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51
RÉNOVER
LES PARTIS POLITIQUES
AVEC INTERNET ?
« Il n’y a pas un foutu vote à gagner sur l’Internet ! », telle est la déclaration
du directeur de campagne de John Kerry, Jim Jordan, pendant les
primaires américaines de 2003. Depuis, les partis politiques qu'ils soient
européens ou américains se livrent à de véritables combats virtuels pour
paraître à la pointe de la technologie, « être dans le coup », dans une
logique de « monstration de la modernité ». Comme si l’usage intense
du numérique pouvait renouveler l’image vieillissante des institutions
traditionnelles, souvent appréhendées par les citoyens comme des
instances dépassées et trop hiérarchisées. Le militantisme en ligne
peut-il « sauver » les partis politiques du déclin ?
Anaïs THEVIOT
Sciences Po Bordeaux, Centre Emile Durkheim
E
n l’espace de dix ans, une campagne
électorale – tout du moins natio-
nale – ne peut plus se concevoir
sans recourir au numérique.Encore mar-
ginal au début des années 2000, Internet
s’est propulsé sur le devant de la scène
politique française lors de la campagne
sur le traité établissant une Constitution
pour l’Europe en 2005 et de l’élection
présidentielle de 2007. La « campagne
participative » de Ségolène Royal avec le
support de son association Désirs d'avenir
s’est fortement appuyée sur des interfaces
numérisées afin d’impliquer les militants
et d’amorcer des débats en ligne. Le suc-
cès phénoménal de my.barackobama.com1
,
outre-Atlantique,a encore renforcé l’inté-
rêt des hommes politiques français pour la
Toile, notamment en termes de mobilisa-
tion des sympathisants.L’essor des réseaux
sociaux – Facebook et Twitter – a amené
1 - My.barackobama.com est le nom du réseau
social créé par l’équipe web de campagne d’Oba-
ma. Il permet de créer son profil et de s’impli-
quer dans la campagne à travers l’organisation
d’événements, la rédaction de blogs, les appels
téléphoniques ou encore les levées de fonds. Cette
plateforme communautaire a généré la création de
deux millions de profils, 35 000 groupes de volon-
taires, 400 000 blogposts et 200 000 événements
organisés pendant la durée de la campagne.
DOSSIER|INTERNATIONAL|TRIBUNEDUPARLEMENTAIRE|LIBREOPINION|MÉMENTO|LIVRES
52
les partis politiques français, lors de la
campagne pour l’élection présidentielle
de 2012, à s’y investir fortement, notam-
ment lors des débats télévisés entre les
candidats pour créer le « buzz » et diffu-
ser en ligne la parole de leur favori. Plus
récemment,le rôle-clé joué par le cabinet
Liegey-Muller-Pons auprès d’Emmanuel
Macron ou le recours à la plateforme
Nation Builder par les candidats à la Pri-
maire chez les Républicains atteste bien
de l’engouement autour du numérique.
Cet attrait est d’autant plus fort qu’il est
largement relayé par les médias.
Peu importe que les innovations numé-
riques mises en place soient efficaces
ou non, et qu’elles soient effectivement
innovantes, l’essentiel est qu’elles soient
qualifiées comme telles dans les médias.
Les innovations proclamées sont d’ail-
leurs pour la plupart trompeuses : elles
ne sont souvent que des imitations de ce
qui a déjà été testé ailleurs et se coulent
dans les pratiques traditionnelles de
l’institution partisane. Pourtant, Internet
semble porteur de nombreux espoirs, no-
tamment en termes de renouvellement
des pratiques militantes et de « rénova-
tions » des organisations partisanes qui
semblent de vieilles charpentes menaçant
de s’écrouler. Certains considèrent même
que le web est l’avenir de ces structures
traditionnelles d’engagement politique
car il leur permettrait d’être plus effi-
caces, plus organisées, plus « ouvertes ».
L’ambition est ici de décortiquer certains
présupposés tenaces qui accompagnent
l’usage du web en politique, en mettant
à l’épreuve du terrain empirique certaines
représentations mythifiées et discours.
Le numérique permet-il de dépoussié-
rer les partis politiques ? C’est en tout cas
l’image que souhaitent donner leurs res-
ponsables de communication. Mais dans
la pratique, le web permet-il de modifier
le fonctionnement de ces institutions et les
pratiques militantes ? Face à la défection
de l’engagement partisan, Internet est-il
un moyen d’« ouvrir » les partis politiques
à de nouvelles formes de militantisme et à
de nouveaux adhérents ? Les publications
récentes2
qui interrogent les modulations
du militantisme attestent de la vivacité,
encore actuelle, du débat. Les initiatives
mises en place par les partis politiques
pendant la campagne pour l’élection pré-
sidentielle de 2012 – appel de volontaires
non encartés pour prendre part au porte-à-
porte, activité militante en ligne de twittos
non encartés – et les discours des stratèges
du numérique qui incitent à la croissance
d’un « militantisme rénové » invitent à
questionner les représentations du mili-
tantisme et ses changements potentiels.
On ne peut nier les mutations introduites
par l’usage interne du numérique en po-
2 - Se référer notamment au numéro 181
(« militantisme en réseau ») de la revue Réseaux,
au numéro 102 de la revue Politix parus en 2013
et au numéro 3 de la revue Politiques de Commu-
nication (« S’engager sur Internet ») paru en 2014.
LIVRES|MÉMENTO|LIBREOPINION|TRIBUNEDUPARLEMENTAIRE|INTERNATIONAL|DOSSIER
53
litique : une campagne quasi permanente,
même dans les temps ordinaires de la vie
politique ; un nouveau rythme de l’infor-
mation politique, calé sur l’instantanéité
des réseaux sociaux ; la possibilité de cibler
les portes à frapper ou les mails à envoyer,
grâce au travail effectué sur les bases de
données ; l’imbrication entre les secteurs
de la communication privée marketing
et les partis politiques, etc. Malgré toutes
ces reconfigurations, les partis politiques
semblent rencontrer des difficultés à se
détacher de leur mode d’organisation tra-
ditionnelle.Pour le dire vite,l’Internet par-
tisan se développe,mais il est ni collabora-
tif, ni interactif. Le web est davantage une
vitrine technologique,un moyen de rendre
plus pragmatique le militantisme par l’offre
d’actions qu’un espace d’échange. Surtout,
la volonté de d’encadrement et de contrôle
de la communication n’a jamais été aussi
centrale,notamment en période électorale.
Avec l’essor du militantisme en ligne, les
frontières partisanes se sont certes assou-
plies, mais en aucun cas abattues.
UNE PAROLE MILITANTE
MOINS ENCADRÉE
EN LIGNE ?
Parmi les multiples espoirs suscités par
Internet, il y a celui d’un meilleur dé-
bat politique, plus riche et ouvert à tous.
Avec cet outil de communication et
d’échange d’informations à l’échelle pla-
nétaire, toutes les personnes connectées
pourraient, a priori, débattre et partager
à distance des argumentaires, des tracts,
des vidéos, etc.
Pourtant, les résultats de nombreuses en-
quêtes académiques convergent et sou-
lignent la difficulté pour les partis po-
litiques de se saisir des potentialités du
web, notamment dans sa version web 2.0
(davantage centrée sur les pratiques colla-
boratives et l’interactivité) car ils ne sau-
raient se détacher de leur mode d’organi-
sation traditionnelle (volonté de contrôle
et formation hiérarchisée). Les partis
semblent avoir créé un genre hybride entre
le web 1.0 et le web 2.0, résumé par l’ex-
pression « web 1.5 ».
En période de campagne électorale, la
parole des militants en ligne s’avère sur-
veillée par les instances partisanes pour
ne pas desservir leur candidat. Les ad-
hérents ont bien souvent intériorisé le
poids de l’institution partisane et s’au-
tocensurent régulièrement pour entrer
dans le cadre proposé par le parti. Le
cas du réseau social socialiste, la Coo-
pol, lancé en 2010 est significatif : cette
plateforme avait notamment pour ob-
jectif de donner la possibilité à tous les
sympathisants de gauche de débattre
sans limite territoriale. Cette ambition
n’a pu être réalisée car les participants
ont rapidement déserté le réseau, en rai-
DOSSIER|INTERNATIONAL|TRIBUNEDUPARLEMENTAIRE|LIBREOPINION|MÉMENTO|LIVRES
54
son de sa trop forte modération par la
direction du PS. Donner la parole à tous
les militants et conserver une image
médiatique d’unité du parti s’est révélé
difficilement conciliable. Il s’agissait de
ne pas afficher en ligne les luttes de cou-
rants internes. Ainsi, même sur les ou-
tils numériques, la volonté de contrôle
demeure.
INTERNET : UN MOYEN
DE DONNER ENVIE À DE
NOUVEAUX ADHÉRENTS
DE MILITER ?
En 2006, en amont des primaires so-
cialistes, est proposée une campagne
d’adhésion à faible coût, notamment sur
Internet, pour capter de nouveaux adhé-
rents et accroître ainsi la base militante.
Des débats internes sur ces « adhérents
à vingt euros » ou « adhérents-Internet »
posent les jalons des tensions au PS entre
la volonté d’ouvrir le parti et celle de
maintenir les équilibres internes. L’afflux
de 75 000 nouveaux adhérents brouille
les calculs partisans et engendre des mé-
contentements, à tel point que ces mili-
tants « hors-sol » sont mal accueillis en
section.
« Je faisais partie des adhérents à vingt
euros, ça m’a aidé à adhérer. Mais le
problème après, c’est qu’on a été mal
reçu. Alors, je me souviens, quand on
est arrivé la première fois, il n’y avait
pas de remise de carte, pas de présen-
tation. Tu arrivais en tant que lambda,
déjà que tu ne connaissais rien à la po-
litique, à la vie d’une section. Tu te re-
trouves tout seul. C’est très difficile d’y
aller parce que tu ne connais personne.
Je me suis retrouvé au fond de la salle
avec des gens qui parlaient devant. Je
ne savais pas pourquoi ils parlaient de
ces sujets-là. Personne ne te parle. Je
suis rentré à la maison et j’étais un peu
dégoûté. Si c’est ça la politique, si c’est
ça un parti... »3
La faible participation des adhérents à
vingt euros lors des investitures pour les
élections municipales et lors du congrès
de Reims atteste bien d’une intégration
difficile dans les rangs du PS. Ces déçus
n’ont d’ailleurs pas, pour la plupart, re-
nouvelé leur adhésion. Le rôle de la so-
cialisation militante ne peut être négligé
dans l’intégration des adhérents au sein
de l’institution partisane.
Cette difficulté à recruter de manière
massive s’est retrouvée au PS lors de la
mobilisation pour le porte-à-porte en
2012. La volonté de maintenir les cou-
rants internes au sein des sections so-
cialistes a été plus forte que la nécessité
3 - Medhi, adhérent PS, Fédération de Paris,
membre de l’équipe web de François Hollande en
2012. Entretien du 2 mars 2012.
LIVRES|MÉMENTO|LIBREOPINION|TRIBUNEDUPARLEMENTAIRE|INTERNATIONAL|DOSSIER
55
de recruter de nouveaux adhérents pour
améliorer l’efficacité du porte-à-porte.
« Avant, tu devais faire un dossier de can-
didature. Tu devais être soutenu par trois
membres du PS et t’étais présenté. Donc
il y a un truc de fond, de tradition, de ce
que c’est être un parti politique.Et après,il
y a d’autres trucs qui sont moins… moins
nobles et qui sont que les gens qui sont au
pouvoir,en fait ils n’ont pas intérêt à ce qu’il
y ait des nouveaux qui viennent.Ils ont in-
térêt à contrôler les militants existants. Ils
ont peur que si t’as des nouveaux militants
qui viennent, ils ne votent pas pour eux et
qu’ils bousculent des équilibres de pouvoir.
(…) Stratégiques…En fait les mecs,ils ne
veulent pas recruter. »4
Le web est souvent considéré comme
un moyen de capter de nouveaux mili-
tants, à l’engagement plus ponctuel et ne
bénéficiant pas de capital militant. En
somme, l’activisme en ligne entraîne-
t-il un élargissement de l’assise socio-
logique ? Au contraire, les barrières à
l’entrée de l’activisme en ligne dans le
cadre de l’adhésion à un parti politique
semblent encore plus fortes puisque les
cyber-militants possèdent des caracté-
ristiques sociales plus favorisées que les
adhérents hors ligne. En effet, militer en
ligne est conditionné par la possession
de compétences numériques, induites
4 - Arthur, co-responsable du pôle Porte-à-porte
au QG de François Hollande. Entretien du
15 septembre 2012.
en partie par le positionnement social.
Selon notre enquête5
,les cyber-militants
UMP/PS déclarés apparaissent très di-
plômés : 38 % sont titulaires d’une li-
cence et/ou un master au PS, 39 % pour
l’UMP et 14 % ont fait leur cursus au
sein d’une grande école et/ou ont fait
une thèse, 13 % pour l’UMP (cf. figure
1). De façon plus globale, 70 % des cy-
ber-militants socialistes sont diplômés
du supérieur, 65 % des cyber-militants
UMP. Comparé aux militants classiques
de ces partis, on note que le cyber-mili-
tant est encore plus diplômé – alors que
le militant classique s’avère déjà sur-di-
plômé par rapport à la population fran-
çaise (28 % des Français sont diplômés
du supérieur6
).
En somme, la possibilité de militer en
ligne ne contribue pas à améliorer la re-
présentativité des partis politiques et à
« ouvrir » le parti à des profils plus di-
versifiés. Le militantisme en ligne est
d’ailleurs investi par certains adhérents
afin de faire carrière en politique. L’at-
trait pour le web s’insère alors dans une
dynamique d’ascension au sein du parti,
d’hyper-engagement de l’adhérent.
5 - Anaïs Theviot, « Qui milite sur Internet ? »
Esquisse du profil sociologique du « cyber-
militant » au PS et à l'UMP, Revue française de
science politique, 3, 63, 2013, p. 663-678.
6 - Eurostat, enquête sur les forces de travail dans
l'Union européenne, 2009. http://www.insee.
fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=98&ref_id=C-
MPTEF07251 (consulté le 8 octobre 2011).
DOSSIER|INTERNATIONAL|TRIBUNEDUPARLEMENTAIRE|LIBREOPINION|MÉMENTO|LIVRES
56
ÉQUIPER
TECHNOLOGIQUEMENT
LES CAMPAGNES
POUR « MODERNISER »
LE MILITANTISME
Que pèsent l’affichage et le tractage, lors-
qu’un candidat peut toucher plusieurs
millions d’électeurs via l’envoi d’une news-
letter ? La question se pose avec d’autant
plus d’acuité que le recours au marketing
permet désormais de constituer des bases
de données qualifiées et de procéder par
envoi de mails ciblés, sans avoir à recou-
rir à une force militante conséquente. Eve
Zuckerman, directrice adjointe du pôle
digital d’Alain Juppé pour la campagne
de la primaire à droite de 2016, insiste sur
la dimension scientifique de l’organisation
de la mobilisation autour du maire de
Bordeaux : « On est dans une démarche
très scientifique. On ne se lance pas tout
azimut dedans.On est dans un ciblage par
rapport aux données qu’on a.Par exemple,
le porte-à-porte est géré par le pôle digital
car c’est de la récolte de données, de l’ana-
lyse de données, de la cartographie. Un
objectif majeur du porte-à-porte, c’est de
rester en contact avec les électeurs rencon-
trés, en termes de données pour pouvoir
ensuite les informer sur les thématiques
Cyber-militant
déclaré PS
(Theviot, 2011)
Cyber-militant
déclaré UMP
(Theviot, 2011)
Militant PS
Hors ligne
(Rey, 2011)
Militant UMP
Hors ligne
(Haegel, 2009)
Diplôme le plus élevé
Aucun diplôme 1 1
4
27
Certificat d'études
primaires
6 9
BEPC 2 4
17
CAP, BEP 6 9
Bac 15 13 15 18
DEUG, DUT, BTS, di-
plômes de professions
sociales ou de la santé
18 13
54
55
Licence, master 38 39
Thèse, grande école 14 13 10
Figure 1 - Le niveau d'études des adhérents UMP-PS (en %)
LIVRES|MÉMENTO|LIBREOPINION|TRIBUNEDUPARLEMENTAIRE|INTERNATIONAL|DOSSIER
57
qui les intéressent et les inciter à se mobi-
liser, à agir sur le terrain7
. »
La démarche de compilation des données
n’est pas nouvelle en soi, mais s’avère am-
plifiée avec les possibilités offertes par le
numérique et notamment les fameuses big
data8
. Cette catégorisation de l’électorat
est rendue possible grâce à l’usage d’une
base de données qualifiée9
. Cela permet à
la fois de cibler la communication envoyée
et de concentrer l’action militante sur des
zones du territoire dans un objectif d’effi-
cience et de performativité.
Mais cette vision « moderne » du mili-
tantisme où tout est savamment calcu-
lé (ne pas passer plus de cinq minutes
par porte lors d’une opération porte-
à-porte, utiliser tel élément de langage
en fonction de tel profil d’électeur, etc.)
est fortement critiquée en interne. Plus
globalement, les incitations perma-
nentes à utiliser le web sont mal per-
çues par certains adhérents qui résistent
7 - Eve Zuckerman, directrice du pôle digital de
la campagne d’Alain Juppé pour la primaires de
2016. Entretien du 3 mars 2016.
8 - E. Ollion et J. Boelaert, « Au-delà des big
data », Sociologie [En ligne], n°3, vol. 6, 2015,
http://sociologie.revues.org/2613
9 - La qualification d’une base de données se fait
par l’ajout d’informations sociodémographiques,
de renseignements sur les intérêts thématiques
des électeurs et l’orientation de leurs opinions
politiques par exemple. Il est aussi possible de
qualifier les contacts par rapport à leur implica-
tion, leur réactivité, les thématiques cliquées, etc.
à la numérisation de l’activité militante.
Pour ces derniers, faire campagne reste
toujours, même avec l’avènement du
numérique, « serrer des mains et tenir
les murs »10
. Avec l’usage croissant des
data, certains partisans opposent des
freins à un possible fichage des élec-
teurs. Les représentations négatives
qui entourent le militantisme en ligne
sont à la fois liées aux imaginaires d’In-
ternet, au mythe d’un âge d’or du mi-
litantisme (lorsque l’activisme en ligne
n’existait pas) et à l’imprégnation de
la rhétorique de certains responsables
politiques attachés aux façons de faire
traditionnelles.
*
* *
Les campagnes électorales américaines
ont mis en avant un usage démultiplié du
numérique, associé à des victoires électo-
rales,notamment celle de Barack Obama
en 2008.Sa campagne a été érigée en mo-
dèle de réussite et a inspiré de nombreux
partis politiques européens. En France,
dans la perspective de l’élection présiden-
tielle de 2012, le think tank Terra Nova
a par exemple élaboré des recomman-
dations pour le PS visant à importer des
techniques testées lors de la campagne
de B. Obama (et notamment la nécessité
d’« investir dans une épine dorsale nu-
10 - Michel Offerlé, « Un homme, une voix.
Histoire du suffrage universel », Gallimard, Paris,
1993, p. 83.
DOSSIER|INTERNATIONAL|TRIBUNEDUPARLEMENTAIRE|LIBREOPINION|MÉMENTO|LIVRES
58
mérique »11
). L’influence américaine est
ici revendiquée comme source d’innova-
tion et de modernisation du parti qui ne
sait plus se renouveler et paraît comme
enraciné dans des pratiques archaïques :
« Notre vie partisane donne aux Français
un triste spectacle.Divisions.Indécisions.
Archaïsmes. Le changement, la moder-
nité, l’avenir : ces talismans qui faisaient
notre force ont changé de camp. Aucune
des fonctions vitales (production d’idées
nouvelles, opposition au pouvoir, mobili-
sation électorale) que devrait assumer le
parti n’est plus correctement exercée »12
.
11 - « Moderniser la vie politique : innovations
américaines, leçons pour la France », Rapport de
la mission d’étude de Terra Nova sur les tech-
niques de campagne américaines, janvier 2009,
p. 103. http://www.tnova.fr/sites/default/files/
terranova-rapportmissionus.pdf (consulté le
12 mars 2016).
12 - « Pour des primaires ouvertes et populaires »,
Rapport du secrétariat national à la Rénovation,
présidé par Arnaud Montebourg et Olivier
Ferrand, 18 juin 2009, p. 4 ; http://renovation.
parti-socialiste.fr/files/rapport-pour-des-
primaires-ouvertes-et-populaires.pdf (consulté le
12 avril 2016).
Internet est alors mis en avant comme un
signe concret de la volonté de « sauver »
les partis politiques du déclin.
Malgré ces discours récurrents, commun
à tous les « vieux » partis politiques, au-
tour de la « rénovation », de la « refonda-
tion », de la « modernisation » associées
à l’usage du numérique, la continuité des
pratiques traditionnelles ne peut être
contestée.
D’autres enjeux priment sur une refonte
organisationnelle profonde, tels que les
batailles de courants, les luttes internes de
pouvoir, etc. Il s’agit de ne pas bousculer
les traditions. La peur du changement
ajoute des freins à la rénovation des insti-
tutions partisanes.
En refusant de trancher entre des lo-
giques contradictoires de renouvellement
et de maintien des traditions, les partis
politiques de gouvernement français
ont peut-être trouvé le moyen de « tout
changer pour ne rien changer » n

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  • 1. LIVRES|MÉMENTO|LIBREOPINION|TRIBUNEDUPARLEMENTAIRE|INTERNATIONAL|DOSSIER 51 RÉNOVER LES PARTIS POLITIQUES AVEC INTERNET ? « Il n’y a pas un foutu vote à gagner sur l’Internet ! », telle est la déclaration du directeur de campagne de John Kerry, Jim Jordan, pendant les primaires américaines de 2003. Depuis, les partis politiques qu'ils soient européens ou américains se livrent à de véritables combats virtuels pour paraître à la pointe de la technologie, « être dans le coup », dans une logique de « monstration de la modernité ». Comme si l’usage intense du numérique pouvait renouveler l’image vieillissante des institutions traditionnelles, souvent appréhendées par les citoyens comme des instances dépassées et trop hiérarchisées. Le militantisme en ligne peut-il « sauver » les partis politiques du déclin ? Anaïs THEVIOT Sciences Po Bordeaux, Centre Emile Durkheim E n l’espace de dix ans, une campagne électorale – tout du moins natio- nale – ne peut plus se concevoir sans recourir au numérique.Encore mar- ginal au début des années 2000, Internet s’est propulsé sur le devant de la scène politique française lors de la campagne sur le traité établissant une Constitution pour l’Europe en 2005 et de l’élection présidentielle de 2007. La « campagne participative » de Ségolène Royal avec le support de son association Désirs d'avenir s’est fortement appuyée sur des interfaces numérisées afin d’impliquer les militants et d’amorcer des débats en ligne. Le suc- cès phénoménal de my.barackobama.com1 , outre-Atlantique,a encore renforcé l’inté- rêt des hommes politiques français pour la Toile, notamment en termes de mobilisa- tion des sympathisants.L’essor des réseaux sociaux – Facebook et Twitter – a amené 1 - My.barackobama.com est le nom du réseau social créé par l’équipe web de campagne d’Oba- ma. Il permet de créer son profil et de s’impli- quer dans la campagne à travers l’organisation d’événements, la rédaction de blogs, les appels téléphoniques ou encore les levées de fonds. Cette plateforme communautaire a généré la création de deux millions de profils, 35 000 groupes de volon- taires, 400 000 blogposts et 200 000 événements organisés pendant la durée de la campagne.
  • 2. DOSSIER|INTERNATIONAL|TRIBUNEDUPARLEMENTAIRE|LIBREOPINION|MÉMENTO|LIVRES 52 les partis politiques français, lors de la campagne pour l’élection présidentielle de 2012, à s’y investir fortement, notam- ment lors des débats télévisés entre les candidats pour créer le « buzz » et diffu- ser en ligne la parole de leur favori. Plus récemment,le rôle-clé joué par le cabinet Liegey-Muller-Pons auprès d’Emmanuel Macron ou le recours à la plateforme Nation Builder par les candidats à la Pri- maire chez les Républicains atteste bien de l’engouement autour du numérique. Cet attrait est d’autant plus fort qu’il est largement relayé par les médias. Peu importe que les innovations numé- riques mises en place soient efficaces ou non, et qu’elles soient effectivement innovantes, l’essentiel est qu’elles soient qualifiées comme telles dans les médias. Les innovations proclamées sont d’ail- leurs pour la plupart trompeuses : elles ne sont souvent que des imitations de ce qui a déjà été testé ailleurs et se coulent dans les pratiques traditionnelles de l’institution partisane. Pourtant, Internet semble porteur de nombreux espoirs, no- tamment en termes de renouvellement des pratiques militantes et de « rénova- tions » des organisations partisanes qui semblent de vieilles charpentes menaçant de s’écrouler. Certains considèrent même que le web est l’avenir de ces structures traditionnelles d’engagement politique car il leur permettrait d’être plus effi- caces, plus organisées, plus « ouvertes ». L’ambition est ici de décortiquer certains présupposés tenaces qui accompagnent l’usage du web en politique, en mettant à l’épreuve du terrain empirique certaines représentations mythifiées et discours. Le numérique permet-il de dépoussié- rer les partis politiques ? C’est en tout cas l’image que souhaitent donner leurs res- ponsables de communication. Mais dans la pratique, le web permet-il de modifier le fonctionnement de ces institutions et les pratiques militantes ? Face à la défection de l’engagement partisan, Internet est-il un moyen d’« ouvrir » les partis politiques à de nouvelles formes de militantisme et à de nouveaux adhérents ? Les publications récentes2 qui interrogent les modulations du militantisme attestent de la vivacité, encore actuelle, du débat. Les initiatives mises en place par les partis politiques pendant la campagne pour l’élection pré- sidentielle de 2012 – appel de volontaires non encartés pour prendre part au porte-à- porte, activité militante en ligne de twittos non encartés – et les discours des stratèges du numérique qui incitent à la croissance d’un « militantisme rénové » invitent à questionner les représentations du mili- tantisme et ses changements potentiels. On ne peut nier les mutations introduites par l’usage interne du numérique en po- 2 - Se référer notamment au numéro 181 (« militantisme en réseau ») de la revue Réseaux, au numéro 102 de la revue Politix parus en 2013 et au numéro 3 de la revue Politiques de Commu- nication (« S’engager sur Internet ») paru en 2014.
  • 3. LIVRES|MÉMENTO|LIBREOPINION|TRIBUNEDUPARLEMENTAIRE|INTERNATIONAL|DOSSIER 53 litique : une campagne quasi permanente, même dans les temps ordinaires de la vie politique ; un nouveau rythme de l’infor- mation politique, calé sur l’instantanéité des réseaux sociaux ; la possibilité de cibler les portes à frapper ou les mails à envoyer, grâce au travail effectué sur les bases de données ; l’imbrication entre les secteurs de la communication privée marketing et les partis politiques, etc. Malgré toutes ces reconfigurations, les partis politiques semblent rencontrer des difficultés à se détacher de leur mode d’organisation tra- ditionnelle.Pour le dire vite,l’Internet par- tisan se développe,mais il est ni collabora- tif, ni interactif. Le web est davantage une vitrine technologique,un moyen de rendre plus pragmatique le militantisme par l’offre d’actions qu’un espace d’échange. Surtout, la volonté de d’encadrement et de contrôle de la communication n’a jamais été aussi centrale,notamment en période électorale. Avec l’essor du militantisme en ligne, les frontières partisanes se sont certes assou- plies, mais en aucun cas abattues. UNE PAROLE MILITANTE MOINS ENCADRÉE EN LIGNE ? Parmi les multiples espoirs suscités par Internet, il y a celui d’un meilleur dé- bat politique, plus riche et ouvert à tous. Avec cet outil de communication et d’échange d’informations à l’échelle pla- nétaire, toutes les personnes connectées pourraient, a priori, débattre et partager à distance des argumentaires, des tracts, des vidéos, etc. Pourtant, les résultats de nombreuses en- quêtes académiques convergent et sou- lignent la difficulté pour les partis po- litiques de se saisir des potentialités du web, notamment dans sa version web 2.0 (davantage centrée sur les pratiques colla- boratives et l’interactivité) car ils ne sau- raient se détacher de leur mode d’organi- sation traditionnelle (volonté de contrôle et formation hiérarchisée). Les partis semblent avoir créé un genre hybride entre le web 1.0 et le web 2.0, résumé par l’ex- pression « web 1.5 ». En période de campagne électorale, la parole des militants en ligne s’avère sur- veillée par les instances partisanes pour ne pas desservir leur candidat. Les ad- hérents ont bien souvent intériorisé le poids de l’institution partisane et s’au- tocensurent régulièrement pour entrer dans le cadre proposé par le parti. Le cas du réseau social socialiste, la Coo- pol, lancé en 2010 est significatif : cette plateforme avait notamment pour ob- jectif de donner la possibilité à tous les sympathisants de gauche de débattre sans limite territoriale. Cette ambition n’a pu être réalisée car les participants ont rapidement déserté le réseau, en rai-
  • 4. DOSSIER|INTERNATIONAL|TRIBUNEDUPARLEMENTAIRE|LIBREOPINION|MÉMENTO|LIVRES 54 son de sa trop forte modération par la direction du PS. Donner la parole à tous les militants et conserver une image médiatique d’unité du parti s’est révélé difficilement conciliable. Il s’agissait de ne pas afficher en ligne les luttes de cou- rants internes. Ainsi, même sur les ou- tils numériques, la volonté de contrôle demeure. INTERNET : UN MOYEN DE DONNER ENVIE À DE NOUVEAUX ADHÉRENTS DE MILITER ? En 2006, en amont des primaires so- cialistes, est proposée une campagne d’adhésion à faible coût, notamment sur Internet, pour capter de nouveaux adhé- rents et accroître ainsi la base militante. Des débats internes sur ces « adhérents à vingt euros » ou « adhérents-Internet » posent les jalons des tensions au PS entre la volonté d’ouvrir le parti et celle de maintenir les équilibres internes. L’afflux de 75 000 nouveaux adhérents brouille les calculs partisans et engendre des mé- contentements, à tel point que ces mili- tants « hors-sol » sont mal accueillis en section. « Je faisais partie des adhérents à vingt euros, ça m’a aidé à adhérer. Mais le problème après, c’est qu’on a été mal reçu. Alors, je me souviens, quand on est arrivé la première fois, il n’y avait pas de remise de carte, pas de présen- tation. Tu arrivais en tant que lambda, déjà que tu ne connaissais rien à la po- litique, à la vie d’une section. Tu te re- trouves tout seul. C’est très difficile d’y aller parce que tu ne connais personne. Je me suis retrouvé au fond de la salle avec des gens qui parlaient devant. Je ne savais pas pourquoi ils parlaient de ces sujets-là. Personne ne te parle. Je suis rentré à la maison et j’étais un peu dégoûté. Si c’est ça la politique, si c’est ça un parti... »3 La faible participation des adhérents à vingt euros lors des investitures pour les élections municipales et lors du congrès de Reims atteste bien d’une intégration difficile dans les rangs du PS. Ces déçus n’ont d’ailleurs pas, pour la plupart, re- nouvelé leur adhésion. Le rôle de la so- cialisation militante ne peut être négligé dans l’intégration des adhérents au sein de l’institution partisane. Cette difficulté à recruter de manière massive s’est retrouvée au PS lors de la mobilisation pour le porte-à-porte en 2012. La volonté de maintenir les cou- rants internes au sein des sections so- cialistes a été plus forte que la nécessité 3 - Medhi, adhérent PS, Fédération de Paris, membre de l’équipe web de François Hollande en 2012. Entretien du 2 mars 2012.
  • 5. LIVRES|MÉMENTO|LIBREOPINION|TRIBUNEDUPARLEMENTAIRE|INTERNATIONAL|DOSSIER 55 de recruter de nouveaux adhérents pour améliorer l’efficacité du porte-à-porte. « Avant, tu devais faire un dossier de can- didature. Tu devais être soutenu par trois membres du PS et t’étais présenté. Donc il y a un truc de fond, de tradition, de ce que c’est être un parti politique.Et après,il y a d’autres trucs qui sont moins… moins nobles et qui sont que les gens qui sont au pouvoir,en fait ils n’ont pas intérêt à ce qu’il y ait des nouveaux qui viennent.Ils ont in- térêt à contrôler les militants existants. Ils ont peur que si t’as des nouveaux militants qui viennent, ils ne votent pas pour eux et qu’ils bousculent des équilibres de pouvoir. (…) Stratégiques…En fait les mecs,ils ne veulent pas recruter. »4 Le web est souvent considéré comme un moyen de capter de nouveaux mili- tants, à l’engagement plus ponctuel et ne bénéficiant pas de capital militant. En somme, l’activisme en ligne entraîne- t-il un élargissement de l’assise socio- logique ? Au contraire, les barrières à l’entrée de l’activisme en ligne dans le cadre de l’adhésion à un parti politique semblent encore plus fortes puisque les cyber-militants possèdent des caracté- ristiques sociales plus favorisées que les adhérents hors ligne. En effet, militer en ligne est conditionné par la possession de compétences numériques, induites 4 - Arthur, co-responsable du pôle Porte-à-porte au QG de François Hollande. Entretien du 15 septembre 2012. en partie par le positionnement social. Selon notre enquête5 ,les cyber-militants UMP/PS déclarés apparaissent très di- plômés : 38 % sont titulaires d’une li- cence et/ou un master au PS, 39 % pour l’UMP et 14 % ont fait leur cursus au sein d’une grande école et/ou ont fait une thèse, 13 % pour l’UMP (cf. figure 1). De façon plus globale, 70 % des cy- ber-militants socialistes sont diplômés du supérieur, 65 % des cyber-militants UMP. Comparé aux militants classiques de ces partis, on note que le cyber-mili- tant est encore plus diplômé – alors que le militant classique s’avère déjà sur-di- plômé par rapport à la population fran- çaise (28 % des Français sont diplômés du supérieur6 ). En somme, la possibilité de militer en ligne ne contribue pas à améliorer la re- présentativité des partis politiques et à « ouvrir » le parti à des profils plus di- versifiés. Le militantisme en ligne est d’ailleurs investi par certains adhérents afin de faire carrière en politique. L’at- trait pour le web s’insère alors dans une dynamique d’ascension au sein du parti, d’hyper-engagement de l’adhérent. 5 - Anaïs Theviot, « Qui milite sur Internet ? » Esquisse du profil sociologique du « cyber- militant » au PS et à l'UMP, Revue française de science politique, 3, 63, 2013, p. 663-678. 6 - Eurostat, enquête sur les forces de travail dans l'Union européenne, 2009. http://www.insee. fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=98&ref_id=C- MPTEF07251 (consulté le 8 octobre 2011).
  • 6. DOSSIER|INTERNATIONAL|TRIBUNEDUPARLEMENTAIRE|LIBREOPINION|MÉMENTO|LIVRES 56 ÉQUIPER TECHNOLOGIQUEMENT LES CAMPAGNES POUR « MODERNISER » LE MILITANTISME Que pèsent l’affichage et le tractage, lors- qu’un candidat peut toucher plusieurs millions d’électeurs via l’envoi d’une news- letter ? La question se pose avec d’autant plus d’acuité que le recours au marketing permet désormais de constituer des bases de données qualifiées et de procéder par envoi de mails ciblés, sans avoir à recou- rir à une force militante conséquente. Eve Zuckerman, directrice adjointe du pôle digital d’Alain Juppé pour la campagne de la primaire à droite de 2016, insiste sur la dimension scientifique de l’organisation de la mobilisation autour du maire de Bordeaux : « On est dans une démarche très scientifique. On ne se lance pas tout azimut dedans.On est dans un ciblage par rapport aux données qu’on a.Par exemple, le porte-à-porte est géré par le pôle digital car c’est de la récolte de données, de l’ana- lyse de données, de la cartographie. Un objectif majeur du porte-à-porte, c’est de rester en contact avec les électeurs rencon- trés, en termes de données pour pouvoir ensuite les informer sur les thématiques Cyber-militant déclaré PS (Theviot, 2011) Cyber-militant déclaré UMP (Theviot, 2011) Militant PS Hors ligne (Rey, 2011) Militant UMP Hors ligne (Haegel, 2009) Diplôme le plus élevé Aucun diplôme 1 1 4 27 Certificat d'études primaires 6 9 BEPC 2 4 17 CAP, BEP 6 9 Bac 15 13 15 18 DEUG, DUT, BTS, di- plômes de professions sociales ou de la santé 18 13 54 55 Licence, master 38 39 Thèse, grande école 14 13 10 Figure 1 - Le niveau d'études des adhérents UMP-PS (en %)
  • 7. LIVRES|MÉMENTO|LIBREOPINION|TRIBUNEDUPARLEMENTAIRE|INTERNATIONAL|DOSSIER 57 qui les intéressent et les inciter à se mobi- liser, à agir sur le terrain7 . » La démarche de compilation des données n’est pas nouvelle en soi, mais s’avère am- plifiée avec les possibilités offertes par le numérique et notamment les fameuses big data8 . Cette catégorisation de l’électorat est rendue possible grâce à l’usage d’une base de données qualifiée9 . Cela permet à la fois de cibler la communication envoyée et de concentrer l’action militante sur des zones du territoire dans un objectif d’effi- cience et de performativité. Mais cette vision « moderne » du mili- tantisme où tout est savamment calcu- lé (ne pas passer plus de cinq minutes par porte lors d’une opération porte- à-porte, utiliser tel élément de langage en fonction de tel profil d’électeur, etc.) est fortement critiquée en interne. Plus globalement, les incitations perma- nentes à utiliser le web sont mal per- çues par certains adhérents qui résistent 7 - Eve Zuckerman, directrice du pôle digital de la campagne d’Alain Juppé pour la primaires de 2016. Entretien du 3 mars 2016. 8 - E. Ollion et J. Boelaert, « Au-delà des big data », Sociologie [En ligne], n°3, vol. 6, 2015, http://sociologie.revues.org/2613 9 - La qualification d’une base de données se fait par l’ajout d’informations sociodémographiques, de renseignements sur les intérêts thématiques des électeurs et l’orientation de leurs opinions politiques par exemple. Il est aussi possible de qualifier les contacts par rapport à leur implica- tion, leur réactivité, les thématiques cliquées, etc. à la numérisation de l’activité militante. Pour ces derniers, faire campagne reste toujours, même avec l’avènement du numérique, « serrer des mains et tenir les murs »10 . Avec l’usage croissant des data, certains partisans opposent des freins à un possible fichage des élec- teurs. Les représentations négatives qui entourent le militantisme en ligne sont à la fois liées aux imaginaires d’In- ternet, au mythe d’un âge d’or du mi- litantisme (lorsque l’activisme en ligne n’existait pas) et à l’imprégnation de la rhétorique de certains responsables politiques attachés aux façons de faire traditionnelles. * * * Les campagnes électorales américaines ont mis en avant un usage démultiplié du numérique, associé à des victoires électo- rales,notamment celle de Barack Obama en 2008.Sa campagne a été érigée en mo- dèle de réussite et a inspiré de nombreux partis politiques européens. En France, dans la perspective de l’élection présiden- tielle de 2012, le think tank Terra Nova a par exemple élaboré des recomman- dations pour le PS visant à importer des techniques testées lors de la campagne de B. Obama (et notamment la nécessité d’« investir dans une épine dorsale nu- 10 - Michel Offerlé, « Un homme, une voix. Histoire du suffrage universel », Gallimard, Paris, 1993, p. 83.
  • 8. DOSSIER|INTERNATIONAL|TRIBUNEDUPARLEMENTAIRE|LIBREOPINION|MÉMENTO|LIVRES 58 mérique »11 ). L’influence américaine est ici revendiquée comme source d’innova- tion et de modernisation du parti qui ne sait plus se renouveler et paraît comme enraciné dans des pratiques archaïques : « Notre vie partisane donne aux Français un triste spectacle.Divisions.Indécisions. Archaïsmes. Le changement, la moder- nité, l’avenir : ces talismans qui faisaient notre force ont changé de camp. Aucune des fonctions vitales (production d’idées nouvelles, opposition au pouvoir, mobili- sation électorale) que devrait assumer le parti n’est plus correctement exercée »12 . 11 - « Moderniser la vie politique : innovations américaines, leçons pour la France », Rapport de la mission d’étude de Terra Nova sur les tech- niques de campagne américaines, janvier 2009, p. 103. http://www.tnova.fr/sites/default/files/ terranova-rapportmissionus.pdf (consulté le 12 mars 2016). 12 - « Pour des primaires ouvertes et populaires », Rapport du secrétariat national à la Rénovation, présidé par Arnaud Montebourg et Olivier Ferrand, 18 juin 2009, p. 4 ; http://renovation. parti-socialiste.fr/files/rapport-pour-des- primaires-ouvertes-et-populaires.pdf (consulté le 12 avril 2016). Internet est alors mis en avant comme un signe concret de la volonté de « sauver » les partis politiques du déclin. Malgré ces discours récurrents, commun à tous les « vieux » partis politiques, au- tour de la « rénovation », de la « refonda- tion », de la « modernisation » associées à l’usage du numérique, la continuité des pratiques traditionnelles ne peut être contestée. D’autres enjeux priment sur une refonte organisationnelle profonde, tels que les batailles de courants, les luttes internes de pouvoir, etc. Il s’agit de ne pas bousculer les traditions. La peur du changement ajoute des freins à la rénovation des insti- tutions partisanes. En refusant de trancher entre des lo- giques contradictoires de renouvellement et de maintien des traditions, les partis politiques de gouvernement français ont peut-être trouvé le moyen de « tout changer pour ne rien changer » n