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Diaporamas ‘ De l’offense à la réconciliation’
Série 2 - Justice, pardon et réconciliation
5.1 - L’Algérie et la France
De 1830 à 1962
Étienne Godinot
. 24.05.2023
La série de diaporamas
‘De l’offense à la réconciliation’
Sommaire - Rappel
Série 1 : Mémoire et reconnaissance de crimes du passé
1 - Introduction
2 - La mémoire de l’esclavage
3 - La mémoire du colonialisme
4 - La mémoire du génocide des Arméniens
5 - La mémoire de la Shoah
6 - La mémoire des crimes du communisme
7 - La mémoire des crimes commis par les États-Unis
8 - La mémoire des crimes des Khmers rouges au Cambodge
9 - La mémoire du génocide du Rwanda
10 - La mémoire des crimes commis pendant les guerres en ex-Yougoslavie
11 - La mémoire de l’apartheid en Afrique du Sud
12 - La mémoire des crimes commis par les institutions religieuses
Série 2 : Justice, pardon et réconciliation
1 - Justice, pardon et réconciliation : dissiper les malentendus
2 - Pardon et réconciliation entre personnes
3 - Pardon et réconciliation entre groupes humains
4 - La réconciliation franco-allemande
5-1 - L’Algérie et la France : de 1830 à 1962
5-2 - L’Algérie et la France : depuis 1962
6 - Le Japon et les traces de sa période impériale en Asie du Sud-Est
7 - La Chine. Une volonté de revanche ?
8 - Institutions en faveur de la justice et des droits humains
9 - Relire et dépasser le passé pour inventer l’avenir
L’Algérie et la France
5.1 – De 1830 à 1962
Sommaire
Les raisons de la colonisation
La conquête militaire, la résistance algérienne
La colonisation et le peuplement, la réalité de la colonisation, le code de l’indigénat
Des projets d’émancipation, puis d’indépendance
1945 : les massacres de Sétif
1954 -1955 : l’insurrection, les massacres de Philippeville
1956-1957 : la spirale de la violence, les pouvoirs spéciaux
Paul Teitgen, Jacques de Bollardière, Albert Camus, Germaine Tillion
La résistance à la guerre
La guerre d’Algérie en France
La décolonisation
Les accors d’Évian
Le départ des Pieds-noirs, les harkis
Le bilan de la guerre
Images :
- Les drapeaux de l’Algérie et de la France, y compris sur une colombe, symbole de la paix
- Le numéro 161 (déc.2011) de la revue trimestrielle Alternatives non-violentes sur le sujet
Les raisons de la colonisation
Le coup d'éventail porté par le régent Hussein
Dey au consul de France Pierre Deval à Alger le 30 avril
1827 sert de prétexte à la France pour lancer une action
punitive contre la régence d'Alger, amenant finalement
la conquête et la colonisation du pays. En 1830, l'impo-
pulaire gouvernement de Charles X se lance dans
l'expédition d'Alger. Cette opération de prestige a pour
but de donner l’image d’un pouvoir fort et de permettre
de faire passer des réformes de politique intérieure.
Une partie de l’opinion est satisfaite, car la
réputation d’Alger, que l'on accuse d’être tradition-
nellement un nid de pirates, est assez mauvaise.
En 1834, alors que partisans et adversaires de la
colonisation s'affrontent à la Chambre, Alphonse de Lamartine*
se prononce en faveur de la présence française en Algérie, au
nom de la "civilisation".
* Il prononcera à la Chambre, en 1838, un vibrant plaidoyer en faveur de
l'abolition de la peine de mort et écrira en 1841 une ‘Marseillaise de la paix’ favorable
à l’entente franco-allemande
1830 : La conquête militaire
Le 14 juin 1830, les Français débarquent à Sidi-Ferruch.
‘L'armée d'Afrique’ est commandée par le général de Bourmont. Le
premier mois d’occupation à peine écoulé, la résistance locale se
manifeste, et déclenche de la part de l’envahisseur une riposte
immédiate : razzias, viols, torture, assassinats collectifs.
La 1ère étape de la conquête commence avec la ‘régence
d'Alger’, la partie nord de l'Algérie (le Sahara étant un territoire
généralement associé bien qu'indépendant) de juin à juillet 1830 et
prend fin avec la signature de l'accord de soumission du régent
d'Alger Hussein Dey (1767-1838) le 5 juillet 1830 à Alger. La
seconde étape commence avec la conquête de l'État d'Abdelkader
de 1832 à 1847.
« Il faut se résigner à refouler au loin, à exterminer même la
population indigène » déclare en 1832 le ministre de la Guerre,
Étienne Gérard (1773-1852). Jean-Marie Savary, duc de Rovigo
(1774-1833) massacre la tribu des Ouafias à El Harrach, et ses
cavaliers reviennent avec des têtes d’Arabes* au bout de leurs
lances.
* dans ce texte, ‘Arabe’ désigne ‘Algériens d’origine’ ou ‘Français
d’origine algérienne entre 1830 et 1962’
Une conquête militaire sans états d’âme
« Le but n'est pas de courir après les Arabes, ce qui est fort inu-
tile ; il est d'empêcher les Arabes de semer, de récolter, de pâturer, (…)
de jouir de leurs champs (…). Allez tous les ans leur brûler leurs récoltes
(…), ou bien exterminez-les jusqu'au dernier ! » recommande Bugeaud.
« Des têtes » lance-t-il encore à ses officiers, « bouchez les conduites d’eau
crevées avec la tête du premier bédouin rencontré ». « Si ces gredins se retirent dans
leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbéhas ! Fumez-les à outrance comme des
renards ! »
Le colonel Aimable Pélissier (1794-1864) enferme un millier d’hommes et de
femmes dans la grotte du Dahra et les fait périr par le feu. « La peau d’un seul de mes
tambours avait plus de prix que la vie de tous ces misérables » commentera-t-il devant la
Chambre des Pairs…
Le maréchal de Saint-Arnaud raconte ainsi ses exploits en Petite Kabilie : « J’ai
laissé sur mon passage un vaste incendie. Tous les villages, environ 200, ont été brûlés,
tous les jardins saccagés, les oliviers coupés ».
Images : - en haut, le général Armand Leroy de Saint-Arnaud, maréchal de France
- Ci-contre, le général Bugeaud (1784-1849), Thomas Robert Bugeaud, marquis de La
Piconnerie, duc d'Isly, maréchal de France. Rentré en France après la conquête, Bugeaud
déconseille, dans son rapport, la conquête de l'Algérie et déplore une « possession onéreuse
dont la nation serait bien aise d'être débarrassée ». Il préconise le maintien des territoires
conquis sous statut militaire, pour éviter toute colonisation de peuplement. Il est cependant
nommé gouverneur général de l'Algérie par le ministre Adolphe Thiers en 1840.
La résistance algérienne
La résistance, menée par l’émir Abd el-Kader,
homme politique, chef militaire, poète, philosophe et
théologien, est vaincue en 1847.
Photos :
- La prise de Mascara en territoire berbère, estampe,1836
- Les cavaliers rouges d’Abd el-Kader
- Abd el-Kader ibn Muhieddine, ou émir Abd el-Kader, ou Abdelkader El-
Djezairi (1808-1883), chef religieux et militaire algérien. Savant musulman et
soufi, il se retrouve de façon inattendue à mener une campagne militaire. Son
respect constant pour droits de l'homme, surtout en ce qui concerne ses
opposants chrétiens, suscite une admiration généralisée. Son intervention
cruciale pour sauver la communauté chrétienne de Damas d'un massacre par
les Druzes en 1860, lui amène des honneurs et des récompenses du monde
entier.
La colonisation et le peuplement
Dès 1830, la conquête de l'Algérie est accompagnée d'une
colonisation de peuplement forcée par la nécessité de ravitailler en
vivres les forces militaires grandissantes : les militaires français
deviennent des colons en s'installant et aménageant le territoire conquis.
Les indigènes sont expropriés au profit des colons, éloignés de
force ou éliminés. Dépossédés de leurs terres par les colons, les
paysans algériens sont contraints d’y travailler pour des salaires de
misère.
Les pionniers sont par la suite rejoints par des Corses ou des
Alsaciens-Lorrains dont la région a été annexée par l'Allemagne en
1871, mais également par un petit nombre de migrants étrangers
arrivant par vagues successives des pays méditerranéens frontaliers,
surtout d'Espagne, mais aussi d'Italie et de Malte.
En octobre 1870, le décret Crémieux donne la nationalité française
aux 37 000 Juifs d'Algérie, un nouveau statut qui va bouleverser
l'équilibre des communautés juives et musulmanes locales.
Images :
- Almanach du Petit Colon algérien. L'historienne Jeannine Verdès-Leroux, chercheuse au CNRS,
a répertorié 45 000 grands exploitants agricoles sur un total de 1 200 000 Européens d'Algérie.
- Adolphe Crémieux (1796-1880), franc-maçon d’ascendance juive, ministre de la Justice puis
sénateur.
La réalité coloniale
En 1881, la quotidien Le Gaulois envoie en Algérie un de ses
collaborateurs, Guy de Maupassant, qui en ramène une série de
11 reportages très critiques sur la réalité coloniale.
« Il faut une connaissance approfondie de chaque contrée pour prétendre
l’administrer (…) or, le gouverneur, quel qu’il soit, ignore totalement et absolument
toutes les questions de détails et de mœurs. »
« «Notre système de colonisation consistant à ruiner l’Arabe, à le dépouiller sans repos, à le
poursuivre sans merci et à le faire crever de misère, nous verrons encore d’autres insurrections.»
« Rien ne peut donner une idée de l’intolérable situation que nous faisons aux Arabes. Dès les
premiers pas, on est gêné par la sensation du progrès mal appliqué à ce pays. C’est nous qui avons
l’air de barbares au milieu de ces barbares (…) Nos mœurs imposées, nos maisons parisiennes, nos
usages choquent sur ce sol comme des fautes grossières d’art, de sagesse et de compréhension. »
Photo : Guy de Maupassant (1850-1893)
Avec la création des départements français d'Algérie en
1848 est introduite une nouvelle monnaie, le Franc algérien qui
supplante l'ancienne monnaie algérienne frappée dans le Dâr al-
Sikka à l'époque de la régence d'Alger.
La réalité coloniale
Pendant la Première Guerre mondiale, les Algériens laissent
26 000 des leurs sur les champs de bataille d'Orient et d'Occident.
Pendant ces 4 années de guerre, les tirailleurs et spahis algériens sont
mêlés à toutes les batailles de l'armée française.
En 1954, seul un jeune Arabe sur 10 accède à l’école primaire,
et le taux d’analphabétisme en français est encore de 96 %.
Images :
- Jules Ferry (1832-1893) et son rapport Le gouvernement de l’Algérie (1892)
- Spahi algérien en uniforme d’apparat
Après plusieurs années de famine, la population des musulmans
d'Algérie passe à la fin du Second Empire de 2 732 851 (1861) à
2 125 052 personnes (1872).
En 1892, un rapport de Jules Ferry, Le gouvernement de l’Algérie, condamne
notamment la politique d'assimilation menée jusque-là. Il dénonce l'expropriation du sol natal
des indigènes, leur exploitation par les communes européennes et suggère de renforcer la
représentation politique des Musulmans. Les conclusions du rapport font perdre à Jules Ferry
l'appui des « républicains opportunistes » d'Algérie, qui dénoncent son « excessive
bienveillance pour les indigènes ». Bien que le Sénat ratifie le rapport le 30 mai 1893, presque
rien des réformes préconisées en faveur des indigènes ne passe dans les faits.
Le code de l’indigénat
La législation de conquête, mise en place en Algérie dès 1834,
est confirmée par la loi du 28 juin 1881. Des décrets en étendent peu
à peu la pratique, sous des formes variées, à l'ensemble de l'empire
colonial français à partir de 1887. Il s'agit d'une justice administrative
qui s'applique aux seules personnes définies comme ‘indigènes’. Elle
ne respecte pas les principes généraux du droit français, en particulier
en autorisant des sanctions collectives, des déportations d'habitants.
Pour devenir Français, les Algériens musulmans doivent renoncer
à leur religion.
Le code comprend essentiellement 4 types de mesures :
- Le séquestre des biens qui peut être collectif ;
- Les amendes collectives ;
- L’internement qui peut se traduire par une assignation à résidence ou
par une détention ;
- Les pouvoirs disciplinaires qui permettent à des agents de l’adminis-
tration d’infliger des amendes ou des jours de prison pour punir une
série d’infractions.
Le mouvement des ‘Jeunes-Algériens’ demandera la suppression
de ce code d'exception en 1908 et 1912. Ainsi que la ‘Ligue des droits
de l’homme’ lors de son 20ème congrès, en 1924.
Des projets d’émancipation,
puis d’indépendance
À partir de 1919, l'émir Khaled milite pour les changements basés
sur l'égalité promise par la France, à la suite de la mobilisation des
Algériens pour la Première Guerre mondiale.
Messali Hadj réclame dès 1927 l'indépendance de l'Algérie. En
1937, il présente un projet d’émancipation de l’Algérie sans séparation
d’avec la France, avec partage des pouvoirs et respect des croyances.
En 1931, Ben Badis fonde ‘l'Association des oulémas musulmans
algériens’ dont le programme est la restauration de la place de la
culture islamique en Algérie.
En 1943, Ferhat Abbas publie le Manifeste du peuple algérien qui
demande l’indépendance.
Photos :
- Khaled El-Hassani Ben El-Hachemi Ibn Hadj Abdelkader, dit émir Khaled (1975-1936), petit-
fils de l'émir Abd El-Kader
- Messali Hadj (1898-1974), fondateur du ‘Parti du peuple algérien’ (PPA), du ‘Mouvement pour
le triomphe des libertés démocratiques’ (MTLD) et du ‘Mouvement national algérien’ (MNA)
- Cheikh Abdelhamid Ben Badis (1889-1940) figure emblématique du mouvement réformiste
musulman en Algérie
- Ferhat Abbas (1899-1985), fondateur de ‘l'Union populaire algérienne’ (UPA)
Mai 1945 : les massacres de Sétif
Le 8 mai 1945, à Sétif, alors que les manifestants fêtent la
victoire contre le nazisme, des drapeaux algériens se mêlent aux
drapeaux alliés. Les gendarmes tentent de les faire disparaître. Des
coups de feu éclatent des deux côtés. Dix mille hommes de troupe,
les milices coloniales, entament une chasse à l’homme contre les
indépendantistes. La marine et l’aviation françaises bombardent
villes, villages et mechtas. Les villes de Sétif, Khetarra, Guelma,
Bejaïa, Djidjelli sont pilonnées.
On utilisera l’acide et les fours à chaux pour faire disparaître les
cadavres. Le bilan fait état de 1 165 morts selon la France, de 40 000
morts selon le FNL.
L’espoir d’une décolonisation pacifique est fermé à jamais.
L’insurrection de 1954 est en germe.
1954 : l’insurrection
Le 1er novembre 1954, les groupes indépendantistes algériens
se fédèrent dans le ‘Front de Libération Nationale’ (FLN).
Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954, l’insurrection
commence dans les Aurès : une quarantaine d’attentats provoqués par
‘l’Armée de Libération Nationale’ (ALN), branche armée du FLN,
secouent l’Algérie.
La France décrète l’état d’urgence, institue la responsabilité
collective des villages présumés complices des rebelles et donne
l’ordre d’ouvrir le feu sur tout suspect qui tente de s’enfuir
En avril 1955, Edgar Faure, président du
Conseil, transfère les pleins pouvoirs à l’armée dans
les régions à troubles. Le FLN relance la guérilla en
été.
Image du milieu : ‘Groupe des six’, chefs du FLN
.
1955 : les massacres de Philippeville
À El Halia, petit village minier près de Philippeville, le 20 août 1955,
le FLN massacre 140 personnes, dont le neveu de Ferhat Abbas,
signataire d’un Appel contre toute violence. Des enfants de 3 ans sont
égorgés ou fracassés contre les murs.
La répression française fait 12 000 morts selon le FLN, la plupart
abattus à la mitrailleuse. Les cadavres seront enterrés au bulldozer au
stade municipal de Philippeville.
Toujours en 1955, le socialiste Guy Mollet, élu président du Conseil,
tente des négociations avec les indépendantistes, mais les colons s’y
opposent et cette tentative échoue.
Le 5 octobre 2007, le président de la République française
Nicolas Sarkozy déclarera, au sujet de ces massacres :
« L'injustice attise toujours la violence et la haine. Beaucoup de
ceux qui étaient venus s'installer en Algérie, je veux vous le dire,
étaient de bonne volonté et de bonne foi. Ils étaient venus pour
travailler et pour construire, sans l'intention d'asservir, ni d'exploiter
personne. Mais le système colonial était injuste par nature et il ne
pouvait être vécu autrement que comme une entreprise d'asservis-
sement et d'exploitation. »
1956 : la rébellion indépendantiste
En 1956, le FLN rejette le cessez-le-feu proposé par Guy
Mollet, qui envoie le contingent en Algérie et allonge la durée du
service militaire. En parallèle, il ouvre secrètement des négociations
avec le FLN.
En automne 1956, l’armée française détourne, sans en avertir
le pouvoir politique, un avion de ligne Tunisie-Maroc et arrête 5
dirigeants du FLN, lequel rompt les négociations avec Guy Mollet.
La Tunisie se plaint de cet incident à l’ONU, et les "évènements" *
d’Algérie prennent une tournure internationale. Toute l’Algérie est
touchée par la rébellion indépendantiste. Le Maroc et la Tunisie
servent de base arrière au FLN.
Photos : - Le DC-3 de l'Air Atlas-Air Maroc, le prince Moulay Hassan en uniforme est venu
saluer les cinq dirigeants du FLN avant leur départ en destination de Tunis.
- Ahmed Ben Bella (1916-2012), un des 5 dirigeants du FLN arrêtés, premier
président de la République algérienne en sept. 1963. Renversé par le coup d’État mené en
juin 1965 par son vice-Premier ministre, le colonel Houari Boumédiène.
* La France considérant l’Algérie comme un territoire français ne voulait pas parler de « guerre »,
mais de « troubles à l’ordre public ». Ces mots avaient des conséquences pratiques importantes :
1) les insurgés ne pouvaient pas bénéficier du statut de prisonnier de guerre ;
2) ce n’est que bien après la guerre que les pensions versées aux soldats français ou à leur veuves
furent alignées sur celles versées dans le cas de guerres officielles.
Les méthodes de l’armée
Dans le contingent, des voix s’élèvent pour dénoncer les
méthodes de l’armée, la "corvée de bois" et la torture qui se
généralisent. La corvée de bois consiste à emmener en pleine
campagne un groupe de prisonniers ou de suspects pour chercher
du bois, à faire semblant de les laisser fuir, puis à les abattre. Dans
d’autres cas de figure, on leur fait creuser leur tombe avant de les
exécuter pour tentative de fuite.
Le viol, la pendaison par les membres, le jet d’eau froide, la
‘gégène’*, le supplice de la baignoire remplie d’excréments sont
utilisés pour faire parler les prisonniers-ières- et découvrir les
complices.
Des intellectuels, des responsables religieux, des journa-
listes prennent position. Quelques trop rares appelés sont empri-
sonnés pour insoumission ou désertent.
Photos : - Suspects
- * La ‘génène’ : en argot militaire, génératrice, dynamo électrique manuelle qui alimente
les téléphones de campagne. Des électrodes étaient appliquées sur deux parties du
corps, la plupart du temps une sur l’oreille et l’autre sur le sexe. La technique est décrite
dans un manuel de torture, Le manuel de l’officier de renseignement , écrit par le colonel
Bigeard.
- Les victimes de la torture
1956 : la spirale de la violence
Les exécutions capitales commises par les Français et les
attentats au révolver du FLN avivent les peurs et les haines des deux
côtés. La répression menée souvent aveuglément, aussi bien par les
autorités que par les colons français, incite les Arabes à se solidariser
avec le FLN et à rendre populaires ses actes terroristes.
La première bombe à Alger, rue de Thèbes, le 10 août 1956,
provient de terroristes français conduits par André Achiary.
Le FLN répond quelques semaines plus tard (1 mort, 52 blessés).
La spirale infernale est déclenchée. La population européenne, affolée
par les attentats, exige arrestations, tortures, exécutions. La population
arabe, qui considère les condamnés à mort comme des héros, réclame
des actions terroristes après chaque exécution.
Images : - André Achiary (1909-1983), un des organisateurs de la manifestation contre la
conférence d'Albert Camus sur la trêve civile. Avec des membres de ‘l’Union française nord-
africaine’, créée par Robert Martel (1921-1997), il est soupçonné d'avoir monté l'attentat à la
bombe de la rue de Thèbes dans la Casbah d’Alger, le 10 août 1956, qui fait 73 victimes et marque
un tournant tragique dans la guerre d’Algérie, levant les derniers scrupules - s'il en avait - de Larbi
Ben M'Hidi. Expulsé par le ministre-résident Robert Lacoste.
- Larbi Ben M'Hidi (1923-1957). Il décide de porter la résistance algérienne au cœur de la ville
européenne d'Alger, marquant ainsi le prélude de la ‘bataille d’Alger’. Arrêté en février 1957, il est
torturé et tué par des soldats français aux ordres du futur général Paul Aussaresses.
1957 : les ‘pouvoirs spéciaux’
Le 7 janvier 1957, le Président du Conseil, le socialiste Guy Mollet,
obtient des députés du ‘Front républicain’ le vote de "pouvoirs spéciaux"
incluant notamment la création d'une procédure de justice militaire de
‘traduction directe’ sans instruction, la légalisation des camps d'interne-
ment créés en 1955 et l'attribution aux militaires des pouvoirs de police
pour rétablir l’ordre à Alger. Il double en 6 mois les effectifs militaires
déployés sur place en envoyant le contingent.
En France, dans les formations politiques, seul le Parti communiste
s’oppose à la guerre.
De janvier à octobre 1957, le général Massu conduit la "bataille
d’Alger". Ses méthodes déshonorent l’armée française : arrestations
massives, brutalités, jugements expéditifs, exécutions sommaires,
torture systématique à grande échelle.
Vercors, Résistant, renvoie sa croix de la Légion d’Honneur.
Photos
- Guy Mollet (1905-1975)
- Jacques Massu (1908-2002). Le 22 juin 2000, il reconnaîtra le recours à la torture par la
police et l'armée française pendant la guerre d'Algérie. Il avouera qu'avec le recul la torture ne
lui paraissait « pas indispensable en temps de guerre » et qu'on aurait pu « très bien s'en
passer ».
- Jean Bruller, surnommé Vercors (1902-1991)
La "guerre des grottes"
Certains épisodes restent méconnus, comme celui de la "guerre
des grottes", durant lequel l'armée française, de 1956 à 1962, dans les
montagnes de l’Aurès et du Djurdjura, utilise des gaz toxiques contre des
combattants nationalistes algériens dissimulés dans les grottes. Pour les
déloger, ces unités manipulent des gaz chimiques, qui peuvent devenir
mortels en milieu clos. L'armée parle alors de simples gaz lacrymo-
gènes, pourtant les effets sur les ennemis sont dévastateurs.
"En Algérie, sur un grand nombre de sites, il y a encore des
Algériens portés disparus dont les corps reposent dans ces grottes",
explique Christophe Lafaye, docteur en histoire spécialiste d'histoire
militaire. L'armée refuse d'ouvrir les archives liées à l'utilisation de ces
armes spéciales. Selon les historiens, plus de 2 000 militaires français
auraient participé à cette "guerre des grottes".
Photo du haut : Intervention de la section ‘Armes spéciales’ affectée à la 71e compagnie de génie
de zone, à Tolga en 1959.
Rappel : du 18 au 20 juin 1845, le lieutenant-colonel Pélissier avait fait périr par asphyxie
quasiment toute une tribu berbère, qui avait trouvé refuge dans les grottes du massif de Dahra.
Quelques Français dans la tourmente de la guerre d’Algérie
1957 : la démission de Paul Teitgen
Paul Teitgen est nommé Secrétaire général de la préfecture d’Alger
chargé de la police générale à la mi-août 1956, soit quelques mois avant
le début de la ‘bataille d’Alger’. Il est connu pour son attachement aux
droits humains et pour sa foi chrétienne intransigeante.
« J'ai, en tout état de cause, Monsieur le Ministre, perdu la confiance dans les moyens qui
me sont actuellement impartis pour occuper honnêtement le poste que vous m'aviez
assigné. » Yves Courrière publie dès 1969 la lettre de démission de Paul Teitgen dans son
ouvrage Le temps des léopards consacré à la « bataille d’Alger ».
Photos :
- Paul Teitgen (1919-1991), Résistant dès 1940, torturé par la Gestapo à Nancy, déporté au
Struthof puis à Dachau, issu de la première promotion de l’ENA ‘France combattante’
- Robert Lacoste (1898-1989), ministre résident chargé de l’Algérie
Il constate les arrestations arbitraires en masse, la torture, les ‘disparitions’, sans
pouvoir s’y opposer autrement qu’à la marge, ses supérieurs, le ministre Robert Lacoste et
le préfet Serge Baret, soutenant systématiquement les parachutistes.
Le 29 mars 1957, dans une lettre amère et solennelle* à Robert Lacoste, il deman-
de à être relevé de ses fonctions. Cette démission est refusée par le ministre, qui utilise
Teitgen jusqu’au 12 septembre 1957, date à laquelle, usé et écœuré, il est autorisé à
quitter ses fonctions à la préfecture, après avoir tenté de lutter de l’intérieur contre les
pratiques criminelles des militaires. Il dira avoir alors signé 24 000 assignations à
résidence et dénombré 3 024 disparitions forcées.
Paul Teitgen mis au silence
Le 13 mai 1958, il échappe aux parachutistes qui haïssent ce
« traître » – certains l’ont menacé de mort – et tentent de l’arrêter. Il
est finalement expulsé d’Algérie avec sa famille par le général Raoul
Salan.
Il est ensuite mis au ban de la préfectorale – deux années
sans poste et sans traitement – par Michel Debré, éloigné 6 mois au
Brésil, puis nommé finalement au Conseil d’État pour être contraint à
se taire.
Malgré cela, Paul Teitgen accepte de témoigner en décembre
1960 pour la défense des ‘porteurs de valises’ au procès du réseau
Jeanson et rend publique sa lettre à Lacoste. Il alimente dès 1958
les travaux de Pierre Vidal-Naquet, dont il devient un ami très cher,
en documents et informations de première main.
C’est lui qui apporte notamment à l’historien la certitude de
l’assassinat de Maurice Audin par les militaires.
Photo du bas : Pierre Vidal-Naquet (1930-2006)
Quelques Français dans la tourmente de la guerre d’Algérie
Les commandos pacifiques
de Barberot et Bollardière
* Engagement des volontaires : « J’accepte de servir dans une équipe de
nouveaux commandos nomades, dont la mission est de rétablir un climat de
confiance dans la population algérienne (…) Tout Musulman sera considéré
par moi comme un ami et non comme un suspect, sauf preuve du contraire ».
Photos : - Jacques Pâris de Bollardière (1907-1986)
- Roger Barberot -1915-2002
chacun Grand Officier de la Légion d’honneur et Compagnon de la Libération
Le colonel Jacques de Bollardière est nommé en 1956 commandant du
secteur Est de l’Atlas blidéen, dans la Mitidja.
Il a créé une ‘Section administrative spéciale’ (SAS) qui remplace dans
les zones inaccessibles une administration défaillante que la guerre avait
complètement coupée de ses administrés.
En collaboration avec le colonel Roger Barberot et avec Jean-Jacques
Servan-Schreiber, un de ses officiers rappelés, il a également mis sur pied
des ‘Commandos noirs’, formés de 7 ou 8 volontaires* qui partagent la vie
des populations, dorment dans les mechtas, mangent avec les villageois,
prolongent les actions de contact humain et rétablissent les liaisons admi-
nistratives. Il a même ouvert pendant 5 mois des chantiers d’assainissement,
d’irrigation et de voirie.
Le colonel de Bollardière
refuse la torture
Bollardière a bien sûr donné instruction à ses troupes de refuser la
torture. Comme il a été nommé général en novembre 1956, le commande-
ment ne peut l’écarter du secteur, mais lui retire progressivement tous ses
moyens et mute ses officiers d’état-major. Il s’explique avec Massu en mars
1957 : « Tu contribues à la dégradation de l’armée (…). Tu vas compro-
mettre pour toujours, au bénéfice de la haine, l’avenir de la communauté
française en Algérie ». Après des entrevues avec le général Salan et avec
le ministre résident Robert Lacoste, qui lui donnent instruction de ne pas
entraver l’action de Massu, il demande à être relevé de son poste.
Jean-Jacques Schreiber, directeur de L’Express, accusé d’ "atteinte
au moral de l’armée" pour avoir dévoilé une petite partie de la vérité sur
les méthodes utilisées en Algérie, lui demande en mars 1957 de témoigner
en sa faveur. Le témoignage du général est publié dans L’Express du 29
mars 1957 : Bollardière est condamné à 60 jours d’arrêt à la gendarmerie
de La Courneuve.
Quelques Français dans la tourmente de la guerre d’Algérie
Albert Camus : "J’ai mal à l’Algérie"
Le drame de la colonisation et de la guerre est incarné par Albert
Camus, Français d’Algérie. Toute sa vie, il vivra au plus profond de
son être les joies et les malheurs de l’Algérie. Il dénonce le mépris
avec lequel ont été et sont traités les Arabes, il demande des réformes
qui ne viennent jamais. En 1955, il écrit : « J’ai mal à l’Algérie (…).
Nous voilà donc dressés les uns contre les autres, voués à nous faire
le plus de mal possible, inexpiablement. Cette idée m’est
insupportable et empoisonne aujourd’hui toutes mes journées ».
Toujours par souci de cohérence, il affirme haut et fort qu’il n’est
possible de condamner le crime du terrorisme que si l’on refuse sans
aucune concession les excès de la répression française. Il se sent
responsable des crimes commis par la France : « Que ces faits aient pu
se produire parmi nous, c’est une humiliation à quoi il faudra désormais
faire face ».
Camus se retrouve bientôt seul dans son camp, il est considéré comme un
traître à la fois par les partisans de l’Algérie française et par ceux de l’Algérie
algérienne. Il ne se départira pas d’une grande méfiance à l’égard du FLN. Il en
condamne les méthodes « terroristes » à l’encontre des Français d’Algérie et des
Arabes accusés de collaboration, et, avec une grande lucidité, il redoute qu’un
gouvernement aux mains du FLN, érigé en parti unique, ne satisfasse pas les
exigences de la démocratie.
L’appel d’Albert Camus
En janvier 1956, Camus publie dans L’Express des articles demandant
aux Français et aux Algériens de désavouer « le meurtre des innocents (…), les
noces sanglantes du terrorisme et de la répression ». Il propose une trêve civile
de nature à faciliter les discussions à venir : « Elle laisse sans doute le problème
entier, mais elle permet de l’aborder ». On peut s’étonner que les autorités
morales en France et en Algérie, et d’abord les responsables religieux, ne soient
pas mobilisés pour soutenir ouvertement cette proposition.
Durant les trois dernières années de sa vie, Camus décide de se
taire. Il a pris conscience que face au déchaînement de la violence qu’il
avait prévu et dénoncé alors qu’il était encore temps, il n’a plus rien à
dire. Il intervient chaque fois qu’il le peut en faveur des Algériens pour-
suivis par la justice française, dans plus de 150 affaires, en s’efforçant
chaque fois de garder la plus grande discrétion.
Quelques Français dans la tourmente de la guerre d’Algérie
Le regard de Germaine Tillion
En 1954, l’ethnologue et sociologue Germaine Tillion, Résistante et
déportée pendant la 2ème Guerre mondiale, accepte une mission d’ob-
servation en Algérie à la demande de Louis Massignon, l’islamologue ami
de Gandhi. Elle part, observe, analyse et demeure choquée : depuis sa
première mission d’observation en Algérie vingt années plus tôt, le pays a
évolué vers la misère : « Un peuple traîné vers la misère, ou pire, la
décomposition, par un système injuste avant d’être cruel » commentera
son biographe Jean Lacouture.
Elle propose des remèdes : alphabétiser, éduquer,
former, surtout les femmes. Elle crée en 1955 des centres
sociaux* pour traiter les problèmes d’éducation, d’emploi,
de santé. Elle écrit en 1957 une remarquable analyse
économique et sociologique sur l’Algérie.
* Trois jours avant la signature des accords d’Évian en mars 1962,
les principaux responsables des centres sociaux seront assassinés
par l’OAS, notamment l’écrivain Mouloud Feraoun, un homme plein
d’intelligence, de culture, de lucidité, de double culture européenne
et maghrébine.
Images : - Germaine Tillion (1907-2008)
- Mouloud Feraoun (1913-1962)
Germaine Tillion et Yacef Saadi
De retour à Paris, Germaine Tillion expose la situation à des amis du gouvernement et suggère
de suspendre les exécutions tant qu’il n’y aura pas d’attentat. Le directeur de cabinet du Président du
Conseil approuve et lui demande de porter le message dans la casbah, mais sans mandat officiel et à
ses risques et périls. En arrivant à Alger, c’est l’escalade. À 3 exécutions répondent 8 bombes qui ne
font aucune victime civile. « J’avais pris mes précautions » explique Yacef Saadi lors de la 2ème
rencontre, le 9 août 1957. Après 7 heures d’échanges, la promesse est renouvelée : pas de bombes
contre les civils si les exécutions cessent.
Mais la contrepartie française, la suspension des exécutions, ne suit pas : le politique est
impuissant, « les paras refusent d’obéir ». Pourtant, le cycle des vengeances est interrompu, de
nombreuses vies sont épargnées jusqu’à l’arrestation de Saadi le 25 septembre 1957. Dans ses
Mémoires, Germaine Tillion écrira : « Il n’existe rien de plus dangereux que d’acculer un peuple entier
au désespoir ».
Photo : Yacef Saadi (né en 1928), gracié par le général de Gaulle, puis cinéaste et sénateur
En 1957, en tant que membre de la ‘Commission internationale contre le régime
concentrationnaire’ (CICRC) pour lequel elle avait déjà enquêté sur le goulag stalinien,
elle visite les prisons et camps français en Algérie, et constate que la torture y est
constante.
Le 4 juillet, une inconnue l’aborde en l’informant que des gens importants
aimeraient lui parler. Un guide l’amène au cœur de la casbah d’Alger, rue Caton,
auprès du chef du FLN algérois, Yacef Saadi, assisté de son adjoint, Ali la Pointe.
Les échanges entre la résistante française et les résistants algériens sont spontanés,
sincères et pleins d’émotions. La sympathie n’empêche pas Germaine Tillion de leur
dire : « Vous êtes des assassins ! (…) Si je suis ici en ce moment, c’est pour l’amour
du sang innocent, français ou algérien, je n’ai jamais fait la différence ».Yacef Saadi
répond : « Je vous fais la promesse qu’aucun civil ne sera plus touché par bombe à
Alger ».
Quelques Français dans la tourmente de la guerre d’Algérie
Léon-Étienne Duval
La même année, il se prononce en faveur de l’autodétermina-
tion des populations d’Algérie. Il intervient notamment afin d'obtenir
la grâce de terroristes condamnés à la peine capitale pour un
attentat qui a coûté la vie à 9 personnes dans un car de tourisme.
Il condamne également la torture.
Toutes ces actions lui valent le surnom de "Mohamed Ben
Duval" par la population européenne qui est lui est très hostile
alors que les Algériens louent son courage, sa franchise, sa bonté,
sa clairvoyance.
Photo du bas : L.-É. Duval arrive à Maillot, aujourd’hui M’Chedallah, dans la
1ère gare du diocèse d’Alger, pour prendre possession de son siège
Léon-Étienne Duval (1903-1996), prêtre Résistant pendant la 2ème
Guerre mondiale, est archevêque d’Alger de 1954 à 1988.
Dès 1954, il prône la justice pour le peuple algérien. En 1956, il
charge l‘abbé Tissot de le représenter à la conférence de ‘l'Appel pour
une trêve civile’ lancé par Albert Camus le 22 janvier 1956.
Léon-Étienne Duval
Il s’insurge aussi contre les violences commises, après le cessez-
le-feu du 19 mars 1962, contre les Pieds-Noirs et les Harkis, les
supplétifs de l'armée française.
Il reçoit et accepte la nationalité algérienne en février 1965, année
où il est créé cardinal par le pape Paul VI.
Dans les années 70, il est considéré comme un évêque du tiers-
monde et se prononce pour le rééchelonnement de la dette des pays
les plus pauvres. Il plaide également en faveur des droits des
Palestiniens.
« Il y aura toujours des Algériens pour entendre sa voix murmurer
que la grande loi entre les hommes est la fraternité universelle, ou que
la réalisation du bien commun est la meilleure manière de sauvegarder
tous les biens particuliers.»
Moulay Mohammed Guendil,
ambassadeur d’Algérie en Suisse
La résistance à la guerre
Benjamin Stora et Tramor Quemeneur estiment à 12 000
environ le nombre de réfractaires à la guerre d’Algérie, côté français,
dont 10 831 insoumis, 886 déserteurs et 420 objecteurs de cons-
cience. Ces derniers n’avaient alors pas de statut légal, qui sera
reconnu en décembre 1963, et étaient mis en prison.
En 1955, avec plusieurs personnalités françaises et algériennes,
le philosophe Francis Jeanson crée le "réseau Jeanson", ou réseau
des "porteurs de valises" qui soutient les combattants algériens :
rédaction et distribution de tracts, fabrication de faux papiers et trans-
port de fonds pour les militants du FLN en métropole, hébergement de
ces militants, etc.
Le 6 septembre 1960 a lieu devant le Tribunal permanent des
forces armées (TPFA) de Paris le procès de 17 métropolitains et 6
Arabes du ‘réseau Jeanson’. Le procès, qui devient une tribune
politique, se conclura le 1er octobre par 18 condamnations à des
peines de prison, dont 15 condamnations à 10 ans pour atteinte à la
sûreté extérieure de l’État.
Photo du bas : Francis Jeanson (1922-2009)
]
La résistance à la guerre : Le ‘Manifeste des 121’
Le 6 septembre 1960, jour de l’ouverture du procès du
‘réseau Jeanson’, est publiée la ‘Déclaration du droit à l’insoumission
dans la guerre d’Algérie’ ou ‘Manifeste des 121’, rédigée au départ par
Maurice Blanchot et Dyonis Mascolo et signée par des intellectuels,
universitaires et artistes*.
Le Manifeste se termine par les phrases : « Nous respectons
et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple
algérien. Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français
qui estiment de leur devoir d’apporter aide et protection aux Algériens
opprimés au nom du peuple français. La cause du peuple algérien, qui
contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause
de tous les hommes libres ».
Les journaux qui publient le manifestes sont saisis, les
signataires sont poursuivis et inculpés, suspendus de leurs fonctions,
interdits de s’exprimer devant les médias et même au théâtre.
* notamment Pierre Boulez, André Breton, Simone de Beauvoir, René Dumont,
Marguerite Duras, Claude Lanzmann, André Mandouze, François Maspéro, Théodore Monod,
Edgar Morin, Roger Parmentier, Alain Resnais, Jean-François Revel, Françoise Sagan,
Nathalie Sarraute, Jean-Paul Sartre, Laurent Schwartz, Simone Signoret, François Truffaut,
Laurent Terzieff, Vercors, Pierre Vidal-Naquet.
‘L’action civique non-violente’
Leur engagement est formalisé par la signature d’un document dans lequel figurent les mentions
suivantes : « Je refuse ouvertement et publiquement le service militaire et n’accepterai aucune solution
individuelle (…) ; j’accepte la discipline du groupe (…), je renonce à toute violence même en cas de
provocation ou de brimade ; la force de notre action réside dans sa vérité et son caractère public, je
m’engage à ne la mêler à aucune action clandestine ; en toutes circonstances, dans mes paroles et
dans mes actes, j’aurai le souci de la vérité et du respect dû à tout homme, fût-il un adversaire ».
Images : Militants de l’ACNV
1) demandant le droit à un service civil en Algérie,
2) enchaînés le 15 déc. 1960 aux grilles du jardin de Cluny à Paris
‘L’Action civique non-violente’ (ACNV) se constitue en 1957, en
coordination avec la communauté de l’Arche de Lanza del Vasto,
disciple de Gandhi, mais en dehors d’elle. Avant de soutenir les
réfractaires, l’ACNV a organisé des jeûnes publics et des marches de
protestation pour alerter l’opinion publique sur l’existence des camps
d’assignation à résidence où étaient enfermés des "suspects"
algériens, à Grenoble, au Larzac, etc.
Joseph Pyronnet, professeur de philosophie à Montpellier,
devient le principal responsable de l’ACNV en 1958. Les membres de
l’ACNV demandent à être internés comme les suspects algériens, ou
portent le nom d’un des réfractaires recherchés par la gendarmerie
lors d’épiques manifestations organisées un peu partout en France.
La décolonisation
Le 13 mai 1958, l’armée et les colons font un putsch à Alger et proclament la création
d’un comité de salut public. En juin, le général de Gaulle est investi chef du gouvernement.
Le 4 juin 1958 à Alger, il déclare : « Je vous ai compris ! » devant une foule exultante. Il
rétablit l’autorité civile et politique en Algérie, fait des promesses de réforme aux Arabes,
lance une grande offensive militaire pour affaiblir le FLN.
Le 15 septembre 1959, il fait un discours sur l’autodétermi-
nation, qui reconnaît le droit à l’indépendance de l’Algérie. Les
partisans de l’Algérie française se sentent trahis. En janvier 1960
durant la "semaines des barricades" à Alger, les colons s’insur-
gent contre de Gaulle. Il ordonne à l’armée d’intervenir et réprime
l’émeute. Il gagne ainsi la confiance du FLN, mais en juin les
négociations entre le gouvernement et le FLN échouent.
Référendum, putsch, OAS
Le 8 janvier 1961, 75 % des électeurs Français (en
métropole et en Algérie) disent "oui" au référendum sur
l’autodétermination en Algérie.
Le 23 avril 1961 a lieu le "putsch des généraux", tentative
de coup d’État fomentée par une partie des militaires de carrière
de l’armée française en Algérie, et commandée par les généraux
Challe, Jouhaud, Salan et Zeller.
En février 1961 est créée l’OAS, ‘Organisation de l’Armée Secrète’,
organisation politico-militaire clandestine dont l’objectif est de conserver
l’Algérie française. À partir de 1961, les actions de l’OAS (meurtres,
attentats, intimidations, en Algérie comme en métropole) visent des
personnalités politiques ou administratives du gouvernement français
affichant des opinions indépendantistes ou pro-FLN, et incluent des
actions armées contre les populations musulmanes suspectées de
soutenir le FNL.
La guerre d’Algérie en France
Le 22 août 1962, un commando de 12 hommes de l’OAS
dirigés par le lieutenant-colonel Jean Bastien-Thiry perpètre l’attentat
contre le général de Gaulle à Petit Clamart. (ci-contre : la DS 19 du général)
L’OAS sera largement soutenue par la population française
d’Algérie, mais ses attentats aveugles la feront rejeter par l’opinion
publique en métropole. On estime le bilan de l’OAS à 2 200 tués, dont
85 % de musulmans et 71 tués en France métropolitaine, et 5 000
blessés.
Le 17 octobre 1961, la police parisienne réprime une manifes-
tation pacifique de plusieurs dizaines de milliers d’Algériens, orga-
nisée par le FLN pour protester contre le couvre-feu imposé par le
Préfet de police Maurice Papon aux seuls Nord-africains : il y a des
centaines de morts, dont plusieurs dizaines noyés dans la Seine, et
des milliers de blessés. (Photo du haut)
Le 8 février 1962, toujours à Paris, la même police matraque
des militants de gauche qui, malgré l’interdiction de la manifestation,
dénoncent la guerre d’Algérie et les attentats de l’OAS. 8 personnes
trouvent la mort dans la station de métro Charonne.
Les accords d’Évian
Le 26 mars 1962, les tirailleurs algériens de l’armée française,
mais aussi des CRS et des gardes mobiles font plus de 50 morts
européens à Alger, rue d’Isly, en tirant sur des manifestants qui protestent
contre le bouclage de leur quartier.
Le 5 juillet 1962 à Oran, des Algériens, essentiellement combat-
tants de l’ALN, tirent sur la foule des Européens et Arabes et provoquent
une centaine de morts.
Les accords signés à Évian le 18 mars 1962 entre le gouvernement
français et le FLN prévoient un cessez-le-feu dès le lendemain sur le
territoire algérien, la libération des prisonniers dans un délai de 20
jours, l’organisation d’un référendum en France, et au cas où
l’indépendance serait votée, la programmation du retrait des forces militaires françaises.
Ils s’accompagnent d’une amnistie générale pour tous les actes commis « pendant les
événements » antérieurement à la signature des accords. Des clauses annexes secrètes
permettent les expérimentations nucléaires, chimiques et bactériologiques françaises
pendant 5 ans dans le Sahara, jusqu’en 1967. La partie officielle des accords est
approuvée, lors du référendum du 8 avril 1962, par 90,81 % des votants de France
métropolitaine, les électeurs des départements d’Algérie étant exclus du scrutin.
Le départ des ‘Pieds-noirs’
Avant 1962, environ 150 000 Pieds-noirs* Français,
Européens et Juifs avaient quitté le pays dans un mouvement
de désespoir. 650 000 autres font de même en 1962, surtout en
mai, effrayés par les fusillades, les enlèvements et par le slogan « La
valise ou le cercueil » de certains nationalistes algériens.
Au total 800 000 Pieds-noirs quittent l’Algérie précipitamment et
arrivent la plupart du temps en France avec comme seuls biens le contenu
de leur valise. Ils sont généralement mal accueillis en métropole. Ceux qui
se sentent le plus trahis par la France émigrent à l’étranger, notamment en
Espagne (Alicante) et en Argentine. 60 000 Musulmans, les harkis** et leur
famille, sont rapatriés en France par la voie officielle ou gagnent la
métropole par leurs propres moyens.
Le 1er juillet 1962, par référendum, les Algériens se prononcent à
99,72 % pour l’indépendance de leur pays.
* Un Pied-noir est un Français d’origine européenne installé en Afrique du Nord (Algérie,
Tunisie et Maroc) jusqu’à l’époque de l’indépendance, et « rapatrié » dans les années 1960.
** Les harkis étaient des supplétifs musulmans engagés par l’armée française pendant la
guerre d’Algérie. Les harkas sont décrites par un rapport de 1955 comme des « forces auxiliaires
mobiles, de caractère tribal (auxiliaires temporaires) », aptes à fournir des renseignements et à
participer au maintien de l’ordre dans un pays qu’elles connaissent bien. En janvier 1957, il existait
70 harkas regroupant 2 186 harkis.
Le bilan de la guerre
Tous ces évènements laisseront dans les mémoires des meur-
trissures douloureuses et seront longtemps l’objet de débats intenses
et passionnés.
En 1954, l’Algérie compte environ 8 millions d’autochtones (Arabes) et 1 million de
"Français d’Algérie" (Pieds-noirs et Juifs d’Algérie naturalisés).
La guerre a mobilisé 1,4 million de jeunes Français du contingent et 90 000
combattants algériens de l’ALN ou du FLN
Elle a provoqué 30 000 tués chez les soldats français, 1 000 disparus et 1 300
soldats morts des suites de leurs blessures, 4 à 6 000 morts chez les civils européens,
dont plus de 2 000 enlevés et disparus, 15 000 à 30 000 tués chez les harkis.
Elle a fait 300 000 morts Algériens selon les estimations françaises, 1,5 million de
morts selon le FLN qui a fait cette estimation en 1964, probablement 500 000 en réalité.
Elle a provoqué le déplacement de 2,1 millions d’Algériens dans des villages et des camps
d’internement.
Le bilan de la guerre
On estime aujourd’hui entre 60 et 70 000 le nombre de
harkis massacrés à titre de représailles par l’ALN et le FLN.
On estime à 2 200 parmi les Français d’Algérie les morts et
disparus définitifs enlevés par le FLN en 1962.
8 000 douars et hameaux ont été rasés par l’armée
française.
La torture, pratiquée massivement par l’armée française
sur des milliers de suspects et militants du FLN et de l’ALN, l’a
été aussi par les insurgés algériens sur des centaines de
prisonniers français.
Les luttes entre Algériens pour le pouvoir (FLN et MNA de
Messali Hadj ) ont causé environ 4 300 tués et 9 000 blessés en
France, 6 000 tués et 4 000 blessés en Algérie.
Image du haut : Cimetière des martyrs de la guerre d'indépendance à Bourokba
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Justice, pardon et réconciliation. — 05. L’Algérie et la France de 1830 à 1962

  • 1. Diaporamas ‘ De l’offense à la réconciliation’ Série 2 - Justice, pardon et réconciliation 5.1 - L’Algérie et la France De 1830 à 1962 Étienne Godinot . 24.05.2023
  • 2. La série de diaporamas ‘De l’offense à la réconciliation’ Sommaire - Rappel Série 1 : Mémoire et reconnaissance de crimes du passé 1 - Introduction 2 - La mémoire de l’esclavage 3 - La mémoire du colonialisme 4 - La mémoire du génocide des Arméniens 5 - La mémoire de la Shoah 6 - La mémoire des crimes du communisme 7 - La mémoire des crimes commis par les États-Unis 8 - La mémoire des crimes des Khmers rouges au Cambodge 9 - La mémoire du génocide du Rwanda 10 - La mémoire des crimes commis pendant les guerres en ex-Yougoslavie 11 - La mémoire de l’apartheid en Afrique du Sud 12 - La mémoire des crimes commis par les institutions religieuses Série 2 : Justice, pardon et réconciliation 1 - Justice, pardon et réconciliation : dissiper les malentendus 2 - Pardon et réconciliation entre personnes 3 - Pardon et réconciliation entre groupes humains 4 - La réconciliation franco-allemande 5-1 - L’Algérie et la France : de 1830 à 1962 5-2 - L’Algérie et la France : depuis 1962 6 - Le Japon et les traces de sa période impériale en Asie du Sud-Est 7 - La Chine. Une volonté de revanche ? 8 - Institutions en faveur de la justice et des droits humains 9 - Relire et dépasser le passé pour inventer l’avenir
  • 3. L’Algérie et la France 5.1 – De 1830 à 1962 Sommaire Les raisons de la colonisation La conquête militaire, la résistance algérienne La colonisation et le peuplement, la réalité de la colonisation, le code de l’indigénat Des projets d’émancipation, puis d’indépendance 1945 : les massacres de Sétif 1954 -1955 : l’insurrection, les massacres de Philippeville 1956-1957 : la spirale de la violence, les pouvoirs spéciaux Paul Teitgen, Jacques de Bollardière, Albert Camus, Germaine Tillion La résistance à la guerre La guerre d’Algérie en France La décolonisation Les accors d’Évian Le départ des Pieds-noirs, les harkis Le bilan de la guerre Images : - Les drapeaux de l’Algérie et de la France, y compris sur une colombe, symbole de la paix - Le numéro 161 (déc.2011) de la revue trimestrielle Alternatives non-violentes sur le sujet
  • 4. Les raisons de la colonisation Le coup d'éventail porté par le régent Hussein Dey au consul de France Pierre Deval à Alger le 30 avril 1827 sert de prétexte à la France pour lancer une action punitive contre la régence d'Alger, amenant finalement la conquête et la colonisation du pays. En 1830, l'impo- pulaire gouvernement de Charles X se lance dans l'expédition d'Alger. Cette opération de prestige a pour but de donner l’image d’un pouvoir fort et de permettre de faire passer des réformes de politique intérieure. Une partie de l’opinion est satisfaite, car la réputation d’Alger, que l'on accuse d’être tradition- nellement un nid de pirates, est assez mauvaise. En 1834, alors que partisans et adversaires de la colonisation s'affrontent à la Chambre, Alphonse de Lamartine* se prononce en faveur de la présence française en Algérie, au nom de la "civilisation". * Il prononcera à la Chambre, en 1838, un vibrant plaidoyer en faveur de l'abolition de la peine de mort et écrira en 1841 une ‘Marseillaise de la paix’ favorable à l’entente franco-allemande
  • 5. 1830 : La conquête militaire Le 14 juin 1830, les Français débarquent à Sidi-Ferruch. ‘L'armée d'Afrique’ est commandée par le général de Bourmont. Le premier mois d’occupation à peine écoulé, la résistance locale se manifeste, et déclenche de la part de l’envahisseur une riposte immédiate : razzias, viols, torture, assassinats collectifs. La 1ère étape de la conquête commence avec la ‘régence d'Alger’, la partie nord de l'Algérie (le Sahara étant un territoire généralement associé bien qu'indépendant) de juin à juillet 1830 et prend fin avec la signature de l'accord de soumission du régent d'Alger Hussein Dey (1767-1838) le 5 juillet 1830 à Alger. La seconde étape commence avec la conquête de l'État d'Abdelkader de 1832 à 1847. « Il faut se résigner à refouler au loin, à exterminer même la population indigène » déclare en 1832 le ministre de la Guerre, Étienne Gérard (1773-1852). Jean-Marie Savary, duc de Rovigo (1774-1833) massacre la tribu des Ouafias à El Harrach, et ses cavaliers reviennent avec des têtes d’Arabes* au bout de leurs lances. * dans ce texte, ‘Arabe’ désigne ‘Algériens d’origine’ ou ‘Français d’origine algérienne entre 1830 et 1962’
  • 6. Une conquête militaire sans états d’âme « Le but n'est pas de courir après les Arabes, ce qui est fort inu- tile ; il est d'empêcher les Arabes de semer, de récolter, de pâturer, (…) de jouir de leurs champs (…). Allez tous les ans leur brûler leurs récoltes (…), ou bien exterminez-les jusqu'au dernier ! » recommande Bugeaud. « Des têtes » lance-t-il encore à ses officiers, « bouchez les conduites d’eau crevées avec la tête du premier bédouin rencontré ». « Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbéhas ! Fumez-les à outrance comme des renards ! » Le colonel Aimable Pélissier (1794-1864) enferme un millier d’hommes et de femmes dans la grotte du Dahra et les fait périr par le feu. « La peau d’un seul de mes tambours avait plus de prix que la vie de tous ces misérables » commentera-t-il devant la Chambre des Pairs… Le maréchal de Saint-Arnaud raconte ainsi ses exploits en Petite Kabilie : « J’ai laissé sur mon passage un vaste incendie. Tous les villages, environ 200, ont été brûlés, tous les jardins saccagés, les oliviers coupés ». Images : - en haut, le général Armand Leroy de Saint-Arnaud, maréchal de France - Ci-contre, le général Bugeaud (1784-1849), Thomas Robert Bugeaud, marquis de La Piconnerie, duc d'Isly, maréchal de France. Rentré en France après la conquête, Bugeaud déconseille, dans son rapport, la conquête de l'Algérie et déplore une « possession onéreuse dont la nation serait bien aise d'être débarrassée ». Il préconise le maintien des territoires conquis sous statut militaire, pour éviter toute colonisation de peuplement. Il est cependant nommé gouverneur général de l'Algérie par le ministre Adolphe Thiers en 1840.
  • 7. La résistance algérienne La résistance, menée par l’émir Abd el-Kader, homme politique, chef militaire, poète, philosophe et théologien, est vaincue en 1847. Photos : - La prise de Mascara en territoire berbère, estampe,1836 - Les cavaliers rouges d’Abd el-Kader - Abd el-Kader ibn Muhieddine, ou émir Abd el-Kader, ou Abdelkader El- Djezairi (1808-1883), chef religieux et militaire algérien. Savant musulman et soufi, il se retrouve de façon inattendue à mener une campagne militaire. Son respect constant pour droits de l'homme, surtout en ce qui concerne ses opposants chrétiens, suscite une admiration généralisée. Son intervention cruciale pour sauver la communauté chrétienne de Damas d'un massacre par les Druzes en 1860, lui amène des honneurs et des récompenses du monde entier.
  • 8. La colonisation et le peuplement Dès 1830, la conquête de l'Algérie est accompagnée d'une colonisation de peuplement forcée par la nécessité de ravitailler en vivres les forces militaires grandissantes : les militaires français deviennent des colons en s'installant et aménageant le territoire conquis. Les indigènes sont expropriés au profit des colons, éloignés de force ou éliminés. Dépossédés de leurs terres par les colons, les paysans algériens sont contraints d’y travailler pour des salaires de misère. Les pionniers sont par la suite rejoints par des Corses ou des Alsaciens-Lorrains dont la région a été annexée par l'Allemagne en 1871, mais également par un petit nombre de migrants étrangers arrivant par vagues successives des pays méditerranéens frontaliers, surtout d'Espagne, mais aussi d'Italie et de Malte. En octobre 1870, le décret Crémieux donne la nationalité française aux 37 000 Juifs d'Algérie, un nouveau statut qui va bouleverser l'équilibre des communautés juives et musulmanes locales. Images : - Almanach du Petit Colon algérien. L'historienne Jeannine Verdès-Leroux, chercheuse au CNRS, a répertorié 45 000 grands exploitants agricoles sur un total de 1 200 000 Européens d'Algérie. - Adolphe Crémieux (1796-1880), franc-maçon d’ascendance juive, ministre de la Justice puis sénateur.
  • 9. La réalité coloniale En 1881, la quotidien Le Gaulois envoie en Algérie un de ses collaborateurs, Guy de Maupassant, qui en ramène une série de 11 reportages très critiques sur la réalité coloniale. « Il faut une connaissance approfondie de chaque contrée pour prétendre l’administrer (…) or, le gouverneur, quel qu’il soit, ignore totalement et absolument toutes les questions de détails et de mœurs. » « «Notre système de colonisation consistant à ruiner l’Arabe, à le dépouiller sans repos, à le poursuivre sans merci et à le faire crever de misère, nous verrons encore d’autres insurrections.» « Rien ne peut donner une idée de l’intolérable situation que nous faisons aux Arabes. Dès les premiers pas, on est gêné par la sensation du progrès mal appliqué à ce pays. C’est nous qui avons l’air de barbares au milieu de ces barbares (…) Nos mœurs imposées, nos maisons parisiennes, nos usages choquent sur ce sol comme des fautes grossières d’art, de sagesse et de compréhension. » Photo : Guy de Maupassant (1850-1893) Avec la création des départements français d'Algérie en 1848 est introduite une nouvelle monnaie, le Franc algérien qui supplante l'ancienne monnaie algérienne frappée dans le Dâr al- Sikka à l'époque de la régence d'Alger.
  • 10. La réalité coloniale Pendant la Première Guerre mondiale, les Algériens laissent 26 000 des leurs sur les champs de bataille d'Orient et d'Occident. Pendant ces 4 années de guerre, les tirailleurs et spahis algériens sont mêlés à toutes les batailles de l'armée française. En 1954, seul un jeune Arabe sur 10 accède à l’école primaire, et le taux d’analphabétisme en français est encore de 96 %. Images : - Jules Ferry (1832-1893) et son rapport Le gouvernement de l’Algérie (1892) - Spahi algérien en uniforme d’apparat Après plusieurs années de famine, la population des musulmans d'Algérie passe à la fin du Second Empire de 2 732 851 (1861) à 2 125 052 personnes (1872). En 1892, un rapport de Jules Ferry, Le gouvernement de l’Algérie, condamne notamment la politique d'assimilation menée jusque-là. Il dénonce l'expropriation du sol natal des indigènes, leur exploitation par les communes européennes et suggère de renforcer la représentation politique des Musulmans. Les conclusions du rapport font perdre à Jules Ferry l'appui des « républicains opportunistes » d'Algérie, qui dénoncent son « excessive bienveillance pour les indigènes ». Bien que le Sénat ratifie le rapport le 30 mai 1893, presque rien des réformes préconisées en faveur des indigènes ne passe dans les faits.
  • 11. Le code de l’indigénat La législation de conquête, mise en place en Algérie dès 1834, est confirmée par la loi du 28 juin 1881. Des décrets en étendent peu à peu la pratique, sous des formes variées, à l'ensemble de l'empire colonial français à partir de 1887. Il s'agit d'une justice administrative qui s'applique aux seules personnes définies comme ‘indigènes’. Elle ne respecte pas les principes généraux du droit français, en particulier en autorisant des sanctions collectives, des déportations d'habitants. Pour devenir Français, les Algériens musulmans doivent renoncer à leur religion. Le code comprend essentiellement 4 types de mesures : - Le séquestre des biens qui peut être collectif ; - Les amendes collectives ; - L’internement qui peut se traduire par une assignation à résidence ou par une détention ; - Les pouvoirs disciplinaires qui permettent à des agents de l’adminis- tration d’infliger des amendes ou des jours de prison pour punir une série d’infractions. Le mouvement des ‘Jeunes-Algériens’ demandera la suppression de ce code d'exception en 1908 et 1912. Ainsi que la ‘Ligue des droits de l’homme’ lors de son 20ème congrès, en 1924.
  • 12. Des projets d’émancipation, puis d’indépendance À partir de 1919, l'émir Khaled milite pour les changements basés sur l'égalité promise par la France, à la suite de la mobilisation des Algériens pour la Première Guerre mondiale. Messali Hadj réclame dès 1927 l'indépendance de l'Algérie. En 1937, il présente un projet d’émancipation de l’Algérie sans séparation d’avec la France, avec partage des pouvoirs et respect des croyances. En 1931, Ben Badis fonde ‘l'Association des oulémas musulmans algériens’ dont le programme est la restauration de la place de la culture islamique en Algérie. En 1943, Ferhat Abbas publie le Manifeste du peuple algérien qui demande l’indépendance. Photos : - Khaled El-Hassani Ben El-Hachemi Ibn Hadj Abdelkader, dit émir Khaled (1975-1936), petit- fils de l'émir Abd El-Kader - Messali Hadj (1898-1974), fondateur du ‘Parti du peuple algérien’ (PPA), du ‘Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques’ (MTLD) et du ‘Mouvement national algérien’ (MNA) - Cheikh Abdelhamid Ben Badis (1889-1940) figure emblématique du mouvement réformiste musulman en Algérie - Ferhat Abbas (1899-1985), fondateur de ‘l'Union populaire algérienne’ (UPA)
  • 13. Mai 1945 : les massacres de Sétif Le 8 mai 1945, à Sétif, alors que les manifestants fêtent la victoire contre le nazisme, des drapeaux algériens se mêlent aux drapeaux alliés. Les gendarmes tentent de les faire disparaître. Des coups de feu éclatent des deux côtés. Dix mille hommes de troupe, les milices coloniales, entament une chasse à l’homme contre les indépendantistes. La marine et l’aviation françaises bombardent villes, villages et mechtas. Les villes de Sétif, Khetarra, Guelma, Bejaïa, Djidjelli sont pilonnées. On utilisera l’acide et les fours à chaux pour faire disparaître les cadavres. Le bilan fait état de 1 165 morts selon la France, de 40 000 morts selon le FNL. L’espoir d’une décolonisation pacifique est fermé à jamais. L’insurrection de 1954 est en germe.
  • 14. 1954 : l’insurrection Le 1er novembre 1954, les groupes indépendantistes algériens se fédèrent dans le ‘Front de Libération Nationale’ (FLN). Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954, l’insurrection commence dans les Aurès : une quarantaine d’attentats provoqués par ‘l’Armée de Libération Nationale’ (ALN), branche armée du FLN, secouent l’Algérie. La France décrète l’état d’urgence, institue la responsabilité collective des villages présumés complices des rebelles et donne l’ordre d’ouvrir le feu sur tout suspect qui tente de s’enfuir En avril 1955, Edgar Faure, président du Conseil, transfère les pleins pouvoirs à l’armée dans les régions à troubles. Le FLN relance la guérilla en été. Image du milieu : ‘Groupe des six’, chefs du FLN .
  • 15. 1955 : les massacres de Philippeville À El Halia, petit village minier près de Philippeville, le 20 août 1955, le FLN massacre 140 personnes, dont le neveu de Ferhat Abbas, signataire d’un Appel contre toute violence. Des enfants de 3 ans sont égorgés ou fracassés contre les murs. La répression française fait 12 000 morts selon le FLN, la plupart abattus à la mitrailleuse. Les cadavres seront enterrés au bulldozer au stade municipal de Philippeville. Toujours en 1955, le socialiste Guy Mollet, élu président du Conseil, tente des négociations avec les indépendantistes, mais les colons s’y opposent et cette tentative échoue. Le 5 octobre 2007, le président de la République française Nicolas Sarkozy déclarera, au sujet de ces massacres : « L'injustice attise toujours la violence et la haine. Beaucoup de ceux qui étaient venus s'installer en Algérie, je veux vous le dire, étaient de bonne volonté et de bonne foi. Ils étaient venus pour travailler et pour construire, sans l'intention d'asservir, ni d'exploiter personne. Mais le système colonial était injuste par nature et il ne pouvait être vécu autrement que comme une entreprise d'asservis- sement et d'exploitation. »
  • 16. 1956 : la rébellion indépendantiste En 1956, le FLN rejette le cessez-le-feu proposé par Guy Mollet, qui envoie le contingent en Algérie et allonge la durée du service militaire. En parallèle, il ouvre secrètement des négociations avec le FLN. En automne 1956, l’armée française détourne, sans en avertir le pouvoir politique, un avion de ligne Tunisie-Maroc et arrête 5 dirigeants du FLN, lequel rompt les négociations avec Guy Mollet. La Tunisie se plaint de cet incident à l’ONU, et les "évènements" * d’Algérie prennent une tournure internationale. Toute l’Algérie est touchée par la rébellion indépendantiste. Le Maroc et la Tunisie servent de base arrière au FLN. Photos : - Le DC-3 de l'Air Atlas-Air Maroc, le prince Moulay Hassan en uniforme est venu saluer les cinq dirigeants du FLN avant leur départ en destination de Tunis. - Ahmed Ben Bella (1916-2012), un des 5 dirigeants du FLN arrêtés, premier président de la République algérienne en sept. 1963. Renversé par le coup d’État mené en juin 1965 par son vice-Premier ministre, le colonel Houari Boumédiène. * La France considérant l’Algérie comme un territoire français ne voulait pas parler de « guerre », mais de « troubles à l’ordre public ». Ces mots avaient des conséquences pratiques importantes : 1) les insurgés ne pouvaient pas bénéficier du statut de prisonnier de guerre ; 2) ce n’est que bien après la guerre que les pensions versées aux soldats français ou à leur veuves furent alignées sur celles versées dans le cas de guerres officielles.
  • 17. Les méthodes de l’armée Dans le contingent, des voix s’élèvent pour dénoncer les méthodes de l’armée, la "corvée de bois" et la torture qui se généralisent. La corvée de bois consiste à emmener en pleine campagne un groupe de prisonniers ou de suspects pour chercher du bois, à faire semblant de les laisser fuir, puis à les abattre. Dans d’autres cas de figure, on leur fait creuser leur tombe avant de les exécuter pour tentative de fuite. Le viol, la pendaison par les membres, le jet d’eau froide, la ‘gégène’*, le supplice de la baignoire remplie d’excréments sont utilisés pour faire parler les prisonniers-ières- et découvrir les complices. Des intellectuels, des responsables religieux, des journa- listes prennent position. Quelques trop rares appelés sont empri- sonnés pour insoumission ou désertent. Photos : - Suspects - * La ‘génène’ : en argot militaire, génératrice, dynamo électrique manuelle qui alimente les téléphones de campagne. Des électrodes étaient appliquées sur deux parties du corps, la plupart du temps une sur l’oreille et l’autre sur le sexe. La technique est décrite dans un manuel de torture, Le manuel de l’officier de renseignement , écrit par le colonel Bigeard. - Les victimes de la torture
  • 18. 1956 : la spirale de la violence Les exécutions capitales commises par les Français et les attentats au révolver du FLN avivent les peurs et les haines des deux côtés. La répression menée souvent aveuglément, aussi bien par les autorités que par les colons français, incite les Arabes à se solidariser avec le FLN et à rendre populaires ses actes terroristes. La première bombe à Alger, rue de Thèbes, le 10 août 1956, provient de terroristes français conduits par André Achiary. Le FLN répond quelques semaines plus tard (1 mort, 52 blessés). La spirale infernale est déclenchée. La population européenne, affolée par les attentats, exige arrestations, tortures, exécutions. La population arabe, qui considère les condamnés à mort comme des héros, réclame des actions terroristes après chaque exécution. Images : - André Achiary (1909-1983), un des organisateurs de la manifestation contre la conférence d'Albert Camus sur la trêve civile. Avec des membres de ‘l’Union française nord- africaine’, créée par Robert Martel (1921-1997), il est soupçonné d'avoir monté l'attentat à la bombe de la rue de Thèbes dans la Casbah d’Alger, le 10 août 1956, qui fait 73 victimes et marque un tournant tragique dans la guerre d’Algérie, levant les derniers scrupules - s'il en avait - de Larbi Ben M'Hidi. Expulsé par le ministre-résident Robert Lacoste. - Larbi Ben M'Hidi (1923-1957). Il décide de porter la résistance algérienne au cœur de la ville européenne d'Alger, marquant ainsi le prélude de la ‘bataille d’Alger’. Arrêté en février 1957, il est torturé et tué par des soldats français aux ordres du futur général Paul Aussaresses.
  • 19. 1957 : les ‘pouvoirs spéciaux’ Le 7 janvier 1957, le Président du Conseil, le socialiste Guy Mollet, obtient des députés du ‘Front républicain’ le vote de "pouvoirs spéciaux" incluant notamment la création d'une procédure de justice militaire de ‘traduction directe’ sans instruction, la légalisation des camps d'interne- ment créés en 1955 et l'attribution aux militaires des pouvoirs de police pour rétablir l’ordre à Alger. Il double en 6 mois les effectifs militaires déployés sur place en envoyant le contingent. En France, dans les formations politiques, seul le Parti communiste s’oppose à la guerre. De janvier à octobre 1957, le général Massu conduit la "bataille d’Alger". Ses méthodes déshonorent l’armée française : arrestations massives, brutalités, jugements expéditifs, exécutions sommaires, torture systématique à grande échelle. Vercors, Résistant, renvoie sa croix de la Légion d’Honneur. Photos - Guy Mollet (1905-1975) - Jacques Massu (1908-2002). Le 22 juin 2000, il reconnaîtra le recours à la torture par la police et l'armée française pendant la guerre d'Algérie. Il avouera qu'avec le recul la torture ne lui paraissait « pas indispensable en temps de guerre » et qu'on aurait pu « très bien s'en passer ». - Jean Bruller, surnommé Vercors (1902-1991)
  • 20. La "guerre des grottes" Certains épisodes restent méconnus, comme celui de la "guerre des grottes", durant lequel l'armée française, de 1956 à 1962, dans les montagnes de l’Aurès et du Djurdjura, utilise des gaz toxiques contre des combattants nationalistes algériens dissimulés dans les grottes. Pour les déloger, ces unités manipulent des gaz chimiques, qui peuvent devenir mortels en milieu clos. L'armée parle alors de simples gaz lacrymo- gènes, pourtant les effets sur les ennemis sont dévastateurs. "En Algérie, sur un grand nombre de sites, il y a encore des Algériens portés disparus dont les corps reposent dans ces grottes", explique Christophe Lafaye, docteur en histoire spécialiste d'histoire militaire. L'armée refuse d'ouvrir les archives liées à l'utilisation de ces armes spéciales. Selon les historiens, plus de 2 000 militaires français auraient participé à cette "guerre des grottes". Photo du haut : Intervention de la section ‘Armes spéciales’ affectée à la 71e compagnie de génie de zone, à Tolga en 1959. Rappel : du 18 au 20 juin 1845, le lieutenant-colonel Pélissier avait fait périr par asphyxie quasiment toute une tribu berbère, qui avait trouvé refuge dans les grottes du massif de Dahra.
  • 21. Quelques Français dans la tourmente de la guerre d’Algérie 1957 : la démission de Paul Teitgen Paul Teitgen est nommé Secrétaire général de la préfecture d’Alger chargé de la police générale à la mi-août 1956, soit quelques mois avant le début de la ‘bataille d’Alger’. Il est connu pour son attachement aux droits humains et pour sa foi chrétienne intransigeante. « J'ai, en tout état de cause, Monsieur le Ministre, perdu la confiance dans les moyens qui me sont actuellement impartis pour occuper honnêtement le poste que vous m'aviez assigné. » Yves Courrière publie dès 1969 la lettre de démission de Paul Teitgen dans son ouvrage Le temps des léopards consacré à la « bataille d’Alger ». Photos : - Paul Teitgen (1919-1991), Résistant dès 1940, torturé par la Gestapo à Nancy, déporté au Struthof puis à Dachau, issu de la première promotion de l’ENA ‘France combattante’ - Robert Lacoste (1898-1989), ministre résident chargé de l’Algérie Il constate les arrestations arbitraires en masse, la torture, les ‘disparitions’, sans pouvoir s’y opposer autrement qu’à la marge, ses supérieurs, le ministre Robert Lacoste et le préfet Serge Baret, soutenant systématiquement les parachutistes. Le 29 mars 1957, dans une lettre amère et solennelle* à Robert Lacoste, il deman- de à être relevé de ses fonctions. Cette démission est refusée par le ministre, qui utilise Teitgen jusqu’au 12 septembre 1957, date à laquelle, usé et écœuré, il est autorisé à quitter ses fonctions à la préfecture, après avoir tenté de lutter de l’intérieur contre les pratiques criminelles des militaires. Il dira avoir alors signé 24 000 assignations à résidence et dénombré 3 024 disparitions forcées.
  • 22. Paul Teitgen mis au silence Le 13 mai 1958, il échappe aux parachutistes qui haïssent ce « traître » – certains l’ont menacé de mort – et tentent de l’arrêter. Il est finalement expulsé d’Algérie avec sa famille par le général Raoul Salan. Il est ensuite mis au ban de la préfectorale – deux années sans poste et sans traitement – par Michel Debré, éloigné 6 mois au Brésil, puis nommé finalement au Conseil d’État pour être contraint à se taire. Malgré cela, Paul Teitgen accepte de témoigner en décembre 1960 pour la défense des ‘porteurs de valises’ au procès du réseau Jeanson et rend publique sa lettre à Lacoste. Il alimente dès 1958 les travaux de Pierre Vidal-Naquet, dont il devient un ami très cher, en documents et informations de première main. C’est lui qui apporte notamment à l’historien la certitude de l’assassinat de Maurice Audin par les militaires. Photo du bas : Pierre Vidal-Naquet (1930-2006)
  • 23. Quelques Français dans la tourmente de la guerre d’Algérie Les commandos pacifiques de Barberot et Bollardière * Engagement des volontaires : « J’accepte de servir dans une équipe de nouveaux commandos nomades, dont la mission est de rétablir un climat de confiance dans la population algérienne (…) Tout Musulman sera considéré par moi comme un ami et non comme un suspect, sauf preuve du contraire ». Photos : - Jacques Pâris de Bollardière (1907-1986) - Roger Barberot -1915-2002 chacun Grand Officier de la Légion d’honneur et Compagnon de la Libération Le colonel Jacques de Bollardière est nommé en 1956 commandant du secteur Est de l’Atlas blidéen, dans la Mitidja. Il a créé une ‘Section administrative spéciale’ (SAS) qui remplace dans les zones inaccessibles une administration défaillante que la guerre avait complètement coupée de ses administrés. En collaboration avec le colonel Roger Barberot et avec Jean-Jacques Servan-Schreiber, un de ses officiers rappelés, il a également mis sur pied des ‘Commandos noirs’, formés de 7 ou 8 volontaires* qui partagent la vie des populations, dorment dans les mechtas, mangent avec les villageois, prolongent les actions de contact humain et rétablissent les liaisons admi- nistratives. Il a même ouvert pendant 5 mois des chantiers d’assainissement, d’irrigation et de voirie.
  • 24. Le colonel de Bollardière refuse la torture Bollardière a bien sûr donné instruction à ses troupes de refuser la torture. Comme il a été nommé général en novembre 1956, le commande- ment ne peut l’écarter du secteur, mais lui retire progressivement tous ses moyens et mute ses officiers d’état-major. Il s’explique avec Massu en mars 1957 : « Tu contribues à la dégradation de l’armée (…). Tu vas compro- mettre pour toujours, au bénéfice de la haine, l’avenir de la communauté française en Algérie ». Après des entrevues avec le général Salan et avec le ministre résident Robert Lacoste, qui lui donnent instruction de ne pas entraver l’action de Massu, il demande à être relevé de son poste. Jean-Jacques Schreiber, directeur de L’Express, accusé d’ "atteinte au moral de l’armée" pour avoir dévoilé une petite partie de la vérité sur les méthodes utilisées en Algérie, lui demande en mars 1957 de témoigner en sa faveur. Le témoignage du général est publié dans L’Express du 29 mars 1957 : Bollardière est condamné à 60 jours d’arrêt à la gendarmerie de La Courneuve.
  • 25. Quelques Français dans la tourmente de la guerre d’Algérie Albert Camus : "J’ai mal à l’Algérie" Le drame de la colonisation et de la guerre est incarné par Albert Camus, Français d’Algérie. Toute sa vie, il vivra au plus profond de son être les joies et les malheurs de l’Algérie. Il dénonce le mépris avec lequel ont été et sont traités les Arabes, il demande des réformes qui ne viennent jamais. En 1955, il écrit : « J’ai mal à l’Algérie (…). Nous voilà donc dressés les uns contre les autres, voués à nous faire le plus de mal possible, inexpiablement. Cette idée m’est insupportable et empoisonne aujourd’hui toutes mes journées ». Toujours par souci de cohérence, il affirme haut et fort qu’il n’est possible de condamner le crime du terrorisme que si l’on refuse sans aucune concession les excès de la répression française. Il se sent responsable des crimes commis par la France : « Que ces faits aient pu se produire parmi nous, c’est une humiliation à quoi il faudra désormais faire face ». Camus se retrouve bientôt seul dans son camp, il est considéré comme un traître à la fois par les partisans de l’Algérie française et par ceux de l’Algérie algérienne. Il ne se départira pas d’une grande méfiance à l’égard du FLN. Il en condamne les méthodes « terroristes » à l’encontre des Français d’Algérie et des Arabes accusés de collaboration, et, avec une grande lucidité, il redoute qu’un gouvernement aux mains du FLN, érigé en parti unique, ne satisfasse pas les exigences de la démocratie.
  • 26. L’appel d’Albert Camus En janvier 1956, Camus publie dans L’Express des articles demandant aux Français et aux Algériens de désavouer « le meurtre des innocents (…), les noces sanglantes du terrorisme et de la répression ». Il propose une trêve civile de nature à faciliter les discussions à venir : « Elle laisse sans doute le problème entier, mais elle permet de l’aborder ». On peut s’étonner que les autorités morales en France et en Algérie, et d’abord les responsables religieux, ne soient pas mobilisés pour soutenir ouvertement cette proposition. Durant les trois dernières années de sa vie, Camus décide de se taire. Il a pris conscience que face au déchaînement de la violence qu’il avait prévu et dénoncé alors qu’il était encore temps, il n’a plus rien à dire. Il intervient chaque fois qu’il le peut en faveur des Algériens pour- suivis par la justice française, dans plus de 150 affaires, en s’efforçant chaque fois de garder la plus grande discrétion.
  • 27. Quelques Français dans la tourmente de la guerre d’Algérie Le regard de Germaine Tillion En 1954, l’ethnologue et sociologue Germaine Tillion, Résistante et déportée pendant la 2ème Guerre mondiale, accepte une mission d’ob- servation en Algérie à la demande de Louis Massignon, l’islamologue ami de Gandhi. Elle part, observe, analyse et demeure choquée : depuis sa première mission d’observation en Algérie vingt années plus tôt, le pays a évolué vers la misère : « Un peuple traîné vers la misère, ou pire, la décomposition, par un système injuste avant d’être cruel » commentera son biographe Jean Lacouture. Elle propose des remèdes : alphabétiser, éduquer, former, surtout les femmes. Elle crée en 1955 des centres sociaux* pour traiter les problèmes d’éducation, d’emploi, de santé. Elle écrit en 1957 une remarquable analyse économique et sociologique sur l’Algérie. * Trois jours avant la signature des accords d’Évian en mars 1962, les principaux responsables des centres sociaux seront assassinés par l’OAS, notamment l’écrivain Mouloud Feraoun, un homme plein d’intelligence, de culture, de lucidité, de double culture européenne et maghrébine. Images : - Germaine Tillion (1907-2008) - Mouloud Feraoun (1913-1962)
  • 28. Germaine Tillion et Yacef Saadi De retour à Paris, Germaine Tillion expose la situation à des amis du gouvernement et suggère de suspendre les exécutions tant qu’il n’y aura pas d’attentat. Le directeur de cabinet du Président du Conseil approuve et lui demande de porter le message dans la casbah, mais sans mandat officiel et à ses risques et périls. En arrivant à Alger, c’est l’escalade. À 3 exécutions répondent 8 bombes qui ne font aucune victime civile. « J’avais pris mes précautions » explique Yacef Saadi lors de la 2ème rencontre, le 9 août 1957. Après 7 heures d’échanges, la promesse est renouvelée : pas de bombes contre les civils si les exécutions cessent. Mais la contrepartie française, la suspension des exécutions, ne suit pas : le politique est impuissant, « les paras refusent d’obéir ». Pourtant, le cycle des vengeances est interrompu, de nombreuses vies sont épargnées jusqu’à l’arrestation de Saadi le 25 septembre 1957. Dans ses Mémoires, Germaine Tillion écrira : « Il n’existe rien de plus dangereux que d’acculer un peuple entier au désespoir ». Photo : Yacef Saadi (né en 1928), gracié par le général de Gaulle, puis cinéaste et sénateur En 1957, en tant que membre de la ‘Commission internationale contre le régime concentrationnaire’ (CICRC) pour lequel elle avait déjà enquêté sur le goulag stalinien, elle visite les prisons et camps français en Algérie, et constate que la torture y est constante. Le 4 juillet, une inconnue l’aborde en l’informant que des gens importants aimeraient lui parler. Un guide l’amène au cœur de la casbah d’Alger, rue Caton, auprès du chef du FLN algérois, Yacef Saadi, assisté de son adjoint, Ali la Pointe. Les échanges entre la résistante française et les résistants algériens sont spontanés, sincères et pleins d’émotions. La sympathie n’empêche pas Germaine Tillion de leur dire : « Vous êtes des assassins ! (…) Si je suis ici en ce moment, c’est pour l’amour du sang innocent, français ou algérien, je n’ai jamais fait la différence ».Yacef Saadi répond : « Je vous fais la promesse qu’aucun civil ne sera plus touché par bombe à Alger ».
  • 29. Quelques Français dans la tourmente de la guerre d’Algérie Léon-Étienne Duval La même année, il se prononce en faveur de l’autodétermina- tion des populations d’Algérie. Il intervient notamment afin d'obtenir la grâce de terroristes condamnés à la peine capitale pour un attentat qui a coûté la vie à 9 personnes dans un car de tourisme. Il condamne également la torture. Toutes ces actions lui valent le surnom de "Mohamed Ben Duval" par la population européenne qui est lui est très hostile alors que les Algériens louent son courage, sa franchise, sa bonté, sa clairvoyance. Photo du bas : L.-É. Duval arrive à Maillot, aujourd’hui M’Chedallah, dans la 1ère gare du diocèse d’Alger, pour prendre possession de son siège Léon-Étienne Duval (1903-1996), prêtre Résistant pendant la 2ème Guerre mondiale, est archevêque d’Alger de 1954 à 1988. Dès 1954, il prône la justice pour le peuple algérien. En 1956, il charge l‘abbé Tissot de le représenter à la conférence de ‘l'Appel pour une trêve civile’ lancé par Albert Camus le 22 janvier 1956.
  • 30. Léon-Étienne Duval Il s’insurge aussi contre les violences commises, après le cessez- le-feu du 19 mars 1962, contre les Pieds-Noirs et les Harkis, les supplétifs de l'armée française. Il reçoit et accepte la nationalité algérienne en février 1965, année où il est créé cardinal par le pape Paul VI. Dans les années 70, il est considéré comme un évêque du tiers- monde et se prononce pour le rééchelonnement de la dette des pays les plus pauvres. Il plaide également en faveur des droits des Palestiniens. « Il y aura toujours des Algériens pour entendre sa voix murmurer que la grande loi entre les hommes est la fraternité universelle, ou que la réalisation du bien commun est la meilleure manière de sauvegarder tous les biens particuliers.» Moulay Mohammed Guendil, ambassadeur d’Algérie en Suisse
  • 31. La résistance à la guerre Benjamin Stora et Tramor Quemeneur estiment à 12 000 environ le nombre de réfractaires à la guerre d’Algérie, côté français, dont 10 831 insoumis, 886 déserteurs et 420 objecteurs de cons- cience. Ces derniers n’avaient alors pas de statut légal, qui sera reconnu en décembre 1963, et étaient mis en prison. En 1955, avec plusieurs personnalités françaises et algériennes, le philosophe Francis Jeanson crée le "réseau Jeanson", ou réseau des "porteurs de valises" qui soutient les combattants algériens : rédaction et distribution de tracts, fabrication de faux papiers et trans- port de fonds pour les militants du FLN en métropole, hébergement de ces militants, etc. Le 6 septembre 1960 a lieu devant le Tribunal permanent des forces armées (TPFA) de Paris le procès de 17 métropolitains et 6 Arabes du ‘réseau Jeanson’. Le procès, qui devient une tribune politique, se conclura le 1er octobre par 18 condamnations à des peines de prison, dont 15 condamnations à 10 ans pour atteinte à la sûreté extérieure de l’État. Photo du bas : Francis Jeanson (1922-2009) ]
  • 32. La résistance à la guerre : Le ‘Manifeste des 121’ Le 6 septembre 1960, jour de l’ouverture du procès du ‘réseau Jeanson’, est publiée la ‘Déclaration du droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie’ ou ‘Manifeste des 121’, rédigée au départ par Maurice Blanchot et Dyonis Mascolo et signée par des intellectuels, universitaires et artistes*. Le Manifeste se termine par les phrases : « Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien. Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français qui estiment de leur devoir d’apporter aide et protection aux Algériens opprimés au nom du peuple français. La cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres ». Les journaux qui publient le manifestes sont saisis, les signataires sont poursuivis et inculpés, suspendus de leurs fonctions, interdits de s’exprimer devant les médias et même au théâtre. * notamment Pierre Boulez, André Breton, Simone de Beauvoir, René Dumont, Marguerite Duras, Claude Lanzmann, André Mandouze, François Maspéro, Théodore Monod, Edgar Morin, Roger Parmentier, Alain Resnais, Jean-François Revel, Françoise Sagan, Nathalie Sarraute, Jean-Paul Sartre, Laurent Schwartz, Simone Signoret, François Truffaut, Laurent Terzieff, Vercors, Pierre Vidal-Naquet.
  • 33. ‘L’action civique non-violente’ Leur engagement est formalisé par la signature d’un document dans lequel figurent les mentions suivantes : « Je refuse ouvertement et publiquement le service militaire et n’accepterai aucune solution individuelle (…) ; j’accepte la discipline du groupe (…), je renonce à toute violence même en cas de provocation ou de brimade ; la force de notre action réside dans sa vérité et son caractère public, je m’engage à ne la mêler à aucune action clandestine ; en toutes circonstances, dans mes paroles et dans mes actes, j’aurai le souci de la vérité et du respect dû à tout homme, fût-il un adversaire ». Images : Militants de l’ACNV 1) demandant le droit à un service civil en Algérie, 2) enchaînés le 15 déc. 1960 aux grilles du jardin de Cluny à Paris ‘L’Action civique non-violente’ (ACNV) se constitue en 1957, en coordination avec la communauté de l’Arche de Lanza del Vasto, disciple de Gandhi, mais en dehors d’elle. Avant de soutenir les réfractaires, l’ACNV a organisé des jeûnes publics et des marches de protestation pour alerter l’opinion publique sur l’existence des camps d’assignation à résidence où étaient enfermés des "suspects" algériens, à Grenoble, au Larzac, etc. Joseph Pyronnet, professeur de philosophie à Montpellier, devient le principal responsable de l’ACNV en 1958. Les membres de l’ACNV demandent à être internés comme les suspects algériens, ou portent le nom d’un des réfractaires recherchés par la gendarmerie lors d’épiques manifestations organisées un peu partout en France.
  • 34. La décolonisation Le 13 mai 1958, l’armée et les colons font un putsch à Alger et proclament la création d’un comité de salut public. En juin, le général de Gaulle est investi chef du gouvernement. Le 4 juin 1958 à Alger, il déclare : « Je vous ai compris ! » devant une foule exultante. Il rétablit l’autorité civile et politique en Algérie, fait des promesses de réforme aux Arabes, lance une grande offensive militaire pour affaiblir le FLN. Le 15 septembre 1959, il fait un discours sur l’autodétermi- nation, qui reconnaît le droit à l’indépendance de l’Algérie. Les partisans de l’Algérie française se sentent trahis. En janvier 1960 durant la "semaines des barricades" à Alger, les colons s’insur- gent contre de Gaulle. Il ordonne à l’armée d’intervenir et réprime l’émeute. Il gagne ainsi la confiance du FLN, mais en juin les négociations entre le gouvernement et le FLN échouent.
  • 35. Référendum, putsch, OAS Le 8 janvier 1961, 75 % des électeurs Français (en métropole et en Algérie) disent "oui" au référendum sur l’autodétermination en Algérie. Le 23 avril 1961 a lieu le "putsch des généraux", tentative de coup d’État fomentée par une partie des militaires de carrière de l’armée française en Algérie, et commandée par les généraux Challe, Jouhaud, Salan et Zeller. En février 1961 est créée l’OAS, ‘Organisation de l’Armée Secrète’, organisation politico-militaire clandestine dont l’objectif est de conserver l’Algérie française. À partir de 1961, les actions de l’OAS (meurtres, attentats, intimidations, en Algérie comme en métropole) visent des personnalités politiques ou administratives du gouvernement français affichant des opinions indépendantistes ou pro-FLN, et incluent des actions armées contre les populations musulmanes suspectées de soutenir le FNL.
  • 36. La guerre d’Algérie en France Le 22 août 1962, un commando de 12 hommes de l’OAS dirigés par le lieutenant-colonel Jean Bastien-Thiry perpètre l’attentat contre le général de Gaulle à Petit Clamart. (ci-contre : la DS 19 du général) L’OAS sera largement soutenue par la population française d’Algérie, mais ses attentats aveugles la feront rejeter par l’opinion publique en métropole. On estime le bilan de l’OAS à 2 200 tués, dont 85 % de musulmans et 71 tués en France métropolitaine, et 5 000 blessés. Le 17 octobre 1961, la police parisienne réprime une manifes- tation pacifique de plusieurs dizaines de milliers d’Algériens, orga- nisée par le FLN pour protester contre le couvre-feu imposé par le Préfet de police Maurice Papon aux seuls Nord-africains : il y a des centaines de morts, dont plusieurs dizaines noyés dans la Seine, et des milliers de blessés. (Photo du haut) Le 8 février 1962, toujours à Paris, la même police matraque des militants de gauche qui, malgré l’interdiction de la manifestation, dénoncent la guerre d’Algérie et les attentats de l’OAS. 8 personnes trouvent la mort dans la station de métro Charonne.
  • 37. Les accords d’Évian Le 26 mars 1962, les tirailleurs algériens de l’armée française, mais aussi des CRS et des gardes mobiles font plus de 50 morts européens à Alger, rue d’Isly, en tirant sur des manifestants qui protestent contre le bouclage de leur quartier. Le 5 juillet 1962 à Oran, des Algériens, essentiellement combat- tants de l’ALN, tirent sur la foule des Européens et Arabes et provoquent une centaine de morts. Les accords signés à Évian le 18 mars 1962 entre le gouvernement français et le FLN prévoient un cessez-le-feu dès le lendemain sur le territoire algérien, la libération des prisonniers dans un délai de 20 jours, l’organisation d’un référendum en France, et au cas où l’indépendance serait votée, la programmation du retrait des forces militaires françaises. Ils s’accompagnent d’une amnistie générale pour tous les actes commis « pendant les événements » antérieurement à la signature des accords. Des clauses annexes secrètes permettent les expérimentations nucléaires, chimiques et bactériologiques françaises pendant 5 ans dans le Sahara, jusqu’en 1967. La partie officielle des accords est approuvée, lors du référendum du 8 avril 1962, par 90,81 % des votants de France métropolitaine, les électeurs des départements d’Algérie étant exclus du scrutin.
  • 38. Le départ des ‘Pieds-noirs’ Avant 1962, environ 150 000 Pieds-noirs* Français, Européens et Juifs avaient quitté le pays dans un mouvement de désespoir. 650 000 autres font de même en 1962, surtout en mai, effrayés par les fusillades, les enlèvements et par le slogan « La valise ou le cercueil » de certains nationalistes algériens. Au total 800 000 Pieds-noirs quittent l’Algérie précipitamment et arrivent la plupart du temps en France avec comme seuls biens le contenu de leur valise. Ils sont généralement mal accueillis en métropole. Ceux qui se sentent le plus trahis par la France émigrent à l’étranger, notamment en Espagne (Alicante) et en Argentine. 60 000 Musulmans, les harkis** et leur famille, sont rapatriés en France par la voie officielle ou gagnent la métropole par leurs propres moyens. Le 1er juillet 1962, par référendum, les Algériens se prononcent à 99,72 % pour l’indépendance de leur pays. * Un Pied-noir est un Français d’origine européenne installé en Afrique du Nord (Algérie, Tunisie et Maroc) jusqu’à l’époque de l’indépendance, et « rapatrié » dans les années 1960. ** Les harkis étaient des supplétifs musulmans engagés par l’armée française pendant la guerre d’Algérie. Les harkas sont décrites par un rapport de 1955 comme des « forces auxiliaires mobiles, de caractère tribal (auxiliaires temporaires) », aptes à fournir des renseignements et à participer au maintien de l’ordre dans un pays qu’elles connaissent bien. En janvier 1957, il existait 70 harkas regroupant 2 186 harkis.
  • 39. Le bilan de la guerre Tous ces évènements laisseront dans les mémoires des meur- trissures douloureuses et seront longtemps l’objet de débats intenses et passionnés. En 1954, l’Algérie compte environ 8 millions d’autochtones (Arabes) et 1 million de "Français d’Algérie" (Pieds-noirs et Juifs d’Algérie naturalisés). La guerre a mobilisé 1,4 million de jeunes Français du contingent et 90 000 combattants algériens de l’ALN ou du FLN Elle a provoqué 30 000 tués chez les soldats français, 1 000 disparus et 1 300 soldats morts des suites de leurs blessures, 4 à 6 000 morts chez les civils européens, dont plus de 2 000 enlevés et disparus, 15 000 à 30 000 tués chez les harkis. Elle a fait 300 000 morts Algériens selon les estimations françaises, 1,5 million de morts selon le FLN qui a fait cette estimation en 1964, probablement 500 000 en réalité. Elle a provoqué le déplacement de 2,1 millions d’Algériens dans des villages et des camps d’internement.
  • 40. Le bilan de la guerre On estime aujourd’hui entre 60 et 70 000 le nombre de harkis massacrés à titre de représailles par l’ALN et le FLN. On estime à 2 200 parmi les Français d’Algérie les morts et disparus définitifs enlevés par le FLN en 1962. 8 000 douars et hameaux ont été rasés par l’armée française. La torture, pratiquée massivement par l’armée française sur des milliers de suspects et militants du FLN et de l’ALN, l’a été aussi par les insurgés algériens sur des centaines de prisonniers français. Les luttes entre Algériens pour le pouvoir (FLN et MNA de Messali Hadj ) ont causé environ 4 300 tués et 9 000 blessés en France, 6 000 tués et 4 000 blessés en Algérie. Image du haut : Cimetière des martyrs de la guerre d'indépendance à Bourokba ■