’Internet joue un rôle d’émancipation sociale indéniable dans certaines socié- tés (en Chine, par exemple), il n’est pas évident qu’il se transforme nécessairement en engagement citoyen. À la lumière de ces analyses sur les nouvelles formes de participation, les nouveaux types de pouvoir, et le rôle que joue Internet dans ces bouleversements, il est important que les acteurs du système politique s’interrogent sur la façon de re- mobiliser les citoyens. Si la démocratie n’est ni le fait de voter à intervalles réguliers, ni celui d’arriver à mobiliser des millions de personnes dans la rue, comment définir la démocratie à l’ère d’Internet, telle qu’elle est aujourd’hui ou telle qu’elle pourrait être? Il est incontournable d’engager une réflexion autour de ces nouveaux modes de gouvernance et de ces nouvelles configurations démocratiques plus centrées au- tour de la participation du citoyen si l'on veut comprendre la manière dont les partis politiques et les autres institutions démocratiques peuvent de nouveau mobiliser les citoyens dans des « espaces invités » et ainsi initier un dialogue. Dans cette se- conde partie, nous nous attacherons ainsi à exposer plusieurs cadres théoriques dé- veloppés sur ce sujet pour ensuite les mettre en perspective avec une étude des cas de Podemos. Partie II: De nouveaux modèles pour penser la démocratie à l’ère d’Internet A. Évolutions théoriques de la participation citoyenne et des modèles de gouvernance Les modèles existants Il est important de rappeler dans un premier temps que « la démocratie n’est pas une destination finale, c’est un voyage sans fin » comme le déclarait John Kerry il y a peu, suite aux événements de Ferguson26 . La démocratie telle que conçue par les Grecs est un idéal duquel la plupart des démocraties contemporaines disent sou- haiter se rapprocher. Bien qu’aujourd’hui la majorité des pays fonctionnent selon un système représentatif, d’autres modèles permettant plus de participation citoyenne 25 Maslow, Abraham A theory of human motivation, 1940 26 http://cnsnews.com/news/article/patrick-goodenough/kerry-cites-cia-interrogations- ferguson-democracy-work-progress-us
  • 15. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 15 sur 47 existent aujourd’hui. La liste ci-dessous classe les différents systèmes possibles au- jourd’hui, du moins participatif au plus participatif27 . • la démocratie représentative: les citoyens élisent des représentants qui, in- vestis de ce mandat, décident pour eux sur une période de plusieurs années. • la démocratie délibérative: à mi-chemin entre la démocratie directe et la démocratie représentative. Dans ce système, les citoyens participent active- ment au débat pour définir l’action publique dans le cadre d’une construction de consensus entre les citoyens et le gouvernement. • la démocratie liquide: le citoyen a la possibilité de déléguer son vote à un autre citoyen qu’il estime mieux placé que lui-même pour voter sur certains sujets. À son tour, le délégué peut confier les voix qu’il détient à un autre ci- toyen de son choix, instituant ainsi une chaîne de confiance à plusieurs ni- veaux entre les délégués. Dans ce modèle, les mandats de délégation sont liquides et révocables à tout moment. Cette idée est défendue notamment par les Partis Pirates européens. • la démocratie directe: tous les citoyens votent et participent à la décision publique directement. Cette approche est la plus fidèle à l’idéal athénien. Les contraintes d’espace et de temps complexifient sa mise en pratique dans des pays peuplés de plusieurs dizaines de millions d’habitants. La participation citoyenne, un consensus politique pour le bon gouvernement Depuis quelques années nous assistons à un consensus politique de plus en plus fort autour des bienfaits de la participation citoyenne et de la nécessité de l’intégrer davantage dans nos démocraties, surtout au niveau local 28 . La ville de Porto Alegre, au Brésil, a mis en place il y a plus de trente ans un système de budget participatif qui donne d’excellents résultats et fait des émules aux quatre coins du monde, et notamment à Paris tout dernièrement.29 Aujourd’hui, Tiago Peixoto, cher- cheur à la Banque Mondiale, recense sur sa carte interactive plus de 1 500 initiatives de ce type à travers le monde : Initiatives de budgets participatifs à travers le monde (Banque Mondiale 30 ) 27 http://www.newscientist.com/article/mg22630180.400-better-than-a-ballot-box- could-digital-democracy-win-your-vote.html 28 Blondiaux, Loïc. 11 novembre 2004 « Démocratie délibérative et démocratie parti- cipative : une lecture critique » (à paraître dans Démocratie participative et gestion de proximité, Paris, La découverte, 2004) Conférences de la Chaire MCD. En ligne. <http://www.chaire-cd.ca>. 29 https://idee.paris.fr/budget-participatif 30 https://www.google.com/maps/d/viewer?mid=zVzhqoSAoelE.kA0oNs8Ilhwo&hl=en &usp=sharing
  • 16. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 16 sur 47 Quant aux recherches académiques sur le sujet, Loïc Blondiau, chercheur au Centre Européen de Sociologie de Sciences Politiques, constate qu’elles sont en plein « foisonnement »31 . La participation citoyenne au cœur du renouveau démocratique Si la participation citoyenne est devenue un concept aussi plébiscité au- jourd’hui, c’est probablement grâce aux possibilités offertes par les NTIC. En effet, la connectivité croissante des populations gagne même les endroits les plus reculés, et semble offrir aux aspirations démocratiques les moyens de leurs ambitions. Début 2015, l’Union Internationale des Télécommunications enregistrait plus de 3 milliards d’individus connectés à Internet, soit 42% de la population mondiale32 . La proportion d’utilisateurs connectés progresse chaque année grâce à une accessibilité toujours plus grande des dispositifs mobiles connectés à Internet. Dans quelques années, il sera techniquement possible, dans certains pays, de faire participer l’ensemble les citoyens à la vie politique. De fait, de nombreux auteurs sont très optimistes en ce qui concerne les possibilités offertes par Internet pour améliorer les relations gouver- nement-citoyen. Depuis l’avènement du web social, les usages des internautes créent de nouvelles interfaces de dialogue qui forcent les gouvernements à améliorer la manière dont leur administration interagit avec les citoyens33 . La Banque Mondiale est l’une des organisations à s’être le plus penchée sur les potentialités des nouvelles technologies de l’information pour les dynamiques de participation citoyenne. Nous nous rallierons donc aux définitions et concepts propo- sés par cette institution. Une définition actuelle de la participation citoyenne La Banque Mondiale définit la participation citoyenne de la manière suivante : « C’est une interaction à double sens entre les citoyens et le gouvernement, ou le secteur privé, qui permet aux citoyens de contribuer aux prises de déci- sion, avec comme objectif un meilleur développement »34 . Il existe différents types et degrés de participation, la Banque Mondiale les classe en deux catégories: « en profondeur » (thick) « en surface » (thin). Les formes de participation « en profondeur » sont celles qui exigent un fort degré d’implication des citoyens, comme lors de la mise au point d’un budget participatif. À l’inverse, celles « en surface » font référence à une participation rapide, simple et potentielle- ment virale, comme peut l’être une pétition sur le site change.org. 31 Loïc Blondiaux, Jean-Michel Fourniau, « Un bilan des recherches sur la participa- tion du public en démocratie : beaucoup de bruit pour rien ? », Participations Janvier 2011 (N° 1), p. 8-35. 32 http://www.blogdumoderateur.com/chiffres-internet/ 33 van der Meer Toni G.L.A., Gelders Dave et Rotthier Sabine e-Democracy: Explo- ring the Current Stage of e-Government [Explorer le stage actuel du e- Govouvernement] Journal of Information Policy, Vol. 4 (2014), pp. 489-506 34 Engaging citizens : a game changer for development, The World Bank, Coursera https://d396qusza40orc.cloudfront.net/engagecitizen/pdf/closing_videos%20/transcri pt_MaryMcNeil.pdf
  • 17. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 17 sur 47 La liste ci-dessous recense les différents dispositifs de participation citoyenne classés en fonction du degré d’implication offert au citoyen. Cette classification étant à mettre en parallèle avec les différentes dimensions d’engagement citoyen que permettent ces dispositifs, allant de la simple information à l’autonomisation (empo- werment). Au fur et à mesure que les citoyens passent de l’information à l’autonomisation, la participation citoyenne a plus d’impact sur les décisions poli- tiques. Participation tacticts (Thinnest to thickest)35 Dimensions of citizen engage- ment : embedding ICTs36 Limites et effets positifs de la participation citoyenne La Banque Mondiale considère que la participation citoyenne a des répercus- sions positives sur la vie politique à trois titres principaux. Pour commencer, la mise en place de programmes invitant à davantage de participation crée les conditions propices à une citoyenneté plus informée des enjeux politiques qui la concernent. Elle permet ensuite de réduire le fossé qui s’est creusé entre les citoyens et les re- présentants officiels du gouvernement en exposant chacune des parties aux diffé- rents points de vues. Enfin, l’un des principaux bénéfices à tirer de la participation citoyenne au sein du système politique est qu’elle oblige les responsables politiques à rendre compte de leurs actions. À la manière de Morozov, la Banque Mondiale avertit toutefois qu’il ne s’agit pas là d’une solution universelle à tous les problèmes de gouvernance. De même qu’il ne faut pas non plus idéaliser la capacité des NTIC à trouver des solutions aux problèmes structurels de gouvernance, l’engagement citoyen ne peut résoudre ou altérer fondamentalement la distribution du pouvoir au sein de la société. 35 Engaging citizens : a game changer for development, The World Bank, Coursera https://d396qusza40orc.cloudfront.net/engagecitizen/pdf/closing_videos%20/transcri pt_MaryMcNeil.pdf 36 Gigler, Björn-Sören, and Savita Bailur, Closing the Feedback Loop: Can Techno- logy Bridge the Accountability Gap? [Boucler la boucle du dialogue : la technologie peut-elle combler la fracture de la redevabilité] Washington, DC: La Banque Mon- diale 2014 , p. 281
  • 18. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 18 sur 47 Facteurs clefs de succès d’un programme de participation citoyenne À l’issue de son cours Engaging Citizens : a game changer for development, la Banque Mondiale énumère un certains nombre de bonnes pratiques à suivre pour la mise en place de programmes de participation citoyenne. Pour pouvoir fonctionner, ces programmes doivent commencer par envisager la participation citoyenne comme un partenariat dynamique et coopératif tissé entre le gouvernement et les citoyens. Plutôt que de circuler dans un seul sens sans susci- ter de réponse significative, l’information doit circuler librement dans les deux sens, entre les citoyens et le gouvernement. C’est ce que la Banque Mondiale appelle « boucler la boucle du dialogue » (closing the feedback loop) (voir annexe 2). Sa mise en application permettrait de réduire la distance entre les citoyens et les res- ponsables politiques. Sous cet angle, les retours de la part des citoyens (feedbacks) et l’information sont deux aspects très importants à traiter. En effet, le fait d’être à l’écoute des retours des citoyens est l’une des manières les plus efficaces de consta- ter si un programme fonctionne ou pas sur le terrain. De plus, le fait d’y répondre convenablement et dans un délai assez court est extrêmement important, sous peine d’alimenter avec de nouvelles raisons le cynisme des citoyens face au service public. La mise en place de cette pratique suppose ainsi un changement culturel centré sur l’ouverture, où l’information rendue accessible est véridique, pertinente et cohérente pour le citoyen. Afin que le citoyen participe, il est important de réduire le coût de la participa- tion en utilisant notamment les NTIC. L’approche coûts-bénéfices n’étant pas suffi- sante pour expliquer les logiques qui sous-tendent la participation, il est important de recourir également aux leviers psychologiques, comme le devoir civique ou encore l’appartenance sociale, tout en donnant à connaître les bénéfices directs de la parti- cipation pour le citoyen. Pour répondre de manière plus précise aux besoins des ci- toyens, il est crucial de décentraliser la mise en place de ces politiques. En termes de conception des dispositifs, la Banque Mondiale préconise une approche sur le long terme, étendue au-delà du local, et à facettes multiples. Elle recommande donc une approche stratégique (long terme) plutôt qu’une approche plus tactique, axée sur le court terme, réduite à un seul sujet ou outil, et limitée au niveau local (voir annexe 3). Une analyse approfondie des études existantes montre en effet que, dans une approche tactique, l’information mise à disposition n’est géné- ralement pas suffisante pour encourager l’action collective. À cette échelle, la lutte contre la corruption par les citoyens n’est pas efficace et le pouvoir de décision a tendance à être accaparé par les élites. Ensuite, l’utilisation d’un mélange de diffé- rentes tactiques de participation plus ou moins exigeantes (« thick » et « thin ») de la part du citoyen, mélangeant de manière intelligente les instances de participation en ligne et hors ligne permet d’augmenter la participation et l’accessibilité d’un pro- gramme. La technologie doit être utilisée de manière intelligente avec un objectif bien précis plutôt que de manière systématique. Après la transition numérique, la transition démocratique Pour certains, nos systèmes de gouvernance sont en pleine « transition dé- mocratique »37 . Cette expression désigne au départ le passage progressif d’un ré- 37 http://www.huffingtonpost.fr/armel-le-coz/projet-democratie- participative_b_8003102.html
  • 19. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 19 sur 47 gime autoritaire à un régime démocratique, comme ce fut le cas au Chili, en Es- pagne ou en Argentine. Armel Lecoz, fondateur du collectif Démocratie Ouverte, l’emploie aujourd’hui pour décrire le processus de renouvellement des pratiques dé- mocratiques pour adopter un fonctionnement plus ouvert, plus transparent et partici- patif. Son utilisation dans ce sens fait inévitablement écho à la « transition numé- rique » qui, après avoir révolutionné nos modes de production de valeur, de commu- nication, et d’apprentissage s’attaque désormais au fonctionnement de nos démocra- ties. L’utilisation de cette expression suppose une transition vers un système al- ternatif à la démocratie représentative. Il convient donc de s’interroger sur la nature du système qui viendra remplacer la démocratie représentative. Si le modèle de dé- mocratie délibérative inspiré des travaux respectifs de John Raws et Jürgen Haber- nas pose les fondements théoriques d’un système plus participatif pour les citoyens, d’autres concepts plus récents comme « e-Governement » et « e-Democracy » of- frent une grille d’analyse plus actuelle de par leur prise en compte du rôle des NTIC dans le processus de transition démocratique. La « e-Democracy » comme forme ultime du « e-Government » Le « e-Government » peut être défini par « les principales initiatives de ges- tion et distribution de l’information ou de service public à tout niveau de gouverne- ment […] pour les citoyens ou entreprises, impliquant l’utilisation d’Internet de mul- tiples façons, des sites web, l’intégration des systèmes et l’interopérabilité pour amé- liorer la qualité et la sécurité des services (information, communication, élaboration de politiques publiques) et comme une nouvelle stratégie ou approche clef » dans la transition démocratique » 38 . Des gouvernements du monde entier ont commencé à mettre en place des programmes de ce type afin d’améliorer leur relation gouvernement-citoyen en rédui- sant la distance qui les sépare par le dialogue. La plus grande partie de la littérature sur le « e-Government » envisage ce concept comme un principe évolutif passant par plusieurs étapes souvent nommées « information », « interaction » et « transac- tion » et dont le stade final est la « e-Democracy », caractérisée par une nouvelle manière de penser le gouvernement et des citoyens plus engagés dans la vie poli- tique. Dans le cadre d’un raisonnement linéaire, il est raisonnable de dire que le stade de l’e-Democracy ne peut être atteint qu’à la condition que les étapes précé- dentes aient été achevées. « e-Democracy », « digital democracy », « interactive democracy » ou encore « cyberdemocracy », sont autant de termes qui renvoient à une même idée. Il n’en existe pas pour autant pas de définition unique. Le Parlement Britannique en donne une assez large : « Utilisation des NTIC pour augmenter la participation citoyenne au sein du système démocratique ». Traditionnellement, ces initiatives sont classées en deux catégories : • Approche descendante (top-down): les initiatives viennent du gouvernement dont l’objectif est généralement la réduction des coûts, l’efficacité ou encore la transparence ; 38 van der Meer Toni G.L.A., Gelders Dave et Rotthier Sabine e-Democracy: Explo- ring the Current Stage of e-Government [Explorer le stage actuel du e- Govouvernement] Journal of Information Policy, Vol. 4 (2014), pp. 489-506
  • 20. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 20 sur 47 • Approche ascendante (bottom-up): les initiatives sont proposées par des ci- toyens dont le l’objectif est d’obtenir une plus grande transparence du gou- vernement, la responsabilisation des élus ou simplement le fait d’informer d’éduquer et militer sur un sujet donné. Ces initiatives peuvent ensuite suivre deux dynamiques, l’une informative dite « à sens unique » (one-way), caractérisée par exemple par la communication d’une in- formation par le gouvernement à ses citoyens, l’autre beaucoup plus conversation- nelle dite « à double sens » (two-way) comme les sondages d’opinion, ou encore une consultation citoyenne sur un projet de loi39 . « The Loch Ness Model », de la transparence à la co-production La Banque Mondiale a une approche intéressante pour analyser l’impact des NTIC sur la gouvernance. Grâce au modèle « Loch Ness », elle identifie les endroits où ces technologies s'avèrent le plus cruciales pour aider l’administration (supply side of governance) à passer à un fonctionnement plus ouvert, plus inclusif, plus per- formant mais aussi pour autonomiser les citoyens (demand side of governance) en leur donnant plus de possibilités de participer et d’avoir un impact sur les décisions politiques. Sur la base de cette approche, le Loch Ness Model identifie quatre modèles de gouvernance. Chacun de ces modèles décrit une approche émergente d’open government dont le niveau participation citoyenne et prise de décision collaborative vont en augmentant de la transparence à la co-production. Quatre modèles schéma- tisés ci-dessous que nous allons maintenant examiner plus au détail. The Loch Ness Model; Process40 Le gouvernement transparent Le Transparent government, est la forme d’open government où les interac- tions gouvernement-citoyen sont les plus réduites. En effet ce modèle met surtout l’accent sur l’open-data, la mise à disposition d’un maximum de données et 39 Office of Science and technology, E-Democracy postnote [Note sur la démocratie éléctronique], UK’s Parliament, Janvier 2009, disponible sur http://www.parliament.uk/documents/post/postpn321.pdf 40 Gigler, Björn-Sören, and Savita Bailur, Closing the Feedback Loop: Can Technolo- gy Bridge the Accountability Gap? [Boucler la boucle du dialogue : la technologie peut-elle combler la fracture de la redevabilité] Washington, DC: La Banque Mon- diale 2014
  • 21. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 21 sur 47 d’information sur les programmes du gouvernement et les affaires publiques en gé- néral. Si l’accès aux données publiques par les citoyens est nécessaire à l’engagement citoyen, la Banque Mondiale montre que ce genre de politique de transparence reste très unilatéral et continue de traiter le citoyen comme un récep- teur passif d’une politique conçue par le gouvernement. De plus, de nombreux pro- grammes de ce type n’ont pas trouvé d’utilité pour les citoyens. L’information fournie par les gouvernements était souvent peu travaillée, ce qui limitait les possibilités d’appropriation par le citoyen. Comme nous le disions plus tôt, considérer que l’open government se limite à des politiques d’open data est extrêmement réducteur, la Banque Mondiale considère que c’en est d’ailleurs l’expression la plus rudimentaire. Le gouvernement participatif Le Participatory Government va plus loin que la transparence. Il met en place les conditions nécessaires à une participation citoyenne significative au sein de pro- grammes gouvernementaux. Le gouvernement joue le rôle de fournisseur de ser- vices, où ses représentants doivent se montrer à l’écoute et répondre le plus vite et le plus précisément possible aux besoins des citoyens. Mis à part ce fort degré de réactivité, au centre de cette approche se trouve un programme complet permettant d’organiser le débat public et la participation citoyenne, facilité par l’utilisation des NTIC. Il en résulte de meilleures décisions pour l’amélioration du service public. La Banque Mondiale considère cette forme d’open government comme un premier pas vers une participation citoyenne riche et porteuse de sens. Le gouvernement collaboratif Le collaborative government encourage la participation active des citoyens au sein même de la conception et de la prestation du service public. Le rôle du gouver- nement devient alors de fournir une plateforme où toutes les parties prenantes peu- vent se rencontrer et collaborer. Cette approche est basée sur trois principes de fonctionnement : • La circulation à double sens de l’information entre les citoyens et le gouver- nement • Le partenariat et la collaboration entre les différents services du gouverne- ment et entre les représentants et les représentés dans la conception et le déploiement des programmes • Un fort degré d’implication des citoyens au sein du débat public sur les poli- tiques prévues Dans cette forme d’open gouvernance, il est extrêmement important que les dynamiques dans lesquelles les citoyens participent à la définition des priorités poli- tiques et à la prise de décision fassent preuve de ce que Noveck appelle une véri- table « culture de la participation ». Selon O’Reilly, les technologies jouent dans ce contexte un rôle important dans la réalisation du gouvernement comme plateforme. L’open data et les technologies collaboratives telles que celles citées précédemment, peuvent donner les moyens à n’importe quel citoyen de construire un service inno- vant qui connecte les citoyens au gouvernement, leur donne de la visibilité ou même leur permet de participer directement à l’élaboration de politiques publiques. Dans ce type de gouvernance, le citoyen devient réellement actif, plutôt que de profiter passi- vement des solutions fournies par le gouvernement. Il adopte une attitude volonta- riste de collaboration avec le gouvernement pour aider à construire le service public qui répond à ses besoins.
  • 22. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 22 sur 47 Dans son intervention TED, Coder une meilleure gouvernance, Jennifer Pahlka, directrice du programme Code For America, donne l’exemple d’une applica- tion créée par l’un de ses développeurs, AdoptAHydrant.org, qui permet aux habi- tants de Boston d’adopter une borne à incendie. Une fois adoptée, son propriétaire peut lui donner un nom et est chargé de la déneiger en hiver pour éviter qu’elle ne s’abîme. Cette application empathique et sympathique a connu un grand succès à Boston, et n’a d’ailleurs pas tardé à se viraliser et à être répliquée dans d’autres villes des Etats Unis. Capture d’écran de l’application AdopteAHydrant.org Ce type d’applications montre qu’en utilisant des dynamiques de crowdsourcing41 , il est possible de mobiliser les citoyens en créant un réseau de con- tributeurs actifs qui participent à l’amélioration du service public de leurs propres mains. Dans ce modèle, le pouvoir de décision reste concentré dans les mains des décideurs politiques, qui selon la Banque Mondiale tendent à ne pas prendre en compte l’entièreté des contributions faites par les citoyens. Le gouvernement co-produit Le modèle le plus avancé en termes de participation citoyenne est celui de la co-production (citizen centered). Il est caractérisé par la prise de décision d’un com- mun accord entre les citoyens et le gouvernement. Ce concept a été formalisé dans les années 1970 par Elinor Ostrom qui voyait dans ce modèle le moyen de combler la « grande fracture » séparant les citoyens, les sociétés civiles et le gouvernement. Il a ensuite été porté par la New Economics Foundation pour la possibilité qu’il offre aux citoyens de devenir de « véritables acteurs du changement ». Dans ce modèle, la relation citoyen-gouvernement est changée, on « passe de la dépendance à la mutualité à la réciprocité ». La clef en est l’autonomisation (empowerment) des citoyens, qui doivent être capables de concevoir et de gérer les politiques en partenariat avec leurs représentants. Pour ce faire, le pouvoir doit être partagé équitablement entre les agences gouvernementales et les citoyens. De plus, une « ouverture radicale » est nécessaire pour que ce genre de processus se mette en place. Les NTIC jouent ici un rôle fondamental dans la création d’outils de prise de décisions non hiérarchiques où chaque citoyen peut être entendu à l’intérieur d’un système décentralisé. Dans ce modèle de co-production, le gouvernement est char- gé de faciliter les partenariats entre les différentes parties prenantes. Quant aux ci- toyens et à la société civile, ils sont responsabilisés pour la cogestion des ressources et la prise en charge du service public. Un tel paradigme est évidemment à imaginer sur le long terme, dans le sens où il requiert un changement culturel et comporte- 41 Qui met à contribution le public pour le fonctionnement de son service.
  • 23. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 23 sur 47 mental au sein de l’administration et des mentalités citoyennes, ainsi qu’une vision claire des décideurs politiques et des leaders citoyens. B. Open government et civic technologies : expérimentations pour rendre possible la démocratie du XXIe siècle Le mouvement open government, expérimentations et théories Pour envisager des réponses à ces problématiques, des mouvements tels que l’«open goverment », le « government 2.0 » ou le « we-goverment » ont émergé et gagnent en visibilité depuis quelques années42 . Leur proposition de renouvelle- ment du système démocratique s’articule autour de trois valeurs : la transparence, la redevabilité (acountability) et la participation citoyenne. Plus concrètement il s’agit d’une doctrine de gouvernance visant à « améliorer l'efficacité et la responsabilité des modes de gouvernance publique. Elle établit que les citoyens ont le droit d’accéder aux documents et aux procédures de leurs gouvernements afin de favori- ser une transparence et une responsabilisation accrue, et de donner aux citoyens les moyens nécessaires pour contrôler, superviser et prendre part aux décisions gou- vernementales et locales »43 . Il est intéressant de noter que la définition de ce concept a été largement in- fluencée par le mouvement du logiciel libre44 , grâce à l’action d’Aaron Schwartz. Ce jeune hacker a été parmi les premiers à forcer l’ouverture des données des services publics aux États-Unis en piratant successivement les bases de données des Cours de Justice états-uniennes (pacer.gov) et le service d’accès aux publications acadé- miques du monde entier JSTOR (jstor.org) en les rendant accessibles gratuitement au public45 . La philosophie et les valeurs qu’il défendait ont inspiré de nombreuses initiatives gouvernementales d’open data 46 . La France a par exemple créé etalab.gouv.fr et la plateforme data.gouv.fr, mais il y a aussi ouvert.canada.ca au Canada, openbelgium.be en Belgique, whitehouse.gov/open aux Etats unis, da- ta.gov.uk au Royaume Uni et même data.gov.tn et opendata.interirieur.gov.tn en Tu- nisie. L’open government ne se limite pas l’open data c’est un modèle de gouver- nance qui place le citoyen au centre Il serait réducteur de considérer que l’open governement se limite à l’open data. Le collectif francophone Démocratie Ouverte considère que son champ 42 Gigler, Björn-Sören, and Savita Bailur, Closing the Feedback Loop: Can Technolo- gy Bridge the Accountability Gap? [Boucler la boucle du dialogue : la technologie peut-elle combler la fracture de la redevabilité] Washington, DC: La Banque Mon- diale 2014 43 Définition du collectif Démocratie ouverte inspirée de l’ouvrage Open Government: Transparency, Collaboration and Participation in Practice aux éditions O'Reilly Media 2010 http://openlibrary.org/books/OL24435672M/Open_Government ISBN = 978-0- 596-80435-0 / mais également le plan d'action du Canada pour un gouvernement ouvert http://www.ouvert.gc.ca/open-ouvert/ap-pa01-fra.asp#toc1 44 Mode de développement de logiciels où les utilisateurs ont accès au code source et peuvent le modifier à volonté. http://www.fsf.org/ 45 Siri, Santiago, Hacktivismo [Hacktivisme], Buenos Aires : Ed. Sudamericana 2015, p150 - 152 46 Programme d’ouverture des données publiques
  • 24. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 24 sur 47 d’action est en effet bien plus étendu, incluant notamment l’organisation de consulta- tions et de concertations citoyennes, la co-construction de la loi et l’organisation de partenariats entre le gouvernement et la société civile, entre autres. Un exemple d’expérimentation de ce genre est le site Parlement et Citoyens qui héberge des consultations pour le compte d’élus parlementaires, dont la vocation est de faire participer les citoyens à l’élaboration d’un projet de loi qui sera ensuite porté par l’élu en question à l’Assemblée Nationale47 . Une infographie (voir annexe 4) réalisée par Démocratie Ouverte détaille le vaste champ de l’action de l’open governement en l’articulant autour de trois concepts-clef : la collaboration, la partici- pation et la transparence. De nouveaux outils pour une nouvelle démocratie : la civic technology Le fait que les nouvelles technologies de l’information révolutionnent et pren- nent une place de plus en plus en importante dans la manière dont nos institutions démocratiques fonctionnent et interagissent avec les citoyens crée de nouveaux be- soins en termes d’outils. Pour répondre à cette demande un nouveau secteur de l’industrie Internet est en train d’émerger : la civic technology. On désigne par ce terme les technologies permettant de favoriser la partici- pation citoyenne, la communication entre représentants et représentés ou encore d’améliorer le fonctionnement de l’administration48 . Les investissements soutenant des projets dans ce secteur sont en constante augmentation. Entre 2011 et 2013 ils ont dépassé les 430 millions de dollars, selon un rapport de la fondation Knight49 . Les défis sont en effet de taille, car les nouveaux outils qui émergent aujourd’hui pour le secteur public doivent permettre la collabora- tion de plusieurs milliers de personnes tout en restant inclusifs et représentatifs. Que l’objectif soit de générer des idées, de débattre ou de fixer un ordre de priorités commun et de se mettre d’accord sur sa réalisation de nombreux outils sont au- jourd’hui à disposition. En voici les principaux selon Beth Simone Noveck, première Deputy Chief Technology Officer des Etats Unis entre 2009 et 201150 (pour plus de détails sur ces outils voir l’article complet en annexe 5). Définition d’agenda et brainstorming Vote • Loomio • Google Moderator • DeLib • Dialogue App • Your Priorities • Democracy 2.1 • OpaVote • Ranked-choice • Approval Co-écriture Discussion et questions réponse 47 https://www.parlement-et-citoyens.fr/ 48 http://www.codeforamerica.org/startups/civic-entrepreneurship-2014/ 49 http://knightfoundation.org/press-room/press-release/report-more-430-million- invested-tech-organization/ 50 http://www.governing.com/columns/smart-mgmt/col-participatory-democracy- emerging-tools.html
  • 25. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 25 sur 47 • DemocracyOS • Hypothes.is • Stack Exchange • Discourse • Crowdcrafting • Demos L’utilisation d’outils open source comme choix politique pour la transparence Si certaines de ces technologies sont open source51 , à l’instar de Democra- cyOS ou de Loomio, ce n’est pas le cas de toutes (ex : Google Moderator). Ceci constitue une différence majeure lorsque l’on envisage de concevoir et d’expérimenter des programmes d’open government. L’une des valeurs fondatrices de ce genre de mouvement est la transparence. Le fait que les citoyens aient la pos- sibilité de connaître dans les moindres détails la manière dont elles sont conçues est pour certains52 un aspect indispensable de toute technologie civique. C’est selon eux, la seule manière de gagner la confiance des citoyens tout en évitant que ces technologies web ne soient utilisées par les gouvernements pour contrôler l’accès à l’information et observer de manière intrusive le comportement des citoyens53 . Nous avons jusqu’ici évoqué la participation citoyenne de manière générale. Dans cette troisième partie nous étudierons plus précisément le rôle qu’elle joue au sein des partis politiques. Pour certains auteurs, les partis politiques traditionnels vivent leurs dernières heures54 . L’incapacité de la gauche comme de la droite de se mettre d’accord sur le moindre sujet, les scandales à répétition et les structures pyramidales et politiques qui dominent aujourd’hui les partis peinent à mobiliser. Ils semblent si peu adaptés pour faire face aux enjeux qu’ils doivent affronter que de nouveaux par- tis émergent aux quatre coins de l’Europe. Certains d’entre eux adoptent des struc- tures agiles et parviennent, grâce à Internet, à mobiliser un grand nombre de ci- toyens autour de leurs projets politiques. Selon Geoff Mulgan, directeur de NESTA55 , ces nouvelles pratiques et formes d’organisation pourraient bien définir les nouvelles normes des partis politiques de demain56 . Partie III: Le renouveau démocratique des partis poli- tiques, le cas de Podemos 51 Le code de leur application est consultable par tous et chacun peut contribuer à son évolution 52 https://www.facebook.com/pablo.gianferro/videos/vb.1035417602/10204979849549 366/?type=2&theater 53 van der Meer Toni G.L.A., Gelders Dave et Rotthier Sabine e-Democracy: Explo- ring the Current Stage of e-Government [Explorer le stage actuel du e- Gouvernement] Journal of Information Policy, Vol. 4 (2014), pp. 489-506 54 http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1233140-les-partis-vont-mourir-de-robert- hue-un-manuel-de-combat-pour-une-gauche-en-panne.html 55 Association caritative soutenant l’innovation civique à travers son programme D- CENT, http://www.nesta.org.uk/project/d-cent 56 http://www.prospectmagazine.co.uk/science-and-technology/the-dawn-of-digital- democracy
  • 26. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 26 sur 47 A. Les partis politiques traditionnels ne représentent plus les citoyens et favorisent l’émergence de nouvelles formations politiques en Europe Les partis politiques à l’origine d’un malaise de la représentation Pour Pierre Rosanvallon, nous assistons à « l’épuisement des partis poli- tiques ». Dans un entretien pour le journal Libération publié à l’occasion de la paru- tion de son dernier livre, il déclare: « Aujourd’hui, un parti politique n’est plus un or- gane qui représente la société auprès des pouvoirs, c’est à l’inverse devenu un relais des pouvoirs vers la société » 57 . Selon lui, les partis politiques n’exercent plus leur fonction première de représentation. Ils sont devenus « des auxiliaires des gouver- nants ou de ceux qui aspirent à gouverner »58 . Conséquemment, le rôle du Parle- ment a lui aussi évolué. Plutôt que de représenter la société, « il est [aujourd’hui] là pour soutenir ou combattre le gouvernement en place». Cette évolution est pour lui à l’origine du malaise de la représentation que nous vivons aujourd’hui. De nouveaux partis émergent et gagnent en puissance Ce contexte a favorisé l’émergence de nouveaux partis dans toute l’Europe au cours de ces dernières années. Souvent situés aux extrêmes, qu’il s’agisse à droite du UK Independence Party (UKIP) au Royaume-Uni et de l’Alternative Für Deutschland en Allemagne, ou à gauche de Podemos en Espagne et du Movimento 5 Stelle en Italie, tous profitent de la défiance et de la colère que les citoyens éprou- vent envers la classe politique traditionnelle et ses partis. Aujourd’hui, beaucoup de ces formations sont devenues de sérieuses candidates au pouvoir. Pour expliquer ce phénomène, beaucoup se sont penchés sur le programme de ces partis, tantôt po- puliste, anti-européen ou anti-migrant ; assez peu en revanche ont eu l’idée de s’intéresser à la manière novatrice de fonctionner de certains. Prenons le cas de Podemos. La nouveauté de ce parti ne tient pas tant aux idées qu’il porte qu’à la méthode qu’il emploie59 . En effet, depuis des années, la Gauche Unie (Izquierda Unida) défend un programme similaire sans pour autant bouleverser l’échiquier politique. L’horizontalité de la structure organisationnelle de Podemos et son utilisation des NTIC pour mobiliser et faire participer un grand nombre de citoyens à son mouvement politique sont très innovantes. Pour certains, ces pratiques ont joué un rôle clef dans le rapide succès électoral de cette forma- tion60 . Origines et contexte de l’émergence de Podemos Avant de nous intéresser à ces nouvelles pratiques il est intéressant de comprendre dans quel contexte elles sont nées. Les origines de Podemos nous for- cent à remonter au mouvement des Indignés (Indignados). Trois ans après avoir mobilisé des centaines de milliers de personnes, ce mouvement social qui exigeait un changement radical dans la politique du pays s’était essoufflé. Alors que 80 % de 57 http://www.liberation.fr/politiques/2015/08/23/pierre-rosanvallon-gouverner-aujourd- hui-c-est-seduire-pour-survivre_1368256 58 http://www.dailymotion.com/video/x2ko23k 59 http://www.monde-diplomatique.fr/2015/01/LAMBERT/51929 60 http://politica.elpais.com/politica/2014/11/25/actualidad/1416910135_495498.html
  • 27. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 27 sur 47 la population se disait en accord avec le mouvement, la majorité a continué à voter pour les partis traditionnels61 . Début 2014, la situation espagnole était pourtant loin de s’être améliorée, avec notamment près deux mille affaires de corruption recensées, impliquant au moins cinq cents hauts fonctionnaires pour un coût estimé à quarante milliards d’euros par an. En outre, dans un contexte d’explosion du chômage, le premier mi- nistre Mariano Rajoy annonçait une nouvelle réduction des allocations chômage. Pour couronner le tout, il faisait voter une loi de « sécurité citoyenne » qualifiée de liberticide par de nombreux critiques puisqu’interdisant de nombreuses formes de mobilisation citoyenne et rendant impossible toute reproduction légale des événe- ments de mai 2011. « Prendre les choses en main : convertir l’indignation en changement poli- tique »62 , c’est avec cette proposition que naît Podemos, qui publie son manifeste en janvier 2014 dans le journal Público. Ce manifeste co-signé par une trentaine d’intellectuels, de personnalités médiatiques, de journalistes et de militants poli- tiques, affirme la nécessité de transformer le mouvement social des Indignés en une force politique institutionnalisée capable de se présenter aux élections européennes de mai 2014. Si Podemos « tranche avec les appels à la démocratie directe de la Puerta del Sol, [il] se veut l’héritier de « l’esprit de mai », notamment à travers ses principes de financement participatif, de transparence et de délibération collective»63 . Les trois conditions posées à la création du parti attestent de cette démarche participative. Pour exister, le site web devra compter cinquante mille soutiens; les candidatures et l’écriture du programme politique seront ouverts à la participation de tous et des ententes devront être trouvées avec les différents partis de gauche et les mouvements citoyens. Très vite les résultats sont au rendez-vous. En quatre mois à peine, avec une campagne disposant d’un budget un peu inférieur à cent quarante mille euros64 et malgré une couverture médiatique minimum, Podemos a réussi à ob- tenir 1 253 837 voix, obtenant ainsi cinq sièges Parlement Européen, occupés par des députés dont la moyenne d’âge est de 34 ans65 . Pourquoi choisir Podemos? Pour son succès et ses pratiques, Podemos constitue dans le cadre de ce mémoire un objet d’étude passionnant pour tenter de montrer dans quelles condi- tions la participation citoyenne peut jouer un rôle dans la remobilisation massive de citoyens autour d’un projet politique. B. Etude de cas : les pratiques innovantes de Podemos Podemos aujourd’hui c’est : Pour ce qui est du monde dématérialisé, le mouvement compte aujourd’hui 381 185 personnes enregistrées sur la plateforme de participation en ligne 61 http://www.monde-diplomatique.fr/2015/01/LAMBERT/51929 62 http://fr.scribd.com/doc/199547061/Manifiesto-Mover-Ficha 63 http://www.monde-diplomatique.fr/2015/01/LAMBERT/51929 64 Sur des fonds récolté uniquement via une plateforme de financement participatif 65 http://www.pauljorion.com/blog/2014/12/11/podemos-2014-annee-de-fin-de- surfusion-par-lazarillo-de-tormes/
  • 28. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 28 sur 47 participa.podemos.info, 978 117 fans sur sa page Facebook (presque cinq fois plus que le PP et le PSOE réunis) et 723 312 abonnés sur Twitter (plus que le PP et le PSOE réunis)66 . Dans le monde physique, les sondages font de ce nouveau parti la troisième force politique d’Espagne, juste derrière le PSOE et le PP67 . Quand un groupe d’internautes tente de définir Podemos sur Wikipedia, le débat éclate sur l’encyclopédie collaborative. « Extrême gauche », « égalitaire », « républicain », « chaviste », « totalitaire », « antisystème », et «populiste » sont quelques-uns des qualificatifs qui lui sont attribués. Podemos réagit alors en donnant la définition suivante de son mouvement : « [Podemos] c’est un outil au service de la citoyenneté dont les objectifs sont la souveraineté populaire et la réduction du déficit démocratique que nous vi- vons. Et ceci, nous l’avons prouvé en créant une structure ouverte, vivante et évolutive, c’est à dire démocratique et citoyenne, où tout le monde peut parti- ciper »68 . Ce discours positif sur la participation citoyenne fait immanquablement pen- ser à la vague d’optimisme qui avait traversé la France il y quelques années avant de s’essouffler assez rapidement. En 2007, le site web Désirs d’avenir et l’organisation de débat citoyen dans toute la France avaient démarqué la campagne présidentielle de Ségolène Royal. Sont venus ensuite la Coopol, pour les Socialistes et les Créateurs de possibles pour l’UMP, des réseaux sociaux militants dont l’objectif était d’initier des dynamiques de participation via Internet. Les deux tenta- tives n’ont jamais réussi à attirer suffisamment de militants et ont très vite été aban- données par les partis qui avaient pourtant investi des sommes importantes dans leur développement69 . Comment expliquer dès lors le succès impressionnant des dynamiques de participation instaurées par Podemos ? C’est ce que nous tenterons de faire ici en réutilisant les notions théoriques abordées dans la seconde partie. Podemos boucle-t-il la boucle du dialogue ? Comme nous l’avons vu dans la partie précédente, la Banque Mondiale for- mule un certain nombre de recommandations pour une participation citoyenne de qualité. Voyons si elles sont appliquées par Podemos. Ce qui attire tout d'abord l’attention dans l’organisation interne de Podemos, ce sont les « cercles » (círculos) qui en constituent la base. Il en existe deux types. Un type « territorial » d’une part, qui regroupe des citoyens d’une même zone géo- graphique, et un type « sectoriel » d’autre part, qui regroupe des citoyens en fonction de leurs compétences professionnelles ou d’un projet qu’ils doivent mener pour le parti. Il existe ainsi des cercles regroupant les artistes, les philosophes, les avocats, les économistes, les écologistes, les geeks, les écrivains, les retraités ou les scienti- fiques adhérents du mouvement Podemos. 66 Chiffres récoltés le 5/10/2015 67 https://es.wikipedia.org/wiki/Podemos_%28partido_pol%C3%ADtico%29#/media/Fil e:ElectionMonthlyAverageGraphSpain2015.png 68 https://www.facebook.com/permalink.php?story_fbid=349010278589051&id=26921 2336568846 69 http://rue89.nouvelobs.com/2015/04/27/cimetiere-numerique-democratie- participative-258807
  • 29. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 29 sur 47 En quelques mois seulement, ces cercles ont proliféré. Après le succès élec- toral de juin 2014, on en comptait plus d’un millier70 . Ces espaces diffèrent grande- ment de ceux offerts par les partis traditionnels tel que le PP et le PSOE. Carte des inscrits à Podemos par municipalité au 29/10/201471 Pour commencer, n’importe qui peut créer son propre cercle, ils sont ouverts à tous, on peut y adhérer sans frais et leur fonctionnement est très libre. Leur fonc- tion est avant tout de rassembler au niveau local des personnes ayant le même ressenti par rapport à la politique. Faire partie d’un cercle Podemos crée un senti- ment d’appartenance au mouvement et constitue pour certains un premier pas vers la participation politique. Ensemble, ces cercles constituent un réseau extrêmement puissant, permettant d’amplifier les messages portés par Podemos. De la même fa- çon, ils ont joué un rôle clef dans le recrutement des 350 000 adhérents que compte aujourd’hui le parti. Sans le genre de proximité permise par ce réseau de cercles, il aurait été impossible pour Podemos de créer une base d’adhérents aussi nombreuse et participative. Organiser la participation d’une base d’adhérents aussi large n’est pas chose aisée. L’utilisation des NTIC par Podemos dans ce contexte est particulièrement inté- ressante. Un portail dédié à cet usage a été créé pour les adhérents72 . Une fois ins- crit, un adhérent se voit offrir un large éventail de possibilités et d’outils pour contri- buer à l’activité du parti. Depuis cet espace les adhérents peuvent proposer une ini- tiative, faire un don, s’informer, réagir en temps réel sur appgree et accéder à Plaza Podemos, l’espace de débat national et régional hébergé par Reddit. 70 http://politica.elpais.com/politica/2014/11/25/actualidad/1416910135_495498.html 71 http://elpais.com/elpais/2014/11/25/media/1416916300_767012.html 72 Toute personne inscrite sur le site web
  • 30. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 30 sur 47 Capture d’écran du portail de la participation de Podemos (participa.podemos.info) C’est aussi sur ce portail qu’a été menée la primaire ouverte73 ayant conduit à la désignation des candidats aux élections européennes. Au sein des différents espaces de participation proposés par Podemos, diffé- rentes mesures ont été mises en place pour que les participants sentent que leur voix compte. Lorsque l’on visite Plaza Podemos, par exemple, on s'aperçoit vite qu’une équipe baptisée « equipoparticipación » est chargée d’animer le débat sur la plateforme en répondant aux interrogations des utilisateurs. Le processus de sélection des initiatives citoyennes est également intéres- sant à ce titre74 . Tout d’abord, n’importe qui peut soumettre une proposition sur pla- za.podemos.info (Reddit). Si la proposition atteint un nombre de votes positifs supé- rieur à 0,2% des inscrits (soit 21 votes), la proposition est soumise au vote dans le portail de la participation participa.podemos.info. Les utilisateurs inscrits et les cercles peuvent alors voter à leur tour sur la proposition. Si celle-ci recueille le sou- tien de plus de 2% des inscrits (soit 7 623 votes), un courriel est envoyé à toute la base d’utilisateurs, les invitant à voter sur la proposition. Si, au bout de trois mois, la proposition dépasse 10% de soutiens (soit 38 118 votes) un groupe de travail est mis en place autour de la personne à l’origine de la proposition, afin de la développer. Un mois plus tard, le texte final de la proposition est soumis au vote sur Agora Voting75 . La mise en place de ce type de procédures et leur communication aux adhé- rents est un moyen d’éviter la frustration, et témoigne surtout des efforts déployés par les équipes de Podemos pour une circulation à double sens de l’information au sein du parti. Bien conscients que les technologies numériques ne sont pas acces- sibles à la totalité de ses adhérents, Podemos forme également des « équipes 73 http://podemos.info/primarias-generales/ 74 https://participa.podemos.info/es/propuestas/info 75 Outil open source de vote en ligne permettant d’organiser élections numériques en toute sécurité. https://agoravoting.com/
  • 31. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 31 sur 47 d’action participative » (equipos de acción participativa) chargés de créer des tuto- riels et d’organiser des ateliers de prise en main dans les différents cercles. Podemos offre aussi des formes de participation hors ligne à ses adhérents. Une assemblée fondatrice avait par exemple été organisée en 2014, réunissant plus de 8 000 personnes à Vistalegre76 . Des réunions et événements sont également or- ganisés périodiquement par les cercles dans toute l’Espagne. Carte des événements organisés par Podemos77 Il est intéressant d’observer que le dispositif de participation offert par Pode- mos combine différentes formes de participation plus ou moins exigeantes. Du simple fait de réagir en direct sur appgree à la co-écriture du programme pour les prochaines élections générales, en passant par le financement participatif d’un tour d’Espagne de Pablo Iglesias78 , Podemos propose un mélange d’espaces allant d’un engagement en superficie à un engagement en profondeur. Les observations faites précédemment montrent que Podemos a une ap- proche « stratégique » plutôt que « tactique » en ce qui concerne l’engagement de ces adhérents. En effet, la participation citoyenne semble être envisagée à long terme, les sujets débattus sont aussi bien locaux que nationaux et de nombreux ou- tils et tactiques de participation sont utilisés. L’ensemble des bonnes pratiques énoncées par la Banque Mondiale sont mises en place par le mouvement. Nous pourrions ainsi conclure que Podemos « boucle la boucle du dialogue ». 76 http://www.europapress.es/nacional/noticia-podemos-exhibira-fortaleza-fin- semana-llenando-vistalegre-cerca-8000-personas-20141015182210.html 77 http://podemos.info/participa/ 78 https://crowdfunding.podemos.info/
  • 32. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 32 sur 47 Podemos et la doctrine open governement Il est intéressant d’analyser les méthodes de Podemos en utilisant le trip- tyque de la doctrine open governement : transparence, collaboration et participation. Pour ce faire, réutilisons l’infographie du collectif Démocratie Ouverte. Infographie Le champ d’action de la démocratie ouverte Source : http://democratieouverte.org/ Dans un contexte de forte corruption des responsables politiques en Es- pagne, Podemos se différencie auprès de son électorat en mettant l’accent sur la transparence de son financement. Plutôt que d’avoir recours aux banques et aux aides publiques, le mouvement préfère garder son indépendance. Grâce l’utilisation de pratiques innovantes issues de l’économie collaborative, telles que le micro-crédit ou le financement participatif, l’intégralité des fonds récoltés provient des adhé- rents79 . Ce genre de pratique constitue un axe communicationnel important, mais im- plique de mettre en place une politique de transparence maximale sur l’utilisation des fonds récoltés auprès des adhérents. Podemos a par conséquent créé un site Inter- net, baptisé « le portail de la transparence »80 sur lequel sont rendues publiques et téléchargeables toutes les données relatives à son financement. Loin de se conten- ter de publier un simple PDF de ses comptes, Podemos adopte une démarche pé- dagogique: les dépenses et les recettes sont ventilées par régions et par projet, et les informations fournies sont complétées par des infographies visant à aider la compréhension de tous. 79 http://podemos.info/financiacion/ 80 http://transparencia.podemos.info/cuentas-claras/partido/gastos
  • 33. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 33 sur 47 Infographie des dépenses de Podemos tiré du site transparencia.podemos.info Nous l’avons vu précédemment, la participation est une valeur centrale chez Podemos. À travers un dispositif très élaboré de participation citoyenne, le parti re- cueille les avis, les critiques et les idées de ses militants, il organise des débats pu- blics et co-construit son programme avec eux. Dans son intervention TED81 , Pia Mancini reproche aux mouvements ayant mobilisé des centaines de milliers de personnes dans les rues de ne pas avoir su passer de l’agitation à la construction, en ne sachant notamment pas construire les alliances nécessaires. À l’inverse, Podemos, comme nous l’avons vu plus haut, a dès sa fondation posé comme condition la recherche d’entente avec les partis de gauche et les mouvements citoyens. C’est d’ailleurs grâce au soutien apporté par Podemos aux listes citoyennes Ahora Madrid et Barcelona en Comú que ces deux formations ont remporté les élections municipales de ces deux grandes villes espa- gnoles en mai 201582 . Podemos noue également des alliances avec les entreprises qui correspondent à ses valeurs. Avec son programme Impulsa, Podemos investit l’excédent des salaires de 187 de ses élus, soit une somme de 300 000 euros, dans des projets d’économie sociale et solidaire83. Enfin, Podemos cultive la transversalité entre les différents adhérents grâce à ses cercles sectoriels. À quel stade du Loch Ness model se trouve Podemos ? Appliquons maintenant le Loch Ness Model à Podemos afin de définir le de- gré de participation citoyenne offert par le parti. Dans le cas présenté ici, nous utilise- rons ce modèle en suivant une logique linéaire qui implique que pour parvenir à une gouvernance co-produite, chacune des étapes de transition doit être validée. Dans ce schéma, Podemos semble être au arrivé au stade du « gouverne- ment collaboratif ». En effet, sa politique de transparence sur ses sources de finan- cement et l’utilisation des fonds, ainsi que la mise en place de nombreuses plate- formes en ligne et hors ligne pour la participation de ses adhérents nous permet de valider les deux premiers stades : « gouvernement transparent » et « gouvernement participatif ». Ensuite, les procédures mises en place pour assurer que l’information circule bien à double sens au sein du parti, la collaboration des adhérents sur diffé- 81 http://www.ted.com/talks/pia_mancini_how_to_upgrade_democracy_for_the_intern et_era/transcript?language=en 82 http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/05/25/elections-en-espagne-percee- historique-des-indignes_4639655_3214.html 83 http://podemos.info/impulsa/
  • 34. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 34 sur 47 rents projets via les cercles sectoriels et le fort degré d’implication des citoyens à tra- vers la co-écriture du programme nous permettent de considérer que Podemos a atteint le stade de « gouvernement collaboratif ». En revanche, suite aux décisions organisationnelles prises lors de l’assemblée générale de Vistalegre nous ne pouvons pas considérer que Podemos ait atteint le stade de « gouvernement co-produit ». En effet, suite à l’élection de Pa- blo Iglesias comme secrétaire général du parti, des mesures stipulant que chaque communauté autonome devrait nommer un référent à la manière des partis tradition- nels ont été adoptées. Plutôt que de décentraliser le pouvoir en le distribuant au sein du réseau de cercles, c’est une forme d’organisation plus hiérarchisée, avec à son sommet Pablo Iglesias, qui a été choisie. Ce choix, qui semble opposé aux valeurs fondatrices de Podemos, les adhérents le justifient en invoquant des raisons pure- ment pragmatiques: ils veulent gagner les élections. Selon cette majorité, les débats à répétition ralentissent l'exécution et ne les mèneront nulle part84 . Ce genre de lo- gique rentre en contradiction avec le principe même de gouvernement co-produit ca- ractérisé par la prise de décision en commun accord avec le gouvernement. Le tableau ci-dessous dresse un bilan du programme de participation mis en place par Podemos. Mise en place des bonnes pratiques conseillées par la Banque Mondiale Podemos Combinaison de dispositifs hors ligne et en ligne ✓ Adoption d’une approche stratégique ✓ Flux d’information à double sens ✓ Utilisation intelligente des NTIC ✓ Mélange de « thick » et « thin engagement tactics » ✓ Décentralisation du pouvoir ~ Application de la doctrine open governement Transparence • Ouvrir les données publiques • Faire de la pédagogie • Permettre le suivi des politiques ✓ ✓ X Participation • Consulter les citoyens • Concerter • Co-construire les politiques publiques avec les citoyens ✓ ✓ ✓ Collaboration • Casser les silos et les structures pyramidales • Travailler en transversalité • Organiser des partenariats ~ ✓ ✓ 84 http://politica.elpais.com/politica/2014/11/25/actualidad/1416910135_495498.html
  • 35. Virgile Deville : Sciences Po Paris - Master Marketing et Etudes Mémoire de fin d’études «La Participation citoyenne après la révolution numérique » Page 35 sur 47 Etat d’avancement dans le Loch Ness Model Podemos Gouvernement transparent ✓ Gouvernement participatif ✓ Gouvernement collaboratif ✓ Gouvernement co-produit X Ce bilan est dans l’ensemble très positif. La participation des adhérents est mise en valeur et a un impact sur la gouvernance du parti, ce qui témoigne d’une approche sincère et élaborée. Il est par conséquent raisonnable de penser qu’il s’agit là des ingrédients du succès de Podemos en matière de mobilisation massive d’adhérents sur le long terme. La mise en place de ces pratiques permet au mouvement de se différencier sur l’échiquier politique, et lui donne les moyens d’incarner le renouveau politique et de bénéficier des voix d’un électorat de plus en plus large et varié.